‹ Correspondance et uvresChapitre 23 sur 58 · LE VIEILLARD AVEUGLE · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD AVEUGLE

Un soir, assis au pied d'une croix solitaire

Qu'un vieux lierre entourait de ses frêles rameaux,

Un aveugle, pensif et couvert de poussière,

De son manteau poudreux secouait les lambeaux.

Son front était couvert d'une large blessure

A demi effacée par les rides des ans.

Les débris d'un vieux casque et d'une antique armure

Attestaient ses travaux, cachaient ses cheveux blancs.

Mais, pour lui. le présent était rempli d'alarmes ;

Son bonheur n'existait que par le souvenir,

Et les jours glorieux de ses premières armes

Egayaient la pensée de son pâle avenir.

Un chien auprès de lui cherchait une caresse ;

Il regardait son maître, et semblait demander

Un reste d'aliment, un regard de tendresse

Que le pauvre soldat ne pouvait accorder.

Il disait à Dieu seul sa douleur, sa misère,

Et ne fatiguait pas les voyageurs distraits

Par les gémissements d'une vaine prière

Qu'ils repoussent souvent et n'accueillent jamais.

Mais son cœur s'adressait à Celui qui console :

« Seigneur, comme un torrent, je passe et je m'enfuis !

Le bonheur d'ici-bas n'est qu'un songe frivole ;

De ma longue existence abrégez les ennuis.

Ma mère me contait, dans ma tendre jeunesse,

-Qu'autrefois un vieillard, qu'on appelait Tobi,

Aveugle, délaissé, dans sa grande vieillesse

Par les soins de votre ange avait été guéri.

(1) Par Coraly de Gaïx.

Il revit son enfant : son cœur trouva des charmes, Lorsqu'il n'espérait plus qu'un éternel sommeil. Moi, je n ai plus de fils pour essuyer mes larmes ! Que me servirait donc de revoir le soleil ? Je suis seul sur la terre et n'ai plus d'espérance ; Mon bâton et mon chien, voilà tous mes trésors. Je veille sans plaisirs ; je m'endors sans remords ; Un peu de pain suffit à ma triste existence. Mais, hélas ! aujourd'hui ce secours a manqué... Demain, lorsque les fleurs commenceront d'éclore, Comme leur doux parfum mon âme aura passé, Kt pour moi du bonheur apparaîtra l'aurore ! »

Il dit, penche la tête, et s'endort sans retour. — — Lorsque le jour parut, on vif un chien fidèle Couché près d'un vieillard qu'il regardait toujours : Il semblait agité d'une angoisse mortelle. — Attendant son réveil, il mourut à sou tour.

Léontine, ayant pour la poésie beaucoup de dispositions, voulut en étudier les règles. Elle a fait, depuis cette époque, bien d'autres morceaux que j'ai recueillis, car ils doivent servir à nous rappeler les beaux jours de

notre jeunesse. Et, d'ailleurs, elle ajoute si peu de prix à ce qu'elle fait, que, sans la fraude de ses amies, elle n'aurait conservé aucune de ces petites poésies dont une autre serait si glorieuse.

L'hiver qui nous chasse de La campagne et nous sépare

de nos amies, est la saison que nous aimons le moins.

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Mais, vivent les beaux jours qui nous ramènent à Gaïx l Des lectures en commun, des promenades, de l'ouvrage ; l'éclair n'est pas plus rapide que nos journées. Nous avons ordinairement beaucoup de monde ; quelquefois des visites ennuyeuses dont le départ nous donne beaucoup de joies ; le plus souvent, ce sont des amis que nous voudrions garder toujours.

De ce nombre est Auguste de Raynaud (1) que ma famille a toujours traité comme l'enfant de la maison, et que nous aimons comme un frère. Rempli d'esprit, d'honneur et de courage, il joint à ces brillantes qualités un cœur qui a le tendre et la délicatesse d'une femme. Enfant de la montagne, il en a conservé une teinte mélancolique qui ajoute un charme de plus aux manières distinguées qu'il a rapportées du grand monde.

Ordinairement, à des jours bruyants succède une profonde solitude. J'aime à me promener seule dans nos longues allées, surtout en automne, lorsqu'à l'abri de nos buis épais, j'entends le vent siffler au-dessus de ma tête. Pendant l'été, nous allons souvent sauter dans la prairie sur les monceaux de foin dont elle est couverte. Rien n'est joli comme cette récolte : un vallon d'une lieue de long, bordé dune rivière, entouré d'arbres, rempli de chariots de bœufs, de paysans, de jolies faneuses avec leurs longs râteaux et leurs chapeaux de paille ; des faucheurs qui, de leurs faux inexorables, tranchent les ronces comme les plus belles fleurs et renversent, en passant, le toit de la pauvre perdrix qui avait logé sa

(1) Fils du vicomte de Raymond résidant à la Salvetat, près Saint-Pons (Hérault).

couvée naissante sous une touiîe protectrice. Que de fois n'ai-je pas essayé de sauver la vie à ces pauvres petits orphelins ! mais tous mes efforts étaient inutiles, tant il est vrai que rien ne peut remplacer les soins dune mère !

Quelquefois, je vais avec mes sœurs, dans les champs, ramasser des épis pour grossir la gerbe de la pauvre glaneuse, espérant bien être un jour comme ces épis échappés à la main du moissonneur et recueillis par les anges.

Mais la saison que j'aime le mieux, c'est le printemps. Alors tout se renouvelle, tout prend un air de fête. 11 me semble rajeunir avec la nature. Les rossignols s'égosillent, l'air est embaumé, les fleurs éclosent. Après ces Heurs viendront des fruits ; c'est comme l'espérance.

Une jeune personne, charmante par ses grâces, intéressante par sa position, vint grossir pendant quelques

aimées notre bande joyeuse. Joséphine de H qu'une

prédilection trop exclusive en faveur de sa sœur aînée rendait fort malheureuse, avait été forcée d'abandonner le toit paternel. Elle vivait à Castres, retirée dans un couvent, sans plaisirs, sans affections, isolée sur la terre. supportanl son malheur avec résignation. Tant de jeunesse, d'infortune intéressèrent ma famille, .le tâchai de

me rapprocher d'elle, d'obtenir son amitié, de gagner sa confiance.

Malgré la défiance naturelle qui accompagne toujours

L'infortune, Joséphine crut pouvoir compter sur mon

Cœur et me lit lire dans le sien toute l'amertume dont il

était abreuvé. Oh ! combien .ses chagrins m'ont fait verser de Larmes ! Elle venait avec nous à la campagne,

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partageait nos jeux et nos plaisirs, en augmentait le charme par sa présence. Il y avait en elle quelque chose de séduisant qui entraînait malgré soi. Les jeunes personnes la désiraient pour amie ; tous les élégants du jour aspiraient à sa main. Mais Joséphine ne partageait aucun des sentiments qu'elle inspirait ; sa tête était vive, son cœur froid ou désabusé. Cependant je n'ai pas à me plaindre, son amitié pour moi fut toujours franche et sincère.

Son séjour à Gaïx ne fut qu'une suite de fêtes : promenades à cheval, vaudevilles, collations charmantes trouvées comme par magie dans nos jolis vallons, suivies de danses ou de courses aux barres. Ce fut dans une de ces parties que ma mère ayant été faite prisonnière, ma petite sœur Henriette, prenant la chose au sérieux, voulut aller à son secours ; ayant manqué son coup, elle se jeta dans les bras de notre mère en fondant en larmes :

« Ah ! maman ! lui dit-elle, je n'ai pas pu vous délivrer ! »

Nous rîmes de cette douleur enfantine, et pourtant cette petite scène mouilla nos yeux.

Un jeune abbé, ami d'enfance de mon frère, jouait aussi avec nous. Joséphine voulut l'attaquer. Lorsqu'il se vit poursuivi par cette jolie personne, le voilà franchissant les haies, les fossés, croyant bonnement être poursuivi avec l'acharnement qu'il mettait à fuir. Nous voyions de loin flotter de temps en temps la queue de sa soutane, tandis que Joséphine, tranquillement assise, riait avec nous de sa frayeur. Je crois vraiment qu'il l'avait prise pour le diable ; il est certain que jamais diable ne prit des formes plus séduisantes.

C'était une galanterie de M. de Villeneuve qui nous avait mis ce jour-là si fort en gaîté. Cet excellent ami, qui a toute la grâce et la politesse de l'Ancien Régime, sachant que nous avions beaucoup de monde, vint luimême chercher ses filles, disant qu'il était fort pressé de retourner dans ses champs. Nous murmurâmes fort contre un départ aussi précipité. Pour nous dédommager un peu, notre troupe joyeuse alla les reconduire. Le temps était superbe ; l'équipage de ces dames les attendait dans une jolie gorge, ombragée d'arbres et traversée par un ruisseau. Arrivés au lieu indiqué, nous voyons une table sur le gazon, des domestiques, des gâteaux, du punch glacé. M. de Villeneuve, qui avait voulu nous donner cette surprise, fît les honneurs de tout cela avec sa grâce accoutumée.

Plusieurs jeunes gens étaient avec nous ; l'un d'eux, M. Eugène de M..., touché des beaux yeux et surtout de la jolie dot de Joséphine, mettait tout en oeuvre pour lui plaire et obtenir sa main. Elle réunissait, il est vrai, tous les avantages, mais elle s'était aperçue que le plus recherché était sa fortune, car la manie du siècle est l'amour de l'argent.

Un jeune homme me disait dernièrement, d'une manière tout à t'ait sentimentale :

« Si, par exemple. Mademoiselle, je me mariais avec vous ! Eh bien, nous mourrions de faim, car les parchemins ne nourrissent pas. M11'' l.eontine. oh ! celle-là es!

bien riche ! Aussi, je L'aime ! mais, je L'aime ! »

Et, en disant cela.il ouvrait uni- bouche <>n trois petits pâtés seraient entrés de front. Ensuite, il me condamna au célibat sans rémission : puis, avant (les remords, il

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ajouta (l'un ton de pitié que je pourrais peut-être bien trouver un mari. Après cette belle harangue, il prit sa canne, son chapeau, et disparut.

Il y aurait vraiment de quoi me désoler, si j'avais la vocation du mariage. Mais, quoique bien jeune, mon éloignement pour cet état est connu. Ma grand'mère m'annonce de grands regrets pour l'avenir si je persiste dans ma résolution, mais je n'en crois rien. Après avoir raisonné à dix-huit ans comme à trente, il serait guignonnant de penser à trente comme à dix-huit.

Mais revenons à M. Eugène de M... Un jour, jouant je ne sais quelle charade, il demanda à ma mère, comme une grâce, de lui laisser conter une histoire.

— Je le veux bien, lui dit ma mère, mais prenez garde à ce que vous allez dire !

— Soyez tranquille, Madame !

Et le voilà débitant une espèce de roman, qu'il dédiait sans doute à Joséphine ; c'était de l'amour, des larmes, des soupirs. Ma mère, impatientée, coupa court à cela, le priant sans compliment d'en finir et daller préparer son troisième acte.

Abasourdi d'un ordre aussi sec, le pauvre garçon ne put y tenir ; il passa avec nous dans la pièce voisine, et s'évanouit. Mon père et quelques messieurs le soutinrent, tandis que Léontine, Octavie et moi, très effrayées, traversâmes l'appartement où la société nous attendait, en criant de toutes nos forces :

« Du vinaigre ! du vinaigre ! il se meurt ! »

Tout le monde applaudissait au naturel avec lequel nous jouions l'effroi.

« Le mot est, peut-être, vinaigre ! » se disait-on.

Enfin, nous reparûmes avec des secours, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que nous persuadâmes la société de la réalité de ce qu'on ne cessait de prendre pour un jeu :

Parmi les admirateurs de mes amies se trouvait un colonel qui me disait ingénument :

« Moi, Mademoiselle, je m'ennuie partout, et pourtant il y a huit jours que je suis ici sans m'être ennuyé un seul instant. C'est drôle, cela ! »

Joséphine nous quitta avec les hirondelles. L'hiver nous surprit à la campagne et nous fûmes obligés d'y passer les jours de Noël. Gomme cette fête est bien plus touchante ici qu'à la ville ! Ce petit enfant, ces anges, cette crèche, ces pasteurs, tout cela s'accorde mieux avec L'innocence et la simplicité de nos pauvres bergers. Lorsqu'ils s'acheminent le soir vers l'église, entourés de leur famille, suivant le petit sentier tracé dans la neige, avec leurs gros sabots, leurs habits des dimanches, leur rosaire à la main, qu'on entend de tous côtés les cloches des environs qui ressemblent aux concerts des anges, il est impossible de ne pas éprouver un sentiment délicieux : c'esl de L'amour, c'esl de la tristesse, c'est de la joie,C est du mépris pour toutes Les grandeurs de la terre.

Pendanl le printemps, nous allons quelquefois à

Saint-Pons voir notre grand'mère el notre oncle d'Es-

pine qui est si bon. si aimable pour nous. Là, entourées de nos vieux parents, nous passons d'heureux moments qui sYeouh'nl toujours trop vite. Le trait caractéristique

de ma famille maternelle est un esprit vif et original, accompagné d'une grande bonté de cœur, ce qui rend leurs relations fort agréables.

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Les dames de Saint- Martin et notre charmante cousine Elise de Raynaud ajoutent aussi beaucoup de plaisir à notre séjour. Cette dernière a jeté trop de charme dans ma vie pour que je ne la mentionne pas particulièrement. Elle n'est pas jolie, mais sa taille est superbe. Tout est passion chez elle ; poursuivant sans cesse la chimère du bonheur, je crains qu'elle ne soit jamais heureuse, parce que la réalité sera toujours au-dessous de ses illusions.

Un passage d'une de ses lettres, que je prends presque au hasard entre mille, la fera mieux connaître. Elle était au château de Cuq, appartenant à son frère ; ces constructions, très haut perchées, dominent une plaine immense.

« Je sortis de l'église, m'écrivait-elle, et, m'asseyant sous le porche, je regardais l'épais brouillard qui couvrait cette belle plaine. On ne distinguait que les objets les plus rapprochés, mais à bien peu de distance, ce n'était plus qu'incertitude. Je comparai ce coup d'œil à celui qu'on jette sur l'avenir; mais je savais au moins qu'au premier rayon du soleil, cette vapeur légère disparaîtrait, et que tout ce qu'elle couvrait était beau et uni, au lieu que l'avenir demeure toujours couvert d'un voile impénétrable. Si un doux rayon d'espérance vient parfois l'entr'ouvrir, l'illusion, l'erreur et les mécomptes sont toujours le fruit de nos téméraires recherches » !

La liberté, l'union, la simplicité, qui régnent à Saint- Pons, font une seule famille de tous ses habitants. Nous allons souvent, avec ma cousine Elise, Caroline et Clémence de Saint-Martin, faire de longues courses dans les montagnes. Quelquefois nous montons jusqu'à la Sal-

vetat où notre excellent oncle, le vicomte de Raynaud, nous reçoit à la façon des patriarches.

A notre dernier voyage, nous assistâmes à la première communion de deux cents petits montagnards. Je n'ai jamais rencontré de foi plus vive que la leur ; on les mena aux fonts baptismaux où ils se présentèrent deux à deux, levant les mains sur les Saints Evangiles et jurant de renoncer à un monde dont ils ne connaîtront jamais les amères douceurs. Ils se rendirent ensuite à Tautel en procession, chantant un cantique patois plein de grâce et de naïveté, portant des cierges allumés qu'ils présentaient à Dieu comme pour lui dire qu'ils voulaient aussi se consumer à son service. Enfin, le saint sacrifice commence, le prêtre fait un discours tout rempli de la bonté et de la miséricorde d'un Dieu qui fut enfant pauvre et faible comme eux. Et les petits montagnards, fondant en pleurs, n'eussent point voulu échanger leur indigence contre la richesse.

A ces larmes succède un profond recueillement ; le prêtre demeure dans le silence ; le peuple se prosterne et le Dieu de l'innocence descend au milieu de ces pauvres enfants, et enivre leurs âmes d'une joie que les heureux du siècle ne goûteront jamais. Religion de mon Dieu, vous avez des consolations pour toutes les larmes !

Sans sortir de cette montagne, j'en trouve une preuve

bien touchante dans ce que je vis un jour à CayJhis. lue petite fille, avant perde, sa mère, qui était déjà veuve, se trouva abandonnée, sans secours. Le vieux curé du lieu voua, selon l'usage. L'orpheline à la Vierge. Il La porta au pied (le L'autel, et, mêlant sa voix tremblante aux pleurs de L'enfant qui n'avait plus rien sur la terre, il L'offrit à

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la Reine des Anges. Oh! j'en suis sûre, Marie a protégé la pauvre petite, ce qui vaut plus pour elle que la fortune et le bonheur !

Je ne veux pas passer sous silence des événements trop remarquables pour n'avoir pas frappé ma jeune mémoire ; je veux dire le retour des Bourbons. Il ne me reste de ce premier moment que le souvenir de la bataille de Toulouse dont nous entendions le bruit, quoique à douze lieues de distance ; l'arrivée des Anglais qui se présentaient à nos portes comme de vieux amis, chacun d'eux avant un enfant de la ville sur les bras ; le passage de l'armée d'Espagne avec son innombrable artillerie ; la joie délirante du bon peuple de Castres et de ma famille surtout, qui, ayant conservé, pour son Roi malheureux, amour et fidélité, m'avait pour ainsi dire nourrie dans les mêmes sentiments.

Après tant de bonheur, les Cents Jours arrivèrent ; et quoique notre ville, surnommée la sainte, ne puisse jamais retirer un grand lustre de ce que je vais raconter, je n'en aurai pas moins la satisfaction de me souvenir qu'elle a toujours été la première à manifester les sentiments empreints sur ses armes : debout ! toujours debout pour Dieu et le Roi !

À Tapproche de l'usurpateur, tout est en émoi. Le régiment alors à Castres se divise. La bonne partie fut au secours du duc d'Angoulême ; l'autre resta pour mettre notre pauvre cité sens dessus dessous. Je fus même au moment de donner beaucoup d'inquiétude à ma famille par

un imprudent enfantillage. La curiosité m'attira à une fenêtre à l'instant où le régiment promenait, avec des cris horribles, l'aigle impériale. Voulant cracher dessus, je manquai mon but et j'atteignis la manche d'un vilain officier qui demandait vengeance à tue-tête. Sans la protection d'un grand coquin qui fît valoir mon extrême jeunesse, j'eusse été vraisemblablement conduite en prison.

Après une foule de tracasseries de tout genre, nous parvînmes enfin au comble de nos vœux et arborâmes le drapeau blanc. Cet élan trop prématuré nous valut forces inquiétudes. Toulouse, Béziers, Albi nous menaçaient. Sans ressources aucunes qu'un dévouement sans borne, une petite troupe fut organisée à la hâte. M. Justin de Bonne, d'une capacité peu commune, qui avait déjà fait ses preuves, en était le chef ; M. Louis Azaïs, plein de courage et d'ardeur pour la cause royale, le seconda avec toute la capacité d'une tête ardente qui sait affronter le danger. Mon oncle était absent ; et mon père, malade depuis longtemps, était profondément ému del'idée qu'il ne partagerait pas les périls de ceux qui allaient défendre une si bonne cause.

Pendanl quelques jours, un calme qui précédait L'orage donna le temps de faire quelques utiles préparatifs". La maison de mon père était le quartier général ; nuil et jour, les estafettes se succédaient. Enfant, je nais de eette agitation. Cependant (oui annonçait une attaque prochaine.

In matin, réveillés au bruil des cloches, des tambours, on nous apprend que la ville va être assiégée par huit cents hommes venant d'Albi. C'est .dors que

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nos bons Castrais se démontrèrent avec toute l'énergie qui les caractérise ! Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous s'arment à leur manière. C'était des broches, des haches, des frondes, etc. ; mon frère, encore enfant, alla instamment prier ma mère de lui permettre d'aller aussi défendre son pays ; ma mère, touchée jusqu'aux larmes, mais craintive dans sa tendresse, lui refusa cette faveur.

Les poissardes découvrirent un petit canon semblable à une seringue, l'établirent sur des roues, les cartouches dans un carton, et le menèrent en triomphe sur le champ de bataille. Il fit merveille par la frayeur miraculeuse qu'il inspira à nos ennemis. La fière contenance de notre petite armée leur en imposa, mais ils envoyèrent un trompette pour nous sommer d'abattre notre cher drapeau. Vaincre ou mour'u* fut la réponse.

Alors, un parlementaire se présente ; c'était le général Tridoulat. Ce pauvre homme, effrayé de l'exaltation des habitants, demandait doucettement s'il ne serait point massacré. On l'amena à la maison commune ; là, on lui prouva jusque à l'évidence que, vu la volonté bien déterminée de ne point céder, il n'avait rien de mieux à faire que de s'en retourner et nous laisser jouir en paix de nos espérances.

Ce discours, appuyé de tout ce qui pouvait convaincre le général, produisit son effet : il demanda aussitôt une sauvegarde. M. de Perrin et quelques autres furent désignés pour le reconduire. Cette circonstance me ramène à un événement assez singulier pour que je le mentionne.

Mmc de Perrin, attendant son mari avec des craintes

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bien pardonnables à cette époque, entraîna ma mère, d'autres dames et plusieurs jeunes gens sur le chemin qui devait le ramener. C'était le soir. Déjà à grande distance de la ville, on allait toujours, espérant de rencontrer ceux qu'on attendait avec tant d'impatience, quand, tout à coup, une voix s'écrie :

« Mesdames ! Allez dans les bois ! 11 va du trouble

dans la ville ! »

Ce conseil arrête la petite troupe. Les hommes vont au secours, les femmes en attendent.

Un moment après, autre avertissement aussi obscur que le premier. M. Terson, notre voisin, bon autant que brave, apparaît au milieu de ces indécisions. Sa fille, nouvellement mariée et soutirante, était l'objet de ses sollicitudes :

— Hé bien ! Monsieur Terson ! quelles nouvelles?

— Ma iille ! ma tille ! criait-il tout essoufflé : ma t i lie ! ne te trouble pas ! on s'égorge ! le tapage est affreux ! mais rassure-toi ! Ton s'égorge !

A ces mots, ma mère veut courir à sa famille qu'elle croit exposée. La crainte lui donne des ailes. Notre tante, la comtesse de Mauléon, et M""' Balard, autour du poème de V Amour maternel (1 i, la suivent ; plus jeune qu'elle, ma mère les devance. Les cris, le bruit du tambour, qu'on entendait dans le lointain; la rencontre d'un silencieux détachement de cavalerie, \c sabre à la main.

(1) Marie François e-Jacquette All>\. épouse de M. Balard, avocat à Castres, étail oée en 177i>. Bu 1810, elle publia un poèott en quatre chants intitulé Amour Maternel. Elle obtint aux Jeua Floraux un Souci et un Lis, el les lettres do maîtrise BD

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au travers duquel elle passa comme une ombre légère ; sa robe blanche, sa course rapide ; l'airain qui frappait onze heures ; tout cela donnait à cette scène un aspect tout à fait romantique. Aux portes de la ville, ma mère apprend que tout ce bruit n'est qu'une fausse alarme. Un des messieurs qui l'avait suivie nous la ramena encore toute tremblante de l'effroi que nous lui avions causé, et nous rîmes de bon cœur de sa plaisante aventure.

Cependant les instants qui s'écoulaient nous amenaient au but tant désiré. Encore quelques jours et nous étions ensevelis sous des ruines : le général Gilli, alors commandant à Toulouse, se disposait à marcher avec de l'artillerie sur notre pauvre ville, quand il aj3prit que les décrets de la Providence étaient accomplis ; Louis XVIII était remonté sur le trône de ses pères. Le cœur touché de reconnaissance, mes chers compatriotes allèrent aux pieds des autels rendre grâces à celui qui les avait préservés de tant de périls. Et ils sont aujourd'hui, comme alors, toujours debout pour Dieu et le Roi.

Pendant les hivers que nous passons a Castres, sortant peu, nous menons une vie très uniforme. Nous voyons souvent la famille de Lastours. Mme de Lastours est une amie de ma mère ; étant du même pays, ayant les mêmes goûts, elles ont une singulière ressemblance de c(rur el de destinée qui n'a fait encore que resserrer des liens qui datent de loin. Ce sentiment se perpétue chez leurs enfants ; je suis moi-même étroitement liée

avec Hombeline de Lastours, et je trouve dans cette liaison toute la douceur d'une amitié sûre et sincère. A une voix enchanteresse, Hombeline joint un talent très remarquable sur le piano ; nous faisons ensemble beaucoup de musique, et le temps passe alors deux fois plus vite.

Ma mère nous mène pourtant quelquefois dans ce qu'on appelle le monde. S'il est partout comme celui-là, je dis sans hésiter qu'il est fort ennuyeux : une toilette gênante, des parties où l'on s'expose à perdre beaucoup ■d'argent, des femmes qui s'embrassent et se déchirent, des hommes qui excitent leur caquetage en se moquant ensuite de celles qu'ils ont le plus flattées ; ce sont ces aimables perfidies qui alimentent la conversation et tiennent lieu d'esprit.

Ce qui m'a le plus frappée, ces jours-ci, c'est un beau merveilleux, embelli par vingt mille livres de rente, qui, tout en arrangeant ses cheveux, frappant sans bruit ses doigts L'un contre l'autre comme s'il jouait du piano, passant son pouce dans une de ses boutonnières ce qui esl aujourd'hui le grand genre . nous donnait sa paole d'honneu car il n'est plus permis de prononcer les K . que Pais n'était pas plus aguéable que Toulouse, ei que, d'après celle obsévation, il allait y passer le c a naval. Pour moi, qui ne suis pas encore à celle hauteur, je le

regardais de tous mes yeux ei le trouvais forl ridicule.

Du l'esté, je juge de mes impressions d'après un cadre

toit rétréci ; je pense que le grand monde a sans doute d'autres jouissances qui me sont inconnues, puisqu'on se

donne tant de peine, et quelquefois beaucoup île mal. pour se les procurer.

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