III. — Le proscrit
Cependant, des jours bien longs s'écoulèrent, et le nuage commençant à s'éclaircir, la prison de la pauvre mère fut ouverte ; elle put s'acheminer de nouveau vers sa montagne et s'installer parmi ses ruines. Les deux enfants ne l'accompagnaient plus, mais une jeune fille, presque aussi belle que son ange gardien, lui prodiguait ses soins et ses tendresses.
L'enfant avait grandi dans les jours mauvais comme un lys parmi des épines. Kl le étail à sa mère, ce qu'est au vovageur la goutte d'eau dans le désert brûlant, le rayon de soleil au milieu de l'orage.
Le Crucifix, la plus précieuse partie du bagage, fut déposé dans un lion seerel ; ce n'était qu'à la dérobée qu'où allait à ses pieds épancher son àme. Mais Lorsque, de la forêt voisine, arrivai! un homme au noble regard. épuisé de fatigue et de faim car il avait marché bien longtemps à travers des dangers pour porter une bénédiction et montrer le ciel à un pauvre montagnard qui se mourait) oh ! alors, le crucifix paraissait sur une petite
table recouverte d'un linge blanc, ornée des Meurs de La
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montagne et de quelques cierges bénits ; les maîtres, les domestiques, les paysans des alentours s'assemblaient en silence et se prosternaient en pleurant de joie. Quelquesuns d'entr'eux faisaient sentinelle sur les lieux les plus élevés, tandis que le mystérieux étranger revêtait une ïobe blanche, et, dans un profond recueillement, faisait descendre Dieu lui-même au milieu de cette troupe fervente qui ne craignait pas de venir braver la mort pour l'adorer un moment. Après l'accomplissement de son saint ministère, le digne prêtre reprenait son chemin avec une force nouvelle, car la nourriture céleste et le breuvage divin, auxquels il venait de goûter, avaient relevé son courage ; et, se jetant dans un ravin pour n'être pas aperçu, il allait consoler d'autres douleurs et cédait sa place à d'autres fugitifs.
Un soir, le vent soufflait avec violence, la neige tombait à gros flocons, la nuit était obscure. Un grand coup retentit à la porte ; la jeune fille eut peur.
— Ouvrez, c'est un ami, dit la mère, car le chien n'aboie pas.
En effet, un noble et beau proscrit parut sur le seuil. Ah ! par pitié ! donnez-lui l'hospitalité ! il meurt de froid et de lassitude.
— Qui que vous soyez, dit la mère, si vous aimez Dieu et le Roi, entrez. Ici, votre cœur trouvera un écho, et votre corps fatigué, du repos et de la nourriture.
— Vive le Roi ! s'écria le proscrit.
— Vive le Roi ! répondirent des voix émues.
Oh ! que de sentiments, que de sympathies réveillait alors ce cri magique ! Aussi, voilà déjà l'étranger établi auprès du grand feu, racontant avec une naïveté char-
mante ses courses, ses dangers, son chagrin d'être trop jeune pour émigrer et aller servir le Roi, ses regrets d'avoir abandonné son frère et sa sœur plus jeunes que lui. Il n'a plus qu'eux au monde, et c'est pour eux seuls qu'il regretterait la vie.
« Vous n'avez donc pas de mère? Oh! que je vous plains ! » dit une voix si douce que le beau proscrit resta comme interdit.
Mais la jeune fille, craignant d'avoir rouvert une plaie encore saignante, s'embarrassa et rougit ; ses grands yeux noirs se baissèrent, une larme mouilla ses longues paupières ; elle pensait aux infortunes du proscrit, et remerciait Dieu, dans son cœur, de ne pas l'avoir faite si malheureuse.
Mais la mère, interrompant le silence :
— Enfants, dit-elle, c'est l'heure de la prière. Ursule, prends cette clef, va chercher notre crucifix ; la neige tombe trop abondante pour que les méchants nous surprennent, et il y a bien des jours que nous n'avons osé prier devant lui. Va, mon enfant ! ce sera bien célébrer l'arrivée de notre hôte que de le mettre sous ses yeux, car sa vue rafraîchit le cœur.
Et, plus légère (pie la feuille (pie le vent emporte, la jeune li lie disparut et revint bientôt après, portant cette croix précieuse qu'elle baisai! avec amour.
Sa voix fut choisie comme la plus pure pour prier au nom de tous. Le souvenir du Roi et de ceux qui souffraient pour lui revint soin eut dans sa prière ; il \ avait alors dans son regard, dans son air. dans tonte sa personne, comme un reflet du ciel. El le jeune homme, toujours frappé comme par enchantement de tant île grâce
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et de tant de candeur, jura tout bas, par sa noble épée déposée aux pieds du crucifix, qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle. Mais il faut atttendre des jours meilleurs, car aujourd'hui, traqué comme une bête fauve, le pauvre proscrit n'a rien pour reposer sa tète. Jamais il n'a tant regretté son antique castel, et sa belle prairie, et ses bois sombres et son frais ruisseau.
Tout à coup, les aboiements d'un chien et les cris répétés d'un paysan courant à toutes jambes annoncent l'arrivée des brigands. Vite, vite, jeune proscrit, reprenez vos armes, échappez-vous par la fenêtre basse, du côté du Nord, et jetez-vous dans la forêt ; jeune fille, cachez ce crucifix, et que les portes s'ouvrent !
Les voilà, ces cannibales, fouillant partout, jurant et blasphémant ce qu'il y a de plus saint. Ne dirait-on pas des bêtes féroces poursuivant une proie ! x\près avoir cherché jusque dans les bureaux et les coffres les mieux fermés, ils passent une partie de la nuit à boire, et l'autre dans l'ivresse. Puis, au matin, furieux d'avoir manqué leur victime, ils partent pour de nouvelles expéditions.
Mais le proscrit? Ah, ne craignez rien, nobles dames ; vos bénédictions l'accompagnent, son bon ange veille sur lui, il échappera à toutes les poursuites et reviendra souvent vous demander l'hospitalité, car il oubliera auprès de vous ses fatigues et ses dangers.