‹ Correspondance et souvenirs de 1805 à 1864Chapitre 8 sur 21 · I. Laurent de Jussieu , auteur de Simon de Nantua · texte numérisé non relu

I. Laurent de Jussieu , auteur de Simon de Nantua

André' Marie et Jean-Jacques Ampère. 143

D^ André-Marie Ampère à J.^J. Ampère.

Paris, juillet 1818.

« Mon bon ami , en outre de mes occupations ordinaires, je suis chargé de présenter demain lundi un rapport sur les cours d^analyse et de mécanique que Cauchy et moi faisons à TÉcole polytechnique, rapport d'autant plus important qu'il s'agit de justifier et de faire adopter par le conseil de perfectionnement les changements que nous avons proposé d'introduire au programme de ces cours. J'ai été en masse très-content de ce que tu m'as écrit; dans les détails j'aurais bien des observations à faire; mais ce n'est pas sur ce papier que je peux m'expliquer; nous ne parlerons, si tu veux, que de cela à ton retour. Il est très-vrai que le but de l'homme n'est pas cette vie ; ses plus nobles facultés se rapportent à une autre existence ; elles seraient de vrais contre-sens dans l'être borné destiné à une durée si bornée, ces facultés qui s'élèvent à l'infini et saisissent l'éternité! Il n'y a pas, je le répète, de contre-sens pareil potsiblc. Je voudrais pouvoir te développer cette idée qui m'avait tant frappé à ton âge, mais, à mon grand regret, il faut retourner au rapport.

144 André-Marie et Jean-Jacques Ampère.

« Tu sais tout^ce dont je te charge pour nos amis de Jussieu.

« Ton père,

« A. Ampère, »

De J,'J. Ampère à Jules Bastide.

Vanteuil , près de la Ferté-sous-Jouarrc , lundi, 17 juillet 181 8.

« Je deviens sérieux de plus en plus, mais je neveux pas être sombre ; cela est mal , car ça fait de la peine à ceux avec lesquels on vit. J'ai déjà eu le plaisir de m'entendre appeler fou; courage, je viens de lire dans le bonhomme Charron qu'Aristote dit que la folie est le comble de la sagesse, et que Platon affirme que celui qui est d'un jugement rassis frappe en vain aux portes de la poésie. Rien n'est difficile comme la lecture; deux ou trois moralistes occuperont tous mes loisirs de Vanteuil. Ma vie est douce; je suis dans le bon sens jusqu'au col. Ce qui s'est passé d'heureux en moi depuis quelque timps, c'est que je n'ai jamais si bien senti les avantages de la bonté et tout ce qu'on peut mettre de grand dans les plus simples occasions de la vie par un constant oubli de soi et un sacrifice habituel de sa vo*

André-Marie et Jean-Jacques Ampère. 14 j

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lonté à celle d'autrui. Ici je suis entouré de mille exemples qui me prêchent ces vertus.

a Je viens d'écrire à Edmond d'être doux et de ne pas rager; mais nous ragerons encore tous deux plus d'une fois : tout est si mal ! Allons, voilà mon noir qui me reprend '

Mardi 1 8. — :< Je conçois maintenant plus que jamais le christianisme comme étant la loi sous laquelle le genre humain doit se ranger, et c'est à établir cette /o//> 5Ublime^ comme parle saint Paul, cette religion de dévouement, de l'amour de Dieu et de l'amour des hommes, que doivent tendre tous nos efforts. Oui, mon ami, mon but unique maintenant sera d'être utile, mais utile dans le sens divin de ce mot. Perfectionner moi-même et les hommes, voilà l'idée que j'ai toujours devant les yeux et fixée dans mon esprit. Tout ce qui ne se rapporte pas à ça, je l'exclus de ma vie; je ne veux ni travailler, ni apprendre, ni sentir, ni composer rien qui ne vise là.

« Adieu , mon ami , viens vite à Paris. Aditu , songe ux hommes.

<c J.-J. Ampère, ;>

146 André-Marie et Jean-Jacques Ampère,

De J,'J, Ampère à André-Marie Ampère,

De Vanteuil, 22 juillet 18 18.

« Je pense, mon cher papa, que nous nous reverrons à la fin de cette semaine. Quoiqu'il fasse ici fort beau temps et que je sois dans une excellente famille, je n'en désire pas moins être près de vous. Quelquefois je rêve les voyages, mais bientôt, las de m'égarersurles plages lointaines, je rentre au logis, pauvre pèlerin désabusé , pauvre rêveur réveillé en sursaut. Il en est un peu ainsi pour mon fameux projet de séjour en Grèce; dix-huit mois, n'est-ce pas un peu long ? Cependant vivre en présence de la terre et du ciel , de la mer, des montagnes, voilà une vie grande et poétique, propre à développer rame, à nourrir Venthousiasme^ la chose à laquelle je crois le plus en ce monde. Étudier les plantes, les minéraux, non dans un jardin ou dans un cabinet, mais sur le vaste théâtre de la nature , dans les vallées profondes des Apennins ou sur les sommets du Pinde ou de l'Hémus, après lequel soupirait Virgile; aller l'interroger dans les abîmes du Vésuve ou de l'Etna , respirer la poussière d'Athènes et de Troie, se pénétrer de cette atmosphère riante et gracieuse qui enveloppe l'antiquité, tout cela mérite réflexion; il faut donc peser mûrement. J'ai le malheur de voir beaucoup de faces à toutes

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choses et de sentir très-vivement chacune d'elles à son tour> ce qui me fait aller du pour au contre, du oui au non, assez facilement. C'est un très-mauvais résultat qui naît d'un assez bon principe. Quoi qu'il en «oit, il faut se décider, mais je ne puis rien prendre sur moi. C'est à toiy à toi de me guider entièrement. Je ne suis plus un enfant mutin et grognon, mais un jeune homme que l'igiagination cherche à troubler en colorant successivement des plus vives couleurs l'une et l'autre détermination. Que ta raison et ta tendresse viennent à mon secours, je remets ma destinée entre tes mains. « Adieu , cher papa.

« Ton fils,

De J, J. Ampère à Jules Bastide.

Paris, lef août 1818.

« Mon cher Jules, si tu as un lit à me donner, mercredi, j'irai passer une semaine au Limodin. Je suis bien désolé de ne pas mettre Slapfer de la partie, mais il est revenu seulement depuis peu de jours et sa famille veut le garder. Outre cela, il a beaucoup à faire pour le Gœthey des épreuves à revoir, à corriger, une autre tra-

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gédie [Egmont] à traduire. Je voudrais avoir plus de temps à te donner, mais mon père repartira bientôt ; je dois retourner à Vanteuil. Après tout cela, exécuteronsnous nos projets ? Irons-nous les dimanches au Musée voir des statues et des tableaux, ou bien entendre de la musique ou admirer Talma ?

(f M. de Biran m'a appris que Cousin ferait le cours de philosophie ancienne. Ce serait pour nos esprits un bien noble exercice, dont le mien sent le besoin et le prix. Je suis assez tenté de me présenter à la société, afin d'apprendre à parler et à écrire. En comprenant tout ce que j'ai à faire, je dis comme notre ami Simpson* : Prodigious ! En attendant, le premier acte de ma tragédie est presque terminé; tu verras, et me diras si tu trouves que sous cet oripeau élégant , mais un peu usé , il se remue quelque chose de la nature vivante : « La a gloire est pour nos cendres », dit Sénancourt. Je le sais, mais je ne puis pourtant la mépriser tout à fait.

« Ton ami ,

(c J.-J. Ampère. »

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