‹ Correspondance et souvenirs de 1805 à 1864Chapitre 19 sur 21 · I » ' I I I . I I I II..,. 4 · texte numérisé non relu

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rêtent à boire dans le prochain village. Le maire avait averti quelques jours auparavant M. Périer de se tenir sur ses gardes, en refusant d'en dire davantage. Le procureur du roi, de son côté, refuse de l'interroger, comme le préfet refuse de prêter main-forte. Alors M. Périer, furieux, envoie son fils à G^renoble acheter tous les fusils de munition disponibles; la ville de Vizille s'arme spontanément; on fait une battue dans les bois : c'était trop tard. — Il est certain qu'on va mettre le feu dans les villages qui ont été bonapartistes, et que les habitants, auxquels on n'envoie point de gendarmes, prennent des armes pour se garder eux-mêmes , ce que M. le préfet trouve mauvais.

« Ces terreurs , trop fondées , expliquent notre aventure de Villard-de-Lans

De J,'J. Ampère à Madame Récamier.

Coblentz , le 19 octobre*! 826.

« J'ai eu hier une si belle journée et un si admirable spectacle , en descendant le Rhin depuis Mayence jusqu'ici 5 que j'ai besoin de vous parler du plaisir que m'a fait ce pays.

(( Nous partîmes par un temps assez clair, à six heures

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André 'Marie et Jean Jacques Ampère. 389

du matin; mais tout à coup un brouillard des plus épais nous enveloppe complètement : jugez de mon désespoir. Le soleil ressemblait si exactement à la lune, qui^par hasard se trouvait pleine et sur l'horizon, qu'il fallait s'orienter pour les distinguer. Au bout d'une demi-heure ce fatal brouillard commencée disparaître, et, à travers une gaze blanchâtre et légère qui flotte encore dans l'air, nous apercevons les villages , les arbres , les coteaux , frais , humides , semblables à ces paysages hollandais sur lesquels il semble qu'on vient de passer une éponge trempée d'eau. Peu à peu Tair s'épure, et, depuis ce moment, un soleil resplendissant , autant que peut l'être un soleil du nord. D'aSord le Rhin est comme un grand lac ; ses deux rives, éloignées Tune de l'autre, sont semées d'une foule de maisons et couvertes de vignes. Peu après la scène change , le fleuve devient plus rapide ; on le voit fuir, on Tentend murmurer, on sent sa puissance. Deux montagnes escarpées le resserrent et le dominent; il y a bien encore des vignes , mais elles perdent ce qu'elles ont d'antipittoresque par leur mélange avec les rochers dont elles gravissent les pentes , dont elles tapissent les moindres escarpements. Nous sommes au temps des vendanges , et c'était un spectacle unique de voir les vendangeurs monter, la hotte sur le dos , dans des endroits qui semblent ne devoir être accessibles qu'à des chasseurs de chamois ; et partout , sur chaque croupe de

montagne , un château fort , en ruines, placé là par les 1. 22.

390 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

barons du moyen âge , évidemment pour faire point de vue. Il n'y avait pas un moment à perdre ; il fallait regarder de tous côtés , car chaque coup de rame faisait paraître un nouveau tableau, tantôt étendu, tantôt riant, tantôt sauvage. La nuit est venue, mais presque aussitôt la lune s'est levée : c'est à sa clarté que nous avons aperçu la ville d'où je vous écris. Durant toute cette promenade, j'ai souvent pensé à d'autres beaux pays, bien différents ; presque à chaque moment le contraste des climats, celui de la situation où j'étais alors et de celle dans laquelle je me trouve, ont réveillé en moi un souvenir mélancolique de ce voyage d'Italie que je refais en imagination tout en faisant celui-ci.

« Je vais rester, je pense, quelque temps à Bonn ; c'est là que j'attendrai un petit mot de vous. Adieu, adieu.

D^ Alexis, de Jussieu à J.^J. Ampère,

26 octobre, à minuit, 1826.

« J'ai véritablement besoin de te dire que tu es mon meilleur ami et que tu me manques de mille manières. Depuis que tu n'es plus ici, à qui faire part de mes rê-

André-Marie ei Jean-Jacques Ampère, 3 9 1

veries et de ces perplexités qu'on ne peut confier qu'à celui qui les a connues?

a Jamais ma position n'a été si compliquée. Ta vie a été calme auprès de celle que je mène depuis deux mois.

« Je t'ai parlé, je crois, d'une jeune Américaine, qui , après m'avoir occupé pendant une soirée chez M"*® de Maquito, était partie. Elle est revenue avec son père, et l'un et l'autre ont témoigné le désir de me revoir.

« M. Fleury est un homme extrêmement riche; il m'a pris en grande affection; d'ici à quinze jours il va se retrouver à la tête de la plus immense entreprise industrielle qu'on ait tentée en France , et m'a promis que je serais l'avocat de cette entreprise. Heureuse chance, sans doute ! Et cependant mes espérances peuvent ne passe borner là. J'ai des raisons pouF croire qu'il ne serait pas éloigné de me donner sa fille : la sagesse me conseille d'y songer. Cette jeune personne n'est pas jolie, mais elle a l'air, le ton et les manières très- distingués.

« D'un autre côté , je rencontre souvent M"® Aglaé ; les intentions de la famille à mon égard sont positives et deviennent visibles. On me fait des avances qui m'embarrassent. Ce qui me touche le plus, c*est que, depuis quelque temps, cette jeune fille si belle, si pleine d'éclat, est un peu triste et préoccupée en ma présence. Mon frère m'assure qu'il l'a vue souvent roygir quand j'approchais d'elle. Pour moi , j'évite de la regarder, je ne

J92 André'Marie et Jean-Jacques Ampère,

lui fais point la cour; mais souvent cette idée, quepeulêtre elle m'aime, donne une certaine mélancolie à ma figure. C'est bien la jeune fille; elle a de si beaux yeux , un si doux regard, une taille si svelte 1 On nous réunit à dessein; hier on a pris soin d'effacer de mon esprit quelques impressions qui auraient pu me faire craindre un rival. Nous avons aimé tous les deux, mon ami, mais ni toi ni moi n'avons été bien sûrs qu'on nous payât de retour. Si je venais à saisir clairement un sentiment d'amour sur la physionomie de M"® Aglaé, je serais le plus déchiré des hommes, et, soit reconnaissance, ou entraînement, je montrerais que je ne suis pas ingrat.

« Au milieu de toutes ces perplexités, je vais chaque soir à l'Abbaye ; c'est là que je me plais de plus en plus ; je ne te laisse pas oublier. Je te remplace pour les têteà-tête du soir, ou plutôt je te les garde ; je te promets de te les rendre et d'aller t'attendre comme naguère le long des murs solitaires de la rue de Sèvres. Mais je ne te réponds pas que ce soit sans quelque agitation, car j'en éprouve déjà beaucoup et je suis à mon tour sous le charme.

« Je vais quelquefois me promener avec M»"® Récamier, et nous avons eu plusieurs conversations assez tendres de ma part.

«J'ai, comme toi, une de ses lithographies, et elle m'a promis de me donner aussi celle de sa chambre et celle de Corinne. Les soirées de l'Abbaye sont ce qu'elles

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étaient avant notre fugue en Auvergne, sauf ton absence. H n'y a de nouveau qu'un fléau, M"*® de Salvage,qui va peut-être habiter le petit appartement, la cellule délicieuse; M"® Récamier s'installerait en bas. J'espère encore qu'une telle combinaison ne réussira pas, vu que M"® de Salvage mourra d'une attaque d'apoplexie avant qu'elle ait profané ce réduit.

i( Tant d'émotions diverses ne m'empêchent pas de conserver mes passions politiques. J'étais à Lyon quand la loi sur la presse fut proposée. On venait de fonder un nouveau journal, le Précurseur; je lui imprimai la direction du Courrier^ je le mis sous notre bannière ; il fut l'organe le plus hardi des départements, le plus fort aussi de talent. Je décidai en outre une mesure très-énergique, 170 électeurs riches signèrent entre mes mains une pétition demandant la mise en accusation.de M. de Peyronnet pour crime de trahison. J'apportai cette pétition, elle est déposée à la Chambre. Je me suis engagé à publier un mémoire signé , qui devra fortifier celte dé marche et prouver la trahison. Mon mémoire sera d'une grande hardiesse. J'y pose nettement la question pour les Bourbons, comme elle le fut pour les. Stuarts; il y a longtemps déjà que tout cela aurait dû paraître.

« J'ai dîné hier chez ton père en famille. Latouche m'assure que le prix total de notre loyer d'Aulnay était de 500 fr. Du diable si je m'en souviens. Quoi qu'il en

394 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

soit, j'ai demandé à ton père 250 fr. qui me manquaient et qu'il m'a donnés.

i< Latouche est charmant dans ce moment; il avait commencé une négociation avec Baudouin pour que je le payasse en littérature ; mais ce dernier vient d'obtenir la croix d'honneur (pour avoir, dit-on, vendu au ministère les secrets du Constitutionnel) et il ne veut rien imprimer contre ses bienfaiteurs^ Latouche, cet original-là, vient d'acheter pour 50 fr. une immense abbaye en ruines sur les bords de la Cfeuse.

« Mon frère fait des lectures à la Société des bonnes lettres; il y a un succès complet, un succès de mode, sans en être moins hypocondriaque. Il va changer d'appartement, a loué dans la maison de M. Kératry, sur le même palier que ce patriote.

« Adieu , cher ami , je l'aime comme aux jours des promenades nocturnes dans ton jardin, comme aux journées d'Aulnay, comme au temps des pipes fumées ensemble à la face des cieux, sur les hautes montagnes.

« Alexis. »»

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 395

De J,'J. Ampère à Madame Récamier.

Bonn, le 26 octobre 1826.

« Ce soir, en traversant , pour rentrer chez moi , les rues solitaires de cette ville, il m'a pris un serrement de cœur en songeant que je n'y ai point d'amis. Pour adoucir cette impression, je viens de relire ce que vous m'avez adressé à Berne.

« J'ai bien du plaisir à voir là sur ma table cette petite écriture qui m'a si souvent ravi ou consolé. Les lettres de mon pauvre père ne me font pas le même bien, je souffre de sa tristesse et de l'opiniâtreté de son imagination; la mienne est dans ce moment-ci trop absorbée dans le sentiment de mon indépendance pour sympathiser beaucoup avec la sienne, et j'avoue que, de sa part, cette idée fixe m'afflige. Votre bonté et votre goût pour les romans vous font peut-être trop l'entretenir dans ses pensées; je sais que vous les partagez jusqu'à un certain point et que vous vous plaisez aussi à l'assurer, par votre assentiment, de votre désintéressement dans la question. Mais prenez garde de ne pas trop flatter un espoir qui ne semble, de longtemps du * moins, pouvoir se réaliser.

(( Je ne sais si vous avez songé à m'adresser un mot pour Schlegel. En arrivant ici, je lui ai écrit que je dé-

sirais le voir; il m'a sur-le-champ fait venir, m'a irèspoliment accueilli et a été fort obligeant en plusieurs circonstances. A notre première entrevue, j'avoue que j'ai été un peu déconcerté par son affectation de belles manières et de ton français j il semblait éviter de parler littérature, comme d'une pédanterie. Ce n'était pas mon compte, mais je ne me suis pas découragé, je l'ai laissé faire le grand seigneur, et maintenant qu'il s'est établi vis-à-vis de moi en homme du monde, que j'ai vu sa livrée et son ordre jaune de Suède, il commence à parler du sanscrit et du moyen âge. Par un hasard heureux, il va commencer un cours sur la langue et la littérature allemande. Quel maître d'allemand! Cet attrait et celui d'un pays magnifique, me retiendront quelque temps. Les montagnes qui bordent le Rhin, avant d'arriver ici, ressemblent à l'horizon romain d'une manière frappante; il est vrai que le jour où, de la promenade publique, je découvris tout à coup cette vue superbe, était un jour d'Italie, à l'éclat de la lumière près, qui manque seul à la nature du Rhin pour rivaliser avec celle du Tibre.

« La bibliothèque publique est à ma disposition; je suis entouré de trésors et dirigé le mieux possible dans l'usage à en faire. Intellectuellement parlant, il est impossible d'être plus heureux. Ce que je rêve, ce n'est pas Paris, c'est vous, mon père et quelques amis ; ici, à vrai dire, je craindrais que vous ne périssiez d'ennui. « Vous « êtes triste, dites-vous, tâchez d'arranger votre exis-

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« tence selon votre nature. » Ce conseil est bien grave pour votre jeune ami. Je suis touché de cette amitié de sœur qui vous fait tout prévoir ; mais mes finances sont dans le plus bel ordre et Texistence d'université est si économique que je pourrais vivre à Bonn de mes rentes à tout jamais.

« J'oubliais de vous dire que j'ai eu Thonneur d'hêtre traduit par Gœthe. J'ai lu mon article en allemand dans un journal qu'il publie sur les arts et les antiquités. Jugez de ma joie !

DeJ.-J, Ampère à Madame Récamier.

Bonn, le 6 novembre 1826.

« Je suis si content de ce que je trouve ici que je ne me sens pas pressé d'aller ailleurs ; et puis, à Bonn, je ne suis pas. en pays perdu; en quatre jours je pourrais être

près de vous, voir la grille de l'Abbaye-au-Bois

Allons, il ne faut pas songer à cela, il faut penser à l'allemand, à l'histoire, à la philosophie; il faut penser que je reviendrai un jour avec des études et des matériaux, que je jouirai sans trouble de l'affection de mes amis, et qu'ils pourront alors être contents de moi.

(( J'ai passé hier chez Schlegel une journée toute

398 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

française. Il m'a fait dîner avec un Anglais très-aimable, M. Bonnard, dont je ne sais rien, sinon qu'il est ami de lady Holland et qu'on racontait quelque chose de lui à Rome; vous en souvenez-vous? Nous avons causé tous trois pendant six heures de suite comme des pies, ou comme des gens qui ont connu la conversation de Paris et qui sont à Bonn, en Prusse.

« Les cours de l'Université que j'entends déjà trèsbien, et dont je suis quatre par jour, font mon bonheur; mais j'ai un vif chagrin quand deux cours se trouvent à la même heure. Comment se décider? Il le faut cependant, mais c'est en gémissant que je sacrifie l'un à l'autre.

« Une chose qui vous ferait plaisir^ c'est de voir combien tout ici est pénétré du sentiment religieux. Je ne désespère pas d'en éprouver une salutaire influence, et c'est bien du fond du cœur que je désire la rosée céleste.

« Nous avons ici le cours peut-être le plus remarquable de toute l'Allemagne, celui de M. de Niebuhr, qui prouve que Tite-Live, qu'il reconnaît pour un narrateur du plus grand talent, ne s'est pas donné la peine de faire une histoire, et qui cherche à faire cette histoire avec les vieilles lois et Jes débris des vieilles chroniques romaines. La première partie va, je crois, bientôt paraître en français. C'est un homme très-savant, trèsspirituel, profond antiquaire. M. Lenormant aurait beau-

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André'Maiie et Jean- Jacques Ampère. 399

coup de plaisir à causer avec lui ; quoique moins digne, j'en ai beaucoup aussi. Si M. Ballanche était ici, quelle joie pour lui et pour M. de Niebuhr de causer sur l'histoire romaine et de la bouleverser ensemble sans pitié ! Pour moi, j'ai très-bien fait de ne pas me donner grande peine pour apprendre l'ancienne; ce serait à recommencer. Tout ceci est une plaisanterie, M. de Niebuhr se borne à faire la part de ce qui, dans l'histoire des premiers temps de Tite-Live, est formé de traditions poétiques; à compléter autant que possible les connaissances très-imparfaites que Tite-Live^ distrait par le soin du style et de l'effet dramatique, nous donne de l'origine des races, de leurs mélanges, de leurs rapports, et plus tard de la constitution politique, administrative et financière du peuple romain.

« Vous avez donc perdu Talma! Toute cette aventure de l'archevêque a dû vous froisser par ce qu'elle a fait dire. Les cent mille personnes qui ont assisté à ses funérailles ont vu passer l'enterrement de la tragédie française; je ne crois pas que Mgr de Bonnechose la relève. Mais je crois que du nouveau en littérature se prépare ; il faut se préparer aussi pour pouvoir entrer dans le mouvement. Je suis confondu, dans ce pays, des connaissances indispensables dont nous nous dispensons en France.

« Adieu, ne m'oubliez pas et écrivez quelquefois. A vous pour toujours.

u J.-J. Ampère. »

400 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

D'Éiienne Delécluze à J.-J. Ampère.

Paris, 14 novembre 1826.

« Mon cher Ampère, je suis bien sensible à votre bon souvenir, et j*ai reçu avec joie la lettre que vous, m'avez adressée de Bonn. J'avais déjà su quelques détails sur le but de votre voyage, par nos amis communs et par M. votre père, que j'ai rencontré à Meaux il y a un mois.

« On ne peut qu'applaudir à de tels projets, et pour ma part, je vous engage bien à les accomplir, non-seulement pour accroître vos lumières, mais encore pour en fixer remploi. Le repos est ce qui ressemble le plus au bonheur.

a J'ai fait un beau et heureux voyage en Angleterre. Comme vous le dites bien, ce pays est l'antipode de celui où vous êtes ; tout plein de réalité, il ne laisse pourtant pas d'être poétique. Aussi, avec la tournure de mon esprit, ai je toujours eu plus d'envie de le voir que TAllemngne. Ce que ce dernier offre de poétique est par trop idéal : c'est à la poésie ce que l'algèbre est à la géométrie. Celte tendance fatigue ma pauvre tête, le vertige me gagne et je sens la nécessité de reprendre mon équilibre en frappant parfois la terre de mes pieds. Ce n'est pas la faute des Allemands, mais la mienne assurément.

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André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 40 1

« Si vous pouviez me donner quelques détails sur la vie ordinaire de ce peuple, dont les écrits m'ont paru quelquefois si étranges, vous seriez bien bon. Avant d'aller en Italie et en Angleterre, je comprenais les Italiens et les Anglais. L'impossibilité où j'ai toujours été de saisir quelque chose de conséquent à la nature de l'homme dans ce que je sais et ce que j'ai lu des Allemands m'a éloigné de l'idée d'étudier leur langue et d'aller les visiter.

« Je comprends bien mieux les Chinois que les Allemands^ depuis que M. de Rémusat nous a donné sa traduction du roman des Deux Cousines, Ce livre présente la peinture des mœurs et le développement des idées les plus quintessenciées ; cependant on en admet facilement les combinaisons, parce que, ainsi que je le disais, elles sont conséquentes à la nature de l'homme.

<c La pièce de Stella, de Goethe, me fait encore l'effet d'un cauchemar ; tandis qu'à Paris nous nous sommes promptement ifamiliarisés avec la tendresse double du héros chinois pour deux femmes déjà amies, et quidési- . rent resserrer les liens qui les unissent en épousant le même mari. Ici la polygamie est un cas pendable, là-bas elle est honorée : voilà toute la différence. C'est peu de chose en idée, en pratique c'est un obstacle insurmontable ; or, selon moi, Gœthe ne l'a pas vaincu.

i( Le nom de ce poète et ce que je vous dis me rappellent un véritable plaisir que j'ai goûté en rentrant en France.

402 André^Marie et Jean-Jacques Ampère.

« J'ai lu dans le Globe plusieurs articles de vous au sujet du théâtre de Goethe; cela m'a paru très-bon. Si, au lieu de m'écrire, ainsi que je vous en prie, sur les hommes d'Allemagne, vous adressiez vos lettres au Globe^ j'en profiterais et je ne serais point taxé d'égoïsme.

« Vous savez que je me suis aperçu d'une chose fort triste en Angleterre, c'est que très-décidément je deviens vieux. Le réel me poursuit et m'obsède, et, comme je n'ai aucune raison de me plaindre du sort, rien ne me parait plus pénible que de devenir sérieux sans être triste. Quand une fois on s'engage dans le plat pays de l'indifférence, quand on s'est accoutumé à l'ennui, on a beau s'agiter et faire les grimaces du plaisir, on est mort.

« C'est cet état que je redoute. S'il faut que je fasse mes obsèques et que je prononce mon oraison funèbre moi-même, c'est un genre d'humiliation auquel jene me suis pas encore préparé.

<( En rentrant en France et depuis que je suis à Paris, j'ai conçu une aversion pour ces bavardages éternels de nos réunions , qui m'empêche de sortir de chez moi ; à cette disposition d'esprit se joint une paresse de corps dont je trouve Texcuse dans les distances à parcourir et l'effroyable saleté de Paris. Bref, je ne vois que ceux qui veulent bien me venir trouver. Je n'ai été que deux ou trois fois dans le faubourg Saint-Germain; j'ai à peine visité nos amis de la rue du Gros-Chenet, et mes matinées du dimanche sont encore ajournées.

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(c Dans les années climatériques de mon esprit, je suis toujours averti d'un changement par un redoublement de goût pour la solitude et le travail : comme les serpents, je m'enfonce dans mon antre pour changer de peau et reparaître sous un aspect nouveau. Dieu veuille que la peau que je vais prendre ne soit pas trop rude.

<c J'ai vu l'Angleterre et le pays de Galles jusqu'à la hauteur de Liverpool. Outre un journal de quatre cents pages, j'ai fait une quarantaine de dessins. Tous ces souvenirs me sont agréables , mais je ne sais si j'aurai jamais l'occasion d'en faire usage: ils sont là. Mon but principal en visitant la Grande-Bretagne était d'assurer mes idées sur l'Italie, avant de mettre la dernière main à ce que je veux publier sur ce pays.

<( Tâchez donc , tout en faisant vos études spéciales , de savoir et de nous dire quelque chose de vrai sur Vlwmme allemand, que je ne comprends pas bien.

« Au milieu de la vie intellectuelle particulière aux Italiens, aux Français et aux Anglais^ on retrouve toujours un point fixe humain, matériel même, si vous voulez, qui sert de lest à ce qui est impalpable ; on voit au fond , chez les Italiens, l'amour de vivre ; chez les Français, le besoin de briller; chez les Anglais, l'orgueil du bien-être. Eh bien, qu'est-ce que l'on voit chez les Allemands , et voit- on quelque chose ? C'est ce que je désire savoir et ce que je vous demande. Dans vos moments perdus, mettez- moi par écrit ce que vous aurez trouvé touchant

404 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

ce sujet, ou ce que vous en aurez entendu dire.

« Adieu , cher ami , vous voyez que je suis toujours bavard ; mais puisque je vieillis, ce n'est pas une raison pour que ce défaut diminue, pardonnez-le-moi donc.

« Tout à vous.

(c Etienne Delécluze. »

De J.'J. Ampère à Madame Récamier.

Bonn, 19 novembre J826.

« De grâce, madame, envoyez-moi un petit mot sur votre santé, sur la disposition de votre âme; quelques détails sur votre vie de cet hiver me seraient d'un prix infini. J'ai bien besoin de lettres, de souvenirs: mon temps, mon but, sont remplis, mais mon cœur est bien seul.

« Le fruit que j'espère tirer de ce voyage, en en jugeant par ce que j'ai déjà recueilli d'idées, de connaissances, de directions, est beaucoup au delà de ce que j'espérais ; ainsi je ne puis me repentir du parti que j'ai pris, et je suis décidé à ne pas faire la chose à demi. Mais, avec quel mouvement de joie je retournerai près de vous, près de mon père et de mes amis! Certes je n'ai

André-Marie et Jean-Jacques Ampère, 405

pas un instant d'çnnui : je suis quatre cours par jour, dont chacun me donne le plaisir que vous fait une pièce nouvelle; je vois souvent des hommes du plus grand mérite, qui sont pleins de bontés pour moi ; je lis une foule d'ouvrages nouveaux qui m'intéressent ; j'ai le plaisir de me sentir aller en avant ; mon imagination , qui pendant plusieurs années m'a véritablement tourmenté comme un damné, me semble guérie; mon âme, livrée à elle-même, est disposée à tous les sentiments doux, à toutes les résolutions sages et généreuses. Eh bien, dans cet équilibre, si longtemps rêvé^ de toutes mes facultés, dans cette vie de mon choix, ma pensée se porte toujours vers le temps oh je serai revenu !

J'imagine que je pourrai rapporter avec moi le calme dont je jouis, et l'embellir par l'amitié; je me fais une perspective délicieuse, chimérique peut-être, de la vie que je mène transportée à Paris.

« De Jussieu ne reviendra-t-il point habiter cette pauvre petite maison sans maitres où j'ai passé un temps si doux, jusqu'à ce que ma mauvaise folle tête ait tout gâté? Mais tout devait être ainsi. Sans cette secousse, sans la crainte des instances de mon père et de mes propres agitations, je n'aurais jamais eu le courage de venir ici ; et, quoi qu'il arrive, je me féliciterai toujours d'un coup de tête qui s'est trouvé d'une sagesse profonde. Si j'avais ignoré ce pays, mon ouvrage était manqué. J'ai appris ici trois choses : l'étendue de ce que I. 23.

j'ignorais, ce que j'avais à apprendre et comment il faut l'apprendre. Maintenant, du temps, du travail, de la libené, et je suis sûr de mon fait. J'élèverai mon monu^ ment. Adieu, adieu.

<c J.-J. Ampère. »

De J,-J. Ampère à Madame Récamier.

Bonn, 21 décembre 1826.

(( Je travaille avec plus d'ardeur et de plaisir que jamais. Le chaos dans lequel je me suis précipité en entamant d'un coup l'Allemagne littéraire, dans toutes ses branches, commence à s'ordonner ; la langue n'est plus un'obstacle, soit pour les cours publics, soit pour les conversations, et, si j*ai encore bien de la peine à faire mes phrases, je n'en ai plus aucune à comprendre celles des autres; les professeurs qui ne parlent pas le français l'entendent. J'ai eu quelques soirées tout à fait allemandes, où il a fallu m'évertuer et parler; je me suis' rappelé ce que disait Vahbate : Il signore Ampère fa îalvolta dei spropositi, ma tira sempre avantiy » et je me lance dans la conversation avec une intrépidité qui finira bien, j'espère.

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 407

c( Malheureusement , peut-être, pour Tallemand , mais très-heureusement pour l'agrément de ma vie, j^ai trouvé ici un Anglais avec qui je parle français, dont la société est aussi charmante qu'utile, car il est prodigieusement instruit pour un homme du monde; c'est ce M. Bonnard. 11 a beaucoup voyagé, connaît très-bien l'Angleterre, l'Italie et Paris. Tantôt nous lisons ensemble Platon, tantôt nous parlons du Gymnase, de M*"® Pasta, de la Chambre des communes, des antiquités de Rome, de la cour d'Ali-Pacha, ou bien nous nous disputons sur l'Allemagne, qu*il juge un peu sévèrement en sa qualité d'Anglais, et dont je ne suis pourtant pas enthousiaste aveugle; je commence à voir ce qu'elle a et ce qui lui manque, et je compte répondre là-dessus à M Delécluze, qui m'a envoyé une lettre fort amusante, où il se résume en me demandant ce que sont les Allemands et s'ils sont quelque chose

(( Je ne pense pas encore à partir : outre la saison qui n'est pas propre au voyage, les deux cours principaux, celui de M. Niebuhr et c^ui de M. Schlegel, sont arrivés au point le plus intéressant ; je suis bien aise d'achever de me mettre ici au courant de l'ensemble de la culture allemande, pour pouvoir ordonner mes mouvements avec connaissance de cause ; cependant je compte bien être à Gœttingue avant Pâques, pour y entendre la fin du cours du semestre d^'hiver ; de là à Berlin, qui est maintenant la fleur des universités. Il y a quelques sta-

4o8 André- Marie et Jean-Jacques Ampère.

lions, à faire sur la roule, enire autres chez mon vieil ami Gœihe. De Berlin commencera mon retour. Je pense aussi donner quelques semaines aux villes importantes. Un pareil voyage ne se renouvelle pas tous les jours, et il ne faut point le mutiler, surtout quand il est la base de tout Tavenir. Je n'ai qu'un moyen d'abréger ma tâche, c'est d'y travailler sans relâche, et je vous assure que je n'épargne rien pour rapprocher le temps, encore si éloigné, où ceux que j'aime me seront rendus.

« Vous me parlez de mon imagination ; j'ai trop vécu par cette faculté fatale, je ne voudrais pas étouffer la mienne, mais je cherche à la maîtriser : de mon tyran je voudrais faire mon ministre. Nous verrons dans six mois!

« Rappelez-moi, je vous prie, à tout ce qui vous entoure. J'écrirai un de ces jours à M. Ballanche. On dit qu'il suffit de mettre la lithographie entre deux cartons et de l'envoyer par la poste. Mais à Paris on doit savoir cela mieux qu'ici. Schlegel est fort reconnaissant de votre souvenir. Adieu, adieu.

« J.-J. Ampère. »

D^ Alexis de Jussieu à J*-J, Ampère.

Le 18 décembre 1826.

« Mon cher ami -, me voici à Paris, chez mon frère, dans la grande chambre à droite du petit escalier; il est une heure du matin, je fume et je t'écris. Ce soir j'ai été à l'Abbaye, il a été question de toi beaucoup; M™® Récamier avait reçu ta dernière lettre ce matin, une lettre triste où tu exprimes un isolement que je conçois et auquel je compatis sincèrement : ne suis- je pas isolé de toi aussi ? ne me manques-tu pas comme je puis te manquer , après nos habitudes journalières ?

« J'ai mis à Lyon un article dans un journal dont la direction me paraissait bonne ; cet article m'a mené loin. D'abord il m'a fait prendre place dans une Académie dite provinciale^ dont le but est de faire un centre littéraire hors de Paris. Deux séances d'improvisation politique devant un auditoire très- nombreux m'ayant fait brusquement une réputation dans ma cité natale, de Lyon elle a passé à Genève, et voici que je vais aller professer dans cette ville. J'y ferai VHistoire et la statistique des nouvelles républiques de P Amérique. A Lyon, de VÉconomie politique élémentaire. J'ai beaucoup travaillé depuis que nous nous sommes dit adieu à Gre-

410 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

noble. Je t'épargne tous les détails de ma gloire de province. Le Courrier du Léman a annoncé mon passage présumé en Suisse comme un événement. En résumé, je vais gagner 7 ou 8,000 francs en cinq mois, payer d'un seul coup toutes mes dettes, revenir à Paris, me mettre dans mes meubles et commencer une existence moins soucieuse, moins dépendante d'autrui. Qui sait sr, après mon cours, le gousset bien garni , je n'irai pas le retrouver dans quelque coin de l'Allemagne ?

« Il m'est arrivé à Lyon, le jour de la Toussaint, un accident qui a failli mettre un terme à tous les châteaux en Espagne. Attaqué , le soir, sur le quai du Rhône, par un soldat qui voulait me voler et m'avait attiré en appelant du secours, j'ai été le plus faible dans la lutte, indignement mahraité et précipité devant une voiture qui s'avançait au milieu de l'obscurité. Les chevaux m'ont foulé ; j'ai reçu deux coups de pied dans le dos, un dans la poitrine ; j'y ai laissé un pan de mon habit, et, tout écloppé, j'ai pu à peine me traîner chez moi, souffrant horriblement. Bernard a été chercher un chirurgien, on ma soigné et ma force naturelle a repris le dessus promptement. Mais en voilà assez sur mon compte.

<c J'apprends l'anglais et travaille à ta manière, c'està-dire en coup de collier.

« Quand nous nous reverrons , il y aura du nouveau dans nos deux existences; séparées, différentes, heu-

André- Marie et Jean- Jacques Ampère. 4 1 1

reuses, malheureuses, elles se tiennent par des souvenirs et je ne sais quoi de sympathique. Amélie m'a dit hier que tu lui avais confié un beau matin que si je mourais, tu payerais mes dettes. Tu ne m'avais pas dit cela : cette indiscrétion de ta confidente m'a bien touché. Elle t'a rendu présent à mon esprit, et, grâce à mes facultés rêveuses, il m'a semblé un instant que nous étions ensemble dans ton jardin , la nuit, nous offrant mutuellement notre appui et mêlant nos destinées par des services, comme nous les unissions par des épanchements de cœur.

(( Tu te figures aisément ma vie, mais moi, comment me figurer la tienne? Les tristes moments ne te manquent pas sans doute, j'en ai ici; ils seraient bien plus fréquents encore si je ne retrouvais pas chaque soir les charmantes habitudes que je te dois.

a Adieu, je te donne, de Paris à Bonn, la poignée de main la plus amicale, et t'aime de tout mon cœur.

0 Tout à toi.

« Alexis. »

4 1 2 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

De J.'J, Ampère à Madame Récamier,

Bonn, 2j décembre 1826.

« J'ai dîné hier chez M. Schlegel (et nous avons parlé de vous) . Dans fes moments où il m'impatiente avec sa vanité d'enfant et sa fatuité, je me rappelle qu'il est encore une espèce de lien par où je tiens à vous ici, que vous avez avec lui des souvenirs, des amitiés communes,, qu'il a été dans vos habitudes de tous les jours. Quand il raconte, avec sa pesanteur et son air d'importance, quelque anecdote que je sais aussi bien que lui, je lui pardonne parce qu'il me rappelle l'instant où vous me l'avez contée avec votre naturel et votre grâce accoutumée.

« J'ai reçu une lettre de M. Cousin, fort approbative et fort encourageante ; il me parle de vous d'une manière qui me plaît fort,

« J'ai reçu enfin hier une longue lettre d'Alexis, où il est aussi fort question de l'Abbaye. Mes amis ne sont pas maladroits : leur souvenir ne peut que gagner à se mêler au vôtre. Il a des espérances brillantes. Dieu veuille que la moitié réussisse 1 Mais que devient la maison d'Aulnay? Que disent Latouche et M. Calbet? Et que pense-t-on des deux locataires qui devaient passer

André-Marie et Jean-Jacques Ampère.^ 4 1 5

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l'hiver sous le même toit, et le passeront l'un au bord du Léman, l'autre au bord du Rhin?

« On a dû être fort agité à Paris des derniers événements. Il serait piquant qu'on- eût la guerre et que je ne pusse pas aller à Gœtiingue, sur les terres de votre ami le roi d'Angleterre.

« Adieu, que cette année v'bus soit douce. Ce que je me dis pour mes étrennes, c'est qu'elle ne passera pas sans que je sois de retour près de vous.

« J.-J. Ampère. »

De J.'J. Ampère à André-Marie Ampère.

Le 26 cécf.mbie 1826.

tt Que tu es bon, mon cher père, de m'écrire avec tant de détails» au milieu de tes occupations ! Encore ces maudites feuilles à recommencer t Tâche au moins de t'en débarrasser le plus vite possible.

« Il était dans mon plan de m'arrêter d'abord sur un point quelconque de l'Allemagne, pour me familiariser avec la langue et l'ensemble du pays. C'est le hasard qui m'a fait tomber à Bonn plutôt qu'ailleurs pour ce temps de séminaire, mais ce hasard ne pouvait être plus heureux. Le cours de M, Niebuhr sur l'histoire romaine est à peu

414 André-Marie et Jean^Jacques Ampère,

près le plus remarquable de toute ^Allemagne dans ce moment j et Schlegel se trouve faire, comme à mon intention , un cours sur la littérature.

« M. Windischmann expose les derniers systèmes de la philosophie depuis Kant.

« J'ai une bibliothèque considérable à ma disposition et les conseils d'hommes du premier mérite, pour l'étude générale de la littérature et de la critique allemande; je ne puis donc être mieux D'ailleurs, dans ce moment ,' Bonn, université nouvelle, est la preniière après Berlin. Joins à cela la saison qui invite au séjour, et tu trouveras naturel, ce qui t'a peut-être étonné, que je reste aussi longtemps à la même place.

<c Je te prie de dire à M"*« Fresnel que je la constitue mon trésorier jusqu'à ce que j'aie besoin d'argent : s'il descendait au premier, il s'en irait trop vite, et d'un jour à l'autre je pourrais en avoir un besoin pressant qui nous mettrait dans l'embarras tous les deux. Alexis est un étourdi qui n'a répondu à rien de ce que je lui avais demandé ! mais tu ne dois pas être inquiet des vers.

a On a dû être bien agité à Paris de la guerre de Portugal d'abord , et ensuite des lois nouvelles, qui me semblent surpasser contre la presse tout ce qu'on avait imaginé jusqu'à présent. Ici, nous ne sommes point si ultra, quoiqu'on n'ait pas de constitution. Tu aurais eu un véritable plaisir à entendre M. Niebuhr, avant les vacances du jour de l'an, adresser une allocution grave,

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 415 'j

simple et touchante à son auditoire , lui rappelant que les Grecs avaient encore besoin de leur secours, et que la plus petite somme serait utile pour venir en aide à la misère et à la faim. Je doute qu'un professeur se soit permis la même chose à Paris, sous le roi très-chrétien et très-constitutionnel.

« J.-J. Ampère. »

De J.'J, Ampère à Madame Récamier.

Bonn» 5 janvier 1827.

« A Penvoi de la lithographie il aurait été bien aimable à vous de joindre une petite lettre pour M. Schlegel. Si vous trouviez l'occasion de lui parler un peu de mon admiration pour lui, vous me 'rendriez un vrai service, car, par une impardonnable étourderie, je lui ai donné quelque raison d'en douter. Si vous voulez vous prêter à ce machiavélisme en bien, un mot gracieux comme votre portrait arrangera tout. Je vous raconterai les détails de mon aventure à F^aris, nous en rirons ensemble; mais, en attendant, je vous demande comme seconde grâce le plus grand silence sur cette moitié de confidence, et m'en rapporte pour le tout à votre habileté et à votre amitié.

41 6 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

oc Voilà une année qui commence bien tristement " pour la France. Quelles lois ! Est-ce que la Chambre des Pairs ne les rejettera pas? Alors, il faudrait faire imprimer ses ouvrages à Vienne ou à Constantinople. M. Ballahche doit être indigné ! Tout le monde doit être indigné 1

« Nous avons à Bonn spectacle une fois par semaine. Je n'ai vu jouer jusqu'ici que des drames plus ou moins épouvantables et des farces. J'en excepte Mina de BarnehliHy de Lessing, qui est la première pièce allemande que j'ai vu réprésenter. Il y a dans ce drame un véritable talent , mais le talent est employé à produire, à augmenter, à prolonger, sans pitié, la situation la plus fausse et la plus pénible. Un homme, par un principe de délicatesse bien ou mal fondé,, refusé la main de celle qu'il aime. Il est pauvre et se croit déshonoré ; elle est riche et charmante, elle lui court après, se jette à sa tête, ou plutôt à son cou. Imaginez cinq actes de persécutions les plus tendres d'un côté, et de refus des plus, gauches de l'autre. Les acteurs ne faisaient rien pour pallier l'inconvénient ; elle, avec son abandon allemand, le caressant; lui, avec sa raideur paresseuse, augmentée par un bras en écharpe qui complétait la gaucherie du rôle, reculant toujours, et tourmenté et déchiré. J'avais mal aux nerfs de les voir. Cependant Lessing était un grand homme ; il a donné à son pays une impulsion intellectuelle qui dure encore. Mais il s'adressait à un

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 417

peuple qu'il faut chatouiller fort pour le faire rire, et sur lequel il faut frapper à grands coups pour qu'il s'^per-* çoive qu'on le bat. Jusqu'ici l'Allemagne m'inspire le plus grand respect pour ses hommes supérieurs, mais peu d'intérêt pour la vie commune. Leur véritable supériorité, c'est l'imagination et le savoir ; les hommes qui n'exercent pas ces deux facultés, qui nfe font ni systèmes, ni poèmes, me paraissent de bonnes gens^ sans beaucoup d*esprit et de sensibilité ; on a besoin de faire un effort de volonté pour catiser avec eux. Mais un Allemand en qui la science n'éteint pas Timagination, dont l'imagination n'égare pas la science, si le bonheur veut qu'il ait vécu en Italie pour y dégourdir ses sens et- qu'il ait gagné l'expérience de la vie pratique par les affaires, cet Allemand est un homme tel qu'on ne peut en trouver qu'en Allemagne. Il y en a un ici, M. Niebuhr, dont il ne faut pas parler dans votre lettré à Schlegel...

a Voilà une grande digression. Vous vojez que je suis sans fanatisme sur ce pays ; mais les ressources qu'il offre pour des études de la nature des miennes me frappent et m'accablent tous les jours davantage. Il fau- ■

drait y passer sa vie si on voulait y recueillir tous les ]

matériaux d'un ouvrage tel que le mien ; c'est pourtant ]

ce que je ne ferai pas. -j

i( Adieu, adieu, un petit mot de temps en temps pour I

que je ne doute pas de ce que vous me promettez, que

Andri-Marie et Jean-Jacques Ampère.

"adieu.

; retrouverai telle que je vous ai quittée. Adieu, « i.-i Ampère, »

De J.-J. Ampère à Madame Récamïer.

Boaa, i: janvier 1817.

« Ha vie, très-variée quant aux objets de mes études et de mes occupations, est, â l'extérieur , d'une régularité monotone, dont je me trouve très- bien. Sans elle je ne pourrais supporter mon isolement. Le dimanche ett toujours le jour de la semaine où je suis le pl'js triste. Les autres passent à peu près comme ceux d'un chartreux. Ma cellule est aussi petite que la leur, mon ordinaire n'est pas beaucoup plus brillant, et la cloche de l'Université sonne pour moi l'office.

« Ma dissipation consiste en visites à mes graves professeurs ou en promenades de santé, au milieu des agréments de la saison. Les seuls visages féminins que je , voie, sans compter les professeuses, comme ont dit ici, sont la femme de mon maître d'allemand et Mi"* W., fille d'un métaphysicien très-profond. J'avais eu tant de succès dans mes premières visites auprès de la famille, que ma fatuité naturelle m'a tout à coup montré un danger probablement imaginaire, et je me suis arrêté coura-:

André' Marie et Jean-Jacques Ampère. 4 1 9

geusement au milieu de mes progrès. Il est vrai que M"® W. est bien loin d'avoir autant de charme que la métaphysique de monsieur son père. Je n'ai pas quitté ce que j'ai laissé à Paris pour venir faire un roman à Bonn avec une petite Allemande. Je vous écris ces folies pour vous amuser. Ne verrai-je pas quelque jour un mot de vous ? Seulement quelques lignes de votre écriture, et je serai content. Si la lettre n'est pas écrite à Schlegel, je vous en dispense et la demande pour moi.

« L'Académie française se couvre de gloire ; il n'est pas jusqu'à M. de Lacretelle V anobli j qui s'ennoblit^ suivant la distinction du dictionnaire.

« Je voudrais vous parler de ce qui vous entoure, de ce qui vous touche , mais je ne sais ce que vous faites, comment votre vie se passe. Quelques mots là-dessus ; vous savez quel besoin c'est pour l'imagination de se représenter ce que font nos amis.

« J.-J. Ampère. »

De J.-J. Ampère à André-Marie Ampère.

Bonn, 2 février 1827.

« Cher père,

« A Bonn, tous mes jours se ressemblent parfaitement. A six heures et demie on vient allumer mon poêle

420 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

et ma lampe ; je passe ma robe de chambre et je lis couché jusqu'à huit heures; je me lève alors et travaille. A midi, le cours de M. Niebuhr; à une heure, je dîne; à deux heures, le cours de M. Schlegel; puis la promenade et encore deux autres cours ; je rentre à sept heures étudier, et sors le soir, si Pon m^engage à prendre le thé ou à souper chez quelque professeur. Une fois par semaine je vais au spectacle.

« Voilà toute ma vie. Je te parlerai de mes professeurs in globoj et, comme je te l'ai dit, ce sera un sujet de conversation étemel pour l'avenir. Mais, avant de quitter cette ville, je t*enverrai quelques détails sur les hommes qu'elle renferme; il y en a plusieurs de très-remarquables.

« Le mois prochain j'irai à Cassel, voir Griram, l'homme de l'Allemagne qui connaît le mieux l'ancienne poésie du Nord; de là à Gœltingue, où je m'arrêterai peu ; puis à Weimar pour Gœthe, et de Weimar à Berlin, passant par Leipsick. Je veux être à Berlin au commencement des cours d'été. Le séjour que je ferai là sera déterminé par ce que j'y trouverai. De Berlin, j'organiserai mon retour par Dresde, Stuttgart et Heidelberg; peut-être renoncerai-je à l'Allemagne méridionale.

« Maintenant me voici au fait de la langue, de l'ensemble de ce que j'ai à tirer de ce pays, je n'ai plus qu'à recueillir épisodiquement. J'ai beaucoup acquis de

André Marie et Jean- Jacques Ampère, 42 1

connaissances spéciales, durant ce temps de préparation générale. Je reviendrai à Paris avec de vastes plans d'étude. Pour la première fois de ma vie je comprends ce que c'est qu'apprendre.

« Soigne bien, cher père, ta gorge et la santé. Je suis aise de tes espérances du côté de l'Université Cependant, si tu peux prendre patience à l'École, tant mieux : crains de faire plaisir à ceux qui voudraient l'en dégoûter, et tiens ferme au certain.

i( Adieu, je t'écrirai un de ces jours plus au long. Amitiés à M. Ballanche et à tutti quanti*

« J.-J. Ampère. »

De J, -.L'Ampère à Madame Récamier.

Bonn , î février 1827.

« Mon père m'écrit que M. Ballanche vient d'être malade, et qu'heureusement il est hors d'affaire. Diteslui, je vous prie, combien je suis content de sa conva: lescence. Vous avez soin des malades, en votre qualité de sœur de charité; mais la charité ordonne aussi d'avoir, soin des pauvres abandonnés. Croyez-vous qu'à travers toutes les joies de l'étude, je n'aie eu, dans mon

isolement, des nfioments, des heures bien tristes? et alors 1. 24

422 Andri-MarU et Jean-Jacques Ampère.

une ligne, une pauvre petite ligne, qui vous aurait si peu coûté, m'aurait fait si grand bien! Ne me l'enverrezvous point? Est-ce qu'au bout de cinq mois on est tout à fait oublié? Cela dégoûterait des voyages. Pour la première fois je sens combien je serais malheureux d'un exil perpétuel, combien je suis de la France et de Paris. En Italie, c'était autre chose : entouré du charme de vos habitudes, conservant la douceur des miennes, c'était comme un changement de décoration pour un spectateur immobile. Cette fois, je suis réellement dépaysé, je sens que cette terre sur laquelle je marche n'est pas la mienne. Au reste, ce sentiment pénible est peut-être salutaire, il oblige à réfléchir sur sa conduite, à prendre garde à ce qu'on fait. Cet exercice hors de soi guérit de celte habitude de s'écouter au moral, habitude qui a dû me rendre insupportable. Plusieurs causes, à la tête desquelles il faut que vous preniez le parti de compter ma relation avec vous depuis six ans, avaient développé en moi une irritabilité maladive dont j'ai souffert horriblement; il fallait pour changer tout cela un temps de solitude et de travail. J'espère revenir digne du nom de votre ami, délivré de ces susceptibilités puériles, de ces agitations de nerfs et de cerveau, de ces humeurs extravagantes que vous avez eu la bonté de me pardonner tant de fois. II ne faut pas trop chanter victoire; peutêtre aurez-vous à pardonner encore. Ce serait une drôle de chose que le bon sens me vint de l'Allemagne.

Andri-Marie et Jtan-Jacques Ampère. 42 )

« Ce malin, par un beau soleil, au bord du Rhin, en regardant les montagnes, je pensais à nos promenades sur la route d'Albano à Saint-Jean de Latran. Vous avez oublié qu'un jour de Pâques nous nous y promenâmes seuls longtemps. Mais moi je m'en souviens, et le cœur me bat en songeant à ces moments qui ne reviendront plus. Écrivez-moi, au nom du ciel!

« Adieu.

« J -J. AMP.ÈRE. I)

De J.-J. Ampère à Madame Récamier.

Bonn, s fèïrîer 1817

« Que vous êtes charmante! Que je vous aime d'avoir pensé à moi ! Non, je n'aurais pas cru que mon cœur, desséché par des mois d'isolement et d'études, pût retrouver si vite ces émotions d'un autre temps. L'instant où j'ai déroulé d'une main tremblante de joie le précieux rouleau oîi votre charmante figKre est sortie comme d'un nuage pour me regarder, ce moment a été plein d'un attendrissement délicieux et d'un charme inexprimable. Je ne connaissais pas la puissance d'un portrait , et tous les lieux communs sur ce sujet me paraissent admirables , parce que je sens la vérité qui est au

424 André' Marie et Jean- Jacques Ampère.

fond. J^élais à Bonn, la tête pleine de dates, des Romains, des Indiens, de la métaphysique, que sais-je?En un clin d'œil tout cela a disparu. Vous étiez près de moi, dans ma petite chambre ; j'éprouvais ce que j'ai ressenti tant de fois, en entrant dans cette autre cellule qui est à PAbbaye-au-Bois, ou en vous voyant passer à la villa Borghèse, ou en vous apercevant de loin assise sous les arbres de cette pauvre vallée ' ; ce que j^éprouverai le jour où je monterai quatre à quatre votre escalier, où j'entrerai dans votre chambre, où je m'assiérai près de vous sur le canapé, ou à vos pieds sur la petite chaise. Tout cela s'est présenté si vivement à mon imagination, mon cœur en a été si fortement ému, que je me demandais si je pourrais attendre encore quelques mois. Cependant il le faut; mais du moins je ne serai pas seul, et, quand la tristesse viendra, j"*irai tirer le mystérieux portrait de sa cachette, je le regarderai, je lui dirai ijuelques paroles d'amitié, de tendresse, peut-être de folie, qu'il écoutera avec son air gracieux et un peu languissant, et je me remettrai au travail, plein d'un nouveau courage, pour hâter le moment où je n'en serai plus réduit à causer avec des lithographies. J'ai longtemps balancé, comparé, et enfin je me suis décidé pour celle que j'avais vue la première: c'est celle-là qui m'a donné, une seconde, l'illusion de votre présence; c'est celle-là qui est vous pour moi. J'ai

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