V. — Alexandrine il
Notre enfance coulait en paix sous l'aile maternelle ; quatre sœurs partageaient mon amour. L'une d'elles avait reçu du ciel un cœur trop pur pour rester longtemps sur la terre ; sa douceur angélique, sa bonté touchante, son admirable candeur étaient les fruits de sa tendre piété.
Quelques lignes d'une simplicité charmante, écrites le jour de sa première communion nous ont révélé son secret :
« J'aime les saints qui sont morts jeunes, disait-elle ; mon Dieu, faites-moi mourir jeune comme eux ! »
Oh ! comme elle a été bien exaucée ! C'est devant ce crucifix qu'elle faisait chaque jour cette prière. Chaque matin, ce beau Christ, placé en face de moi, semblait m'écouter et me répondre ; ensuite je le trouvais toujours incliné vers la droite, on eut dit qu'il ne me regardait plus. J'avais beau le remettre en place, L'instant d'après il était retourné vers ma sœur. Affligée d'une circonstance que je croyais presque surnaturelle, je m'en plaignis à Alexandrine qui se mit à rire et me dit qu'elle était l'auteur du prétendu miracle. Elle aussi le tournait
de son côté, car elle avait bien des choses à lui dire et de non moins belles à en apprendre.
« Que nous devons rendre grâces à Dieu, t<»i et moi,
me disait-elle Un JOUT, de ne QOUS avoir pas donné autant
de beauté qu'à nos soeurs ! Chacun les regarde et les (1) A Irx.i mlri 01» de < i . < i v mourut en décembre L824.
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admire sans qu'elles s'en doutent ; peut-être, à leur place, eussions-nous été vaines, tandis que personne ne songe à nous. C'est un obstacle de moins que nous aurons à vaincre ; mais aussi que nous serons belles dans le ciel î » Voilà comment toutes ses pensées, tous ses désirs étaient tournés vers Dieu.
Elle avait quinze ans lorsqu'une maladie longue et douloureuse, qu'elle souffrit longtemps sans rien dire, l'enleva à notre amour. Un regard jeté sur le crucifix au milieu de ses horribles souffrances la rendait heureuse (gens du monde, comprenez ce bonheur si vous le pouvez !) Oui, elle était heureuse, le sourire était toujours sur ses lèvres, et lorsqu'on lui dit qu'il fallait mourir, son visage devint radieux.
Elle reçut le Dieu de son cœur avec une joie ineffable, baisa le crucifix, et ses beaux yeux s'éteignirent, fixés sur lui !
Oh ! ma pauvre mère ! combien sa douleur fut grande î Non, jamais rien ne m'a fait plus de mal que son affliction. Elle embrassa le corps de son enfant :
« Gieux, ouvrez-vous, s'écria-t-elle, pour recevoir ma fille ! Beaux anges, c'est une de vos compagnes qui vient vous joindre, accourez au-devant d'elle ! »
Puis, elle ne dit plus rien, elle ne pleura plus, mais elle emporta le crucifix et lui parla longtemps tout bas. Je ne sais s'il avait encore rencontré de plus douloureuses angoisses.
On la lit coucher, je passai la nuit auprès d'elle ; rien ne pouvait calmer sa cruelle agitation. Désolée de son état, je m'adressai à ma sainte sœur :
« Alexandrine, lui dis-je, vois notre mère, comme elle
souffre ! Obtiens de Dieu, que tu vois face à face, delà faire un peu reposer ».
A peine avais-je fini ces mots, qu'un doux sommeil ferma ses yeux pendant six heures. A son réveil, elle ne pouvait s'expliquer quel pouvoir enchanteur avait eu la force d'endormir sa douleur.
Le lendemain, les dépouilles de notre Alexandrins furent portées à Saint-Julien par toutes les jeunes filles de la paroisse. Elle fut enterrée au pied de la croix de pierre. On posa sur sa tombe une pierre sans nom ; mais ce nom, qui n'est pas sur la terre, est écrit dans Le ciel !