CHAPITRE VII
Quel ordre ai-je reçu? quelle tâche est la mienne! ô mon bon ange, qu'exigez-vous de moi ! Est-ce au rocher sauvage ou à la lyre harmonieuse que la brise qui passe arrache des accords? Prophètes, prêtez-moi votre plume,, donnez-moi vos soupirs ; Ton demande à mon cœur des accords célestes : où trouverai-je des paroles assez tristes pour raconter tant de douleurs, assez brûlantes pour dire tant d'amour !
Mon Sauveur, à votre mort, les pierres se brisèrent, et moi aussi, j'espère ce miracle. Je me sens déjà attendrie en fixant votre croix ! pourquoi tant de tristesse dans le lieu saint? pourquoi ces vêtements de deuil, ces chants mélancoliques? pourquoi les saints ont-ils disparu? Je ne rencontre plus leur visage ami, qui semblait me dire : « Courage! et toi aussi, un jour, tu seras comme nous : » Hélas ! c'est que L'Eglise, ma mère, pleure la mort (le son
(1) Ecril en 1830.
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Epoux. Qui la consolera, car sa douleur est grande comme la mer? Elle me prend par la main : « viens, mon enfant, dit-elle, parcourons ensemble les lieux où il a soutlert ; écoute son admirable histoire, tu apprendras peut-être à l'aimer davantage et ton amour adoucira ma peine ».
Oh î comme ses plaintes sont touchantes ! Non, je n'oublierai jamais l'impression de tristesse que fit sur mon cœur de douze ans la voix d'un vieux chantre, psalmodiant, un mercredi saint, dans l'église presque déserte, une lamentation. Je fermai les yeux, et mon imagination d'enfant croyait voir le prophète assis sur les ruines. Il pleurait, car la fille de son peuple avait perdu son éclat et sa beauté ; l'ennemi l'avait dépouillée comme une vigne que l'on vendange, ses pieds étaient salis, ses joues baignées de larmes ; et je pleurais aussi, •car on m'avait appris que le prophète racontait mon histoire.
Puis, je voyais le Calvaire, et mon Sauveur crucifié, et ses clous, et ses épines. J'entendais des voix qui criaient : « Le voilà ! il a été blessé par nos iniquités ; nous avons été guéris par ses meurtrissures. 0, vous tous qui passez, considérez et voyez s'il est une douleur pareille à la sienne ! » Mon jeune cœur se fondait de tristesse et d'amour. Mais aujourd'hui, tout émoussé qu'il est par le froissement du monde, quels sentiments prêterat-il à ma plume ? Seigneur ! frappez ce caillou du bout de votre croix ; peut-être en ferez- vous jaillir une étincelle ! Mais en considérant cette sainte montagne, ce sang tout répandu, cette coupe qui déborde d'amertume épuisée jusqu'à la lie, et que je m'applique ces paroles touchantes : Dilexit me, et tradidit semet ipsum pro me ! ne
trouverai-je pas une larme dans mes yeux, un soupir dans mon cœur?
Nous voici au dimanche des Rameaux. Toute 1 église est dans la joie, des palmes sont dans toutes les mains, riiosanna dans toutes les bouches ; les petits enfants attendaient ce jour avec impatience. Les voilà qui suspendent à de beaux rameaux leurs meilleurs gâteaux et leurs plus beaux fruits ; et, tenant la main de leur mère, ils courent avec elle au devant du bon Jésus qui leur a donné tout cela, afin qu'il les bénisse. Oh ! vous les bénirez, Seigneur, car vos anges sont leurs frères ! Distinguez surtout d'un regard d'amour cette petite fille aux yeux bleus, cette enfant de notre affection ; voyez ces petites mains jointes, ces yeux fixés sur vous, elle vous prie avec ferveur de la rendre grande et sage, et de lui donner toujours vos faveurs.
Mais écoutez aussi la prière de la mère qui vous conjure avec larmes de conserver sans tache cette robe blanche dont elle est parée ! Et moi. nie inèlanl à la foule de ces joyeux Israélites, je viens jeter comme eux mon manteau sous vos pas : aussi bien, il gêne ma marche et m'empêche de courir vers vous. Oh ! de combien d'inquiétudes et d'ennuis je me débarrasse avec cette dépouille du vieil homme! Hosanna au fils de David!
Mais la joie a cessé, la tille de Sion ne reeonnail plus
son Bien-Aimé, le plus beau des enfants des hommes, tant ses traits sont altérés par d'horribles douleurs : Oh,
comme il soutire! écoule/ ce récil touchant, entendez ses
douces cl rares paroles, opposées aux vociférai ions de la
populace : ne croyez-vous pas être à cette assemblée tumultueuse? n'assistez- vous pas à ce drame sanglant, Le
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plus digne de larmes ? n'entendez-vous pas Pilate crier : « 11 est innocent ! que ferai-je de lui ? » Eh quoi, Pilate, vous ne savez qu'en faire ! Donnez-le moi, j'en ferai l'époux de mon cœur, la joie de mon âme, mon trésor et ma vie !
« Grucifiez-le ! crucifiez-le ! » répondent mille voix forcenées. Ces cris font frémir d'horreur et je ne songe pas que c'est moi qui les ai proférés chaque fois que j'ai olfensé mon Dieu. Voilà comme je me trouve mêlée à ce grand mystère, et comme chaque circonstance de cette admirable passion me devient personnelle.
Mais les pleurs sont encore suspendus ; les vêtements de deuil sont remplacés par de beaux ornements ; c'est la fête de l'amour qui commence ; c'est un testament divin qu'on va exécuter. Le pauvre Jésus qui, la veille de sa mort, ne savait où reposer sa tète, légua à ses amis, dans la familiarité d'un repas, après un discours si ravissant de tendresse qu'en le lisant, les larmes coulent malgré soi, le plus magnifique de tous les héritages : l'abrégé de toutes les merveilles de la terre et du ciel. Affligés, ne pleurez plus ! voici la consolation de toutes les larmes ; pauvres, réjouissez- vous ! voici d'immenses trésors. Lui seul peut remplacer tous les amis,- toutes les richesses, tous les plaisirs, l'univers entier.
Ah ! je ne m'étonne plus de ce concours d'enfants, de vieillards, déjeunes filles, de fidèles de tous les rangs et de tous les sexes venant se presser en foule autour de cette table délicieuse, comme des abeilles autour de leur ruche ! j'aime le Jeudi-Saint, et par les souvenirs qu'il rappelle et par les rêves de mon enfance. Lorsque je voyais le ministre de Dieu sacrifier dans un grand silence,
■et les prêtres qui l'entouraient recevoir de sa main le Pain céleste, je me croyais au milieu du Cénacle. Chaque prêtre me semblait un apôtre : voilà Pierre avec ses cheveux blancs, voilà Jacques, voilà le jeune apôtre qui va s'endormir sur la poitrine de mon Sauveur. 0 Jean ! poussez-vous un peu, Faites-moi place, laissez-moi m'endormir avec vousT et recevoir aussi les merveilleuses confidences de ce Cœur divin !
Mais à peine cette cérémonie est-elle terminée, que l'Eglise reprend ses vêtements de deuil, recommence ses plaintes et ses soupirs. Eh, quels soupirs ! jamais le cœur de l'homme n'en exhala de plus tristes. Elle en emprunte à toutes les douleurs : à la pauvre Mère qui pleure son Fils unique, à la jeune fille qui a perdu son fiancé, aux petits enfants qui meurent de faim dans les places publiques, aux exilés qui n'ont plus de patrie, aux rues de Sion qui pleurent leur solitude ; toutes les douleurs de la terre se trouvent réunies dans le cœur de cette pauvre Rachel.
L'orgue se tait, les cloches ne rendenl aucun son. De temps en temps, un bruit terrible s'élève de toutes parts •et cause à l'âme une grande émotion : l'on dirait le peuversement de toute la terre à la mon! de son Créateur. Une foule de4 pieux fidèles sui\ent dans un saint recueillement les pas (le leur divin Maître et vont Tadorer dans les différents lieux où il repose sur de beaux autels elin-
eelants de mille llambeaux. tandis que le reste de l' église est désert, sombre et désolé.
Kl Marie, celle mère si affligée, n'aura-t-elle pas un
souvenir dans cette circonstance? Ecoutez cette élégie magnifique empreinte d'une ravissante tristesse: ma
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plume ne saurait la traduire, mais les sentiments qu'elle exprime trouvent un écho dans tous les cœurs. Oh ï Marie ! Gomme vous soutirez debout aux pieds de cette croix ! pour vos douleurs je n'ai pas assez de larmes et c'est moi qui fais couler les vôtres ! Obtenez-moi d'aimer comme vous, afin de rester toujours avec vous aux pieds de la croix. Voilà votre amour et le mien qui expirent.
Il meurt et la nature est bouleversée ; le ciel pousse un cri de joie, l'enfer un hurlement de détresse : cette croix, trophée d'ignominie, devient un trophée de victoire. La voilà exposée à la vénération publique. Accourez, ô vous tous que le chagrin consume ! Contemplez-la cette croix, et dites, si vous l'osez, que les vôtres sont trop pesantes. Quelle est la douleur qui lui soit inconnue? Regardez-la avec amour, et vos peines deviendront légères. Pour moi, je l'embrasse avec transport et tout ce qui ne sera pas marqué de son sceau me deviendra insipide. Avec elle je braverai le monde et l'enfer. Elle est ce bois merveilleux qui change les eaux amères du désert en torrents de douceurs. Elle s'attache à toutes les circonstances de la vie pour les embellir ou les sanctifier ; je la trouve dans les palais et dans les cabanes, sur le bourdon du pèlerin et sur le diadème des Césars.
Hélas ! trois générations de rois viennent de s'acheminer vers la terre étrangère (1), et, laissant leur couronne sur un fumier, ils n'ont emporté qu'elle dans leur exil : il leur semble, en la regardant, respirer encore les parfums de la patrie. Symbole d'honneur et de fidélité, j'aime à la voir briller sur la poitrine de mon vieux
(1) Allusion à la révolution de 1830.
père ; je l'aime bien aussi suspendue au cou de mes jeunes sœurs, composer leur plus belle parure, et reposer sur leur cœur en signe d'amour et d'espérance ; j'aime à la rencontrer sur le bord de nos routes comme une borne placée dans le chemin de la vie.
Arrêtez-vous, pauvre voyageur ! reposez-vous sous son ombre ; rassasiez-vous de ses fruits ; peut-être les trouverez-vous amers à la bouche, mais qu'ils sont doux au cœur ! Oh ! ne dites plus « il y a un lion sur le chemin ! » ne laissez pas ainsi tomber vos bras, relevez votre tête et marchez avec courage. Un jour, vous la verrez brillante comme un phare lumineux qui annonce le port ; en attendant, elle console ici-bas nos derniers moments, et^ après notre mort, elle protège encore nos cendres.
Croix de mon Dieu ! je veux vous planter dans mon cœur; une larme versée à vos pieds est plus délicieuse, mille fois, que tous les plaisirs de la terre ; laissez-moi vivre et mourir entre vos bras ! Mais d'où vient qu'on l'estime si peu? Voyez ce beau crucifix exposé sur ce tapis rouge ; à peine quelques femmes, quelques petits enfants s approchent-ils pour baiser ses pieds ; le reste de la foule s'écoule indifférente. Le prêtre a beau crier : « Voici le bois de la croix, venez, adorons-le ! » c'est tout au plus si l'on tléchit le genou, le cœur n'y est pour rien. Ainsi le juste meurt et personne n'y pense. Ah! le jour des vengeances arrivera, et cette croix, méprisée sur la terre, sera terrible dans le ciel !
Mais, quel cri de triomphe s'élève du sein de la mort? quelle gloire brillante autour de ce sépulcre ! Des sol dats terrassés ; des pierres renversées : des anges radieux ^ètus de robes éblouissantes, assis sur un tombeau
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vide ! « Femmes, ne pleurez pas ! disent les voix angeliques, celui que vous cherchez n'est plus ici, il est ressuscité. » A ces mots, l'Eglise tressaille d'allégresser elle essuie ses larmes, prend ses habits de fête et entonne ses chants de triomphe qui ne sont que l'écho des cantiques du ciel.
Ici, ma plume s'arrête, trop inhabile à raconter la joie. J'écoute ces chants et je pleure. Pourquoi tant de tristesse se mêle-t-elle à tant de réjouissance? C'est que j'entends les airs de mon pays ; ils me rappellent ma belle patrie. Oh ! qu'ils sont doux et tristes au cœur de la pauvre exilée ! Seigneur, quand viendra ce beau jour où. je pourrai chanter avec les anges cet alléluia éternel?