MON PREMIER ROMAN
Les mémoires d'une Rose.
« Tout le monde écrit son histoire ; de belles dames et de petits enfants ; des écrivains illustres et des voleurs de profession ; jusqu'à un louis d'or qui a donné ses mémoires ! Pourquoi donc, moi aussi, ne donnerais-je pas les miens? Ma vie, si éphémère et si parfumée, n'en sera pas moins remplie de graves enseignements et de douces leçons. Peut-être plus d'un cœur brisé trouvera au fond de mon calice un baume pour des blessures, et, dans les plis de mes feuilles, une pensée du ciel pour essuyer ses pleurs !
Ma naissance
Marie, blonde et rieuse enfant, prodiguait ses soins empressés à sa vieille mère d'abord, puis à un pot de fleurs placé sur l'étroite fenêtre de son obscur réduit ; et ce fut là le lieu de ma naissance.
— Un beau rosier croissait avec L'enfant ; l'un et l'autre embellissaient la solitude (h; la pauvre mère, et réjouissaienl ses veux et son cœur.
Marie, la blonde jeune fille, oe connaissait encore de la vie que les joies de l'innocence et les caresses maternelles*. Bientôt, hélas! ces dernières lui furent ravies! et son petit réduit, naguère si riant quand elle était heureuse,
lui parut tout à coup sombre et désolé. Elle considérait
avec effroi cette couche déserte, cette quenouille abandonnée, cet escabeau de bois <»ù plus personne ae viendrait s'asseoir, ces murs tristes et dépouillés où pendaient seulement un rosaire, une Image enfumée et un crucifix devant lequel, désormais, elle s'agenouillera toute seule !
CORALY DE GAIX
plus de caresses maintenant ! plus de regards amis ! Que deviendra la pauvre orpheline?
Et ses larmes coulaient, amères et abondantes, quand tout à couple joli rosier frappa ses regards. Elle approche avec émotion de ce compagnon d'enfance ; elle aperçoit un beau petit bouton dont le rouge commençait à poindre, le premier qui eût encore paru :
« Ah : dit-elle, en joignant les mains : Merci ! mon Dieu, de l'ami que vous m'envoyez ! N'est-ce pas l'âme de ma mère qui a passé par cette fleur et qui vient me dire : Courage ! Vois ce pauvre arbuste : tu l'avais abandonné, et pourtant, le soleil et la rosée ne lui ont pas manqué. Crois-tu donc que Dieu t'abandonne, lui qui prend soin de ce petit bouton? ».
Aussitôt, cette charmante enfant, remplie d'une sainte confiance, essuya ses larmes, écarta une feuille qui empêchait un rayon de soleil d'arriver jusqu'à moi : et, dès lors, nos existences se confondirent comme mes doux parfums avec ceux d'un beau lis.
Le papillon
Dix fois le jour elle venait me voir, et, à chaque visite, -elle me trouvait embellie. Bientôt se détachèrent les frêles liens qui retenaient mes feuilles prisonnières ; et ce fut un moment de bonheur pour Marie, lorsqu'elle les aperçut qui commençaient à s'entrouvrir.
« Ah! disait-elle, joli bouton ! nous sommes du même âge ; j'ai quinze ans, toi quinze heures, et M. le Curé, ce matin, comparaît mon existence à celle d'une fleur. Puisque la vie est si courte, je veux au moins qu'elle soit bien remplie. »
MON PlŒMIEIi ROMAN
Et, ce disant, elle prit son ouvrage, se plaça près de la fenêtre, et lit tourner son léger fuseau en pensant au ciel et à sa mère.
Bientôt un papillon, aux ailes d'or et au bleu corsage, vint voltiger autour de moi. Marie le regardait avec admiration. Elle abandonna son fuseau et, appuyée contre la fenêtre, elle suivit des yeux les évolutions de son nouvel hôte. Mais une larme mouilla sa paupière, à la pensée que mes charmes trouvaient au moins un admirateur, tandis qu'elle, la pauvre enfant, voyait sa jeunesse s'évanouir sans que personne lui dise : Tu es belle ! car le cristal de la fontaine lui avait révélé ce secret.
Oh ! Marie ! que cette pensée épouvante ton bonang Si tu pouvais le voir prodiguer autour de toi son amour et sa tendre sollicitude, tu n'envierais plus, je t'assure, des regards qui te flétriraient !
Cependant, le joli papillon tournoyai! . s'élevait, s'éloignait, puis revenait encore. Enfin, il se lixa sur une de mes feuilles qui n'était qu'à demi étalée. Marie avança doucement sa petite main, prit entre ses jolis doigts les ailes du papillon et le lit son captif. Mais, Lorsqu'elle voulul le mettre sous le verre qui devaii lui servir de prison transparente, L'insecte s'échappa, laissanl entre les doigts de son geôlier L'azur, le pourpre et 1 or (jue L'enfanl admirait naguère el qui n'étaient maintenant qu'une sale poussière.
c Voilà doue, se dit-elle alors, voilà donc ce qui peste de
tant d'éclat ! Ma more me disait un joui' que toul Ce qui
brillait dans le monde étail encore plus éphémère. Aussi, mon Dieu, je nous donne mon cœur! puisse ma vie s'écouler ignorée ! de nous .seul, désormais, je désirerai
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les suffrages ! » A peine avait-elle fini ces mots, que son bon ange tressaillit de joie. Elle crut entendre le bruit de ses ailes ; un sentiment de bonheur ineffable fit battre son pauvre cœur, et une douce voix lui disait, au fond de l'âme : C'est à présent, Marie, que tu es belle aux yeux des anges et de Dieu ! »
J'en étais là de mon chef-d'œuvre que je relisais avec émotion, m'attendrissant sur le sort de mon héroïne, et me blessant de ma propre épée, car j'avais presque les larmes aux yeux. Enchantée de ce commencement, je voulus voir l'effet qu'il produirait sur mes sœurs, et j'allai les trouver dans la lingerie, occupées avec deux ou trois de nos femmes. J'eus beau prendre ma voix la plus touchante, mes inflexions les plus pathétiques ; ma lecture ne provoqua d'abord que d'énormes bâillements, suivis d'un rire inextinguible.
L'on m'assura que je réussirais beaucoup mieux à raccommoder des bas ; et me voilà, ma chère, avec mon dé, mon aiguille et mes ciseaux, corrigée pour la vie, je l'espère, de l'envie de faire des romans. Cependant, il me semble que j'avais de bien belles choses à dire ! La table de mes chapitres était si jolie, et leurs titres si touchants ! La rosée! le mois de Marie! la fête Dieu ! la tombe ! Enfin n'y pensons plus, et ravaudons des bas.