‹ Correspondance et souvenirs (de 1805 a 1864) (volume 2)Chapitre 25 sur 30 · Quinzième lettre imprimée dans le recueil Beaumont · texte numérisé non relu

Quinzième lettre imprimée dans le recueil Beaumont

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aller près de vous en pareille circonstances deviendrait un grand chagrin pour moi, et vous ne voudriez pas me l'imposer.

« Puisque vous vous occupez de César , je vous dirai que Paradol a fait un article qui indique bien la marche du livre.

« J'ai à peu près achevé mon premier volume sur les origines de Rome à l'époque des Rois. Le reste n'est qu'à compléter, et me prendra moins de temps que ce commencement, qui était entièrement à refaire, ou plutôt à faire.

« Là est mon vrai titre , si j'en ai un , à être accepté comme ayant écrit une histoire Romaine renouvelée , éclairée et animée par le spectacle et l'inspiration des lieux

« Madame de Tocqueville a toujours été de moitié dans ma tendre et douloureuse occupation de vous-, dites-le-lui, je vous en prie, et rappelez-moi au souvenir de M. Bunsen, qu'une bonne providence vous a envoyé. On est décidément à la paix... .. pour le moment .

« Adieu, mon cher et très-cher ami. Je vous embrasse.de tout mon cœur.

« J.-J. Ampère. »

De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.

Rome, jo mars 1859.

« J'éprouve en vous écrivant aujourd'hui, cher ami, un embarras singulier et que dans d'autres circonstances j'appellerais comique. Je désire aller vous embrasser, vous ne serez pas fâché de me voir, et je ne sais comment vous annoncer que j'espère le faire bientôt. J'ai presque la crainte de vous fâcher. Voyons, soyez raisonnable , et lisez ce que je vous écris Xrès-raisonnablement.

« Il m'est impossible, après avoir été si longtemps séparé de vous et quand vous avez été malade, de vous laisser partir de Cannes sans aller vous serrer la main, et mon impatience de le faire est devenue si vive que ce serait me condamner à cette agitation douloureuse dont vous parlez , que de m'en priver. Vous ne voudriez pas mettre dans ma vie un regret qui me serait trop amer. Il est très-vrai que nul autre motif ne pourrait m'engagera quitter Rome; mais pour celui-ci je puis tout, même cela. Si je n'allais à Cannes, j'irais à Paris; et j'aime mieux aller à Cannes.

« Le moment est, du reste, très-opportun. Votre lettre m'a comblé de joie en m'apprenant qu'une amélioration décisive s'est opérée dans votre santé , et que le temps

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est venu où ma présence pourra vous aider à supporter les ennuis de la convalescence. Je sais que vous avez reçu M. Bunsen, j'en conclus que vous pouvez jouir des entretiens. Nous ménagerons votre poitrine; Mme de Tocqueville et moi causerons devant vous, et vous nous écouterez. J'ai de quoi vous lire tous les soirs de la prose et des vers de ma façon, pendant un assez grand nombre de jours.

« La santé de Mme L*** est loin d'être remise, et son chagrin maternel est loin de s'affaiblir; mais, en ce moment, elle a près d'elle une femme qu'elle aime beaucoup, et sa santé s'en est réellement un peu améliorée. Je crois donc que l'instant est venu d'accomplir ce à quoi personne, ni vous-même, ne me ferait jamais renoncer. Envoyez-moi vite une permission, sur laquelle je compte comme si je l'avais déjà

« Si je trouve encore Beaumont près de vous, j'en serai charmé; sinon, je m'en consolerai en pensant que nous nous serons succédé, et que vous aurez toujours eu près de vous un de vos meilleurs amis. Répondez-moi bien vite. Je vous embrasse de tout mon cœur.

« J.-J. Ampère. »

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De J.-J. Ampère à Alexis de Tocqueville.

Rome, 14 avril 1 8 $ 9.

« Mon cher ami, je vous ai écrit, il y a plus de quinze jours, une lettre où je vous annonçais ma prochaine arrivée à Cannes. Je n'ai point reçu de réponse. Je pars demain , et vous donnerai moi-même toutes les raisons que j'ai de vous désobéir en ce moment. Prenez donc votre parti de ma visite, et croyez bien qu'en vous revoyant, après une si longue absence si tristement remplie, je n'aurai d'autre pensée que le bonheur de vous embrasser,

« J'espère que ce sera là aussi votre sentiment et celui de Mme de Tocqueville.

t Tout à vous bien du fond du cœur, à bientôt.

« J.-J. Ampère. »

A peine Jean-Jacques avait-il quitté Rome qu'une lettre timbrée de Cannes, retardée dans sa route, écrite de la main de l'illustre mourant, apportait à son malheureux ami les derniers témoignages d'une tendresse fidèle.

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D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère1.

Cannes, 9 avril 1859.

<( Mon cher ami, ce que vous me dites dans votre dernière lettre me ravit de joie, je vous le dis sans faire de façon. Jamais je ne vous reverrai avec une plus grande joie, bien que jamais je n'aie été plus incapable de jouir de votre société. Car le gosier de ma femme est dans un état pitoyable; qui presque toujours la met dans l'obligation de se servir d'une ardoise; moi, je ne peux plus mettre un pied devant l'autre. Je suis obligé de parler à voix basse et peu. Les lectures un peu étendues me rendent bientôt incapable d'écouter. Néanmoins je dis : Venez, venez, car rien n'est plus égoïste que la vraie amitié, comme un autre sentiment qu'on ne nomme plus dans ma position actuelle. A partir de ce moment votre lit va être fait. Vous aurez pour voisin le seul habitant de la maison qui parle, Edouard

« Comme j'ai plus de sentiment que de force, j'en reste là. . .

« A. de Tocqueville. »

1. Seizième lettre de M. de Tocqueville à M. Ampère, imprimée dans le recueil Beaumont.

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Les journaux, cette fois, n'avaient devancé la fatale nouvelle que de quarante-huit heures. Jean-Jacques devait arriver trop tard. En débarquant à Marseille, une ancienne connaissance, M. Denis, maire de la ville d'Hyères, lui révèle brusquement la vérité

Quelques lignes désespérées , tracées à la hâte dans un bureau de diligence , avant de repartir pour Cannes, parviennent à Rome en même temps que la lettre de M. Hippolyte de Tocqueville. « Apprenez ce malheur avec ménagement à madame votre fille », écrivait le voyageur, malgré son accablement profond.

De M. Hippolyte de Tocqueville à J.-J. Ampère.

Cannes, 17 avril 1859.

« Cher monsieur,

« Notre pauvre Alexis n'est plus! Il a expiré hier, 16, à sept heures du soir. Je perds un frère bien-aimé, qui par son âge devait me survivre; et vous, un ami qui vous était bien dévoué. C'est à vous qu'il a écrit sa dernière lettre

« Il a témoigné le désir de reposer à Tocqueville, où il avait désigné sa place ; nous allons l'y transporter. Ma

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pauvre belle-sœur est très-souffrante. Quelle immense perte pour elle!

« Je ne puis en écrire davantage ; je suis abîmé de

douleur.

« Comte de Tocqueville. »

Le 20 avril, M. Ampère , s'adressant à la malade ellemême, écrivait de Paris : « Contre une tristesse que tant de choses concourent à redoubler, je n'ai pour consolation que les affections qui me restent et la douceur de voir mon ami apprécié ainsi qu'il doit l'être. C'était un homme comme la France n'en produit plus, m'a répété deux fois le duc de Broglie. M. Senior le citait hier comme le type de la perfection en tous genres. Sa mort, disait-il, a été déplorée par toute l'Angleterre

« Mais que sont ces éloges pour ceux qui l'ont perdu !

« J'ai ramené Mme de Tocqueville de Cannes à Paris; elle compte aller dans quelques jours chez sa tante, puis à Tocqueville. Après que son mari aura été déposé dans le cimetière du village où ses frères, Beaumont et moi nous allons le conduire , ce dernier devoir de piété accompli, rien ne me retiendra plus en France , et je retournerai là où maintenant plus que jamais sont mes ressources et ma vie. »

« J.-J. Ampère. »

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Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « Malgré la faiblesse croissante de ta pauvre mère, voulant relever mon courage en un pareil moment, elle m'adressait de sa chaise longue quelques mots.

« Cher monsieur Ampère,

« Je m'unis de toute mon âme à votre peine; j'ai vivement ressenti chacune des émotions cruelles qui ont marqué votre triste voyage. Nous plaignons Mme de Tocqueville et nous l'admirons ; sa force est d'un bien bel exemple , car sa vie à elle est brisée sans ressource. Elle ne peut plus la remplir que de souvenirs et de regrets. Pour vous aider à porter votre douleur, songez que vous étiez le confident de ce grand cœur, de ce grand esprit; il est donc indispensable au succès de l'œuvre qu'entreprennent ses amis } que vous la dirigiez. Courage! vous seul saurez bien parler de lui; nous en parlerons beaucoup

« Je plains ceux qui oublient ; ils infligent une seconde mort aux êtres qu'ils ont perdus ; ils ignorent ce qu'il peut exister de douceur dans l'amour qu'on porte à une chère mémoire.

a Adieu, je vous serre la main plus affectueusement que jamais.

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(Je continue mes stations au jardin, et nous pensons à Frascati.)

« Ces stations au jardin de la villa Frantz se faisaient devant une haie de rosiers en fleurs, qu'abritait un petit mur. A cette place, point de vent ni de soleil, grâce au parasol de peintre qu'Hébert avait installé lui-même. Couchée sur un canapé, notre malade restait à l'air une heure ou deux, pendant que toi , Madeeine, tu riais et causais en lui cueillant des bouquets.

a Les médecins venaient de décider que l'on pouvait rester à Rome jusqu'au 1 5 mai ; qu'ensuite il faudrait aller passer quelques semaines à Frascati , avant de quitter YAgro romano

« Les événements politiques qui se pressaient alors en Italie compliquaient cette douloureuse situation et livraient mes amis à de vives anxiétés sur leurs projets d'avenir. Si les forces de Mmc L * ** revenaient un peu, la révolution qui commençait en Toscane permettrait-elle de l'emmener à Florence chercher un air plus salutaire? Dès ce moment le grand-duc avait quitté le palais Pitti pour Ferrare, après avoir demandé trop tard à se faire Piémontais. Parme et Modène se soulevaient; Naples remuait beaucoup. Rome ne bougeait pas ostensiblement , mais on sentait une agitation souterraine. L'armée française se défendait mal des ovations italiennes; le général de Goyon calmait à grand'peine l'enthousiasme qu'excitait notre drapeau ; des dépêches successives s'ex-

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pédiaient en France pour réclamer rembarquement à Marseille de la moitié de la division, tandis que le gouvernement romain trahissait sa faiblesse par l'émotion expansive qu'éprouvaient tous les cardinaux. Antonelli seul affectait une parfaite sécurité. Les ambassadeurs étrangers faisaient partir leurs familles. Madame de Coloredo prenait la route de Civita sous la protection de quarante carabiniers. Tout ceci se passait sous nos yeux et devenait le sujet constant des préoccupations et des conversations de toute la société.

« Bientôt la nouvelle officielle d'une victoire remportée sur les Autrichiens arrivait à Rome. Nos succès militaires ne paraissaient point douteux, mais restait à savoir comment s'arrangeraient les choses après le triomphe »

De J.-J. Ampère à Madame de Tocqueville.

Rome, 11 mai 1859.

« Bien chère madame , « Dans la tristesse inconsolable où vous êtes plongée, l'amitié ne peut rien que vous envoyer l'expression d'une sympathie bien vraie. Je veux que quelques lignes, écrites par un de ceux qui ont le mieux connu notre cher Alexis, c'est-à-dire qui l'ont le plus admiré et le plus

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aimé, aillent vous trouver dans ce pauvre Tocqueville, où nous avons été si heureux, et vous disent qu'il y a au loin un ami qui s'unit constamment à votre peine. Ce sentiment est très-compris autour de moi ; j'avais tant parlé de lui et de vous que son irréparable perte et votre profonde affliction reviennent sans cesse dans cet intérieur, lui-môme bien éprouvé. On y a beaucoup goûté la notice de Loménie dans la Revue des Deux- Mondes, et je la trouve moi-même très-bien. Il me semble que cet hommage ne vous déplaira pas; on y sent l'âme de l'auteur, et je me dis que celui que nous pleurons aurait aimé à être dépeint ainsi. Je me demande, et nous nous demandons à chaque instant ; « Que fait «madame de Tocqueville? Comment se trouve-t-elledans « sa solitude , en présence de tant d'objets et de souvenirs « chers et douloureux? Comment remplit-elle ses heures? « En quel état de santé se trouve-elle? » Vous ne devez pas écrire, bien entendu; mais si vous aviez quelqu'un qui pût répondre à la dernière question, j'aurais vraiment un poids de moins sur le cœur.

« Mon voyage n'a pas rencontré de difficulté, on est tranquille ici. Nous allons aller à Frascati, près de Rome. J'ai "écrit à M. Hippolyte pour m'excuser de ne l'avoir pas revu et d'être parti si brusquement; mais Corcelles et moi avons cédé à un mouvement irrésistible. La force nous a manqué pour rentrer à Tocqueville dans ce moment-là. J'y retournerai pour nous occuper

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ensemble de son souvenir. Vous y verrez venir ses vrais amis qui seront toujours les vôtres.

« Adieu , chère madame, je vous serre la main de tout mon cœur.

« J.-J. Ampère. »

De Mérimée à J.-J. Ampère.

Paris, 24 mai 1859.

« Mon cher ami, hier M. Villemain m'a montré une lettre de toi qu'il venait de recevoir, et dans laquelle tu te démets de tes fonctions de commissaire. Je n'approuve nullement tes conclusions, et je te prie de les modifier en ma faveur.

« Voici la chose : M. Villemain et M. Cousin veulent que je te succède. Je ne le puis, ni ne le veux. J'ai mon scrupule. Je ne crois pas devoir prendre la petite indemnité dont je n'ai pas besoin, et dont plusieurs de nos confrères s'arrangeraient fort. On me répond : « Si nous vous voulons, ce n'est pas pour vos beaux yeux, c'est parce que vous nous empêchez d'en prendre un qui nous embêterait ». Je réplique: « Vous pouvez jouir de ma présence, je serai l'ombre d'Ampère. J'assisterai à sa place et provisoirement à vos séances, mais je ne veux pas

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être membre en titre pour la raison dessus dite. Tu vois donc qu'il n'y a que le statu quo qui puisse arranger l'affaire. Ton scrupule à toi ne vaut rien. Si tu crois que tu voles l'État en touchant l'indemnité du Dictionnaire , tu te trompes, car tu as envoyé des mots et des notes, et tu en enverras d'autres pour ton argent. De plus, moi je te suppléerai dans les conférences, et je te devrais payer quelque chose pour la satisfaction que j'aurai d'y faire endêver mes confrères. En réalité tout le monde gagne à cet arrangement, et tu n'y perds pas; car la peine que tu auras en nous envoyant de temps en temps quelques notes n'est pas bien grande pour un amateur de linguistique, et tu ferais peut-être le même travail pour toimême.

« L'Académie, au lieu d'un commissaire, en aura deux qui en valent bien trois comme j'en pourrais nommer. Cousin prétend que Son Excellence fulminera un jour; à quoi je réponds qu'elle ne dira rien, i° parce qu'elle ne trouvera rien ; 2° parce qu'au besoin je dirais que tu es remplacé de l'aveu de l'Académie, jusqu'à ton retour, et qu'on n'a pas à mettre le nez dans des arrangements personnels entre toi et moi, arrangements approuvés d'ailleurs par l'Académie. Je crois donc qu'il n'y a aucun inconvénient à laisser les choses aller comme elles vont. J'espère que tu approuveras la combinaison sans laquelle je ne pourrais pas m'amuser, moi, le jeudi.

« Je devais aller en Espagne cette année; mais je ne

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puis quitter Paris tant qu'il y viendra des bulletins. Madrid est la ville du monde où il se fait le plus de canards. J'y serais trop malheureux en temps de guerre. Ici nous avons au club trois bulletins télégraphiques par jour; on sait à peu près tous les soirs qu'on ne s'est pas battu, et on peut dormir, ce que je ne ferais pas à Madrid avec les bourdes de tous les oisifs de la Puerta del Sol. Toujours grande anxiété du côté de la Prusse. Il y a fort apparence qu'il en faudra découdre sur le Rhin ; mais, si l'Angleterre ne s'en mêle pas, j'espère que nous nous en tirerons à notre honneur. Adieu, mon cher ami, rappellemoi au souvenir de Schnetz et de M. le duc de Grammont. Paris commence à être désert. Pour moi, je trouve qu'il est assez agréable de ne pas mettre de cravate blanche le soir.

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