CHAPITRE III
A Mademoiselle Lêontine de Villeneuve, à Hauterive.
[Château de Gaïx, ce]... août 1817 (2).
Je suis si piquée, ma chère Lêontine, de la guerre <[ue j'entends journellement faire à ma taille, et surtout de ce que ces dames m'en ont dit L'autre jour, que je veux à (nul prix la raffiner. Veuillez donc avoir la bonté, si, toutefois, cela ne vous dérange pas, et si madame votre mère veul bien Le permettre, de m'envoyer le corsel que vous ,i\ ez eu La bonté de m' offrir et qui vous sied si bien. .le Le garderai un jour seulement, et moins, s'il vous esl nécessaire ; j'espère qu'à notre première vue. vous allez me trouver svelte el bien tournée. Ne riez pas, le^ moyens
(1) Ou début de la correspondance jusqu'à la mort de sa sœur Alexandrine.
(2) Les partiel entre [...] ont été* ajoutées par L'éditeur.
48 CORALY DE GAIX
sont violents, mais le succès n'est point douteux ; un peu de diète et quelques heures de position tous les matins vont me rendre charmante.
Aurez-vous aussi la bonté de m'envoyer Berquin, votre ami et le mien ; je me sens, comme vous, très peu de dispositions à devenir raisonnable, et j'espère, chère Léontine, que nous sauterons encore longtemps ensemble.
Maria et moi vous prions de ne pas nous oublier auprès de la charmante marquise Octavie ; embrassez Emilie de notre part et croyez toujours que je vous aime bien. m
Papa et maman me chargent de leurs compliments pour M. et Mme de Villeneuve, et moi, je les prie d'agréer mes respects.
A la même.
Gaïx, ce 3 août 1818.
Voilà déjà quelques jours, ma chère Léontine, que j'aurais dû vous écrire. Je viens réparer ma petite négligence et vous prier de ne pas en vouloir à Corcor qui vient vous demander pardon.
J'espère que Lamichaudière (1) continue son cours d'histoire, et qu'il en est au moins au règne de quelque Henri vingtième, croisé pour la délivrance de Jérusalem en Egypte, Tan du monde 1 1000 ; vous voyez que je suis
(1) Professeur d'histoire et de géographie, résidant à Castres.
au courant de vos leçons, et Ton pourrait croire que j'ai écouté aux portes, si vous ne m'aviez mis vous-même sur les traces du savant géographe.
Ne vous donnez pas la peine d'arracher les ronces du Caucase (1) ; vous savez bien, ma chère, que les chemins épineux mènent à la gloire et je crains bien de n'avoir pas celle d'arriver au sommet sans accrocs et sans écorchures.
La Saint-Laurent est attendue ici avec bien de l'impatience ; encore quatorze jours, et nous voilà à Hauterive. Oh ! comme nous allons faire les folles ! Nous pourrions bien encore barhouiller quelque paperaille, mais dites à Octavie que nos chefs-d'œuvre méritent quelque considération, et apprenez-lui. s'il vous plaît, à les admirer. Vous recevrez notre dernière production qui, je crois, a besoin d'être revue et corrigée ; les quinze et dix-sept ans de leurs auteurs s'y font remarquer à chaque ligue. J'espère cependant que nous pourrons facilement -la perfectionner, et que je pourrai dans peu vous renouveler de vive voix l'expression de ma sincère amitié.
A ht même,
Gaïx, ce 17 août ISIS.
Ne vousfâchez pas. ma chère Lélé, et surtout ne m'accusez pas de paresse ou d'indifférence. Lisez et jug
j'ai passé deux jours à Castre S, plusieurs autres à aider (1) Locution proverbiale.
50 CORALY DE GAIX
maman à recevoir des visites agréables ou ennuyeuses, et deux autres presqu'endormie par un mal de tête qui m'a fort tracassée. Vous voyez, mon cœur, que mes raisons sont bonnes, mais aujourd'hui, devrais-je avoir tous les maux du monde, je saurai trouver la force de vous écrire, tant votre amitié m'est chère.
Le complot de milady Tempête et de mistress Furibonde (1) ne m'effraie pas beaucoup ; je crois même que ce n'est rien. J'ai cajolé Marie, suivant vos conseils, elle n'a pas su résister à mes caresses et m'a montré la lettre dans laquelle Octavie lui dit qu'elle manque d'expressions pour lui communiquer son complot. Vous lui direz, de ma part, que je suis très flattée de ce qu'elle apprend notre ouvrage par cœur. Il est vraiment capable de former son goût ; c'est un beau morceau d'éloquence, digne de celui auquel il est dédié (2). Maria ne pourra compromettre notre paperaille, je l'ai toujours mise hors de sa portée. Enfin, ma chère, ne craignez rien, leur malice n'est pas redoutable ; laissez-les pimhécher à leur aise, nous trouverons bien le moyen de leur rendre la pareille.
J'aurais bien le droit de me plaindre à mon tour, ma chère Léontine, vous m'avez manqué de parole. Ce n'est pas joli, et j'espère que, pour vous réhabiliter, vous m'enverrez Pauline (3) que j'attends avec beaucoup d'impatience. Votre écriture m'est aujourd'hui très familière..
(1) Milady et mistress, deux rôles d'une pièce jouée par les demoiselles de Villeneuve et de Gaïx.
(2) Chateaubriand.
(3) Pauline ou la fille naturelle, comédie en 3 actes, par G. B. Radet, représentée par la lre fois au Théâtre du Vaudeville, à Paris, le 11 avril 1796.
Dans tous les cas, je pourrai suivre l'exemple de Marie qui, pour déchiiîrer la lettre d'Octavie, crut devoir endosser des lunettes. Je ris encore de ces deux folles, et il m'a semblé entendre le terrible Raoul | l), lorsque, dans sa colère, Octavie s'écriait : « Finiras-tu bientôt ? » Ne me décelez pas au moins, car je redoute fort la tête de cette petite barbe-bleue et je veux, bon gré mal gré, me maintenir dans ses bonnes grâces.
Embrassez-la bien tendrement de ma part, dites-lui que je la remercie de l'esprit qu'elle m'a accordé ; cela vaut mieux que rien. Aujourd'hui elle peut le mettre à zéro ; je ne puis arranger deux idées de suite. Croyez pourtant, ma bonne amie, qu'il me restera toujours la faculté de vous exprimer, sinon d'une manière élégante, du moins d'un langage qui vous est bien connu, la tendresse (pi' aura toujours pour vous
Flavie, Gabrielle, Goraly.
P.-S. — Je n'ai osé entreprendre seule un pèlerins au vieux château ; j'aime mieux vous attendre afin d'aller
ensemble errer sur ces ruines. Nous nous conterons les réflexions que tant de grandeurs abattues nous inspireront, nous y graverons nos noms à côté l'un de l'autre, afin que Le voyageur sache que notre amitié seule a existé
au milieu de tant de débris... ( )h ! pour le coup, maelure. voila un morceau qui Vaul bien l'histoire du papa cache
(1) Raoul lutrin- bleue, comédie en 3 actes, par Sedaine, — représentée pour la 1!'' fois li> 2 mars 1789 - Bruxelles, Loiseau, imprimeur libraire.
derrière la gaze (1). Comment trouvez-vous notre amitié fondée sur des ruines? Je ne sais ce que je dis, je vous quitte en vous priant de m'envoyer les livres que vous avez eu la bonté de me proposer, et je crains fort que l'éloquent Pierre Blanchar (2) ne remplace, dans mon esprit, l'aimable M. de Chateaubriand.
Adieu, ma belle, pensez quelquefois à la rabâcheuse qui vous embrasse de tout son cœur. Présentez mes respects à M. et Mme de Villeneuve, parlez de moi à mon futur (3), afin qu'il ne m'oublie pas.
A la même.
[Gaïx,] ... 1818.
Comme votre émissaire est arrivé, j'allais vous écrire, ma chère Lélé, pour vous remercier des livres que vous m'avez prêtés et vous renvoyer les autres. Veuillez donc recevoir nos doubles remercîments et les faire agréer à Mme de Villeneuve pour l'excellent beurre que nous venons de recevoir ; on ne peut manger rien de meilleur, et nous sommes tous bien sensibles aux bontés de madame votre mère.
(1) Allusion à un essai de poésie bien enfantine, que l'on peut attribuer à une des plus jeunes demoiselles du groupe qui cultivait les muses.
(2) Littérateur français né en 1772, mort en 1846, auteur de nombreux ouvrages pour la jeunesse.
(3) Ludovic de Villeneuve, très jeune frère de Léontine, qu'elle désignait plaisamment par les appellations de « mon futur, mon petit ménestrel, notre nouvel Orphée ».
Vous avez bien raison, ma chère, de gronder Joséphine (1) ; elle veut nous quitter vendredi prochain en dépit de nos prières. Peut-être que le mot que je viens de lui écrire la décidera à rester plus longtemps ; je vais lui porter ma lettre afin qu'elle vous réponde elle-même. Nous sommes dune occupation extraordinaire; je travaille à une bourse que je voudrais oit'rir à papa le jour de sa fête; je ne sais si je l'aurai achevée, je le voudrais bien. Ma petite pièce (2) m'occupe beaucoup aussi ; ajoute/, à cela mon rôle de curieuse que je joue si mal ! Oh ! j'ai bien besoin de vos leçons et de vos conseils, il me tarde bien de vous voir. J'espère que madame votre mère, qui a eu jusqu'ici tant de bontés pour nous, ne s'opposera pas à nos petites courses ; je voudrais quelles fussent un peu plus fréquentes, j'ai grand besoin de vous.
Adieu, ma bien aimée, si je n'ai pas la plume de Gesner (3), je sais sentir aussi bien que lui le plaisir d'aimer; vous me le faites goûter, ma bonne Lélé, d'une manière bien vive et je me trouve trop heureuse d'être si bien payée, Adieu, adieu, je vais trouver Joséphine, mais ce ne scia pas sans vous embrasser.
P.-S. — Un baiser de ma part à L'aimable Oclavie. Marie a été Sensible à ses reproches, car elle est entourée d'un appareil d'éerilure magnifique : plumes, papiers,
(1) M "'' Joséphine de Brassac.
('2) lui' pièce intitulée Lu Curieuse^ que l'on préparait pour ce1 te fête.
(:!) Salomon Gesner, poète, né à Zurich en 1730, mort en 1788, a l'ait tlts pastorales qui furent traduites en Français et furent tort goûtées par la société polie.
54 CORALY DK GAIX
grandes phrases, etc., je ne sais ce qui va résulter de tout cet attirail,
(De Joséphine).
Toujours aimable, chère Léontine, même dans vos reproches. Je voudrais bien savoir qu'est-ce qui me les attire? Moi, ne plus vous aimer ! ou ne vous avoir jamais aimée ! Il faut, ou que ma physionomie soit bien trompeuse, ou que vous ne connaissiez pas Lavater, pour être tombée dans une pareille erreur. Celle qui vous aime et vous aimera toujours.
Joséphine.
A Octavie.
Je ne veux point des hommages d'Octavie, mais bien de sa tendresse. Ainsi, qu'il ne soit plus question de cette dernière quand vous écrirez à celle qui vous aime de tout son cœur.
A la même.
[Gaïx,] ...1818.
Je viens vous prouver, ma chère Lélé, que je sais tenir mes promesses. Je parie que vous avez déjà commencé à gronder contre moi; les grands mots de paresseuse et d'indifférente, dont vous savez si bien me qualifier, vous ont échappé plus d'une fois, et vous voyez cependant que Corcor ne mérite ni l'un ni l'autre. Si je ne vous ai pas
écrit hier, c'est que des barquettes que nous avons faites à votre intention et que nous gardons, afin de pouvoir les manger ensemble, m'en ont empêchée ; j'espère que voilà une bonne raison. Nous sommes toutes, ma Lélé, bien impatientes de vous voir ; en attendant, chacune étudie son rôle. Ce matin encore, Joséphine a été se rafraîchir dans la rivière, et moi, le livre en main, posée sur le rivage, je la faisais répéter.
Elle est aussi jolie, mais bien plus aimable que le personnage qu'elle joue, car vous penser bien que, lorsqu'elle n'est plus Sophie, les sermons sont mis de côté et nous faisons des enfantillages tout le long du jour. Arrivez vite, ma chère, afin d'embellir encore davantage nos jolies journées et d'augmenter et partager nos moments de plaisir. Marie me charge de dire à Octavie de ne pas apporter trop de raison et d'en laisser une partie à llauterive. Quant à moi, je la prie de recevoir de ma part un baiser bien tendre. Adieu, ma bonne Lélé, je n ais voir si Joséphine ne veut pas écrire un mot dans ma lettre; croyez toujours à la tendresse de
Cor AL Y DE (i.vïx.
P. -S. (de Joséphine). — Venez, ma chère Léontine, mrez ; je veux vous embrasser ei me bien veng I )ou(v \ engeance '.
(DeCoraly). — L'aimable, la belle, la tendre Joséphine, Coraly n'a dit que la vériti
(De Joséphine), — Je voudrais bien Taire un gros pâté sur ce vilain mol vérité^ mais croiriez-vous que Coraly a la main épanouie comme une pose sur toutes les malices
qu'elle a écrites?
56 CORALV DE GA1X
(De Corali/). — Ne trouvez-vous pas le mot de /'ose bien poétique et surtout bien appliqué? Elle est charmante, cette Joséphine !
(De Joséphine). — C'était une rose séparée du monceau.
(De Coraly). — Il est fâcheux que nous n'ayons plus de papier, il faut terminer nos folies.
(De Joséphine) . — J'ai encore un remords : au moins, ma chère, n'ayez pas de distractions en lisant ma signature, et n'y laissez que la qualification qui me convient si bien, quand je m'adresse à vous.
(De Coraly). — Je voudrais vous écrire encore quelque chose de tendre, mais, après une si belle phrase, je n'ai plus un mot en bouche. Mais si mon esprit ne sait pas aussi bien l'exprimer, mon cœur sait aussi bien sentir.
La trop modeste Coraly .
(De Joséphine). — Quelle excessive modestie !
(De Coraly). — Qu'elle est folle! Si votre cœur confond nos écritures, j'espère que vos yeux sauront les démêler.
A Mademoiselle Octavie de Villeneuve, à Hauterive.
[Gaïx, ce ...] 1818.
Il faut bien, ma chère Octavie, que je répare mes étourderies et que je vous renvoie le volume de Lacre-
LKTTRES. PREMIERE SKRIE Ot
telle (1) que je vous assurais hier n'avoir pas vu : une distraction de ma part a occasionné cette méprise. Peutêtre avez- vous déjà mis tout sens dessus dessous pour le retrouver et c'est moi qui suis la cause de tout ce désordre. J'espère que vous ne m'en voudrez pas, mais je désirerais bien que ceci me servît de leçon à l'avenir. Voici encore deux ou trois étourderies : j'ai laissé sur votre lit une partie de mes charmes et, comme vous n'avez pas le droit d'en être jalouse, je pense que vous me renverrez sans regret ma pauvre perruque ainsi qu'un sac noir que j'ai laissé suspendu à une chaise du salon.
Voilà, je crois, tout le chapitre de ma mauvaise tête épuisé. Passons maintenant à celui de mon cœur qui abandonne Hauterivcavec le double regret de vous quitter et de n'avoir pas lu la lettre de Léontine, mais j'espère que ce qui a été différé ne sera pas perdu. Jamais journée ne fut plus rapide que celle d'hier; nous fûmes si gaies, si bien reçues, vous eûtes tant de bontés pour nous! Mais si le plaisir passe, les sentiments et le souvenir restent, ef je vous prie de croire que i'étourderie de mon esprit ne passera jamais à mon cœur. En arrivant ici, nous trouvâmes un bel équipage et de beaux messieurs : c'étail la famille Guiraud qui reprit, après le souper, le chemin de Saint-Pons.
Adieu, ma chère Octavie, je vous aime bien. 11 a t'ait cette mut un orage épouvantable pai ses coups de tonnerre, et qui, je L'espère, n'aura pas trouble votre sommeil comme le nôtre, car toutes ses laveurs paraissent avoir été réservées pour Gaïx. Toute à nous.
(1) Lacretelle, né à Metz en 1766, morl en 1855, venait <!<> faire paraître une histoire de France pendanl les guerres de religion.
58 CORALY DE GAIX
A Mademoiselle Lèontine de Villeneuve, hôtel d'Avessens, rue Vélane, Toulouse.
Gaïx, ce 7 septembre 1818.
Vous voyez, ma chère Lèontine, que je tiens ma parole, mais je ne dois pas m'en faire un mérite, car je trouve bien du plaisir à m'entretenir avec vous. J'espère que vous serez arrivée sans mésaventure, et que je recevrai bientôt le journal ou plutôt l'itinéraire de votre voyage .
Parlez-moi de vos plaisirs, de vos amies, mettez-moi un peu au courant du grand monde. Je pense que la politique ne sera pas oubliée dans vos entretiens avec Mllc d'Argicourt (1), et, quoique je' ne sois pas très forte dans cette partie, je n'en suis pas moins très empressée de connaître les idées du jour. Vous savez que les miennes sont fort retardées sur cet article, mais je n'en souhaite pas moins la vie éternelle aux ministres, longs et heureux jours à nos princes et princesses ; ainsi soit-il.
Pour tout le reste, ici, rien de nouveau que la pluie qui reverdit les arbres et qui m'ennuie infiniment ; je ne peux pas même sortir pour aller au Vieux-Château revoir les noms que nous y avons tracés. Je m'en dédom-
(1) La famille d'Argicourt était toulousaine; son salon était très fréquenté par la société élégante et littéraire. Mlle d'Argicourt épousa le marquis de Panât, mainteneur des jeux floraux et maire de Toulouse.
LETTRES. PttEMtÈBE SÉRIE 5(J
mage en chantant notre romance chérie que j'ai cherché à parodier en rappelant les charmantes journées que nous avons passées ensemble ; mon esprit ne secondant pas mes idées, j'ai été obligée de laisser la rime et de conserver mes douces souvenances.
Qu'il me tarde de revoir les peupliers d'Hauterive ; alors, vous serez de retour, nous pourrons nous raconter gaîment votre début dans le monde, et moi, mes pèlerinages aux modestes ruines de Carthage. Adieu, ma chère Lélé, répondez-moi bientôt. Pensez, dans vos jours d'étiquette, à nos franches gambades ; c'est, je crois, le plus sûr moyen de vous les faire regretter. Aimez toujours celle qui se dit votre meilleure amie.
A la même*
[Gaïx, ...] novembre 1818.
Comme vous savez bien me dédommager, ma chère Léontine ! ma fâcherie s'est tout à fait dissipée en lisant votre charmante Lettre, el vos débats politiques m'ont bien amusée. Vous me rendez presque honteuse de barbouiller du papier, mais votre indulgence et votre amitié me font braver toute vergogne, .le vous dirai que Ca-
nuel (1), le congrès et les ministres laissent mon esprit dans un grand repos ; je plains le malheur des uns. Laisse
discuter les autres et n'envie pas L'élévation des derniers.
(1) Canuel (Simon), né en I7t*>7. morl en IS'.O. ancien militaire ci député, avait été chargé *!«' réprimer L'insurrection de Lyon et venait de Caire paraître une brochure mrcet événement.
60 CORALY DE GAIX
Le fracas des cours et les intrigues des cabinets m'occupent fort peu ; je suis heureuse sans cela, ma famille et mes amies suffisent à mon cœur.
Mais, quoique vous en disiez, ma chère, si je ne suis pas diplomate, je deviendrai au moins amazone. Nous avons ici M. de Martrin avec une nombreuse meute, qui fait un bruit épouvantable en courant après les lièvres et les lapins. J'assiste quelquefois à la destruction de ces derniers, et, pour m'apprivoiser au bruit du canon, je commence à écouter celui du fusil, non sans frayeur, et vous ririez de me voir courir après les chiens, les doigts dans les oreilles. Au retour, ces messieurs nous racontent les hauts faits de Brillant, la finesse de Tant-Beau, le courage de Tayaut, la ruse des lièvres, leurs détours et contours. Enfin, ma chère, la chasse peut être agréable, mais l'histoire qui vient après lest beaucoup moins.
La matinée m'a paru si belle aujourd'hui que j'avais presque la certitude de vous voir; je n'ai pas besoin de vous dire combien vous êtes désirée ici et combien nous sommes empressées de voir finir le vent et les pluies qui vous retiennent à Hauterive. Recevez mon compliment sur la perte du savant géographe (1); quel-malheur ! Que vont devenir les Philippe VIII et les constantes victoires de Louis XIV, mais il faut s'y résoudre. J'embrasse mon petit ménestrel et le prie de ne jamais chanter d'autre dame que moi.
Marie écrira demain à Octavie. Dites à cette charmante lady que je l'aime comme Henri IV aimait Crillon, à tort
(2) Le professeur Lamichaudière.
et à travers. Adieu, mon cœur, aimez-moi bien, imitez mon exactitude et soyez persuadée de toute ma tendresse.
A la même.
[Castres, ...] décembre 1818.
Quand on retourne à la ville, ma chère Léontine, c'est un remue-ménage qui n'en finit plus. Mille occupations m'ont empêchée jusqu'ici de vous écrire, mais aujourd'hui (pie tous mes arrangements sont finis, je profite du premier moment de calme pour nient retenir avec vous. Je vous remercie d'abord de votre aimable lettre et de la méthode que vous avez eu la bonté de m envoyer ; la leçon que vous avez ajoutée va m'être fort utile, et j'espère qu'à mon retour à la campagne vous serez satisfaite de mes progrès.
Ma chère Léontine, il me tarde bien de vous revoir ; nous ne sauriez croire combien je vous trouve de moins, même entourée de mes anciennes amies. Je ne rencontre partout que de grands cercles bien cérémonieux, où il faut se tenir droite, n'entendre dire que de futiles babioles, car vous savez, ma chère, que la moitié du monde rit de L'autre moitié. Aussi notre gaîté de Gaïx et les doux moments que j'ai passés avec vous sontmessouvenirs les plus agréables. Je nous asssure pourtant que ce n'est pas à tort que votre sœur et La mienne m'ont donné le nom de mis champêtre ; mon éducation est encore des
62 COKALï' DE GAIX
plus rustiques et je vais vous en donner un échantillon qui vous amusera sans doute.
J'étais l'autre jour dans un cercle d'étiquette, occupée à dissimuler mon ennui. Mme de B., qui a mille bontés pour moi, m'engageait du geste à me tenir droite. Je reçus son avis en la remerciant de mon mieux, et elle me répondit :
« Mon enfant, ne l'oubliez pas au moins. »
Les personnes, qui étaient dans le salon, firent silence. Alors, élevant la voix, je lui dis du ton le plus poli :
« Ah, Madame ! depuis quatre heures je suis à la torture, et il me tarde bien que tout le monde soit sorti, pour me mettre à mon aise » .
Je vis à l'instant ma sottise, mais comment faire pour la réparer ? Maman ouvrait de grands yeux, chacun se regardait, j'étais désolée, mes excuses n'avaient pas le sens commun. Je finis enfin par déclarer que. j'étais une sotte ; heureusement, tout le monde le crut, on en rit, et la soirée fut fort gaie. Ce qui m'afflige le plus dans tout cela, c'est de ne pas répondre aux soins que se donne maman pour me débarrasser de cette gaucherie qui me rend ridicule dans le monde et n'est vraiment pas supportable à mon âge.
Mais c'est assez parler de moi, venons à vous, ma chère Lélé. Comment passez-vous votre temps ? Je sais qu'il n'est pas perdu et que vous allez bien ajouter à ce que vous savez déjà ; de mon côté, je tâcherai de vous suivre, clopin-clopant, car je n'ai ni votre mémoire ni vos moyens, mais j'ai le désir de m'instruire, et c'est, dit-on, un bon commencement.
La politique est aujourd'hui si embrouillée qu'elle
occupe tous les ultra. Pour moi, je veux m'en tenir à l'espoir et j'ai la conviction qu'avec l'aide de Dieu, notre parti aura le dessus. Je pense que vous serez un peu de mon avis, car à votre âge et au mien, il est bien naturel de voir couleur de rose même les objets les plus tristes. Je vais cependant vous faire part des nouvelles que nous avons reçues par une lettre du mari de Mme Caroline (l)r datée du 25.
Après de longs débats dans le ministère et au Conseil d'Etat, M. de Richelieu d'un côté avec les royalistes, M. Decazes à la tête des indépendants, M. de Richelieu ayant donné d'abord sa démission qui a été refusée, les autres ministres, à l'imitation de M. de Richelieu, en ont fait autant et ont été aussi refusés. Le roi, quoiqu'en peine, s'est enfin décidé à soutenir M. de Richelieu, qui demeure chargé d'organiser un ministère qui puisse être d'accord. On dit que M. de Lauriston serait porté à la guerre, M. de Chabrol, de Lyon, à la justice. Le ministère de la police étant supprimé serait réparti entre ceux de la justice et de l'intérieur. D'autres disent que M. X... passerait à 1;» justice, et quelques-uns portent M. de Villèle à la marine, mais on ajoute qu'il n'acceptera pas, (une autre Lettre prétend que les royalistes l'y obligeront). On dit aussi que la réunion aux pairs et aux députés va à merveille.
Râpa, qui voulait écrire tous ces détails a M. de. Villeneuve, a été obligé d'aller à la eampa-ne et m'a chargée de le remplacer. Mais me voilà au bout de mon papier et
bien près du nouvel an ; recevez, ma chère Léontine, les
(1) M"11' Caroline «le Barre, époust de M. Dox de Latouis, député de Castres de 1818 à 1827,
61 CORALY DK GAIX
vœux bien sincères que je fais pour votre bonheur et celui de tous Aros alentours. Marie attend un jour de vacance pour écrire à son amie Octavie ; elle nie charge de lui faire ses compliments, et vous embrasse ainsi que moi de tout son cœur.
A Mademoiselle Octavie de Villeneuve, à Hauterive.
[Gaïx, ...] mai 1819.
Je suis bien aise, ma chère Octavie, que Marie Leczinska (1) vous ait intéressée, gardez-là tout autant qu'il vous plaira, je ne suis point pressée. Je suis bien honteuse de n'avoir pas encore renvoyé le premier volume de Y Histoire de France par Anquetil, d'autant mieux que je n'en suis pas plus savante ; les commencements surtout ont laissé dans ma tête un chaos que je ne puis plus débrouiller. Mais vous allez apprendre tout cela en un clin d'œil ; je viendrai alors vous demander des leçons, et vous trouverez dans votre élève, non seulement docilité et application, mais encore amitié et tendresse.
Vous me demandez de mes nouvelles sans me donner des vôtres, ce qui est de bonne augure. Vous voulez donc aussi vous accoutumer au poison ? Oh ! ne faites plus de ces essais, ils sont trop alarmants pour ceux qui vous aiment. Quant à moi. je ne vais ni bien ni mal, j'ai toujours un fer qui tremble ; mais, si ma Lélé arrivait, tous mes maux disparaîtraient.
(1) Vie de la reine de France, Marie Lccksinska, princesse de Pologne, par l'abbé Proyart. Bruxelles, Lecharlier, librairie, 1794.
Votre résolution est donc irrévocable ? Vous allez vous faire ermite ? et vous voulez abandonner Corcor? Oh, ce n'est pas joli ! Adieu, ma toute bonne, je vous aime bien tendrement et vous prie de ne pas oublier, même auprès d'Esaù, celle qui vous aimera toujours.
A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Hauterive*
[Gaïx, ...] octobre 1819.
Savez-vous, ma chère Lélé, que je suis de plus en plus ébaubie de votre amabilité ? Allez, vous n'avez pas besoin de mettre votre esprit à la torture pour faire des odes et des chansons ; en vers comme en prose, vous serez toujours charmante. Ecrivez-moi souvent et croyez qu'il n'y a aucun rapport entre vos lettres et l'ennui : ji n'ai pu deviner le château où il s'est réfugié, et je sais bien toujours que ce n'est pas à Gaïx, lorsque nous j
ries.
Vous devez être devenue une personne universelle . rien ne nous est étranger ; combats, agriculture, politique, que sais-je ? mais, pour ce dernier article, vous avez des idées tout à fait raisonnables ; un ministère de femmes aurait vraiment beaucoup de partisans, ,1e crois que la politique prendrait alors un aspect très gracieux. Enfin, si \ous remplacez un jour M. Decazes, il est certain que tout ira mieux : plus de soucis, plus d'alarmes : nous ne verrons alors que tournois et preux chevaliers
Mais sOUVenez-VOUS, ma chère Lélé, «pie je ne veux pas paraître sur la seène ; mon castel a pour moi pluf
d'attraits que toutes les cours, même la vôtre, si vous aviez le malheur de régner.
En attendant, profitez du moment où vous pouvez venir à Gaïx sans façon ; votre amie Gorcor sera bien plus joyeuse de vous voir paraître modestement montée sur votre petite ânesse, qu'elle le serait de voir arriver votre Eminence la Ministresse, traînée par douze chevaux blancs, au moins, escortée de coureurs, laquais, postillons, etc.. Que de cérémonies ! et vous savez combien je les aime !
J'espère bien que, sans tout cet attirail, nous irons grimper sur notre montagne chérie. N'oubliez pas que c'est dans cette semaine que vous devez venir. Adieu, ma belle, faites- vous, de ma part, mille baisers bien tendres, et, en attendant d'être l'humble admiratrice de votre Eminence, souffrez que je me dise encore la plus tendre de vos amies.
A la même.
[Castres, ...] février 1820.
J'ai pensé, ma chère Lélé, que vous ne connaissiez pas l'article de Martain ville (1) qui a fait arrêter le Drapeau
(1) Homme de lettres qui fonda, en 1818, le journal Le Drapeau blanc où il se fit remarquer par la vivacité de ses opinions royalistes. Dans le numéro du 15 février, Martainville fit paraître un article qui accusait le comte Decazes, ministre de l'Intérieur, de complicité dans l'attentat de Louvel. Le ministre porta plainte au procureur général près la cour royale de Paris et fit saisir le numéro du journal dans toute la France.
blanc ; il nous est parvenu, tout le monde se l'arrache, il est déjà en lambeaux. Je me suis empressée de le copier et de vous l'envoyer, espérant qu'il fera plaisir à M. et Mme de Villeneuve. J'ai écrit aussi plusieurs petits détails qui vous sont peut-être connus ; ceux qui sont arrivés aujourd'hui par les journaux sont bien intéressants. C'est une chose épouvantable ! je suis furieuse. Pauvre duc de Berry (1) ! pauvre duchesse ! pauvre France î Si j'étais maîtresse, je partirais sur le champ.
Adieu, ma chère, il me tarde bien de vous voir. Je me porte bien et vous aime de tout mon cœur ; mes hommages respectueux à M. et Mmc de Villeneuve. Je vous prie de me renvoyer par la première occasion la copie ci-jointe, parce que je veux l'envoyer à Saint-Pons et que je ne peux pas la recopier. Adieu, adieu.
.4 ld même.
[Gaïx, ...] juillet 1820.
C'est bien joli, Mademoiselle, de vous moquer ainsi des maux de votre amie! il faudra donc que je meure pour vous prouver que ce n'es! pas une plaisanterie ! Au reste, je pourrais bien prendre ma revanche, mais je n'en ferai rien, je suis trop peinée, ma bonne Lélé, de nos petites souffrances, qui sont bien plus réelles que k>s miennes. M. de Villeneuve nous a dit que des maux
(2) Charles Ferdinand d'Arlois, duc de Berry, 2* fil* de •Charles X, assassiné par Louve! 1*' 13 février 1820.
68 CORALY DE GAIX
de dents vous avaient un peu maigrie ; chassez, je vous prie, et au plus vite, une si mauvaise société, afin qu'à notre première vue je vous retrouve fraîche et jolie comme de coutume.
Voilà déjà vingt grands jours que je ne vous ai vue. Pendant ce temps, j'ai été faire de petites courses, mais la campagne a bien plus d'attraits, lorsque vous la parcourez avec moi ; il me semble que les arbres sont plus verts, les prairies plus riantes et les eaux plus claires.. Aussi, il me tarde bien de vous y voir. Que de choses nous allons dire ! que de montagnes nous escaladerons L Je combattrai avec vous contre les Grecs, et même, si vous le voulez, je vous suivrai dans la mêlée malgré ma poltronnerie. Mais, à votre tour, vous chanterez avec moi les champs et les bergers de mon cher Virgile, et vous verrez qu'il y a autant de douceur dans mon étude que dans la vôtre.
Notre bonne Justine (1) était ici dimanche. Nous avons beaucoup causé ensemble ; l'article d'Hauterive surtout donna un vaste champ à notre conversation. Le nom de ma chère Lélé fut bien souvent répété, ainsi que celui de notre nouvel Orphée, dont nous avons cependant aperçu le bout de l'oreille ; mais je ne doute pas que, lorsqu'il préludera sur sa lyre, les sons en soient bien plus gais et tout aussi harmonieux. Je le prie de recevoir, de ma part, un baiser bien tendre. Adieu, adieu, ma bonne Léontine, je vous aime bien tendrement et vous embrasse de même.
(1) Justine de Bonne.
A la même.
[Gaïx, ... été] 1821.
Vous ne sauriez croire, chère Lélé, combien la pluie nous a contrariés aujourd'hui ; nous avions formé le charmant projet de venir vous surprendre, puisque vous ne voulez pas venir nous voir, mais l'homme propose et Dieu dispose: une légère pluie a détruit notre bonheur, tant le bonheur de la terre est fragile. Cependant, comme notre amitié pour vous est bien loin de ce défaut, je suis un peu alarmée de votre silence et de votre retraite. Je crains, à mon tour, que ce vilain voyage à Albi n'ait incommodé M. de Villeneuve, et que vous ne soyez affligée de le voir souffrant ; cette idée me tourmente et je désire bien vivement que ce ne soit pas ce motif qui vous ail éloignée de nous.
Si le temps se rassure, j'espère que nous pourrons aller calmer nous-même nos inquiétudes. Nous vous amènerons aussi une compagne de voyage qui, je le pense, vous sera agréable ; Octavie Guiraud est ici depuis mardi et ne rêve que le plaisir de vous voir; M1" Silvie mais l'a Laissée en allant à la Fleur osié. Nous avons beaucoup parlé de Saint-Pons, qui est dans ce moment-ci fort maussade : tout le monde a décampé, mais, en revanche, ma chère cousine de Raynaud
s'amuse bien à la Hibaute.
Attendez- vous, chère Lélé, a voir paraître un roman
CORALV DIl GAIX
qui effacera tous ceux de Walter Scott. Elise (1) en a déjà écrit trois énormes pages, les demoiselles de Saint- Martin sont chargées de la fin. A propos de roman, il faut que je vous conte une petite aventure que m'a apprise la renommée et dont j'espère recevoir les détails un de ces jours : la scène se passe au pied de la Montagne Noire, par une belle matinée de ce mois.
Elise et Clémence (2) sortirent de bonne heure pour profiter de la fraîcheur. Enchantées par la beauté du paysage, par le chant des oiseaux, par la douceur de l'air, entraînées d'ailleurs par une conversation intéressante, elles ne songent pas qu'elles sont déjà loin du château, lorsqu'arrivées dans un endroit isolé, elles aperçoivent une petite maison, remarquable par son élégante simplicité, située dans une jolie prairie, au pied de la montagne.
A quelque distance de là, elles voient deux cyprès et un saule aux branches .duquel étaient suspendues une lyre et une épée, attachées par un crêpe noir. Etonnées et enchantées d'une aussi belle rencontre, elles questionnent un jeune enfant, assis sous l'arbre mystérieux :
— Qu'est-ce que tout cela?
— Mam'selle, je m'appelle Guillot pour vous servir.
— Hé bien ! Guillot, dis-nous donc ce que cela veut dire ?
— Ma mère s'appelle Gertrude.
— A la bonne heure. Mais, qui demeure là?
— C'est une jolie dame qui pleure toujours.
(1) Elise de Raynaud,
(2) Clémence de Saint-Martin, qui épousa dans la suite Paul de Raynaud-Murtinet, frère d'Elise.
— Et tu ne sais pas pourquoi ?
— Non, elle dit quelquefois à ma mère que c'est celui qui portait cela qui en est la cause, puis elle prend ce joli instrument et elle pleure, en chantant un air bien triste.
— Tu ne sais pas son nom?
— Elle se nomme Enia, elle vient tous les soirs prier Dieu sous cet arbre, et elle ne s'en va jamais sans avoir fait un baiser à ce vilain sabre qui la fait tant pleurer.
La curiosité de nos deux amies était portée au comble. Elles retournèrent au château et racontèrent leur course aventureuse. Philibert, qui, par ses beaux sentiments, serait digne du temps de nos bons chevaliers, était dans un grand émoi de tout ce qu'il entendait ; il assure qu'il ira au coucher du soleil voir cette belle affligée ; ces dames veulent être du voyage.
Jamais journée ne fut plus longue; enfin, le moment arrive, Ion part. Après avoir cheminé quelque temps, on aperçoit la jolie chaumière et les tristes cyprès; on se tapit derrière un buisson. Tout à coup un léger bruit se fait entendre, une femme voilée de noir paraît ; elle s'avance, détache la lyre. A travers son crêpe, on apercevait un teint d'une blancheur éblouissante et la plus belle figure du monde. Alors on entendit une voix bien douce, puis des accords, puis dos sanglots,., qui lurent troublés par les grands éclats de rire de ces demoiselles. Leurs idées romanesques disparurent tout à coup, et Philibert, furieux, essaya en vain de Les calmer. Ne pouvant y réussir et craignant que la belle dame n'en lût offusquée, il se décide à s'avancer pour s'excuser d'avoir troublé une douleur aussi intéressante. Comme il s'approchail avec une grande émotion et qu'il avait déjà pose
CORAI.Y DE GAIX
un genou en terre, il pousse un cri, le charme s'évanouit et, au lieu de la beauté chimérique que son imagination avait créée, il en trouva une autre plus réelle : sa sœur Louise en personne, qui lui accorda généreusement son pardon. Philibert prit fort bien la mystification de ses sœurs qui rirent beaucoup de cette histoire ; je parie que o'est Elise qui avait arrangé tout cela, et c'est bien digne d'elle.
Adieu, ma Lélé, minuit m'a surprise dans mon bavardage, je voudrais pourtant vous dire que je vous aime, mais je n'en ai ni le temps ni l'espace pour vous l'exprimer tout à mon aise ; heureusement, vous n'en doutez pas. Dites à ma bonne Octavie combien je suis jalouse de son amitié, et combien j'attache de prix à son souvenir ; dans le fait, ma Lélé, elle est charmante votre sœur, et, si j'avais des moustaches, je me mettrais sur les rangs. Adieu, je crois vraiment que je rêve, mais c'est au moins un rêve de félicité.
A la même.
[Gaïx, ... décembre 1821.]
Ne vous reste-t-il rien, ma chère Lélé, de ce vilain rhume qui nous a empêchées de goûter sans restriction le plaisir de nous trouver réunies à Lostanges auprès de notre heureuse amie ? vous nous avez bien manqué, je vous assure. Nous étions comme une lyre dont une corde s'est rompue ; précisément la corde qui rendait le plus beau son manquait à notre accord, aussi ai-je été fort
LETTRES. I'IïEMIÎIRE SÉRIE 73
maussade. Octavie a dû vous le dire ; puis, si vous saviez. j'ai eu toutes les peines du monde à empêcher une certaine personne (1) de s'établir dans mon cœur. 11 est fort étroit, comme vous savez, cette personne est fort large, j'ai craint que vous n'y soyez gênée et j'ai fermé la porte inhumainement.
On parle beaucoup de plaisirs et de réunions à Castres ; •on annonce des punchs, des bals et des tables d'écarté ; voilà de beaux projets. Pour moi, j'espère bien ne voir tous ces plaisirs qu'en perspective, le coin du feu a pour moi trop de charmes et je ne l'abandonnerai pas.
Nous sommes allées hier à Bouilard faire notre visite de noce à M""' Alquier (2). Ah, ma chère, que l'étiquette est ennuyeuse ! Que de bâillements j'étouffai ! que de bêtises je marmottai ! Que vous êtes heureuse d'être à l'abri de cette gêne ! Oh, vive Gaïx où nous sommes toujours seules pour vous bien recevoir et où nous ne craignons d'être dérangées dans nos intéressantes causeries que par le chant de quelques rossignols qui ne l'ont ([lie nous égayer davantage ! Enfin, ma chère, pour en revenir à M""' Alquier, tout le monde la trouve charmante. Mlle a été élevée à Ecouen ; ainsi, c'est tout dire pour beaucoup degens. Adieu, aimez un peu la babillarde qui vous embrasse de (oui son cœur.
(1) Justine de Bonne.
(2) Françoise-Elisa de Caffarellî (du Falga) épousa en 1821 .M. Alquier-Bouffard, adjoint au maire «le Castres.
74 CORALY DE GAIX
A la même.
[Gaïx, ... 1823.]
Sachant, ma bonne Lélé, combien vous et votre famille prenez intérêt à tout ce qui nous touche, je m'empresse de vous donner des nouvelles de mon bon oncle (1) qui nous a écrit ce matin. Sa lettre nous a fait grand plaisir ; il est enchanté d'avoir vu le feu sous les drapeaux du roi, et nous, qu'il en soit sorti sain et sauf. 11 dit que l'armée est animée du meilleur esprit ; nos jeunes soldats sont d'un enthousiasme extraordinaire, ils ont eu deux morts et quinze blessés, dont deux grièvement. Mon oncle donne ensuite tous les détails que vous savez déjà par les journaux.
Vous serez très étonnée, ma chère Lélé, quand je vous dirai que ma poltronnerie s'est changée tout d'un coup en humeur belliqueuse, et, qu'étant chargée par M. du Doignon, capitaine de chasseurs, de faire de*s recrues pour un bataillon de femmes qu'il doit commander, je vous ai déjà nommée colonel, et me suis enrôlée comme trompette dans votre régiment. Notre coup d'essai doit être d'enlever Mina (2) et de le conduire vivant au duc d'Angoulême.
J'espère, ma chère, que vous applaudirez à nos projets,
(1) Le chevalier de Gaïx fit la campagne d'Espagne, en qualité d'aide de camp du général marquis de Marguerye.
(2) Chef des insurgés espagnols, qui s'empara de la Catalogne en 1823 et tint tète au maréchal Moncey.
ils sont dignes de vous. Nos armes défensives sont un sac de cendres, et les offensives sont une quenouille, que nous ne perdrons jamais de vue, puisqu'elle doit nous conduire au chemin de la gloire.
Adieu, mon cher colonel ; quand le régiment sera organisé, votre respectueuse trompette saura alors se mettre à sa place. En attendant, permettez-moi de vous traiter encore en amie, en vous embrassant de tout mon cœur.
P. -S. — J'aime à croire qu'Octavie voudra aussi être des nôtres ; faites-lui de ma part une tendre caresse ; faites aussi agréer mes respects à M. et Mme de Villeneuve.
A Mademoiselle Elise de Raynaud, à Saint-Pons.
[Gaïx, ... septembre 1823.]
Que j'ajourne ma colère, Mademoiselle? je m'en garderais bien ! elle me suffoquerait, si je ne lui donnais un libre passage. Gomment? passer si près de moi, sans me faire savoir que tu passes ! Ecrire si souvent sans me faire dire Le jour et Le moment où tu roulerais sur le chemin passant devant Gaïx ! C'esl indigne ! J'étais d'autant plus furieuse que Le plaisir de te voir était, depuis huit jours, mon rêve de Félicité ; et, Le matin de ton passage, je me disais tout bas que, le soir, je t' embrasserais peut-être.
Nous avions, ee jour-là. heaueoup de monde ; plusieurs
personnes avaient entendu que je m'informais avec vivacité de L'heure où passait la diligence. In beau jeune homme, dévoué au beau sexe, s'était mis au\ aguets à.
76 CORALY DK GAIX
mon insu, et courut tout en sueur m'informer de votre arrivée. Nous nous précipitons sur nos chapeaux et marchons vers le grand chemin, plus vite que le vent. Mais il plut à une vieille dame de vouloir partir à ce momentlà, il fallut faire les compliments de départ, et, lorsque nous fûmes arrivés au bout de l'avenue, tu étais déjà loin, vis-à-vis de l'église.
Je crus alors que tu étais encore à la Ribaute. Je m'en retournais toute triste de falloir remettre mon bonheur au lendemain, et je me consolais de ce retard en parlant de toi à la brillante société, lorsque Mllc Pédardé me remit le paquet sentimental de ton cœur. Nous fûmes bien attrapés, je t'assure ; je lis alors le projet de ne plus t'aimer, je grondai bien contre toi, et il fallut les douces paroles de Marie, qui prit ton parti avec feu, pour me remettre en belle humeur.
Les jolies lettres que tu me portais achevèrent de m'apaiser. Ton idée originale lit rire tout le monde et donna à chacun le regret de ne t'avoir pas vue ; le beau monsieur surtout, qui avait failli prendre en ton honneur une fluxion de poitrine, était furieux contre la vieille dame qui nous avait retardés. Enfin, je dormis là-dessus, et le lendemain je t'aimais comme aujourd'hui, c'est-à-dire plus tendrement que jamais. Aussi, ma chère Elise, je me méfie de ma tendresse et je suis heureuse d'être loin de toi.
Ta dernière lettre m'a si fort touchée que je t'ai conté sur le champ tout "ce que je savais; je te parlais de danses, de prières, de rochers, de parures, de blanche main, de vocation sainte, de Paris, de noir visage, de plaisirs, de chagrins, de duels, de richesses, de physio-
LETTRES. PREMIERE SERIE / i
nomies sévères, de regards enchanteurs, d'àme sublime, de cœur malheureux, desprit léger ; que sais-je encore? Je t'ai jeté les fleurs, tu as assez d'adresse pour former le bouquet; maintenant c'est ton affaire, ne me demande plus rien, car je n'en sais pas davantage. J'espère que ces quatre lignes vont fournir le sujet du plus beau roman du monde, et que tu me feras l'honneur de me montrer ta production ; mais, au moins, ne fais part de tes conjectures à personne, on pourrait les prendre pour des réalités, et je ne me soucie pas du tout d'être en scène.
Ton frère part demain, avec promesse de revenir bientôt. Il est fort bon pour nous et a été hier d'un grand secours aux dames de Villeneuve, qui faillirent être emportées par le vent au haut du Gausse. Le chapeau d'Emilie ne put résister à ses attaques et le voilà roulant sur la bruyère, Raynaud (1) courant après, Léontine criant contre l'étourderie de sa sœur, Octavie retenant son châle, Marie, Henriette et moi riant comme des folles, et toutes touinant sur nous-mêmes afin de garantir nos robes de l'insolence du vent. Nos déserteurs furent poussés si loin que nous crûmes ne plus revoir ni chapeau, ni cousin. Enfin, au bout d'un instant, nous vîmes reparaître Raynaud triomphant, portant les marques de sa gloire que M. Eole voulail lui dérober encore. 11 alla mettre la palme de sa victoire, non aux pieds, mais sur la lèle d'Emilie, et nous nous séparâmes. J'augurai de là que ton frère sera un jour un chevalier sans peur, et je ne doute pas qu'il ne soil aussi sans reproche.
Si nous L'avions eu L'autre jour avec nous, il nous au- (1) Paul de Raynaud-Martinet, frère d'Elite.
7(8 CORALY DE GAIX
rait été d'un grand secours, car nous eûmes une belle frayeur. Lorsque la nuit fut arrivée, les domestiques aperçurent le cimetière en feu ; ne sachant trop ce que c'était, ils furent saisis de peur et s'imaginèrent que toutes les âmes du purgatoire se promenaient sur la rivière voisine, car ces flammes en suivaient le cours. Ils ne nous avertirent pourtant pas, de peur de nous effrayer, dirent-ils ; les hommes allèrent se coucher, et Marianne, Rose, Marguerite et Sophie, qui croyaient que c'était le Jugement Dernier, furent se préparer à la mort.
L'une était à genoux devant une croisée, priant avec ferveur, l'autre conjurait les feux de ne pas avancer davantage, toutes avaient le visage bouleversé, les yeux hagards et tremblaient de tous leurs membres ; en les voyant, on pouvait les croire face à face avec la bête de l'Apocalypse. Marie monte à onze heures pour se coucher et trouve ces filles dans cet état. Elle s'approche de la fenêtre, voit en effet une clarté effrayante qui s'avançait toujours et qui était déjà au bout de l'avenue.
Quelquefois ce feu terrible s'éteignait et d'épaisses ténèbres succédaient à cette grande lumière. Gomme je souffrais d'une forte migraine, j'avais été me coucher de bonne heure et je ne savais rien de tout cela, car je donnais d'un très bon somme, lorsque, tout à coup, je fus réveillée par une voix de stentor qui criait : « Scélérats ! brigands ! voulez-vous bien nous laisser en repos ! » Je crus qu'une bande de voleurs était dans la maison. Effrayée, je me lève et cours à la fenêtre où tout le monde était rassemblé, et je vois une grande lueur au bord de la rivière, à la faveur de laquelle on apercevait plusieurs hommes qui péchaient aux écrevisses.
Marie avait reconnu ces revenants, et Marguerite, furieuse d'avoir été leur dupe, leur chantait pouilles. On vint alors avertir mon père qui, suivi de deux hommes armés de longs fusils, alla à la chasse des fantômes. Mais comme ils approchaient, ils furent reconnus ; alors, le feu s'éteignit et les voleurs s'enfuirent. On en prit pourtant deux qui furent ramenés en triomphe au château. Tout le monde s'assemble pour ce grand jugement, ces malheureux mouraient de peur. Tout le monde parlait à la fois, les hommes racontaient leurs prouesses, les femmes leurs frayeurs. Puis, mon père prit le nom des coupables avec beaucoup de pompe, et finit par les inviter à souper et parleur rendre leurs filets, leurs poissons et la paix, car il leur pardonna.
Nous avons beaucoup ri de cette belle histoire; je pense qu'elle t'amusera aussi, si tu peux la lire, car j'ai bien griffonné. Le jour faillit nous surprendre dans cette expédition nocturne, d'autant mieux qu'à la suite de cet événement, chacun faisait ses réflexions; Marguerite me disait ingénument :
« Voyez pourtant comment nous sommes ! Ces voleurs tremblaient devant un homme qui feignait d'être en colère, et nous qui sommes si coupables, nous ne tremblons pas devant Dieu. »
J'ai trouvé cette pensée bonne <it j'ai admiré comment cette pauvre tille sans éducation savait si bien prendre
le bon côté des choses.
Adieu, mon Elise, j'esperc que tu seras contente de moi et (pie ma lettre égaiera tes moments de Loisir et surtout réponds-moi bientôt. 11 me reste encore assez
80 CORALY DE GAIX
d'espace pour me rappeler au souvenir de ta mère et pour t'embrasser de tout mon cœur.
A la même.
Castres, le 25 février 1824.
Mon Dieu ! quelle tête ! ma pauvre amie, comment veux-tu être heureuse avec une imagination pareille ? Calme-toi, de grâce ; pourquoi pleurer un ange qui prie pour toi et qui, peut-être, s'offense de tes larmes? 11 est si doux de penser aux personnes qui nous sont chères. Cette heureuse enfant ne voudrait certes pas changer son sort, et je suis bien sûre que tu as là-haut une petite protectrice qui priera Dieu de te conserver la beauté de ton âme.
Je te gronde, ma bonne Elise, et pourtant — te le dirai-je? — j'aime ton caractère à la folie ; cette tristesse, ces distractions, cette longue douleur prouvent un cœur qui sait aimer et que j'aime à trouver dans les personnes qui me sont chères. Je voudrais bien .que tu trouvasses le moyen de ne pas te tourmenter et de conserver pourtant cette imagination si vive, cette âme si belle et ce cœur si tendre ; tu es la seule qui saches me comprendre je t'aime presque comme une sœur, et je serais bien heureuse si tu me rendais tendresse pour tendresse.
Je te remercie des détails que tu me donnes ; Saint- Pons est donc brillant? Nous avons ici un membre de
la Cour (I) qui a su se dérober à vos plaisirs pour offrir son encens à la belle Hombeline (2), qui, comme tu le dis, restera dans l'impénitence. Notre désert s'est pourtant métamorphosé en un petit Paris ; une belle noce a dissipé notre tristesse. On ne trouve pas assez de dentelles et de fleurs chez nos modistes pour parer toutes nos Terpsichores. D'ailleurs, une parure Castraise ! ii donc ! Tous les costumes sont toulousains, parisiens et pourquoi pas romains?
Vue de nos belles a paru dans un nouvel accoutrement, ornée d'un large ruban bleu en sautoir, rattaché par une ceinture aussi large ; chacun se demandait tout bas si c'était une nouvelle décoration ou l'ordre du Saint- Esprit; cependant personne n'osa lui en faire la question. Mais la reine de la fête fut, à mon avis... je n'ose te le dire, tu soupçonnerais mon amour fraternel ; et pourtant. une robe blanche bien simple, une petite Heur rose dans les cheveux étaient toute sa parure. J'étais toute glorieux' de sa gentillesse et je réfléchissais que Dieu doit être bien beau, puisque sa créature est si belle.
Hélas! ma chère, je ne suis pas laite pour le monde : le malaise, la gène que j'éprouve au milieu de tous ces plaisirs, la fatigue qui les suit, tout me dit que je dois rester chez moi. Figure-loi, ma belle, que quelques contredanses m'ont forcée ;i rester dans mon lit boute une journée. Oh, non î je n'y reviendrai plus.
Tu me dis de prier pour toi. Oh ! Elise ! ne me charge plus de tes commissions auprès du bon Dieu. C'est toi
(1) Allusion à une plaisanterie consistant à attribuer à diverses jpersonnesAde la Société de Saint-Pons les£charges de la Cour.
(2) Hombeline <le Lastours.
82 CORALY DE GAIX
qui vas me jeter la corde (1). Si tu savais comme je suis peu sage, tu me plaindrais ; aussi, je compte sur toi pour me mettre d'accord avec le ciel. Je parie que la Sainte Vierge ne te refuse rien, aussi parle-lui de moi.
Adieu, ma chère cousinette, un baiser à la jolie Clémence, à notre bonne Caroline, et même au petit Victor. Présente mes respects à toute ta famille et crois à la vive tendresse de celle qui se dit, par anticipation, ta vieille amie.
A la même.
Castres, ... mars 1824.
Voilà donc, chère Elise, ce pauvre L. embroché danston cci'ur, qui est sans doute bien élastique, car il est toujours plein, et pourtant le dernier venu sait toujours trouver une grande place. Heureusement, voilà le mercredi des cendres qui mettra ordre à cet encombrement.
Tu as donc bien dansé ce carnaval ? et en dépit des belles rimes en ence que tu m'a débitées, vous avez joué des charades, et, qui plus est, la comédie. Je suis fort en peine sur le compte de tes jambes ; Clémence surtout doit avoir les siennes brisées, car on m'a dit qu'elle a dansé toute une nuit chez toi où vous avez été très brillants. Je te dirai pourtant que je suis furieuse contre toi ; quelqu'un m'a dit que vous aviez passé en revue toutes les dames de Castres et que vous nous
(1) Pour la retirer du gouffre.
aviez toutes fort maltraitées. J'espérais trouver grâce à vos yeux, mais tout comme les autres, j'ai été taxée de ridicule et de pruderie. Comment, Elise, tu n'as pas pris mon parti ! Je le vois bien, la lanterne magique qui passe dans ton cœur m'a fait faire la culbute : et pourtant moi, je t'aime toujours. J'espère que, grâce au temps de pénitence, je reprendrai bientôt mes droits et que tu vas me chérir de nouveau, comme une affection de carême.
Avril 1824.
T'es-tu un peu remise, chère Elise, des fatigues du carnaval? et les dangers du monde, à quand sont-ils ajournés? Clémence, qui est si gentille dans le rôle de la vicomtesse, doit l'avoir un peu sur le cœur. A ropos de cœur, où en est le tien? Les allants et venants ont-ils enfin trouvé un vainqueur qui s'en soit emparé sans dire gare. En ce cas, ma chère, nomme-moi eet usurpateur; il a empiété sur mes droits, je lui demanderai raison les armes à la main...
Je voulais te parler du baptême brillant de M1,e Michel*
hne Àlmodie de Yi\ iès. Te dire combien elle pleura pour
renoncer an diable et combien de dragées j'ai croque en
son bonneur, ce sérail chose difficile. D'ailleurs, je n'a1
pas le temps de te donner de grands détails, je t'ai déjà
l'ail le sacrifice oie ma coiffure pour l'écrire cette page. Demain, je serai épouvantable, on me croira malade,
maman accusera le jeune et le maigri1, on me fera cess il tout cela cf lu (Mi seras cause !
CORALY DE G A IX
Quel dommage? Sans cela, je te conterais un beau sermon que j'ai entendu, et au milieu duquel le prédicateur endossa ses lunettes, feuilleta ses cahiers, fît porter un cierge pour mieux y voir, l'éteignit en crachant dessus et le fit rallumer...
10 juin 1824.
Depuis notre arrivée à la campagne, la famille de Yiviès a éprouvé un malheur qu'elle a senti bien vivement; cettte pauvre petite Almodie, qui faisait leur bonheur, est morte à Toulouse où ils avaient été passer quelques jours, à la suite d'une maladie affreuse. Ils sont tous désolés, et pourtant ils ne sont pas aussi malheureux que la famille de Saint-Géry dont tu as sans doute entendu parler. Elle était composée de huit demoiselles, toutes plus jolies les unes que les autres. L'une d'elles se marie avec un Anglais (1), ne quitte pas la maison paternelle, et augmente la famille d'une jolie petite fille et d'un beau garçon.
Une fièvre d'ambition tourmente le père, qui part pour Paris avec sa corbeille de fleurs, c'est-à-dire sa femme et ses sept filles — la mariée n'étant pas du voyage. — Ces jeunes personnes étaient désolées de quitter leur château (2). Au moment de partir, l'une d'elles manque ; on la cherche partout, on la trouve dans sa chambre, tenant son lit embrassé et pleurant à chaudes larmes, comme si elle avait eu un pressentiment; on l'arracha de là.
(1) Le comte Russell, d'une famille irlandaise. 2) Château de Saint-Géry, près Rabastens (Tarn).
Ils arrivent à Paris, une maladie de langueur s'empare de toutes ces dames. Quelque temps après, Marceline, celle dont je viens de te parler, mourut entourée de ses sœurs, dans sa dix-huitième année ; elle était fraîche comme une rose, jolie comme un cœur. Le jour de la Pentecôte, qui était huit jours après, sa sœur Elîsa, plus belle encore et plus intéressante, alla joindre sa sœur et emporta dans sa tombe beaucoup de jeunesse et beaucoup de vertu ; une personne qui l'a vue mourir disait qu'elle n'oublierait jamais le sourire céleste dans lequel elle expira.
Mmc de Saint-Gérv, après avoir enterré ses deux filles, est partie sur le champ avec une autre de ces demoiselles qui était aussi fort malade. La jeune mariée, sachant que sa mère arrivait, alla à Toulouse au-devant d'elle avec ses deux enfants ; à peine était-elle installée, que sa fille, qui se portait fort bien, est prise de convulsions ; au bout de six heures, elle n'existait plus. Deux ou trois jours après, son petit garçon est atteint de la même maladie que la petite de Viviès, on lui a mis le feu à la (etc. S'il se tire (U1 là, on prétend qu'il sera imbécile. Ouelle série de malheurs !...
— Adieu, ma chère, ma bonne, ma charmante amie, je suis fâchée de ('aimer si fort . ma conscience s'en alarme4.
cl pourtant je ne puis m'en empêcher. D'ailleurs, i toi qui en es cause ; pourquoi es-tu si aimable? Ainsi. ma belle, tu peux te charger de la moitié de ma faute. Adieu, adieu, aime-moi toujours.
CORALY DE GAIX
A la même.
Gaïx, ce 22 juin 1824.
J'ai de l'humeur contre toi, chère Elise, et pourtant tu m'as écrit une lettre bien aimable et bien tendre ; c'est précisément pour cela que je boude, ce qui ne me sert à rien. Aussi, mieux vaut prendre mon parti de bonne grâce et faire tourner au profit de mon âme une privation que mon cœur ressent si vivement. En ce cas, je ne devrais même pas t'écrire, mais le sacrifice serait au-dessus de mes forces et j'adopte avec plaisir l'idée d'un journal auquel ce beau début servira d'introduction.
Je commencerai d'abord par te dire que Marie commence à se remplumer; elle est, je t'assure, beaucoup plus jolie qu'elle n'était avant sa maladie ; je crois que l'^ir de la campagne où nous sommes lui fera grand bien. Gaïx est à présent dans toute sa beauté, le temps est superbe ; mais le jour où nous arrivâmes, il fit un orage des plus pompeux. Henriette, Sophie (l)et moi, qui formions l'avant-garde, partîmes le matin; le reste de la famille ne s'achemina que le soir, mais la tempête fut très violente, et je me réjouissais en pensant qu'elle empêcherait les miens d'arriver et que nous nous trouverions seules dans le château.
Peut-être nous serait-il arrivé quelque aventure bien
(1) Henriette, sa sœur cadette, et Sophie, femme de chambre.