INTRODUCTION
En mai 1836 Eugénie de Guérin écrivait à son amie, Louise de Bayne :
Je compte aussi pour beaucoup la connaissance que j'ai faite de personnes qui vous connaissent, et surtout une sainte qui m'aime, qui vous aime, qui a lait le charme et la conquête de tous les salons de Lisle (1) par sa piété, son esprit, qui n'est ni jeune ni belle, mais infiniment aimable, bonne et naïve ; vous vovez là MUe de Gaïs. J'admire comme notre connaissance s'est faite dans un salon où elle m'entendit nommer, a Mademoiselle serait-elle l'amie de Louise? » Comme je ne dis pas non, voilà des prévenances, des compliments, des alten tions, des amitiés. La sainte aurait fini par me gâter ; à chaque rencontre, ces amitiés recommençaient en commençant par parler de vous; ce beau sujet me menait loin , et j'aimais tant d'y revenir que je cherchais les pas de Mlk> de Gaïs, je l'aurais voulue toujours avec moi, je l'aurais mise1 dans ma poche. Enfin, nous nous aimons.
Nous avons même découvert que nous étions cousines et dit surcela mille tendresses. Si vous lui écrive/., dites -
(1) L'Isle d'Albi ou l'Isle-sur-Tarn (Tarn).
VIII CORALY DE GAIX
lui bien que sa cousine du Cayla garde précieusement son souvenir et que je serais heureuse de la revoir. Mais il est de ces rencontres qui ne se présentent plus dans la vie. Il a fallu qu'une retraite, un P. Goudelin, nous fissent sortir chacune de notre désert pour nous voir un instant. En voilà jusqu'en paradis peut-être (1)?
Mlle de Gaïs, ou mieux de Gaïx, ne devait pas être une personne banale, pour inspirer si vite une telle affection. Mais que serait-il donc advenu si Eugénie de Guérin, sous les similitudes de goût révélées en de brèves conversations, avait pu se rendre compte que sa nouvelle amie confiait comme elle à un Journal intime et à des lettres qu'elles aurait voulues plus intimes encore les impressions sincères, spirituelles et émues de sa vie monotone et entièrement sacrifiée au devoir?
Beaucoup plus longtemps que ceux de la solitaire du Cayla, ce Journal et ces Lettres, — ou du moins ce qu'il en reste, — ont été enfermés soigneusement avec les papiers de famille ; ce n'est que tout récemment,, que grâce à la bienveillance éclairée du baron de Blay de Gaïx, son neveu, nous a été révélée cette âme charmante, qu'Eugénie avait eu bien raison de juger « infiniment aimable et bonne et naïve », et qui, en toute simplicité, pouvait fournir l'étoffe d'une « sainte ».
Aussi bien, à notre époque où de prétendus mora-
(1) Eugénie de Guérin, Lettres éditées par Trébutien.