I. Vallée d'AuInay
André-Marie et Jean- Jacques Ampère. 42 j-
porté l'autre àSchlegel, qui ne m'a pas paru prendre là chose assez vivement. Il est vrai que j^aurais été difficile' à contenter. Du reste, il doit vous exprimer sa reconnaissance: je suis trop plein de ma joie pour pouvoir vous parler de celle d'un autre.
(c Le petit billet aussi, quoique trop court, m'a fait bien plaisir. Mon départ n'aura pas lieu avant le mois prochain. Je suis retenu par deux ou trois séductions, toutes de la force du chinois, et par une nécessité, comme on dit : les sévérités de l'hiver sont si grandes qu'elles ne me permettent pas encore de sortir de ma hutte etd'er- \rer en campagne. J'espère que je pourrai achever ici mon plan de préparation générale, et alors je n'aurai plus qu'à* me promener en Allemagne, à faire des visites et à prendre des notes. Puis, je reviendrai vous étonner de mon érudition. Vous disiez que je savais tout ; eh bien,
ce n était rien Ce que je voudrais savoir, même avant
la poésie islandaise et la mythologie grecque . ce serait de jouir, sans un trop grand mélange de.tribuiatiôns, de ce qu'il y a de doux et d'heureux dans ma destinée. Je m'en veux tant d'avoir souvent gâté ce quim'était donné ! ' A Bonn je regrette tout, tout, jusqu'à vos ennuyeux! Si
vous saviez ce que c'est que d'être ennuyeux eh ailemand! Mais que de matériaux et d'idées on a rassemblé" ici en toutes choses! J'en aurai pour ma vie d'éclafrcir. ce que j'entrevois et de prouver ce que je soupçonne;' de développer les germes que j'aurai recueillis' dans ce f. 24.
voyage. Il faut cela pour m'y résigner. Le fait est que mes yeux s'ouvrent de plus en plus, et que le champ que j'embrasse s'étend chaque jour davantage.
« Il paraît décidément qu'il y a une Providence et qu'elle veut que l'histoire de la poésie ^e fasse. N'est-ce pas que nous la ferons?
« Adieu, adieu. Je voudrais bien savoir ce que devient Alexis; s'il a perdu son père, s'il revient à Paris. Voilà une raison de m'écrire.
« J.-J. Ampère. »
D^ Adrien de Jussieu à J.-J, Ampère.
Paris, 20 février 1 827.
<c Mon cher ami, je projette de t'écrire, puis je remets à chaque instant cet excellent projet. Je me lève tard, travaille le jour et cours le soir, si bien que mes correspondants trouvent rarement, dans ce sage emploi de mon temps, l'occasion de posséder ce trésor inestimable, une lettre de moi. Et toi ! tu remplis une page avec dix lignes, une ligne avec quinze lettres ; et quand j'espère apprendre en détail tes peines et tes plaisirs, ce que tu fais, ce que tu dis, ce que tu penses, ce que tu
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 427
vois, etc., etc., me voilà arrivé au bout de ta lettre sans en rien savoir.
cf J'espérais que, second Tacite, tu me parlerais des moeurs des Germains. Tu es dans un pays où Pon fait les choses en conscience ": fais-les donc, écris un long commentaire sur le beau livre de ta vie.
« Les jeunes vierges d'Aulnay et de la banlieue, en vous voyant partir sitôt, disaient en soupirant : a Que sont devenus ces deux bergers, la rose et le jasmin de nos bocages, la lune et le soleil de notre ciel, l'oxygène et l'azote de l'air que nous respirons,
Amho florentes atatibuSf Arcades ambo ï *
« Et sans doute l'une d'elles, pensant au bien-aimé qui fume à Bonn> ajoute :
Alpinas, ah dura! nives etfrigora Rheni
Me sine sola vides. Ah! te nefrigora ladanî!'^
a Je pense comme elles et souhaite ton retour. Les Natchez sont-ils parvenus jusqu'à toi ? C'est un drôle de livre, oh l'on apprend des manières toutes jolies de dire
1. Tous deux à la fleur de Page, Arcadiens tous les deux. {Égl. vu.)
2. Tu vois seule, ô cruelle! tu vois sans moi les neiges des Alpes et les froides rives du Rhin. Ah ! puissent les frimas l'épargner !
{Égl. X )
428 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
des choses communes. Si j'avais le temps, je te proposerais un certain nombre de petites énigmes tirées de ce poërae. Ce travail t'ouvrirait singulièrement Tesprit; c'est pour la pensée ce qu'étaient pour la voix les cailloux de Démosthènes.
« Ton père t'a-t-il parlé de la gale qui a régné au Jardin des plantes? Née en Barbarie sur le dos d'un chameau, elle a traversé avec lui les mers. Dromadaires, gardiens, femmes de gardiens, etc., etc., tout est devenu galeux et d'une gale inusitée, terrible, on disait même mortelle. Tout le monde se grattait, tout le monde se redoutait, les tourtereaux fuyaient ; plus d'amour
« Enfin le monstre venu d'Afrique est allé s'engloutir dans les écuries d'Alfort et dans les salles de Saint-Louis Le faubourg Saint-Marceau est redevenu l'heureux séjour de la sécurité et de la gale ordinaire.
(c Je continue à aller les samedis chez M. Cuvier. Tu me disais jadis que tu étonnais et contrariais par une blague ironique les admirations de M^-* Sophie. Sur ce point tu es dignement remplacé. Rien de plus amusant que d'entendre Beyle, qui est un Habitué , discuter avec ces dames les mérites des choses et des hommes , et du Globe surtout. La candeur est peu dans son caractère, et ce génie admiratif passe le tien. Mais on pardonne à un gros Méphistophélès comme lui ce qui semble étrange à un jeune enthousiaste.
(f De ma fenêtre, je compare le cercle des affaires de
jiâ
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 429
ce monde, physiques et inleilecluelles, politiques et littéraires, à la pompe du Jardin des plantes. Les dromadaires la font mouvoir en tournant les yeu^c bandés ; puis, à leur place, viennent les chameaux à deux bosses que le stupide vulgaire prend pour d'autres bêtes. Les fils des dromadaires et des chameaux tournent après eux, et, après tout ce mouvement circulaire, qu'ont- ils fait sans savoir ce qu'ils faisaient? Ce que nous faisons tous : de l'eau claire.
w Adieu, le papier me manque ; le doigt de mon horloge m'apprend que le jour est au tiers de son cours ; la poste va partir.
« Ton ami,
« Adrien. »
Oe J.'J, Ampère à Madame Récamicr,
Bonn, 28 février 1^27. i
i( Je viens de passer un carnaval bien solitaire. J'avais .1
le projet d'aller à Cologne, où l'on a la prétention d'être 3
extrêmement gai pendant les jours gras ; mais il est tombé ici des montagnes de neige, et le dégel joint à un enrouement assez fort m'ont retenu à côté de mon poêle.
450 André-Marie et Jean-Jacqties Ampère.
Je suis resté trois jours sans sortir, constamment occupé à lire un ouvrage de M. Grimm sur le gothique y V ancien, le moyen et le nouvel allemand , sur le frison , sur le saxon^ etc., ce qui m*a beaucoup plus amusé que les masques et que la grosse joie allemande , que j'abhorre. Hier soir, pour le mardi gras, j'ai été entendre un petit cours qu'a la bonté de faire tout exprès pour moi un théologien sur ce qu'on appelle Vexégèse^ étude qui ne vous plaira pas : c'est la discussion de l'authenticité et de l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament. C'est une chose curieuse que l'audace scientifique avec laquelle ces bons théologiens, malgré leur foi très-sincère, discutent les monuments de cette foi. L'un professe publiquement que le Pehtateuque n'est pas de Moïse, l'autre rejette l'Évangile de saint Jean ; l'autre, celui de saint Matthieu. Mais, ce qui vous réconciliera peut-être avec cette témérité, c'est la réflexion que le tout m'a suggérée. Eh bien, après cette complète liberté de discussion, que rien n'a arrêtée, qui n'a reculé devant rien, il est des choses dont l'authenticité n'a jamais été mise en doute par le plus hardi de ces docteurs : deux des Évangiles, saint Paul et les Actes des Apôtres. Si quelque chose devait me convaincre, ce serait, je l'avoue, l'épreuve de ce doute si savant , si infatigable , si intrépide, auquel cependant ont résisté assez de monuments pour fonder le christianisme.
tf Enfin, quand quelque chose vous scandaliserait
André'Marie et Jean-Jacques Ampère. 4} i
dans cette manière de voir, c'est encore de la théologie assez édifiante pour le mardi gras.
Votre lettre a fait un effet admirable : Schlegel maintenant m'adore. Votre encens et votre portrait ont si bien enivré son imagination et sa vanité, qu'il a oublié ce qu'il avait entendu et a cru que les oreilles lui avaient tinté. Dimanche, il réunit chez lui toutes les belles dames de la ville, auxquelles il fait un cours ; ce sera amusant, je vous raconterai cela.
« Je travaille plus que jamais, car il faut qu'avant mon départ j'en aie fini, et me sois préparé pour les villes où je vais aller. Je crois que cela me retiendra jusqu'au 20, î
Mais je vous déclare que je ne partirai point sans que vous m'ayez écrit ; j'attends mon congé.
« Si vous êtes curieuse de voir quelques croquis de professeurs, demandez à mon père ma dernière lettre.
(( Voilà un petit mot d'un convalescent bien occupé, qui ne croit pas pécher en commençant ainsi le carême. Répondez -lui sans scrupule, notre archevêque de Cologne nous a dispensés des privations.
452 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
De J.'J, Ampère à Madame Récamier.
Cologne, 5 mars 1827.
« Je VOUS écris avec un peu de fièvre; je suis sur la roule de Paris el je m'arrête ici pour rétrograder; je pars pour la seconde fois ; j*ai fait deux postes avec M. Bonnard dans cette -voiture qui sera à Paris vendredi, et demain j e retournerai à Bonn, et dans quinze jours je m'enfoncerai dans les régions inconnues. J'ai chancelé, je vous j'avoue, et ce que je fais aujourd'hui est l'action la plus héroïque de ma vie. Mais je ne me pardonnerais jamais si j'avais succombé; je sens trop bien que ce que j'ai commencé ne s'achèverait jamais ; que tout ce que j'aj entrevu s'effacerait; que le peu que j'ai appris s'oublierait Maintenant, au contraire, une seconde couche
sur la première, et j'espère que la teinture sera indestructible.
« Hier, M. Schlegel avait réuni les belles dames de Bonn,' auxquelles il fait tous les ans un cours ou des lectures, et qui lui offrent en revanche de peiiis cadeaux. Il a lu une pièce de Calderon, traduite par lui, intitulée La Dévotion à la Croix, ou la Dévotion de la Croix. Un désespéré vient, dans un cloître, avoir une scène trèsextraordimire avec une religieuse, qui se trouve plus
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 433
tard être sa sœur. La toile tombe sur la fin de cette scène, à la suite de laquelle l'héroïne apprend au public qu'elle a trahi Dieu doublement, comme Dieu et comme époux. Tout cela passait comme la chose la plus simple du monde. Ce qu'il y a de curieux, c'est la véritable dévotion de Fauteur qu'on sent dans tout l'ouvrage.
<c J'étais à souper à côté d'un officier prussien, l'un de ces insurgés que l'Empereur fit juger comme rebelles en 1808 ; ses camarades furent la plupart fusillés; lui a été trois ans aux galères ; il a travaillé au port de Cherbourg. Rien n'était frappant comme d'entendre ce brave officier, la poitrine couverte de décorations, raconter avec une simplicité tout allemande les détails de la vie des galériens, de leurs repas, de leurs lits, de leurs chaînes.
« J'ai «ntrevu ce soir la cathédrale de Cologne, qui , si elle avait été achevée, serait le premier monument gothique de la terre. Je suis trop agité pour vous faire beaucoup de récits. Adieu, c'est un rude moment à passer.
« J.-J. Ampère. »
434 André-Marie et Jean^Jacques Ampère,
De J.'J. Ampère à Madame Récamier.
Bonn, 17 mars 1827.
« Je suis encore ici et n^en partirai qu'à la fin de mars. Ce serait dommage de ne pas couronner une vertu de cinq mois par une patience de quinze jours; et puis comment se décider à laisser là l'histoire romaine au moment où les Gracques, Scylla et César vont paraître sur la scène? Je suis comme la femme de Sganarelle, qui ne voulait pas quitter son mari qu'elle ne l'eût vu pendu : je veux voir enterrer la liberté romaine, quand ce ne serait que pour faire diversion aux funérailles de la nôtre. Le temps d'ailleurs est horrible, nous avions eu une fausse joie et une illusion de printemps qui s'est bientôt dissipée ; nous voilà tout à coup reportés aux ouragans et aux pluies de décembre. Je 'retrouverai à Berlin M. Schlegel, ce qui me plaît et me contrarie; il va y faire précisément un petit voyage à Pâques. Je viens de passer cinq heures avec lui. Il avait son cours des dames, auquel je suis admis par grande faveur, quoique je ne sois ni frère ni mari. Il nous a lu (et il lit parfaitement l'allemand) différentes poésies de Goethe, de Bûrger, et un morceau de lui , un peu long , qui ne m'a pas semblé de ses meilleurs. Il m'impatiente et m'intéresse tour à tour. S'il était absolument ce qu'il paraît être, il serait
André'Marie et Jean-Jacques Ampère. 435
parfait pour moi ; mais son décousu el sa vanité sont de terribles obstacles.
«Je vous ai écrit mes tentations de retour à Cologne. Le lendemain j'ai vu plus en détail cette merveilleuse cathédrale, modèle des cathédrales de Strasbourg et de Milan, qui aurait tout effacé si elle eût été achevée. Malheureusement on n*y a travaillé que trois siècles^ et ainsi l'on n'a eu le temps d'en faire que le tiers, mais ce tiers est immense, gracieux, sublime. La ville de Cologne en elle-même est remarquable ; on y trouve, comme cela se présente si souvent en Italie, les traces d'une ancienne prospérité déchue et de vieilles églises, des nefs souterraines, des mosaïques, des antiquités romaines. Le cicérone qui me montrait l'église de Saint-Gérion m'a dit un mot qui m'a rappelé mon capucin de Saint- Barthélemi à Rome, qui plaçait Esculape sous l'empereur Othon.'^Je lui disais : « Ainsi saint Gérion et ses « compagnons étaient Romains ? — Oui, mais catho- « liques », m'a-t-il répondu. Du reste, j'étais dans une espèce de ravissement en parcourant les rues désertes, les cloîtres abandonnés, surtout en revenant contempler la cathédrale; un vent violent achevait de m'étourdir et de m'enivrer. La seule chose qui troublait ma joie poétique était de voir écrit partout : Véritable eau de Cologne de Jean-Marie Farina : je ne pouvais lever les yeux sans être poursuivi de cette affiche. Cette association me gâte seule ma belle cathédrale; j'ai beau faire, je
ne puis m'empêcher de trouver fatal qu'elle soit du même pays que Veau de Cologne et Jean Farina,
« Vous voyez que je tiens parole et que je ne bouge d'ici. J'attends que vous leviez l'enchantement : il faut deux lignes de vous pour me rendre ma liberté. Vous vous dites, pour vous en dispenser, qu'il n*est plus temps de m'écrire. Pas du tout : après cette lettre, vous avez encore quatre ou cinq jours.
« t)Ci en sont les travaux et la santé de M. Ballanché ? Et M. Montbel... dites-lui, pour le faire enrager, que maintenant on recroit à Homère : vous voilà bien aise; mais en revanche Lycurgue, Aristomène, Romulus, sont rayés sans pitié du nombre des vivants. — Surtout un mot sur vous : que faites-vous, que pensez-vous,., est-ce votre hôpital qui vous occupe ?
<c J.-J. Ampère. »
De J.'J, Ampère à Madame Récamier.
Coblentz, 5 avril 1827.
« Je suis parti de Bonn» chargé de recommandations pour toute l'Allemagne, emportant les regrets de F Université. En dépit de mes épigrammes, je commençais à m'y attacher. J'ai été conduit à la voiture par une demi-
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 437
douzaine d'amis, dont je ne connaissais pas un il y a six mois. Depuis que Pobstacle de la langue commence à disparaître, je jouis mieux de la société des Allemands, et je les vois, sous ce rapport, plus à leur avantage. Dans les derniers jours j'ai fait beaucoup de visites; j'ai tant à me louer de la cordialité, de l'obligeance que j'ai rencontrée ici, que j'aurais été un ingrat de ne pas quitter Bonn avec attendrissement; mais derrière Bonn est TAllemagne, et derrière l'Allemagne, Paris. Dans quinze jours au plus tard je serai avec Gœthe ; on me fait espérer que je me trouverai tout de suite dans son intimité. Je ne crois pas rester longtemps à Berlin, je n'y prendrai l'Université qu'en accessoire... et alors je reviendrai. Si vous saviez comme le cœur me bat pendant que j'écris ce mot : je reviendrai; il faut avoir été privé d'un bonheur pour l'apprécier tout ce qu'il vaut. Pardonnez-moi si mon imagination malade a jamais troublé la douceur de vos habitudes ; je reviendrai guéri de mes humeurs, je serai bien aimable, bien savant, tout cela pour vous amuser ; et vous aurez pour moi un peu d'amitié, n'est-ce pas?
« Le vulgaire de mes amis m'écrira à Beriin ; écrivezmoi à Weimar, c'est une adresse poétique.
« Adieu, je vous aime bien, et il me semble que je vais vous quitter; mais je m'éloigne pour me rapprocher. Adieu.
<i J.-J. Ampère. »
4} 8 André'-Marie et Jean-Jacques Ampère,
De J.'J. Ampère à André-Marie Ampère,
Cassel, 9 avril 1827.
« Me voilà en roule, cher père; j'ai quille Bonn, non sans regret en me séparant de quelques hommes qui ont été pour moi d'une bonté admirable. Au reste, j'ai trouvé ici la même bienveillance auprès des frères Grimm, voués tous deux à l'étude de l'ancienne langue et de l'ancienne littérature de l'Allemagne. Ils ont fait paraître un recueil de contes populaires, dignes de ce nom, car tout le monde les lit et les goûte. Dans ce moment, l'un d'eux imprime une grammaire comparée des différents dialectes germaniques, comprenant le gothique , l'islandais, où il semble avoir découvert et posé les lois de la filiation des langues. Tu t'élevais avec raison contre les étymologistes , qui commencent par déclarer que toutes les voyelles reviennent au même , et que chaque consonne se change en toutes les autres. Grimm dit que les. voyelles ne peuvent être prises l'une pour l'autre, et il détermine par l'observation et la comparaison, les lois spéciales de la transformation des mots dans chaque idiome. Ainsi le gothique est toujours th en ancien allemand, mais la réciproque n'est pas vraie.
(( Les deux frères ont, eh outre, publié et publieront
André'Marie et Jean-Jacques Ampère, 439
encore plusieurs morceaux de la poésie allemande du moyen âge. Ils ont été tous deux pour moi d'une bonne grâce extrême, m'ont donné des livres, leurs portraits, celui de la bonne femmef qui leur a raconté la plupart des histoires de leur recueil.
« Câssel est une ville charmante; les maisons sont blanches, régulières, les rues larges et propres. J'y suis arrivé par un temps du mois de juin , qui dure encore. Je pars demain pour Gœttingue , où je ne resterai que quelques jours; puis j'irai à Weimar, à Berlin; enfin je reviendrai, pour quelque temps au moins, calmé sur les voyages et tout occupé des travaux dont je rassemble les matériaux. Manoeuvrer dans les détails avant d'embrasser l'ensemble, si je dois l'embrasser jamais, ne sera point une médiocre besogne.
« Il t'arrivera un de ces jours deux messieurs qui te donneront de mes nouvelles, d'abord M. Roysas, jeune 'orientaliste danois, et bientôt après Schinas, de Constantinople, dont le frère et la sœur sont beau-frère et bellesœur de Mavrocordato et d'Ipsilanti. Je pense qu'il te plaira de causer de moi avec eux. Je les recommande à ton obligeance pour m'acquitter un peu de celle que j'ai trouvée à chaque pas en Allemagne.
« M. de Munnschow, professeur de physique et de mathématiques à Bonn, m'a montré ton appareil modifié, avec tous les petits ajustages , qui remplissaient une armoire; il a consacré une leçon à parler de tes décou-
vertes, quoique cette partie de la physique n'entrât pas dans son cours.
« Adieu, cher père, embrasse tous les miens.
« J.-J, Ampère. »
De J.'J. Ampère à André-Marie Ampère.
Weimar, 22 avril 1827.
a Cher père, je suis à Weimar ; j'ai vu Goethe, qui m'a reçu à bras ouverts. Tu sais qu'il s'était donné la peine de traduire mes deux premiers articles* sur lui. Ayant
I. A propos de ces deux articles du Globe^ que le grand homme se donnait la peine de traduire, Goethe écrivait au comte Reinhard : « Le point de vue de M. Ampère est très-élevé. Les critiques allé- ' mands, dans des occasions semblables, aiment à partir de la phiIo<» Sophie ; leur examen et leur discussion de l'œuvre poétique sont tels que leur commentaire explicatif n'est intelligible qu'aux philosophes de l'école à laquelle ils appartiennent; quant aux autres lecteurs, l'explication est pour eux beaucoup plus obscure que l'ouvrage qu'elle veut édaircir. Au contraire, M. Ampère agit tout pratiquement, tout humainement.
« En homme qui connaît le métier à fond, il montre la parenté de l'œuvre avec l'ouvrier, et juge les différentes productions poétiques comme des fruits différents des différentes époques de la vie du poète. Il a fait la plus profonde étude des vicissitudes de ma carrière sur cette terre et des situations diverses de mon âme , et il a eu le talent de voir ce que je n'avais pas dit et ce qu'on ne pouvait lire, pour ainsi
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 441
perdu le manuscrit du second, il Ta retraduit encore une fois pour le prochain numéro de son journal.
« J'ai eu le plaisir de me lire en feuille à mon arrivée à Weimar. J'ai trouvé le grand homme très-bon, trèssimple, très-bien portant et très-aimable; il m'a beaucoup parjé de mon père et m'a dit qu'on avait ici son appareil. Tu es aussi très-admiré à Gœttingue, où M . Stromayer entre autres m'a chargé de la manière la plus vive de*te faire ses compliments.
« J'ai vu aussi M. Gauss ; tous ces messieurs te rendent pleine justice. Ce que tu me dis de Londres et de Berlin achève de me prouver qu^on n'est pas injuste envers toi. M. de Humboldt m'est très-agréable. Il m'a montré ton nom dans le catalogue de la bibliothèque de Gœttingue, où il y a deux de tes ouvrages sur l'électricité dynamique. Tu devrais réserver une certaine quantité d'exemplaires de ton œuvre dernière pour Bonn, Gœttingue ,
dire, qu'entre les lignes. Avec quelle justesse n'a-t-il pas remarqué que, dans les dix premières années de ma vie de ministre et d'homme de cour à Weimar, je n'avais, autant dire, rien fait; que c'est le désespoir qui m'a poussé en Italie; que là, pris d'un nouveau désir de produire, je saisis l'histoire de Tasse pour me délivrer, en prenant comme sujet tous les souvenirs et toutes les impressions de la vie de Weimar, qui me fatiguaient encore de leur poids accablant! Le nom (ou la signification) de Werther renforcé qu'il donne au Tasse est d'une justesse frappante. Il n'y a pas moins d'esprit dans ce qu'il dit sur le Fausi , lorsqu'il montre que le dédain sarcastique et l'ironie amére de Méphistophélès sont des parties de mon propre caractère, aussi^bien que la sombre activité toujours inassouvie du héros.»
442 André^Marie et Jean-Jacques Ampère.
Weiraar et l'Allemagne en général. Je crois aussi important pour les Allemands d'apprendre de nous ce qui concerne les sciences, qu'il nous est utile d'étudier chez eux la critique et l'histoire des différentes littératures.
(( Je ne suis resté que huit jours à Gœttingue : c'est le temps des vacances, et, à moins d'y travailler plusieurs mois, il n'y a pas de parti à tirer de la bibliothèque; mais j'ai employé cette semaine à faire la connaissance, je puis dire à gagner l'amitié d'hommes célèbres dont les conseils et les instructions seVont toujours à ma disposition. J'ai salué avec respect à Gœttingue toutes les vieilles renommées: Blumenbach, Heeren, etc., etc.; mais ce sont des hommes plus jeunes dont la conversation m'a été surtout précieuse : Gottfried-MuUer, Dissen. Leurs travaux, dans des genres différents, ont jeté un jour tout nouveau .sur l'étude de l'histoire, de la poésie et de l'antiquité. Ils m'ont communiqué leurs idées avec un épanchement, une cordialité vraiment touchante. Ce que je rapporterai dç points de vue, de matériaux, de directions, est incalculable.
« Me voilà à Weimar , établi pour une quinzaine au moins. Gœthe a beaucoup d'admiration pour le Glole, pour Clara Gazul^ il m'a parlé avec reconnaissance des bontés distinguées que M. Guvier a pour lui et de la lettre charmante que sa fille lui a écrite. Je suis véritablement aise que la santé d'une si excellente et si aimable jeune personne soit complètement rétablie. Il me semble que
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 443
tu 7 vas tous les samedis. Comme je n'ai pas le projet d'en faire autant, peut-être serait-il prudent de modérer un peu ton exactitude, afin que le contraire soit moins sensible.
« Adieu, je t'embrasse ainsi que tous les miens,
« J.-J. Ampère. »
De J,-Jé Ampère à Madame Récamier,
W€imar, 22 avril 1817,
« Je suis arrivé ici à quatre heures de matin. On m'a réveillé en m'apportant un paquet de lettres qui m'attendaient; il y en avait deux de vous après lesquelles je soupirais depuis longtemps. Je suis devenu beaucoup plus sans souci sur les incidents de la vie, mais je ne peux me désaccoutumer de m'agiter à votre occasion. Si ce mal a sa racine dans l'affection que je vous porte, et s'il fallait pour y remédier qu'elle changeât, je me résigne et ne veux pas guérir.
if Mais il faut vous dire un mot de Gœthe, que j'ai déjà vu. C'est le plus simple et le plus aimable des hommes. Je m'attendais à quelque raideur, è des habitudes d'idole, qui seraient excusables : pas l'ombre de cela ; il m'a parlé français quoique je lui aie offert de par-
444 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
1er allemand; j'espère qu'il laissera là celte politesse et que je Pentendrai dans sa langue. Il m'a entretenu des découvertes de mon père , qu'il connaît très-bien ; de M. Cousin, qu'il admire fort, et du Globes qu'il goûte beaucoup, de la traduction d'Albert. Je me trouvais ainsi en pays de connaissance. Je n'ai pas découvert chez lui une nuance d'affectation ou de prétention. Il a la physionomie triste et une expression sereine. A peine arrivé j'ai eu le temps de faire la conquête d'un homme qui me sera très-précieux, parce qu'il est une manière de confident, de secrétaire de Gœthe. Goethe a désiré que je logeasse là où loge ce monsieur; ainsi, je me trouverai naturellement dans l'intimité du grand homme. Tout prend la tournure d'un séjour de deux ou trois semaines, cr Vous avez été si bonne que je n'ose vous rien demander, mais M. Lenormant me doit une lettre et devrait bien me l'écrire ici. Je lui parlerai des Minnesinger^ à condition qu'il me parle beaucoup de l'Abbaye-au-Boîs. Mais qu'il se dépêche s'il veut m'atteindre. Il faut aussi que Jussieu m'écrive, et bien vite ! qu'il me donne quelques extraits de vos sermons, afin que je me les applique, s'il est posible.
« J.-J. Ampère. »
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 445
De J.-J. Ampère à André-Marie Ampère,
Weimar, 9 mai 1827.
« Cher père, je suis ici très-agréablement ; je vois souvent Gœihe, j'ai dîné la semaine dernière trois fois chez lui en petit comité, feveur qu'il accorde trèsrarement aux étrangers*. J'ai pu pénétrer plus avant dans son âme, l'entendre parler plusieurs heures de suite, s'épancher avec une verve et une chaleur qui ont cinquante ans de moins que lui. Ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'il est au courant de tout, s'intéresse à tout, est présent à tout ; il raconte nos vaudevilles nouveaux comme s'il venait de les voir, sait par cœur les chansons de Béranger; il ne se fait rien en Allemagne sans qu'il y prenne part. Ses traits ressemblent beaucoup au portrait qu'il a envoyé à M"® Cuvier, et que M"^® de Gœthe, sa belle-fiUe, m'a donné ; mais il faut placer sur ses lèvres sévères, un peu dédaigneuses, le sourire de bonhomie qui y erre sans cesse, et dans ses yeux une
I. A Weimar, après un de ces dîners dont Jean-Jacques était si fier, Gœthe, parlant de son hôte avec Eckermann , résumait ainsi le jugement qu'il portait sur lui : « Ampère, disait-il , a placé son esprit si haut, qu'il a bien loin au-dessous de lui tous les préjugés nationaux, toutes les appréhensions, toutes les idées bornées [de beaucoup de ses compatriotes ; par l'esprit, c'est bien plutôt un citoyen du monde qu'un citoyen de Paris. Je vois venir le temps où il y aura en France des milliers d'hommes qui penseront comme lui. »
446 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
flamme extraordinaire qui en jaillit par moments, pour avoir Tidée de Goethe quand il est lui-même , c'est-àdire en famille. Avec du monde, il est plus froid, mais sans raideur dans ses manières. Bataille est droite comme un jonc ; c'est véritablement une nature d'une force prodigieuse.
«• Je viens de lire Hélina^ épisode de la Suite de Faust, qu'il a composé l'hiver passé, à soixante-dix- sept ans, et qui paraîtra dans quinze jours avec la première livraison de ses œuvres complètes. C'est un ouvrage trèsextraordinaire, on y trouve des passages d'une puissance, d'une grâce incomparable.
« Les nouvelles politiques de Paris occupent ici beaucoup; nous en sommes au renvoi de la garde nationale et nous attendons avec impatience la suite du drame.
a Des poignées de main à tous mes amis.
« J.-J. Ampère. »
De J,'J. Ampère à Madame Récamier.
Weimar, 9 mai 1827.
« Je suis toujours à Weimar, d'où il me faudra encore \
plus de vertu pour m'arracher qu'il ne m'en a fallu pour j
quitter Bonn, Cassel et Gœttingue.
André'Marie V/ Jean-Jacques Ampère. 447
(( Goethe est un homme prodigieux; il est charmant pour moi. Il s'intéresse à tout, a des idées sur tout, de l'admiration pour tout ce qui en peut admettre ; et avec sa robe de chambre bien blanche qui lui donne l'air d'un gros mouton blanc, entre son fils, sa belle-fille et ses deux petits-enfants, qui jouent avec lui, parlant de Schiller, de leurs travaux communs, de ce que celui-ci voulait faire, de ce qu'il aurait fait, de ses propres ouvrages, de ses intentions, de ses souvenirs, il est le plus intéressant et le plus aimable des hommes. Il a une conscience naïve de sa gloire qui ne peut déplaire, parce qu'il est occupé des autres talents, et véritablement sensible à tout ce qui se fait de bon en tous genres.
<i A genoux devant Molière et La Fontaine, il admire >4//z^//^ et gotle Bérénice. A propos du Tasse, il prétend avoir fait de grandes recherches et dit que l'histoire se rapproche beaucoup de la manière dont il a traité son sujet. Il soutient que la prison est un conte, ce qui vous fera plaisir ; il croit à l'amour du Tasse et à celui de la princesse, mais toujours à distance, toujours romanesque , et sans ces plates et absurdes propositions àHpouser de M. Alex. Duval.
ce J'ai lu en manuscrit un ouvrage très- extraordinaire de lui, qui va paraître ; c'est un épisode ou plutôt un inter* mède destiné à trouver place dans la suite de Faust qui n'est pas encore faite. C'est, comme il l'intitule lui-même, une fantasmagorie à peu près intraduisible \ mais, à travers
448 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
beaucoup de bizarrerie et assez d'obscurité, pleine de profondeur, de poésie et de grâce. Depuis le siège de Troie jusqu'au siège de Missolonghi, la mythologie grecque, le moyen âge, le temps actuel, lord Byron, tout s'y trouve. C'est un rêve d'un grand sens, et cette conception, dans laquelle, bon ou mauvais, tout est créé, est sortie d'une tète presque octogénaire.
« Mais vous allez croire, si je continue, que la manie admirative des Allemands pour Goethe m'a gagné; cependant je n'en suis pas encore au point de la bonne dame chez qui je demeure ici, qui s'extasiait sur ce que l'abondance des pensées du grand homme était telle.... . qu'il lui fallait un secrétaire ! Avoir un secrétaire, cela est sans exemple I
« Outre Gœthe, Weimar renferme beaucoup d'hommes de mérite, qui, selon l'usage, sont mes amis. Les ministres du grand-duc, qui valent beaucoup mieux pour leur pays que ceux de Charles X, m'accablent de politesses ; les belles dames de la cour sont charmées de voir un rédacteur du Globe^ qui est leur Évangile. La grande actrice de Weimar, l'amie du grand-duc, a arrangé pour moi une représentation de Marie Stuart pour samedi. Enfin je sais que l'on me verrait avec plaisir à la cour; mais mon peu de goût pour la mascarade du costume et les grandeurs privera probablement de cette satisfaction les illustres princes et princesses.
« Au milieu de ma félicité, je puis vous assurer que
André-Marie et Jean-Jacques Ampère,- 449
je fais sans cesse des comparaisons tout à l'avantage des absents ; je grille d'être à Paris, et la comtesse Julie E..., qui est ici la reine des cœurs, ne m'a plu un peu hier que parce que sa taille ressemblait à la vôtre, a Adieu De grâce, un mot à Berlin !
« J.-J. Ampère. )>
De J.'J. Ampère à Madame Récamier,
Berlin , 25 mai 1827.
« J'ai enfin quitté Weîmar ; Gœthe m'a donné sa médaille, m'a embrassé et je suis parti tout attendri. La, dernière heure que nous ' avons passée ensemble avait vraiment quelque chose de solennel et de touchant.. Nous étions assis sur le, même banc, dans le jardin d'une petite maison rustique d'où l'on a la vue du parc, et où il a écrit Iphigénie il y a quarante ans. Tousles arbres ont été plantés par lui ; c'est sous ces arbres que nous étions assis et que nous regardions le parc, éclairé par la lumière du soir; c'était Pheure que vous aimez. 11 était serein, gai même, me parlant, avec beaucoup de finesse et cette légère ironie qui lui va si bien, des mœurs de mes Chinois, à propos du roman de M. Abel Rému-
sat ; racontant d'autres romans chinois qu'il a lus il y a un demi-siècle, et dont les incidents lui sont présents.
<c Je pensais que ce bon et aimable vieillard était le plus grand poëte vivant, qu'il est bien vieux, que c'était peut-être un adieu : qui sait si je reviendrai à Weimar, et, si j'y reviens, qui sait si je l'y retrouverai?
« Le soir, j'ai été me promener avec plusieurs autres personnes dans le parc, nous nous sommes approchés de sa petite maison ; la fenêtre de sa chambre était éclairée, il lisait et travaillait encore. J'ai été bien aise de quitter Weimar sous cette impression.
c( Enfin me voilà à Berlin. Que vous dire de cette ville, qui est magnifique et pas si triste que je l'imaginais? En arrivant j'ai été entendre M^^® Sontag; on parle toujours de son mariage avec un Anglais. Elle m*a paru charmante, quoiqu'un peu minaudière.
« On me dit que le prince Auguste rassemble les gens de lettres et les savants et qu'il n'y a pas d^iquette chez lui, point de costume, etc.... Cela me décide à faire usage de votre lettre, dont je vous remercie. On m'a présenté au grand-duc à Weimar, et j'ai passé la soirée avec lui, chez «on ancienne amie M°*® d'Heygendorf ; malheureusement il est sourd et a probablement perdu une bonne partie des belles choses que je lui ai racontées.
<( Si vous voulez me faire un grand plaisir, vous m'écrirez ici quelques lignes; ne perdez pas trop de temps. Berlin est horriblement cher, bruyant, brûlant et pou-
André-Marie et Jean- Jacques Ampère. 45 1
dreux; il n'est pas facile et il n'est pas dans mon plan d'y mener la vie d'étudiant comme à Bonn. Tout cela m'empêchera d'y rester. Quand j'aurai vu un certain nombre de personnes, le théâtre, et achevé de rassembler mes préparations et mes matériaux, je pars pour Dresde, où je m'arrêterai quelques jours.
a Comment trouvez-vous mon ami Schinas ? Dites-lui de m'écrire, ainsi qu'à Alexis, à Lenormant et à M. Ballanche. Que devient Cousin? Est-il vrai qu'il ait la croix?
« Adieu. Dans trois mois je serai près de vous.
« J.-J. Ampère. »
De J.'J. Ampère à André-Marie Ampère,
Berlin, 3 juin 1827.
« Je te demande pardon du fond de mon cœur de ne l'avoir pas encorè^crit, cher père, depuis que je suis à Berlin. Aton temps est encore plus complètement pris qu'ailleurs. Arrivé ici avec une trentaine de lettres de recommandation, il m'a fallu courir la ville en tous sens pour les remettre : les recommandations ont amené des invitations ; j'ai fait chaque JQur de nouvelles connaissances. Tout cela est utile, car Berlin étant pour moi
452 A ndré'Marie et Jean-Jacques A mpère .
comme un résumé de toute l'Allemagne, Je ne peux voir trop de monde et trop de sortes de monde. J^ai été présenté à la Société littéraire, où se trouvent tous les gens de lettres de ce pays. M. de Humboldt a été encore d'une obligeance extrême ; il m'est venu prendre, le jour où nous avons dîné ensemble chez le prince Auguste de Prusse^ m'a mené, dans sa voiture, à la maison de campagne de son frère, où j'ai vu une collection de tableaux fort intéressante, qui n'est pas encore livrée au public; il est ici dans la plus belle situation, et le favori le plus intime du roi.
« Je n'ai pas le temps de travailler régulièrement comme à Bonn ; mais il y a plusieurs manières de profiter d'un voyage. Ici ma grande affaire est de recueillir, dans les conversations, des renseignements indispensables sur mes études futures.
<f Je pars pour Dresde sitôt que ma liste de livres à acheter sera terminée. De Dresde, je ferai encore quelques détours et quelques petits séjours, mais je serai certainement à Paris au commencement d'août.
« Embrasse ma tante, ma sœur, de tout mon cœur.
Ton fils,
« J.-J. Ampère. »
André' Marie et Jean-Jacques Ampère. 453
Un extrait de la lettre à M™* Récamier, du 9 mai, avait été inséré dans le Globe du 22 mai avec quelques changements de rédaction. C'est à propos de cette publication indiscrète qu'ont été écrites les lettres suivantes et que Jean-Jacques adresse au Globe Particle du 5 juillet 1829.
De J.'J, Ampère à Madame Récamier.
Berlin, 7 juin 1827
« Depuis plusieurs jours j'hésite à vous écrire : il m'est si pénible d'avoir à me plaindre de vous, et pourquoi me plaindre ? Ce qui est arrivé est irréparable : pourquoi ajouter, au chagrin que vous m'avez fait, celui de vous déplaire? Je voulais ne vous rien dire, mais j'ai pensé que cela vous paraîtrait piqué, quand je ne suis que
triste.
« Nous avons dit quelquefois qu'aucun homme ne serait content de la manière dont parieraient de lui ses meilleurs amis en son absence; il en est ainsi d'une lettre écrite sur quelqu'un. Je passe sur le ton cavalier avec lequel, moi, jeune individu sans nom, je caractérise, en sortant de son salon, un vieillard qui est un grand homme et une Excellence ; sur l'indiscrétion, les inexactitudes
de la superficialité avec laquelle je juge un ouvrage longuement médité, confié secrètement et légèrement parcouru; maïs comment avez-vous pu livrer les cinq dernières lignes? ne vous avais-je pas dit que tout le monde lisait le Globe à Weimar, et pensez-vous que là ou nulle part en Allemagne on soit content de la manie admirativei Pensez-vous surtout qu'il soit agréable pour moi de livrer à la risée d*une petite ville une personne respectable, dans la maison ou plutôt dans la famille de laquelle j'ai vécu un mois, qui a eu pour moi des attentions et des soins presque maternels, et qui m'a donné pour Berlin plusieurs lettres de recommandation dont la voilà joliment récompensée? C'est pour Weimar comme si son nom était imprimé, car il n'est personne qui ne sache où j'ai logé. Quant à la dernière ligne, ainsi qu'elle est transcrite, si elle a un sens, c'est l'impertinence absurde d'un Parisien voyageant chez les Hottentots, Vous ne pouviez deviner plusieurs de ces choses, j'en conviens, et pour celles qui sautent aux yeux, je m'explique qu'elles ne vous aient pas frappée par Tétourdissement du moment, par l'éloignement des lieux — peut-être une préoccupation de quelques minutes. Mais la morale est qu'il faut s'en tenir bêlement aux principes; et, s'il est vrai qu'il ne soit jamais permis de voler, ce que j'ai quelque peine à admettre, il est encore bien plus sûr qu'il n'est jamais permis de faire imprimer à quinze cents exemplaires ce qui est écrit dans l'abandon et la confiance de Tamitié.
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 45 5
a J'ai reçu des lettres de Weimar, lettres datées des alentours de Gœthe, où on se plaint de ma conduite avec beaucoup d'indulgence et de modération; mais on me dit combien cette publication a été désagréable à tous mes amis; on s'étonne de ma légèreté....
« Vous voyez combien vous m'avez gâté mes pauvres souvenirs de Weimar; il n'est plus question d'y retourner pour la fête de Gœthe ; je cherche sur la carte un moyen d'éviter ce lieu^ 0(1 j'aurais eu tant de plaisir à revenir, à passer encore quelques jours. Enfin mon voyage allait trop bien, c'est la seule contrariété que j'aie éprouvée pendant sa durée : il est singulier qu'elle me vienne de vous.
« Je vous ai dit tout ce que j'avais sur le cœur; au nom du ciel, ne m'en veuillez pas. — Au contraire, puisque vous me faites des traits, vous êtes obligée d'être bien aimable pour moi quand je reviendrai.
« J'ai dîné chez le prince Auguste, avec M. de Humboit et M. Schlegel; je fais cinquante visites par jour. J'entendrai demain, pour la première fois de ma vie, M™« Catalani.
ft Adieu. Quand irons-nous aux Bouffons ensemble? Adieu.
« J.-J. Ampère. »
45^ André' Marie et Jean- Jacques Ampère.
De J.J. Ampère à M, le chancelier Miiller..
« Je reçois à l'instafitde Paris une page du Globe, que vous aurez lue et qui me contrarie vivement. Comme on ne croit pas, en général, aux auteurs qui se plaignent d'être imprimés malgré eux, je me hâte de vous assurer, sur mon honneur, que le mien est tout à fait étranger à cette indiscrète publication. Il m'e semble que mon admiration pour M. de Gœthe se fait d'autant plus sentir dans toute sa vérité, et que Pincohérence et Tétourderie de la rédaction prouve, du reste, qu'elle n'était pas destinée à voir le jour. Mais c'est sur un ton plus grave que j'aurais voulu parler de M. de Gœthe devant le public. Les distances de tout genre qui sont entre nous m'en faisaient une loi. Si son extrême indulgence veut bien avoir pitié de l'embarras où je me trouve et pardonner ce qu'il peut y avoir de léger dans l'expression en faveur de ce qu'il y a de sincère dans le sentiment, je me consolerai d'un accident qui ne peut faire de tort qu'à moi, par la pensée que ce qu'il y a de touchant dans la bonhomie d'un génie supérieur n'en frappera que davantage, surpris de la sorte dans l'abandon et la familiarité de mon bavardage.
(( Ce dont je ne puis me consoler, ce sont les chan-
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 4 ) 7
gements que Ton a faits à mon épître, à bonne intention sans doute, et pour l'enjoliver ; la fin, par exemple, sous la plume de Péditeur, est devenue fort piquante, mais tout à fait inintelligible. A quel propos aurais-je dit qu'un secrétaire était chose fort extraordinaire en Allemagne? Ceci du moins serait une sottise sans conséquence, mais je ne l'ai pas dite.
« Vous voyez ma perplexité, monsieur le chancelier. Vous qui avez été si bon pour moi, soyez mon recours dans cette circonstance, plaidez ma cause auprès de M. de Gœthe, auprès de ceux de vos amis qui ont vu ma lettre. Que celle-ci me justifie au moins sur les intentions.
<c Je suis parti de Weimar le cœur trop plein de reconnaissance pour ne pas souffrir extrêmement de la pensée qu'on pourrait me trouver ingrat.
« Je me confie à votre bienveillante et ingénieuse diplomatie, et j'ai l'honneur d'être avec un profond respect et une haute considération, monsieur le chancelier, « Votre très -humble et très-dévoué serviteur,
« J.-J. Ampère. »
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André-Marie et Jean-Jacques A mpère . 459
Paris pour y déposer à sa congrégation un manuscrit curieux sur les langues de l'Amérique du nord. On assure que l'impression du manuscrit a trouvé beaucoup de difficultés à Paris. M. de Humboldt désirerait savoir des Sulpiciens si l'ouvrage du père Roux paraîtra bientôt, s'il serait possible d'avoir communication du manuscrit ou de le faire copier. Les deux frères pensent que tu pourrais prendre des informations auprès de l'évêque d'Hermopolis.
« Je vais peut-être aller faire une promenade sur les bords de la Baltique et voir la petite ville de Riga.
(c Adieu , j'embrasse tendrement tout le monde , toi surtout.
a J.-J. Ampère. »
De J.-J. Ampère à André-Marie Ampère, -
Berlin, 6 juillet 1827.
« Cher père, je quitte demain Berlin, encore avec un véritable regret ; on y a été si bon pour moi ! Me voicimembre d'une société littéraire, où se trouvent les principaux hommes de lettres de cette ville. J'ai conquis ici trop d'indulgents amis , qui pendant quelques jours ont fait de ma personne une sorte de célébrité.
460 André'Marie et Jean-Jacques Ampère.
« M. de Humboldt prétend que ta nomination àTAcadéraie de Berlin ne peut tarder.
«Je t'annonce la prochaine arrivée de M. de Raumer, auteur d'une Histoire de la maison de Souabe. Il ira te voir; mène-le chez M. Cuvier, présente-le aussi à M"* Récamier. Il sera bien aise de rencontrer quelqu'un qui puisse lui parler du prince Auguste, chez qui M. de Raumer et moi nous avons dîné plusieurs fois, entre autres aujourd'hui.
(( Je commencerai mon tour par Copenhague : c'est là qu'on s'est le plus occupé de l'ancienne poésie du Nord. J'y passerai quinze jours, puis j'irai à Stockholm. Ce voyage ne doit point t'effrayer, la traversée est de quelques heures; à cette époque la mer est un lac. En Suède, les routes sont superbes , il n'y a ni précipices, ni voleurs. Les distances se franchissent très-rapidement et pour rien ; c'est une promenade.
<( Adieu, mes amitiés à tout le monde. Je t'embrasse.
« J.-J. Ampère. »
De J,'J. Ampère à André-Marie Ampère,
Istadt, 10 juillet 1827.
i< Je t*écris en mettant le pied en Suède. J'espère que tu n'auras pas eu le temps de t'inquiéter. Notre traversée
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Andri'Marie et Jean-Jacques Ampère. 461
d'hier a été superbe : nous avons eu en vue , toute la soirée, les côtes assez pittoresques de l'île Rugen. J'ai dormi toute la nuit malgré le balancement du bâtiment. Un trajet de cinquante lieues à l'heure a duré environ quatorze heures.
' ff Je passerai une ou deux semaines à Copenhague^ où j'attendrai mes compagnons de voyage. J'ai des lettres d'un professeur de Berlin pour M. Rask et pour ceux qui s'occupent avec le plus de succès de la littérature du Nord. Que de bons matériaux je vais rapporter! Comme j'aurai à travailler et à te raconter cet hiver! J'espère qu'au nombre de mes compagnons de voyage en Suède sera Fritz Stapfer, le cousin d'Albert, qui étudie à Berlin; les cours, finissant beaucoup plus tôt cette année, le lui permettront peut-être. Les autres sont de jeunes poètes allemands, connus dans leur pays et fort aimables. M. Mendelssohn, l'un des premiers banquiers de Berlin et petit-fils du célèbre philosophe, dont U famille m'a accueilli d'une manière charmante, m'a recommandé à Stockholm à la maison de sa mère, M"^* Bénédic. Je rencontrerai là M. Berzélius. Tu vois que le voyage se poursuit de la manière la plus .agréable. Ëcrisrmoâà Stockholm.
« Embrasse ma tante et ma sœur. N'oublie pas jios amis.
« J.-J. Ampère. »
462 André^Marie et Jean-Jacïfues Ampère,
De J.'J. Ampère à Madame Récamier.
Malmoë, 12 juillet 1827.
Je me hâte de vous écrire tandis que je suis en Suède, dont je traverse en ce moment une extrémité pour me rendre à Copenhague. Oui, je suis en Suède, et c'est réellement un pas décisif que de franchir la Baltique. Le Nord commence ici. Ces grands vents, ce soleil pâle, cette lune que je regardais hier par ma fenêtre sortir d'un nuage bien noir, absolument comme la lune d'Ossian dans votre belle gravure du tableau de Gérard, tout cela a déjà le caractère du Nord; et quand je me rappelle que la semaine passée j'avais à Berlin le climat de Florence, il me semble que je me trompe et que ce souvenir est d'une autre année. J^ai fait la traversée en quinze heures sur un bateau à vapeur et par le plus beau temps. J'ai vu ces vagues de la Baltique qui n'ont pas les beaux balancements de celles du golfe de Naples, ces vagues basses, ternes, et furieuses, qui se précipitent les unes sur les autres, comme une bête féroce s'élance en rampant sur sa proie.
On est frappé, en arrivant en Suède, de l'aspect de ces petites maisons de bois à un étage, d'une propreté remarquable, avec de beaux grands carreaux transparents, des fleurs derrière les. vitres, des rideaux bien
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André-Marie et Jean-Jacques Ampère. ' 463
blancs^ même dans des maisons de pêcheurs et de mariniers. Cet air de bien-être, et d'une certaine élégance m'a plu. Enfin j'ai le plaisir d'être dépaysé. Personne n'entend un mot d'allemand, je suis réduit au langage naturel, comme chez les sauvages. Cependant j'espère bientôt me tirer d'affaire avec le danois et le suédois.
« Je suis resté ici trois jours dans une solitude absolue, attendant le paquebot pour passer le Sund. Ce retard ne m'a point été désagréable : ma vie avait été tellement bourrée et je vais avoir tant à faire à Copenhague, que je n'étais pas fâché de me recueillir un peu sur mes souvenirs, avant que de nouvelles impressions viennent m'en distraire. J'ai été rêver au bord de la Baltique à nos promenades de Naples et de Baies.
« Je serai dans six semaines à Stokholm. N'est-ce pas que j'y trouverai un mot de vous ? Si vous avez quelque commission pour votre royale amie et qu'elle soit un peu abordable sans trop d'étiquette, je m'en chargerai avec plaisir. Il ne faut pas que les distances vous effrayent, elles se franchissent rapidement, et les bateaux à vapeur sont une invention admirable pour ramener promptement • les gens chez eux.
c( J.-J. Ampère. »
D^ André-Marie Ampère à J.-J. Ampère.
PaxïSy 16 juillet 1827.
« Cher fils, je me dépêche de t'écrine à Copenhague, où tu n^oublieras pas de voir M. Œrsted; tu sais que c'est lui qui a ouvert la carrière où j'ai marché.
« Le pauvre Fresnel est mort avant-hier^ 14 juillet, à Ville-d'Avray.
« Comme je croyais que tu irais d'abord à Stockholm, je t'y ai écrit ; tu y trouveras une lettre pour l'aumônier de la princesse royale de Suède. Il a beaucoup cultivé les langues Scandinaves et fait une traduction dont je te prie de m'apporter deux exemplaires. Va de ma part chez MM. Berzélius et AfFrwdson (je ne sais comment ce nom s'écrit).
a Quelques conversations avec l'aumônier seront d'un grand intérêt, car elles se rapporteront au but de ton voyage. Envoie-moi toutes sortes de détails sur Ie4}anemark et la Suède ; ces deux pays, le dernier particulièrement, sont pour moi l'objet d'une vive curiosité. Le sol, l'aspect des villes et des campagnes, le caractère des habitants, las effets du gouvernement, -tout m'intéresse.
« Il y a aujourd'hui une élection à l'Institut. M. Berthier, le minéralogiste, a tous les droits possibles pour
André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 463
remplacer M. Ramond ; mais il est à craindre qu'on fasse un choix ridicule.
« Sais-tu si la pièce des Proverbes au château, dont V Amour africain de Mérimée fait partie, est toute de lui, déguisée sous le nom de M"® Dérosiers ? Je le croirais...
(ic La pièce de M. Arnaud a eu plus de succès, quoique, d'après l'article du Globe, elle ne soit qu'une copie d'Adélaïde.
« Adieu, cher et bon ami.
ce A. Ampère. »
D'André'Marie Ampère à J.^-J, Ampère.
Vendredi, ayjurlîet 1827.
a Cher fils, je pensais ne t'écrire que dans quelques jours, mais j'ai besoin de me soulager d'une sorte de serrement de cœur qui me tourmente aujourd'hui. Estce parce que je sens combien ce que j'avais espéré avec tant d'ardeur est à jamais impossible? J'ai appris ce matin le mariage de M^*® Clémentine Cuvier avec M. Duparquet, l'ami intime de M. Lebrun, auteur de Marie Stuart. J'aurais dû m'en douter, car je le voyais chaque fois que j'allais dans la maison. Je ne puis définir ce que cela me fait éprouver de chagrin.
466 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
« Mes conjectures-sur le choix ridicule de PAcadémie des sciences ont été heureusement trompées. La bataille a été gagnée; reste à savoir si nous pourrons encore l'emporter en faveur du plus digne quand on va remplacer Fresnel.
« M . de Humboldt a écrit des choses charmantes de toi à M. Cuvier. Lui et ces dames m'en ont parlé avec un véritable intérêt; intérêt, comme tu le vois, bien désintéressé. »
Dimanche 5 août 1827. — « H y a dix jours que j'ai écrit ce que tu viens de lire ; les examens de TÉcole polytechnique, qui durent depuis six heures du matin jusqu'au soir, m'ont absorbé complètement. Pendant ce temps j'ai reçu une lettre de ton oncle Marsil , qui marie son fils Jules avec M"' Montgolfier de Beaujeu. Ayant été le samedi 28 juillet chez M. Cuvier, j'ai su que M"** Clémentine avait craché beaucoup de sang l'avantveille et qu'on l'avait fortement saignée. Elle ne parut pas, bien entendu. J'espérais que cet accident n'aurait pas de suites; mais en retournant hier chez son père, j'ai reçu une impression qui ne s'effacera pas, en la voyant d'une extrême pâleur, avec une expression de mélancolie sur la physionomie qui ne l'empêchait point de sourire. Sa sœur lui avit mis une rose dans les cheveux, qui semblait à moitié flétrie. Tout cet ensemble m'a inspiré comme un pressentiment funeste. Cependant le sang,
QpMav«««W«i^*^
André-Marie et Jean-Jacques Ampère, Jifi']
qui reparaissait une seule fois le matin depuis quelque temps, ne s'était point remontré pendant deux jours. T'ai-je dit qu'elle avait été très-souffrante tout l'hiver d'une douleur de côté ?
« M. et M°*« de Jussieu sont revenus de Vanteuil; ils dîneront demain chez moi avec leurs enfants: M. et M"* Roset, Laure et Claire. Nous parlerons bien de toi.
<t Je t'embrasse de toute mon âme.
« A. Ampère. »
De J -J. Ampère à André-Marie Ampère.
Gœtheborg, 27 juillet 1827.
« Cher père, cette lettre partira par le bateau à vapeur qui retourne à Copenhague mercredi ; ainsi tu ne t'inquiéteras pas de ma seconde traversée. Cette fois nous avions directement contre nous le vent et le courant du Cattégat. Aucun vaisseau à voiles ne pourrait avancer d'un pied avec ce double obstacle. J'ai eu rarement un sentiment aussi vif d'admiration pour la puissance de l'homme que cette nuit, en sentant la machine puissante qui m'emportait lutter laborieusement avec la mer et le vent, tourmentée par tous les deux sans jamais leur céder. Nous irons par terre à Christiania. De Stockholm,
468 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,
on revient en droite ligne à Copenhague ou à Berlin. Cela me donnera quelques jours de plus pour la Norvège et une partie de la Suède située au nord-ouest de Stockholm : or c'est précisément cette partie très-intéressante que nous aurons à parcourir en revenant de Norvège.
« Nous sommes arrivés ici ce soir à dix heures et demie ; il faisait encore assez jour pour tout distinguer parfaitement. Cette lumière du crépuscule est une chose charmante, qui fait une impression bien particulière. La côte est garnie de rochers ; on se croit au bbut du monde, et on trouve avec délice un beau fleuve, sur lequel on entre dans une ville toute nouvelle, avec de grandes maisons blanches, régulières et bien bâties.
« Nous avons fait la connaissance précieuse d'un jeune Français, M. Cavanel, qui parle parfaitement suédois. Nous allons voyager tous les cinq ensemble; c'est une économie et un grand agrément. Il fait un temps superbe ; nous sommes de bonne humeur. La caravane couchera demain à Trottelta, au pied de la cascade; de là, à Christiania.
« Adieu, bon père, embrasse bien ma tante et ma sœur. Remercie Albine de sa petite lettre.
« J.-J. Ampère. »
De J.^J. Ampère à Madame Récamier,
christiania, 5 août 1827.
« Je vous écris un mot à la hâte avant de m'enfoncer dans les montagnes ; je viens de traverser les déserts de la Suède. J^ai eu une manière de tempête sur le Cattégat et je suis un peu plus au nord que les Orcades.
« Maintenant, prenant cette ville pour point de départ, mes compagnons de voyage et moi nous allons visiter les montagnes et les cascades de la Nofvége. Quand vous ferez votre voyage de Suède, ne manquez pas de venir ici, car la Suède, ce que j'en ai vu du moins, est trèsinférieure à ce dernier pays. Çà et là on trouve quel* ques beaux points de vue, mais en général presque rien de pittoresque et beaucoup d'uniformité. Cependant je dois dire que cette uniformité avait son charme, car ce qui n'est pas pittoresque peut encore être poétique ; j'éprouvais un vif plaisir à être emporté rapidement dans une voiture découverte à travers ces rochers, ces bruyères, ces bois de sapins interminables. De temps en temps, une cascade, un lac solitaire, la mer s'avançant entre les rochers, venaient rompre la monotonie de nos impressions. Mais la Norvège s'annonce tout autrement ; Christiania est placée dans une situation admirable, et quand, après trois jours passés à courir la poste sur 1. 27
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470 ' André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
des terrains arides, nous avons aperçu au bord de la mer ses environs, si frais , si verts, semés de maisons de campagne comme ceux de Genève, nous avons éprouvé un peu de Tenchantement des voyageurs qui arrivaient à Palmyre après avoir traversé le désert. S'il y avait ici du soleil, ces belles côtes, ces iles, ces promontoires doucement abaissés vers la mer, pourraient sans profanation faire penser à Mole di Gaeta ou à Baies.
a Adieu, adieu , nous panons. Pensez quelquefois à moi, en vous mettant à la petite fenêtre. Adieu, adieu.
« J.-J. Ampère. »
De J.-J. Ampère à André-Marie Ampère,
christiania, lo août 1827.
« Me voici de nouveau à Christiania, d'où je viens de faire une tournée délicieuse dans les environs. C'est la Suède avec des fleuves et la mer de plus. J'ai vu la mine d'argent de Kongsberg et le singulier phénomène du Toibande, grandes tranches où l'on trouve de lamine de fer, de cuivre, etc., qui courent du nord au sud et coupent toujours les filons à angle droit; au point d'intersection est Pargent. Je me souviens d'avoir entendu parler de cela à M. Brochant dans son cours; je voudrais l'expli-
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cation de ce phénomène si singulier, et tu serais aimable de me la donner, si tu la sais.
« Nous ne pousserons pas plus à Pouest de Christiania; nous irons par le centre de la Norvège, voir cette grande chaîne Scandinave. Sur la route de Drontheim se trouveront nos petits chariots ordinaires, qui ne sont pas élégants, mais qui vont très-vite. Ensuite nous ferons un bout de chemin à pied pour gagner Stockholm, où je serai dans les premiers jours du mois prochain.
« Surtout ne t'inquiète point : nous sommes cinq, il n'y a pas de pays où les routes soient plus belles et plus sûres.
<( Embrasse tout le monde. Adieu.
a J.-J. Ampère. » .
D'Adrien de Jussieu à J.-J. Ampère,
Paris, 13 août 1827.
« Je suis vraiment bien coupable, mon bon ami. A l'idée de ton retour prochain ma paresse trouvait un prétexte honnête, quand tout à coup le bruit s'épand que tu marches au nord ; nouvelles résolutions de ma part, nouveaux délais, et sans un grand événement je ne crois
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pas que je t'aurais encore donné signe de Vie, Cet événement, tu le prévoyais, et ton amitié se réjouira de mon mariage avec Félicie. Je n'ai pas voulu laisser à d'autres le soin de t'en instruire, et de là, la présente épître.
« Notre mariage se fera très -prochainement, et nous irons le jour même nous établir à Vanteuil. J'aurais été bien heureux que ta fusses actuellement à Paris. On voudrait se voir entouré^ à la fois, par tous ceux qu'on aime. Jamais sort n'aura été moins changé que le mien (extérieurement du moins) par cette importante affaire, qui amène ordinairement un cataclysme dans l'existence. Mêmes rapports, mêmes habitudes, mêmes parents, mêmes amis, mêmes occupations. Rien de changé; il y aura seulement de plus... Quoi? C'est au temps à répondre.
« Ne t'oublie pas trop longtemps là-bas, et ne te laisse pas surmonter par l'attraction polaire. Reviens pour passer encore quelques moments avec nous. Tu nous raconteras tes voyages, tu nous diras les mœurs des Germains, tu nous chanteras des mélodies Scandinaves. Nous retrouverons au coin du feu quelques-unes de ces bonnes soirées où l'on vit si bien et si tranquillement.
« Ta femme Laure l'a fait infidélité pour Cambecède, et quand je lui ai dit que tu allais revenir, elle s'est écriée : « Voilà le malheur! » Tu vois que le proverbe « Les absents ont tort » se vérifie. Je souhaite bien que
d'autres infidélités ne te touchent pas plus que celle-là, et que des désirs et des projets qui n'ont jamais été bien nets ni bien fixes dans ta tête en aient disparu complètement.
« As-tu plombé, en Allemagne, le vif-argent de ton imagination? Quand je t'y verrai bien disposé, alors je te prêcherai le mariage. Il faut savoir attendre et s'imposer des privations, sacrifier le présent à l'avenir.
« Tu aimes bien ma femme, elle t'aime bien, nous serons heureux de te voir.
« Adieu.
« Adrien. »
De J.-J. Ampère à Madame Récamxer,
Drontheim, 19 août 1827.
« Vous à qui on a écrit des tendresses de presque tous les pays de la terre, on ne vous en a pas encore adressé de Drontheim ! J'ai un grand plaisir à être le premier et à vous envoyer du voisinage des Lapons et du cercle polaire, à quelque deux cents lieues, au nord de Saint- Pétersbourg et de Stockholm, une petite lettre qui dise à l'Abbaye-aux-Bois combien je la trouve plus intéres-
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santé, même avec sa vilaine grille, que l'église de Saint- Oluf, la plus ancienne du Nord, où a été couronné, au terme de la Constitution, votre ami le général Bernadotte. Drontheim était l'ancienne capitale des rois de Norvège. C*est maintenant une ville de commerce, qui n'a de remarquable que son admirable situation auprès d'un grand golfe fermé par des rochers à pic, contre le pied desquels se brisent, au milieu des brumes, les tristes flots de la mer du Nord.
<' Une chose frappante dans cette ville, c'est que, toute construite en bois, le luxe donne cependant à ces maisons des formes d'hôtels, de palais même. L'auberge d'où je vous écris, composée de troncs d'arbres posés les uns sur les autres, a pour portail deux colonnes corinthiennes supportant un élégant fronton. Du reste, les lumières ne sont pas grandes dans ce coin reculé de la terre. Le bibliothécaire, qui est aussi sacristain, ou plutôt, le sacristain "qui est aussi bibliothécaire, a eu le front de me montrer un manuscrit arabe du Coran en me disant que c'était du chinois, ce qui ne l'empêchait pas d'ajouter que c'était le Coran, pensant apparemment que Mahomet a écrit dans la langue de Confucius.
« En allant hier voir la j.olie petite île de Munkolm, j'ai fait ce que j'ai pu pour ne pas penser à « Han d'Islande », dont l'odieux souvenir me poursuivait. J'y ai trouvé une chose digne d'occuper les loisirs de Vie-
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tor Hugo : c'est un médecin qui a disséqué une femme, les uns disent vivante, par amour pour la science; les autres, plus modérés, prétendent qu'assassin par jalousie, il avait eu assez de préméditation dans son crime pour chercher à faire croire à sa folie, en affectant cette étrange passion pour l'anatomie : on lui a fait grâce comme fou ^t il est en prison pour sa vie. En nous voyant entrer avec des officiers, la terreur qu'il cherchait à cacher, et qui se trahissait par sa rougeur et son tremblement, m*afait une impression profonde....
« Nous partons après-demain pour Stockholm, c'est-àdire pour Paris; j'écris ce mot avec grande émotion: encore deux mois de séparation tout au plus.
« Adieu, adieu. A vous^ sous toutes les latitudes.
D^ André-Marie Ampère à J.-J. Ampère,
Laumont, 21 août 1827.
^i.< M. Gilet de Laumont m'a amené hier ici, après la séance de l'Institut. C'est dans ce lieu que tu vins me voir il y a six ans. Nous fûmes ensuite demeurer à Eaux-
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Bonnes où tu composais Rosemonde. Ce parc de Laumont ne me retrace que des souvenirs heureux, mais quel contraste avec ce que je sens maintenant ?
« Le mariage d'A*drien, si longtemps attendu, me cause une joie véritable, c'est le jour même de ta naissance que ton ami me fit part de son bonheur. Depuis que j*ai reçu la communication d'une autre union, je vais moins souvent chez M. Cuvier, évitant cependant de faire remarquer mon absence. M"® Clémentine m'avait demandé une lettre de recommandation pour un jeune parent qui devait être examiné. Ayant oublié le nom de son protégé, je vins le redemander le mardi 14 août, jour qui ne sortira jamais de ma mémoire. M"® Clémentine, dont les crachements de sang recommençaient avec plus de gravité, était couchée sur un canapé ; comme on lui avait défendu de parler haut, elle me fit signe d'approcher. Quand elle eut prononcé le nom du jeune homme, elle se mit à m'interroger sur mon fils en me faisant décrire ton voyage dans ses moindres détails. Elle était plus pâle et plus oppressée que jamais; sa souffrance était frappante. Je pressentais que je Técoutais pour la dernière fois. Son intérêt pour toi me pénétra d'attendrissement et me toucha d'autant plus que l'arrivée de M. Duparquet ne l'empêcha point de continuer ses questions. U^^ Cuvier vint alors se mêler à notre conversation, puis causa d'autre chose et m'invita à jouer aux échecs ; elle me gagna parce que je n'étais pas à mon
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jeuj et je partis bientôt, plein de douloureuses appréhensions qui ne semblent que trop se réaliser. Le vomissement de sang va toujours en augmentant; samedi il y eut une consultation; dimanche, M. de Jussieu me parla de M"* Clémentine comme si on désespérait de sa vie. Hier, à l'Académie, Frédéric Cuvier me dit qu'elle était en grand danger. Je sais que si elle guérit ce sera pour se marier avec M. Duparquet, mais la mort d'un être si accompli ne m'en fait pas éprouver moins de peine. Elle peut encore se rétablir, car son mal aigu, accidentel, n'est pas la langueur sans remède qui résulte de la destruction du poumon, comme chez ce pauvre Fresnel. *
« J'étais aise d'aller à la campagne, croyant laisser à Paris un peu de mes chagrins, cela n'a point réussi ; tu sais qu'il n'y a pas de conversation possible avec cet excellent Gilet de Laumont. Quelle tristesse d'être sourd ainsi depuis soixante ans, pour s'être jeté à l'eau après dîner et avoir été soigné par uii médecin ignorant !
« Tout ce qui arrive, tout ce que je vois m'affecte péniblement ; les événements généraux n'y sont pas étrangers. Comment va-t-on remplacer Fresnel à Tlnstitut? Savart, auteur de tant de belles découvertes sur les vibrations des corps sonores, solides, sur celles de l'air dans des vases de diverses formes, etc., etc., a évidemment le plus de droit. Becquerel en a aussi ; on regardait la nomination du premier comme certaine, M. Gay-Lussaca voulu qu'on la retardât^ pour faire un petit voyage dans j. 27»
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son pays ; l'intrigué travaille en l'attendant, et il devient très-probable qu'à son retour le concurrent le plus dénué de titres, mais beau parleur, l'emportera.
« As-tu vu à Stockholm l'aumônier de la princesse royale, si fort en langue Scandinave?
« Adieu, je t'embrasse mille fois.
«A. Ampère. »
D^André'Marie Ampère à J.-J. Ampère.
Le 31 août 1827.
« Cher fils, va demandera M. Berzélius Pexplication du phénomène dont tu parles; n'en devinant pas la cause, j'ai interrogé un minéralogiste, qui n'en savait guère plus que moi. Il croit que les filons ont été produits par la sublimation de substances des métaux dans les fentes ouvertes sur l'enveloppe oxydée du globe. On concevrait alors que si longtemps après il se fait de nouvelles fentes en travers des premières, et là, encore, une autre sublimation métallique ; elle a dû être bien plus abondante à l'intersection des deux ordres de filons qui se coupent ; ainsi dans ces intersections doivent se trouver les métaux précieux.
« M"' Clémentine est toujours en grand péril; cependant il y a eu depuis quelques jours une légère amélioration.
« Adieu, cher fils, je t'embrasse mille fois.
« A. Ampère. »
De J.-J, Ampère à André Ampère,
Stockholm, 7 septembre 1827.
« Je trouve, mon cher père, en arrivant à Stockholm, trois lettres de toi. Ce que tu m'apprends du mariage d'Adrien, joint à ce qu'il m'en écrit lui-même,'m'a fait un extrême plaisir. Dis-lui bien que cette nouvelle me comble de joie, et qu'après lui et quelqu'un encore, je suis un de ceux qui la désiraient le plus impatiemment.
« J'espère que nous serons réunis tous à Vanteuil cet automne, avec le nouveau ménage, et que tu seras là plus content qu'aujourd'hui.
« Au milieu de ma satisfaction , une chose m'attriste profondément, c'est l'état de santé de M"® Cuvier, cette jeune fille si accomplie, si bonne, si intéressante, menacée sérieusement ! et cela au moment où son sort allait être fixé, c'est affreux ! Je donnerais'tout au monde pour
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480 André^Marie et Jean-Jacques Ampère.
la savoir hors de danger et heureuse avec M. Duparquet. Ta lettre m'a épouvanté ; mon seul espoir est que ton imagination s'est exagéré le mal, dont Adrien ne me parle pas. J'attends avec anxiété une autre lettre de toi. Il serait vraiment impardonnable, après avoir rassemblé dans celle-là tous les présages les plus sinistres, de me laisser dans Phorrible inquiétude où tu m'as mis, sans la confirmer ou la détruire. Tous ceux qui connaissent cette âme excellente doivent être consternés, et l'intérêt avec lequel elle a eu la bonté de s'informer de mon voyage, malgré ses souffrances et ses préoccupations de mariage, m'a attendri et déchiré au delà de toute expression.
« Je ferai ici tes différentes commissions et commencerai ce matin le cercle de mes visites par M. Berzélius.
« Il y a déjà trois cents lieues de moins entre nous, car, poussés par la curiosité, nous avons été jusqu'aux frontières de la Laponie, voir des Lapons dans leur hutte, et manger du renne avec eux. Je te raconterai une autre fois toute cette expédition fort intéressante.
<( Mille choses à tout le monde.
« Ton fils,
« J,-J. Ampère, »
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D' André-Marie Ampère à J.-J, Ampère.
Paris, j octobre 1827.
« Cher ami, toutes les circonstances se sont réunies pour me faire plus vivement sentir la perte de cette angélique Clémentine; c'est en arrivant de Vanteuil, le 30 au soir, que j'appris cet affreux malheur ; c'est le lendemain que je suivis son convoi, que je versai tant de larmes en entrant dans ce salon, en entendant le discours prononcé sur sa tombe, et le soir en voyant M. et M"« Cuvier abîmés dans une si profonde douleur, que je sus gré à ce malheureux père d'avoir songé à toi, lorsque je serrai ses mains dans les miennes. Il pleurait presque continuellement depuis trois jours; son teint était vert, ses traits bouleversés. A présent, il veut aller au conseil de l'Université, à TAcadémie. Mais sa physionomie est celle d'un homme atteint d'un immense chagrin. Mf • Cuvier est muette, immobile, abattue ; sa seule vue me déchire l'âme. J'y suis allé trois fois depuis; elle me parait toujours plus anéantie, répondant avec peine aux personnes qui lui parlent. Tous ceux qui les connaissent se sont présentés sans distinction de jours, et on a voulu les recevoir. C'est mardi dernier que j'y fus avec Chevreul et Pariset. Ils parvinrent à faire un peu causer M. Cuvier, mais madame resta constamment silencieuse et accablée; son visage est dévasté.
482 André-Marie et Jean^-Jacques Ampère.
« Je t'ai parlé dans une de mes lettres d'un projet de mariage pour ta sœur. Une personne que je connaissais à peine nous présenta M. Ride, qui me plut beaucoup, mais sa modeste fortune et son emploi à Versailles ne convinrent point. On s'éloigna tout d'abord ; aujourd'hui on y songe encore,
« Mon cher fils, je t'embrasse mille fois.
« A. Ampère. »
De J.-J. Ampère à. André-Marie Ampère.
Berlin, 10 octobre 1827.
« J ai reçu, en arrivant, la terrible nouvelle par le journal. J'ai été foudroyé. Écris-moi à Dresde tout de suite. Dis-moi ce que devient M™* Cuvier et comment tu te portes. Je ne suis pas en état de parler d'autre chose.
<r Adieu, mon pauvre père, adieu.
<( J.-J. Ampère. »
De J.'J. Ampère à Madame Ricamier.
Nofen (Bavière), 8 novembre 1827.
« J*attendais de jour en jour à Dresde un petit mot de vous; ce malheureux événement et la manière brusque dont je l'ai appris m'avaient tellement ébranlé, pendant quelque temps mes pensées étaient si confuses^ mes plans même si peu arrêtés, que je ne pouvais me décider à rien. Je suis revenu de cet étourdissement; ma tristesse est sans mélange d'imagination. En considérantles circonstances telles qu'elles ont été, ce mélange «erait trop déraisonnable. Ce qui me reste, c'est que je conserverai toujours un souvenir attendrissant. C'est bien dommage que cette impression douloureuse se mêle nécessairement à Tidée de mon retour; elle ne m'empêche pas de l'attendre et de le presser avec une impatience qui ressemble à de la fièvre. Ma main tremble d'aise en vous écrivant que dans une douzaine de jours, peut-être, je serai près de vous; j'y serai comme si je ne vous avais jamais quittée.
« J'ai trouvé quatre lettres de mon père à Stockholm et pas une ligne de vous. Comment n'avez-vous pas songé au plaisir que m'aurait causé votre écriture, après avoir fait huit cents lieues dans les forêts, privé de toute
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communication avec les humains? Je suis resté à Stockholm trois semaines, toujours me croyant à la veille de partir, et ne sachant par où je revîendais; cela s'est décidé subitement, et j'ai franchi quatre cents lieues aussi vite que la poste. En arrivant à Berlin, j'ouvre le premier journal venu, que je trouve sur la table de mon auberge, et je reçois le coup le plus inopiné. Dans le premier moment de bouleversement, ma pensée a été de vous écrire avant toute autre ; c'est dans ces instants de crise que l'on sent où l'âme tient.
« J'aurai bien à vous raconter de l'Allemagne, de la Norvège, des Lapons, de Stockholm, où j'ai vu la reine et le roi. J'ai aussi de beaux plans de travail pour cet hiver, que je vous soumettrai. Vous savez que ma sœur se marie. Nous verrons ce que cet événement produira sur notre intérieur.
« Bientôt près de vous, dans votre petite chambre. Adieu, adieu, pour la dernière fois.
« J.-J. Ampère. »