‹ Correspondance et uvresChapitre 37 sur 58 · IV. — Le mariage · texte numérisé non relu

IV. — Le mariage

Le volcan s'est enfin apaisé; Dieuadaignéjeterunregard de pitié sur la France. Déjà de nombreux exilés retrouvent

le pays ; leurs foyers, il est vrai, sont occupés par leurs oppresseurs, mais ils se consolent, car ils respirent l'air •de la patrie. Déjà de saints confesseurs viennent s'asseoir sur les débris fumants de leurs temples ; le culte du Seigneur n'a pas repris sa splendeur première, mais on peut pratiquer sa loi sans craindre la mort. Voyez quel air de fête au château de la montagne ; on a paré de feuillage la plus grande salle ; des amis que Forage avait dispersés se retrouvent là réunis de nouveau ; un sourire de bonheur éclaircit tous les fronts. Voilà le crucifix, entouré de fleurs et de cierges bénits, qui reparait encore.

Mais pourquoi cel autel? pourquoi tous ces apprêts? Les paysans, les domestiques sont radieux, la vieille Jeanne surtout, la berceuse d'Ursule, est folle de joie. Où est donc son enfant gâtée? Où est sa bonne maîtresse ?

Silence ! la porte s'ouvre, une femme parait, quelqueslins disent un ange, car dans le ciel seulement on peut trouver une plus céleste beauté. La couronne de fiancée rattache son voile blanc ; c'est Ursule, la pauvre jeune fille, que sa mère conduit par la main et place au |>ied •de l'autel.

Bientôt s'avance Le jeune el beau proscrit, doni L'œil brille de joie; il regarde Le crucifix si Longtemps dépositaire de sou secret, et aujourd'hui témoin de 500 bonheur. Oh ! comme tous deux Le conjurent, avec Larmes, de jeter sur eux un regard de pitié !

Cependant un vieux prêtre 1), arrivé depuis peu de

(1) L'abbé Guillaume d'Espine.

la terre étrangère, se recueille un moment; puis, au milieu d'un grand silence, il leur adresse quelques mots touchants. Sa voix était émue ; sa parole, grave et solennelle :

« Mes enfants, leur dit-il, bénissez le Seigneur qui fait enfin luire un beau jour après tant de tempêtes, et qui m'a réservé, à la fin de ma course, un ministère si doux pour mon cœur ! Mais n'augurez pas d'une matinée riante que le soir sera calme et serein ; hélas ! bien jeunes encore, vous avez été ballottés par l'orage ! mais, grâces en soient rendues à celui qui est pendu à cette croix et qui a épuisé pour nous la coupe amère, vous voilà à la fin de vos douleurs. Si, cependant, il vous en avait laissé encore quelques gouttes, ne murmurez pas ; l'affliction purifie l'homme et le détache de la terre ; plus les eaux du déluge fondaient sur l'arche, plus celle-ci s'élevait vers le ciel. La carrière où vous entrez est semée d'épines, unissez-vous donc pour soutenir et partager ensemble joies et chagrins.

« Mais, que fais-je ? Je voudrais vous parler bonheur, et ma langue ne sait trouver que des paroles tristes. Mon fils, écoutez ce que je vous dis de la part de Dieu : Aimez, chérissez votre femme ; cette portion de votre tâche sera donc à remplir. Mais ne vous vengez pas de vos persécuteurs ; le chrétien bénit ceux qui le maudissent et répond aux outrages par des bienfaits ; c'est l'encens qui embaume la main qui le consume. Remettez donc votre épée dans le fourreau et ne l'en retirez jamais que pour Dieu et pour le Roi.

« Et vous, ma fille, colombe chaste et pure qui n'avez pas encore reposé votre pied sur la terre, où le placerez-

vous qui ne soit couvert de ruines, de souillures et de sang ? Ah, craignez le contact du monde ! pressez-vous contre cette croix, c'est de là que part tout ce qui va au ciel. Entourez votre mari d'alï'ection et d'amour ; souvenez-vous que la liane parfumée embaume le chêne qui la soutient et l'embellit de ses rouges guirlandes.

« Enfants, soyez unis au nom de Dieu, et puisse la bénédiction d'un vieillard attirer sur vos jeunes vies cette portion de bonheur qui a été refusée à la mienne ! »

Les larmes étouifèrent sa voix. Bientôt après, il commenta l'auguste sacrifice ; et, lorsque tout fut consommé, la jeune fille, montée sur son cheval favori entre sa mère et son époux, accompagnée de ses nombreux amis, dit adieu à sa chère montagne.

Oh ! comme son cœur fut triste lorsqu'elle la perdit de vue ! Jeune iille, ne pleurez pas ! Voyez briller au milieu de votre trousseau ce précieux crucifix à l'ombre duquel s'est écoulée votre enfance. Tue sollicitude maternelle l'a glissé dans la corbeille à votre insu, alin qu'en le regardant, vous croyez retrouver encore dans votre nouvelle patrie, et votre mère, et votre montagne. Qu'il sut bien adoucir la tristesse de la séparation ! Et quand le cœur de la jeune épouse, oppressé par le souvenir, allait s épancher à ses pieds, elle croyait entendre une voix lui dire :

«Tu pleures, ô mon enfant ! et moi aussi j'ai abandonné ma pal pie céleste, et j'ai quitté, au milieu d'affreuses angoisses, une mère tendrement chérie ; j'ai voulu souffrir toutes tes douleurs, afin d'en enlever l'amertume et t'aider à les supporter, comme une mère goûte le breuvage amer qu'elle veut faire avaler à son enfant. »

"250 CORALY DE GAIX

C'est ainsi que ce grand Consolateur avait un baume pour chaque plaie et qu'on ne le quittait jamais sans être plus calme. Aussi fut-il placé avec honneur dans la grande et belle chapelle du vieux château de Gaïx. Les brigands l'avaient respectée, tandis qu'ils avaient renversé l'enceinte de cette antique demeure et douze tours extérieures qui la commandaient. Quatre seulement, •échappées à leur rage, montraient au loin leur couronnement crénelé et rappelaient aux paysans d'alentour le vieux castel dont les salles inhabitées depuis longtemps étaient, d'après la légende, peuplées de revenants et de fantômes qui s'échappaient la nuit par les trois cent soixante-cinq fenêtres, afin d'errer librement dans les bois d'alentour.

Quelque temps après, la jeune épouse devint mère ; mon premier cri lui donna une émotion de tristesse et de joie si violente qu'elle faillit mourir. On craignit pour ses jours, et, dès ma naissance, je fus pour elle une ■cause de chagrin. Ma mère ! portez-moi vite aux pieds de votre croix, mais ne lui demandez pas ma vie avec tant de larmes. Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir ! Je serais vin ange dans le ciel ; et qui sait si, aujourd'hui, j'obtiendrai ma couronne ?

Ne vous fâchez pas, mon bon ange, si ces paroles ont échappé à ma plume. Oui, je le sais, aucun secours ne me manquera, et ce crucifix devant lequel je trace ces lignes m'est un sûr garant de la victoire. A lui se rattachent tant de souvenirs et tant d'espérances ! J'ai déjà raconté une partie de ce qu'il me rappelle, mais ce qui me reste à dire sera déchirant pour mon cœur.

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