I. Treizième lettre imprimée dans le recueii Beaumont
« Voilà ma situation ; ce qui domine tout, c'est l'inquiétude. Je fais bien des efforts pour ne pas m'exagérer le danger qui menace un être tant aimé et si digne de l'être, danger que les indifférents , je le vois par les cruelles questions qu'on m'adresse, regardent comme très-imminent. J'espère encore fermement qu'ils se trompent, et que rien n'est désespéré, mais tout est bien grave. Voilà la vérité, vérité que je renferme en moi, car elle tuerait ce qui m'entoure ; qu'habituellement j'évite de me dire à moi-même , et que mon amitié pour vous a pu seule me faire articuler. Mais ne deviez-vous pas l'entendre, pour comprendre comment je ne suis pas arrivé à Cannes aussitôt que vous. Ah! que j'ai besoin d'espérer que nous marchons vers le moment où je pourrai, sans trop de trouble ni d'agitation , voyager passagèrement. Je sais alors où j'irai. Jusque-là, ma vie sera, je vous le dis, un déchirement continuel; ma seule consolation sera de savoir que vous continuez à aller de mieux en mieux; que votre faiblesse diminue; que vos promenades sont plus longues; que vous pouvez vous occuper; et, surtout, que vous croyez à toute mon amitié et me consep vez toute la vôtre, cette amitié à laquelle je tiens comme à mon existence.
« J.-J. Ampère. »
364 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
De M. l'abbé Perreyve à 7.-7. Ampère.
Paris, 1858.
« Monsieur et très-excellent ami 5
« Permettez-moi de profiter d'un voyage que fait à Rome un de mes amis, Monsieur de ***, pour vous envoyer le témoignage de ma respectueuse et bien inaltérable affection. Je viens d'être fort malade, mais je suis encore revenu à la vie , et en même temps au plaisir de me sentir entouré par la Providence de biens inestimables , au nombre desquels je mets le bienveillant intérêt que vous me portez. Madame Ozanam me dit que, dans les lettres que vous lui écrivez, vous avez la bonté de vous inquiéter de ma santé, de mes occupations, de mon avenir.
« Merci, merci, très-cher Monsieur! Je deviens peu à peu , ce que Dieu voulait, une espèce d'aumônier de collège , pas assez fort pour prêcher des Carêmes à Notre-Dame, mais à peu près capable d'instruire des enfants dans une petite chapelle, et d'y faire quelque bien , peut-être.
« Au demeurant , je suis le même que vous avez connu et pour lequel vous avez été si bon : toujours peu ravi d'un régime qui habitue de plus en plus la France à oublier l'honneur et la liberté ; toujours ami
André-Marie et Jean- Jacques Ampère. 365
de certaines idées peu en faveur en haut lieu, tenant toujours rancune à Constantin pour avoir protégé l'Église, et substitué les conversions par force aux conversions par la liberté. Incorrigible surtout dans mes souvenirs, et me rappelant avec une joie particulière certaines lectures de César qui soulageaient un peu le besoin de l'indignation
« Ah! Monsieur, où êtes-vous? et qu'il y a longtemps que je n'ai eu le plaisir, si vrai et si vif, de vous presser la main! Je vous suis du souvenir vers les pins de la villa Parnphili, dont les hautes cimes protègent encore quelques charmantes lectures, et j'envie le sort de ces amis si dignes de vous , qui ont eu le bonheur de vous confisquer pour vous aimer à leur aise. Dites-leur , du moins, Monsieur, nos jalousies. Ils n'ont pas besoin de les connaître pour apprécier davantage votre chère présence, mais ils sauront mieux nous pardonner nos plaintes et nos regrets.
« Je vous charge, Monsieur, de mes plus respectueux et de mes plus tendres hommages pour M. et Mme C**\ Quand donc apprendrons-nous qu'à toutes les inquiétudes a enfin succédé une heureuse et solide espérance! Veuillez , cher Monsieur, en agréant l'expression de mon respect et de mon profond attachement, remettre cette lettre àMmeLMf.
« H. Perreyve. »
^66 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
Du comte Hippolyte de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Cannes, 17 février 1859.
« Cher Monsieur,
« Mon frère vous remercie beaucoup de votre inquiète sollicitude. Depuis bientôt trois mois je suis près de lui et je l'ai toujours vu souffrir; il s'est mêlé à l'affection de poitrine des douleurs nerveuses à l'estomac. Il est mieux depuis une quinzaine de jours. Ma belle-sœur n'est pas bien elle-même, mais elle a pu surmonter ses maux et ne pas interrompre les soins qu'elle donne à son pauvre mari.
ce Dans ce moment 3 je lui lis, beaucoup moins bien que vous, voire César, qui nous est arrivé ; il fait le charme de nos soirées. Je vois quelquefois le baron de Bunsen, à qui je porte des nouvelles d'Alexis ; il témoigne pour mon frère le plus grand intérêt, et j'espère que, d'ici à quelques jours, il pourra venir le voir et le distraire par son intéressante conversation.
« Nous sommes fort affligés des chagrins que vous ressentez de votre côté
« Agréez, mon cher monsieur, l'assurance de tous les sentiments les plus affectueux que je vous porte.
« Comte de Tocqueville. »
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 367
De M. Bunsen à J.-J. Ampère.
Cannes, 4 février 1859.
« Très-cher et honoré ami ,
« Ces lignes vous diront que depuis, hier, il y a dans la santé de M. de Tocqueville un mieux qui, aujourd'hui, fait espérer la convalescence. Il s'est levé ce matin, pour la première fois, à huit heures, et s'est trouvé fort bien à midi. Voilà ce que j'ai appris dans l'instant par son frère.
On me dit que M. Garnier (fils du professeur à la Sorbonne) se porte un peu moins mal ; cependant cela parait toujours un cas des plus graves.
« Le temps est ravissant, et demain nous sommes au Principium veris des Romains , le beau milieu entre le solstice d'hiver et Téquinoxe vernal.
« Votre sincèrement dévoué.
Bunsen.
$68 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
De J-J Ampère à Alexis de Tocqueville.
Rome, 26 mars 1859.
« Jamais lettre1, cher ami, ne fut reçue avec plus de plaisir et ne m'a été plus au cœur. Une longue lettre de vous , écrite avec toute la liberté de votre esprit et toute la délicatesse de votre âme, contenant des nouvelles aussi décisives de votre santé, m'a causé un réel bonheur, mot que je n'ai pas prononcé depuis longtemps , et que je m'étonne de prononcer au milieu de la tristesse qui m'entoure. Cependant nous avons repris à l'espérance; mais, les moments de grande inquiétude passés, l'avenir est bien incertain.
« Ce serait mal répondre à votre amitié que de vous parler encore sur un sujet qu'elle m'interdit d'une manière qui me touche. Permettez-moi de vous dire, cependant, tout en reconnaissant que vous jugez trèsbien la situation d'âme et le caractère de votre ami, que je ne puis renoncer à la confiance qu'un moment viendra où je pourrai vous porter autre chose que cette agitation intérieure. Si je vous arrive alors, il faudra me recevoir, car ce sera la preuve d'un état meilleur. Ne point