Lettre imprimée dans le recueil Beaumont
342 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
ÏÏ Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Tocqueville, 17 octobre 1857.
(c Votre lettre de Rome, cher ami, ne m'a pas surpris. J'étais bien sûr qu'il n'y avait qu'un motif grave qui vous empêchât de prendre part à une réunion de gens, qui tous, à des degrés divers, vous sont vivement attachés. Croyez que personne ne sent et n'honore plus que nous votre façon d'agir en cette circonstance
« Rien à expliquer à ceux qui ne pourraient pas comprendre
« Quant à vos engagements de cet hiver, vous nous connaissez assez pour savoir qu'il ne faut pas s'en inquiéter un moment. Nous sommes trop liés pour qu'il puisse exister jamais entre nous l'ombre d'une susceptibilité. Nous sommes de bons et solides amis, qui vous aimons pour vous-même, et qui entrons sans peine dans tout ce que vous pouvez penser et éprouver. Quand vous ne venez pas, nous savons que ce n'est ni l'oubli, ni l'indifférence qui vous en empêche, quand vous venez, vous êtes toujours sûr de trouver les bras ouverts pour vous recevoir ; été ou hiver n'y font rien, et la chambre Ampère ne perdra pas son nom, lors même que vous seriez plusieurs années sans l'habiter.
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« Le nouveau décret sur le Collège de France n'a pas dû vous surprendre, puisqu'il est en grande partie dirigé contre vous. J'espère qu'ils n'oseront pas refuser la suppléance à Loménie ; s'ils le faisaient, vous n'auriez pas la simplicité de donner votre démission. Tenez bon ; quand vous le pourrez, faites votre cours une année ; qu'ils prennent la peine de vous chasser si vous les gênez trop. Mais, surtout ne leur préparez pas la joie d'être débarrassés de vous par vous-même.
« Adieu, mon cher ami, ma femme vous serre la main de tout son cœur ; c'est la formule qu'elle a choisie, et je ne puis non plus rien dire de mieux pour mon compte.
« A. DE TOCQUEVILLE
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Tocqueville, 21 octobre 1857-
« Je viens, mon cher ami, de lire votre dernier article dans la Revue des Deux-Mondes ; je veux vous dire sur-lechamp que j'en ai été entièrement satisfait. Le morceau dans lequel vous appelez les barbares est d'un très-beau mouvement; ce que vous dites de la part qui revient réellement à ces barbares dans la destruction des monu-
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ments de Rome, est très-curieux, et toute la fin de l'article est pleine de vigueur.
i( Cet article clôt dignement la série qu'il termine. La Rome des païens vous présentera sans doute encore des aperçus fins et des détails tout à la fois instructifs et amusants. Je doute pourtant que vous amusiez le ministre de l'instruction publique ; mais on ne peut satisfaire tout le monde à la fois.
« Je n'ai pas besoin de vous dire que votre dernière lettre nous a fort touchés. Vous paraissez content d'avoir été bien compris par nous. Croyez qu'il en sera toujours ainsi: nous vous connaissons à fond, nous savons tout ce qu'il y a en vous de sensibilité vraie et de délicatesse. La même raison qui fait que nous vous sommes si sincèrement attachés nous donne, mieux qu'à personne, la clef de vos actions. Je vois, d'après ce que vous me dites, ou du moins je crois voir, que la santé si précieuse qui vous retient à Rome , sans présenter de danger immédiat, ne s'améliore pas. Cet état peut durer longtemps sans changements notables, et j'avoue que cette perspective m'inquiète pour vous et que je dois vous dire les réflexions qu'elle me suggère. Je vous connais bien, je le répète, vous êtes le meilleur des hommes, en même temps l'un de ceux qui ont le plus besoin de mouvement, d'ai-r, de liberté. Votre bon cœur vous portera à ne pas vous éloigner, mais votre nature se révoltera contre une situation si contraire à vos habitudes et à vos
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goûts. Vous aviez pris depuis quelques années un genre de vie qui vous avait rajeuni le corps et l'esprit, parce qu'il était parfaitement conforme à votre constitution physique et morale. Il serait donc à désirer que vous puissiez trouver un moyen de combiner ce devoir d'amitié , et la satisfaction de cœur que vous donnez maintenant, avec vos habitudes mobiles et indépendantes. Faites un grand usage de votre liberté en faveur de vos amis; mais, pour Dieu! conservez cette liberté. Soyez sûr que vous leur serez d'un plus grand secours quand vous leur reviendrez , après vous être livré pendant un certain temps à vos instincts naturels , qui vous portent à aller de côté et d'autre.
« Je crois que je suis remis dans la voie de mes travaux ; mais où cette voie me conduira-t-elle? C'est ce que j'ignore encore.
« Nous travaillons pour vous de notre mieux, j'espère que vous ne trouverez plus ici les bornes qui s'opposaient à nos promenades. Tous ces détails d'amélioration nous amusent infiniment, et jamais je n'ai mieux reconnu que le plaisir qu'on trouve aux choses est moins en raison de leur importance , que dans l'attention continuelle avec laquelle on les fait.
« J'ai vu aujourd'hui dans le journal que de Loménie continuait à-vous suppléer. J'en suis bien aise pour vous et pour lui.
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« Adieu, bien cher ami, nous vous aimons à qui mieux mieux.
« A. DE TOCQUEVILLE
De l'abbé Perreyve à J.-J. Ampère.
29 novembre 1857.
« Monsieur,
« Voici plus de six mois que je vous ai quitté ; puis-je croire que je ne vous ai pas encore écrit? — Il y a contre ceci tant d'invraisemblance, surtout dans mon cœur, que je ne sais où prendre des excuses.
« Hélas! monsieur, que nous avons grand besoin qu'un jour on tienne compte de nos bons désirs, de ceux-là mêmes que nous n'aurons pas complètement réalisés!... Mais enfin, je profite de la paix douce et chère que me fait en ce moment l'amitié du bon Père de Sorèze, pour revenir à vous et aussi, par vous, monsieur, vers ceux qui vous entourent , qui ont été si bons, si indulgents pour moi, et envers lesquels je ne puis supporter les apparences mêmes de l'ingratitude. Je vous parle particulièrement de Mmc L***, j'entends dire qu'elle est plus souffrante. Croyez, monsieur, que je n'ai pas été le dernier à ressentir vos peines d'ami.
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Cependant il me semble que ce sont des menaces accidentelles, passagères, plutôt que le développement régulièrement progressif d'une maladie? Mais je parle et je ne sais pas, je le sens bien. Je voudrais, monsieur, que vous fissiez mes commissions auprès de cette belle et excellente âme : vous lui direz, n'est-ce pas, que j'ai prié pour elle ; que je n'ai pas négligé non plus de prier aux intentions qu'elle m'avait signalées, et qui me sont personnellement chères; que je lui recommande à mon tour ma prochaine ordination au sacerdoce ; que je n'ai pas oublié son indulgent accueil à Rome, et que le
silence ne prouve rien Voilà, s'il vous plaît, mes
commissions.
« Je n'irai point cette année en Italie; je me suis laissé prendre aux doubles filets du Père Lacordaire à Sorèze , et du Père Gratry à Hyères : on me tient trop bien maintenant pour 'me lâcher. Je suis heureux ici, monsieur, on respire dans cette école, au milieu de ces jeunes gens élevés un peu à la militaire, avec le tempérament de la paternité, et autour de ce cher et vénéré Père Lacordaire, une atmosphère forte, pure, libre. Je vous confie que je suis fier aussi d'une amitié si grande, si peu explicable par la raison, et qui satisfait d'autant plus le cœur qu'il y a moins de logique. Enfin , c'est ainsi que je passe de longues heures avec lui ; nous oublions tout ce qui froisse nos espérances trompées, notre honneur de prêtre et de Français; nous
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faisons une politique où l'alliance serait conclue entre le christianisme et la liberté, où l'on aimerait Dieu sans haïr les hommes. Nous promenons ces beaux et saints rêves sous de belles et hautes cimes qui murmurent audessus de nos têtes , dans un grand parc où l'on est bien loin du Louvre , et que ne troublent pas les fanfares du despotisme. La chapelle est près de nous et Dieu y demeure ; c'est pour moi le lieu des désirs sans fin !....
« Quand je pense à ce qu'il faut , monsieur, pour faire j un vrai bon prêtre, et quand , après cela, je me regarde et que je compte les mois qui me séparent à peine du sacerdoce, je vous assure que je m'épouvante. Cependant, je vous ai promis d'être un bon prêtre, à vous qui avez vu mes promesses de Saint-Jean de Latran et comme signé mon contrat. Dieu veuille prendre le cœur de son Fils et le former selon le sien !
« Je m'oublie à vous parler de moi, mais je me sens justifié par l'affection que vous m'avez donnée. Vous êtes donc à Rome ! c'est terrible, savez- vous , que d'habiter deux années de suite à Rome ! Chaque jour ensuite amène ses anniversaires qui jettent dans des océans de regrets
« Imaginez-vous que mon pauvre ami Adolphe Perraud ' , pour qui cette famille C*.** a eu tant de bontés, m'écrit des lettres où Rome seule compte pour quelque