‹ Correspondance et uvresChapitre 41 sur 58 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi me troubles -tu ? il est vrai, j'ai perdu le charme de ma vie. la douce amie de mon cœur ; blanche colombe, elle s'est envolée dans l'arche-, car elle ne savait où poser son pied sur la terre ! Qui me donnera les paroles d'un ange pour raconter les secrets ineli'ables de cette âme du ciel!!... Il s'agit dune vierge que Dieu a bénie entre toutes ses compagnes d'une façon merveilleuse. lia ouvert ses trésors pour orner son âme d'une éclatante parure d'innocence et de sainteté. 11 veut en faire son épouse! 0 Claire! o Thérèse! o Jeanne de Chantai! ouvrez vos rangs ! voici Notre nouvelle soeur qui s'avance ; elle a votre amour, votre courage; la voilà jetée parmi

vos épreuves ; elle est marquée du même sceau ; uc La

(1) Bmilie de Villeneuve, qui prit Le &om de soauc Marie, lorsqu'elle fonda à. Castres le couvent «le l'Immaculée Conception. Cet

écrit est daté du 23 novembre 183&,

reconnaissez-vous pas? venez poser sur sa tête sa couronne de fiancée et moi, qu'elle a laissée dans cette

poussière du monde, me promenant sur des précipices, je vais essayer de chanter son épithalame !

Quand elle était avec moi, nous nous donnions la main et je marchais plus ferme ; mais aujourd'hui mes pas sont chancelants ; je vois au-dessous de moi des gouffres épouvantables; la crainte glace mon cœur!... Mais, ô mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me troublestu? Lève les yeux vers les montagnes, n'aperçois-tu pas déjà les pieds de Celui qui vient t'annoncer la paix? Oh ! qu'ils sont beaux ses pieds !... que doit être son visage? c'est Lui qui vient remplacer tout ce que j'ai perdu. O mon Sauveur! Que vous êtes aimable ! Je vous embrasse avec transport et d'une manière si étroite que si je tombe dans l'abîme, je vous entraînerai avec moi ; et l'enfer même alors me deviendra le Ciel !

Mais, si je pleure mon Emilie, vous ne vous offenserez pas de mes larmes, vous qui avez pleuré Lazare ! bénissez-donc ces lignes que je vais tracer pour charmer mon ennui, et faites, ô mon Dieu ! qu'elles tournent à votre gloire.

Le comte Louis de Villeneuve, ancien officier de marine, chevalier de Saint-Louis, épousa au retour de l'émigration Rose d'Avessens, remarquable par la solidité de son esprit aussi bien que par son instruction étonnante chez une femme. Petite fille du grand Riquet, elle en avait aussi l'énergie et la capacité. Pendant la

révolution, elle donna des preuves de courage et de résolution ; trois filles et un fils naquirent de ce mariage.

Le comte, qui avait en sa femme une entière confiance, lui laissa le soin d'élever ses enfants comme elle l'entendait; et, soit calcul pour n'être pas dérangée dans une affaire si importante, soit aussi qu'une santé délicate l'obligeait à une grande solitude, elle obtint de son mari de quitter Toulouse qu'ils habitaient l'hiver et de s'établir pendant plusieurs années au château d'IIauterive, grand et vieux manoir, flanqué de tours, entouré de fossés, où l'on ne pouvait arriver que par des chemins affreux, ce qui s'accordait très bien avec les projets d'isolement que Mme de Villeneuve avait médités.

La proximité de nos habitations et les rapports d'intimité qui existaient déjà entre nos familles commencèrent une liaison qui nous fait aujourd'hui verser tant de larmes, puisqu'il faut la rompre. Mais, Dieu le veut!... Silence, mon cœur ! adore cette main qui brise, baise-là en passant, et revenons à ces beaux jours où nous ignorions encore qu'il en existait do si tristes...

Notre Emilie, troisième fille du comte de Villeneuve, naquit en INI I. Son enfance n'annonçait guère ce qu'elle serait un jour. Sa mère, entièrement livrée à L'éducation deLéontine et d'Octavie, ses Biles aînées, trop souffrante d'ailleurs pour s'occuper avec assiduité de celle petite fille, en avait charge" Léontine, Mais la jeune élève, dès

que les leçons étaienl terminées, allait rejoindre Octavie

qu'elle aimait par-dessus tout ; et certes, CC n'était pas

sans raisons. Celte' charmante créature si aimante, si tendre, était un mélange de vivacité et de douceur, d'originalité et de grâce. Ces deux sœurs aimaient l'étude

!2()(> CORALV DE GAIX

avec passion et faisaient des progrès rapides. L'intimité qui existait entre elles, leurs conversations infinies, leurs études communes, la solitude où elles vivaient, le monde quelles n'avaient vu encore que dans leurs livres et qu'elles n'apercevaient qu'à travers un prisme enchanteur, tout contribuait à enflammer ces jeunes têtes déjà si vives. Leur mère causait beaucoup avec elles, mais, ne connaissant pas la tournure de leurs idées, elle ne pouvait guère les redresser.

Cependant l'enfant grandissait ; son amour pour l'étude avait encore augmenté ; elle dévorait les livres qui tombaient sous sa main ; mais son cœur restait froid, rien ne pouvait l'émouvoir. Le vieux curé de la paroisse lui fît faire sa première communion, et ce jourlà, le plus beau de la vie, la trouva insensible et glacée. Mais Dieu, qui ne trouvait aucune souillure dans cette jeune âme, s'y reposa comme un bon levain ; et, sans faire sentir sa présence, il agissait secrètement, tantôt en lui faisant voir le monde sous son point de vue véritable, tantôt en lui donnant un grand mépris pour ses blâmes ou ses applaudissements ; tantôt en lui inspirant un grand dégoût de tout ce qui brille aux yeux des hommes : la toilette, la danse, la musique, elle avait tout cela en horreur, et ce n'était pas dans ses principes religieux qu'elle puisait toutes ces idées ; ils n'étaient pas encore très développés, la piété ne lui avait pas encore montré tous ses charmes. Mais elle trouvait tout cela dans le fond de son caractère, naturellement sérieux, ou plutôt, comme je le disais tout à l'heure, c'était le bon levain qui fermentait dans son cœur à son insu. Et

tandis que ses sœurs ne rêvaient que fêtes et plaisirs, ne soupiraient qu'après le moment où elles iraient dans le monde, Emilie, toujours seule, sérieuse dans ses jeux comme dans ses idées, se promettait bien de le fuir le plus possible.

La voix de Dieu commençait à retentir dans l'àme d'Emilie ; mais quel horrible orage enfantait ce brillant éclair ! Voyez-vous l'impitoyable mort enveloppant de ses noires ailes une jeune vie toute pleine d'espérances, un esprit admiré de tous, des succès brillants et méritésr une santé si florissante, des rêves si doux, un avenir si riant !... pauvre fleur ! parce que le soleil brillait à ton matin, tu comptais aussi qu'il serait beau le soir!... parce que la rosée rafraîchissait ta tige délicate, tu croyais que ses perles l'embelliraient toujours ! Aussi quel coup pour notre pauvre Octavie lorsqu'elle sut qu'il fallait mourir ! Oh ! comme ses regrets furent vifs, ses plaintes a mères I Qui donnera du courage à cette àme abattue? qui versera du baume sur une plaie si douloureuse ? qui changera ses larmes en plaisirs, ses craintes en espérances 2 Voyez cet ange du Seigneur, ee prêtre assis à son ekevet, écoutez ses douces paroles ; il parle du Ciel si beau ! des anges dont elle doit bientôt augmenter le nombre, de l>ieu qui \ ient lui-même la chercher pour épOUBe !... et. voilà que le monde ne lui parait plus qu'un moiuvau de bouc; h) vie, une entrave à son bonheur, el la mort un

doux réveil.

Vous étiez là, mon Emilie, et celle parole, puissante comme un glaive à deux tranchants, vous révélait la vie en même temps qu'à cette sàswt chérie elle ens< ignait la

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mort. Quelque chose d'inconnu vibra dans votre àme, un rayon céleste l'illumina, et, tout à coup, les graves pensées de la femme forte remplacèrent sans transition les rêves de l'enfant. La religion, en s'emparant de cette âme toute neuve, l'ouvrit à la tendresse, aux sentiments atl'ectueux. Et, pour la première fois, ce cœur de seize ans éprouva une douleur amère, lorsque des yeux chéris se fermèrent pour toujours!

Dévouée à ses amis, rien ne lui coûtait lorsqu'il s'agissait de les obliger.

Eh ! qui mieux que nous a été à même d'apprécier cette vertu touchante ! elle ne nous passait aucun défaut, savait nous dire les vérités les plus fâcheuses, et cette aimable franchise nous la rendait encore plus chère. Aucune pensée de nos cœurs ne lui était inconnue ; elle redressait nos idées et avait un art merveilleux pour calmer des imaginations quelquefois bien extravagantes. Elle nous rendait la confiance que nous lui témoignions ; mais jamais le secret d'autrui ne s'est échappé de ses lèvres.

Que de beaux jours nous avons passés ensemble ! comme ils s'écoulaient doux et rapides I que de souvenirs touchants se rattachent pour nous à ce lieu d'Hauterive, à cette longue allée du vieux château de Gaïx et ce petit sentier que nous suivions si souvent, où l'oiseau que nos pas effrayaient, la feuille que le vent emportait, le nuage mobile, la fleur cueillie en passant nous parlaient de Dieu d'une façon si merveilleuse ; et cette petite église si recueillie où les heures passaient si vite ! et ces larges causeuses auprès du grand foyer, si souvent protectrices de nos têtes-à-tête ! et ces lectures que nous

faisions ensemble ! et cette pensée de Dieu qu'Emilie mêlait toujours à nos conversations comme pour les embaumer ! Elle ne songeait qu'à mettre le présent à profit, sans s'occuper de l'avenir.

J'allais ordinairement passer les fêtes de Noël à Haute rive. M. de Villeneuve partait pour Castres et nous restions toutes seules, Emilie et moi, dans ce grand château. Tout alors nous portait au recueillement. Le point de vue si triste et si calme de ma petite chambre, le silence qui régnait autour de nous, la petite église presque toujours déserte où l'on n'entendait que les pas lourds de quelques bergers, le chuchotement des prières mystérieuses de trois ou quatre bonnes femmes, le bruit monotone de l'horloge qui fournissait à lui tout seul cent mille méditations.

J'aimais surtout lorsqu'il faisait nuit, qu'un pâle rayon de la lampe illuminait le tabernacle, alors que tout le reste était dans l'obscurité : je me figurais le Thabor, et sa nuée lumineuse, et sa voix ravissante ; je m'écriais :

Ah ! qu'il l'ait bon ici! lorsqu'un son de voix rauque

et lugubre, accompagné d'un bruit de clefs, criant : f y a pasdigus pus? » (N'y a-t-il plus personne? me taisait sauver au plus vite.

Emilie me grondait d'être restée si lard : « Vous ne

VOUS attachez qu'aux charmes de la piété, me disait-elle, mais lorsqu'il faut se vaincre, se renoncer, supporter un chagrin, vous perdez courage ce n'est pas ainsi qu'on

aime Dieu. » El son exemple donnait à ses discours me

grande autorité. «Je me sentais meilleure, quand j étais auprès d'elle. Ce qui nous charmai! le plus, c'était d'aller

ensemble à la Sainte Table nous enivrer d'amour. Oh!

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ces jours-là étaient beaux ! et quand ma jeune amie, transportas d'allégresse, écoutait mon Sauveur dans un profond recueillement, on eut dit un ange du ciel contemplant Dieu face à face.

Cependant elle devint rêveuse et pensive. Un grand secret pesait sur son cœur ; on la voyait renoncer peu à peu à toutes ces délicatesses de la vie où elle avait été élevée ; sa couche était dure ; et, quoiqu'elle aimât à dormir, son lever précédait souvent celui du soleil. Les aliments les moins recherchés étaient ceux qu'elle préférait, elle passa sans feu un hiver rigoureux, mais tout cela avec tant de simplicité que personne n'y prenait garde.

Un jour, nous causions tête-à-tête du bonheur d'être à Dieu sans partage et sans retour.

— Vous vous marierez sans doute, lui disais-je, votre famille y compte, mais il me semble bien difficile de tenir son cœur au ciel lorsqu'un mari, des enfants, cent mille liens l'attachent à la terre ; je le vois par l'affection -que nous avons déjà, c'est comme de la glu qui s'attache à nos ailes.

Emilie secoua la tête et ne répondit pas.

— Qu'avez-vous donc, lui dis-je, une pensée vous préoccupe, vous avez quelque projet ; auriez-vous un secret pour moi?

Elle soupira et me répondit :

— Non, ma chère, je ne me marierai pas, j'y suis bien •décidée. Mais, ce qui me tourmente, c'est une vocation

pour laquelle je me sens un attrait irrésistible, et le père Le Blanc (c'était le Jésuite qui la dirigeait) ne veut pas ■encore se prononcer. Voilà un an que je la médite, et

plus je réfléchis, plus je sens le désir de me consacrer aux pauvres dans l'admirable société des filles de Saint- Vincent-de-Paul.

A cette nouvelle, je tombai comme des nues et me mis à pleurer.

— Eh quoi ! me dit-elle, ne le comprenez- vous pas ? Mais pourquoi vous attrister de ma résolution, puisque c'est à Dieu seul que vous me céderez? J'espère bien n'avoir pas de grands obstacles dans ma famille. Je vais écrire de nouveau au père Le Blanc : je lui détaillerai mes motifs, ma position, les désirs violents de mon cœur, et, quelle (pie soit sa décision, je me soumettrai sans murmure.

En etïet, après avoir consulté Dieu, elle prit la plume et me montra huit à dix pages vraiment inspirées par le Saint-Esprit. Quel courage! quel amour de Dieu! quel renoncement à soi-même ! oh, je suis bien fâchée de n'en avoir pas gardé la copie ! voilà comme écrivaient les saints.

Aussi la réponse du père Le Blanc remplil-elle ses désirs; et, sans prendre une décision positive, du moins donnait-il bon espoir. Le carême arriva, Emilie l'ut le passer à Toulouse comme de coutume. Et après de ferventes prières, après bien des aumônes, des communions, des consultations nombreuses auxquelles on répondait toujours qu'elle semblait choisie bien plus pour

gouverner que pour obéir, après un examen long et sévère, Le père Ee Blanc lui dit : « Partez, ma tille. \«>us êtes appelée de Dieu ! >>

Oh ! que son bonheur tut grand .' que sa joie tut extrême ! La lettre où (die nous annonçait sa félicité nous lit

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fondre en pleurs. Nous allions perdre une amie que rien ne pourrait remplacer, une sœur que nous aimions avec tendresse. Mais la pensée que c'était pour Dieu répandait presque de la joie sur notre sacrifice. Elle exigea un grand secret sur cette détermination que, pour plusieurs raisons, elle ne voulait pas encore faire connaître à son père. Enfin, elle revint auprès de nous ; nous ne pouvions nous lasser de la voir, en songeant que bientôt nous allions la perdre pour toujours.

Il fallut bien pourtant se décider à parler à sa famille ; elle voulut m'emmener pour cette grande affaire à Hauterive.

— Venez, me disait-elle, vous soutiendrez mon courage ; je ne sais pourquoi je tremble si fort.

Nous passâmes deux jours en prières et un matin, après la messe où nous avions reçu ensemble la Sainte Communion, elle se tourna vers moi, son visage était radieux !... « Je vais parler à mon père, me dit-elle, priez pendant ce temps-là ». Elle s'agenouilla devant une petite statue de la Sainte Vierge qui depuis longtemps savait tous ses secrets : sa prière fut courte, mais qu'elle fut fervente !

Je restai seule à l'église. Les battements de mon cœur étaient violents et rapides, et jamais les mouvements de l'horloge ne me parurent aussi lents. J'aurais voulu faire marcher le temps plus vite, mais il ne m'écoutait pas plus que quand je veux le retenir ! Enfin, au bout dune demi-heure, Emilie arriva. Nous sortîmes aussitôt de l'église ; sa figure n'avait rien perdu de sa sérénité.

— Quel mécompte ! me dit-elle, je ne croyais pas que mon père fût si affligé de ma résolution. Vous savez qu'il

s'occupe de remplacer ma femme de chambre qui vient de mourir. Je suis partie de là pour lui raconter tout ce que je voulais lui apprendre.

» — Mon père, luiai-je dit, d'après la détermination que j'ai prise, il est inutile de remplacer Rose ; je n'ai plus besoin de femme de chambre, et je viens vous dire tous mes projets.

» A ces mots, il a changé de visage, son livre est tombé •de ses mains.

» — Eh ! quels projets, ma fille, ce n'est pas le couvent, j'espère? Eh ! quoi donc ? voudrais-tu me quitter?

» Il y avait tant d'expression dans ses paroles que. si Dieu ne m'eût soutenue, mon courage allait défaillir.

» — Mon père, lui ai-jedit, c'est pour Dieu ({lie je vous quitte, je veux aller servir les pauvres chez les Sœurs de la charité.

» — Les Sœurs de la charité ! mais tu n'y songes pas. mon enfant. Aller t' expatrier, quitter une vie douce, des habitudes délicates, pour entrer dans un ordre si rude et si pénible ! et si la peste, le choléra, une maladie contagieuse arrivait, nous serions toujours en alarmes et tu serais peut-être La première enlevée. N'es-tu pas heureuse ici? Dis, que manque-t-il à ton bonheur? ne pourrais-tu pas faire dans ton village, avec ta fortune, une maison de miséricorde, soigner les pau\ res, Les malades,

les orphelins, ne pas abandonner ta famille. Mais, tu ne réponds pas, ta résolution est donc' bien arrêt" » — Oui, mon père, je veux partir.

» — Et quand cela, ma fille?

» — L'hiver prochain, si vous voulez bien me le per-

■i-nettrc.

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» — Il faut consulter ta tante, Léontine, et puis nous verrons.

» Alors, il a repris sa lecture et je m'en suis allée ; iï vous en parlera sûrement, tâchez de lui faire comprendre que je suis déterminée. Je vous laisse, allez le joindre.

En effet, je revins au château ; en entrant dans la cour je vis ce pauvre père qui errait autour des massifs. Il s'arrêta devant un arbuste dont il ôtait machinalement les fleurs. Ses yeux étaient fixés à terre ; un grand ennui pesait sur son front. Sa rêverie était si profonde, que je passais près de lui sans en être aperçue. Quelques moments après, il rentra au salon où j'étais seule.

— Eh bien, me dit-il en me voyant, Emilie vous a-telle parlé?

— Oui, Monsieur.

— Qui donc peut lui avoir monté la tête à ce point ? Ses confesseurs, sans doute? les Sœurs de la charité !... encore, si c'était un autre ordre ! mais là, nous ne la revenons plus ! et moi, qui ai déjà un pied dans la tombe, qui soignera mes vieux ans ?

— Hélas, Monsieur, lui dis-je, vous savez qu'Emilie ne se monte jamais la tête. Toutes ses démarches sont bien calculées, ses projets bien réfléchis, et je puis vous dire que ses confesseurs, loin de l'avoir poussée à cette idée, s'y sont opposés pendant un an de toutes leurs forces. Enfin ils ont fini par reconnaître la volonté de Dieu. Voudriez-vous vous y opposer? Si vous eussiez trouvé pour elle un excellent mariage à deux cents lieues d'ici, auriez-vous hésité un instant? Votre pauvre cœur est brisé, je le sens mieux que personne ; vous perdez une enfant, moi une sœur. Mais c'est à Dieu que vous

la donnez, ne soyez pas en peine de son bonheur!...

— Il faut donc se résigner ! dit-il alors en s'attendrissant, et tous deux nous pleurâmes !

« Si, du moins, elle voulait ajourner son projet à quelques années, ajouta-t-il ensuite ; elle est si jeune encore ! » Je ne sus que répondre à un désir si juste et je promis d'user de toute mon influence pour obtenir un délai. Le père Le Blanc, consulté par Emilie, l'engagea beaucoup à accorder un délai de quatre ans, puisqu'on le demandait avec instance :

« C'est me faire mourir à petit feu. dit Emilie, mais j'attendrai puisqu'on le conseille. »

Tout le monde fut enchanté de cette détermination et nous ne fûmes pas les dernières à nous en réjouir. Mais, dès ce jour, la vie d'Emilie ne fut plus qu'une prière, une suite de bonnes œuvres, de renoncement intérieur à ses goûts et à ses all'ections.

Son nouveau curé, M. l'abbé" Devic, homme d'une grande douceur et d'une piété plus grande encore, L'estimait comme une sainte, l'aidait de ses conseils ei n'entreprenait rien dans sa paroisse sans lui demander son avis. Nous la nommions en riant : Monsieur le Vicaire. Le bien qu'elle faisait était immense, el je puis dire que ses bons exemples, ses aumônes, étant toujours accompagnés d'un mot de Dieu, oui contribué presqu'autanl que les soinsdu bon curé à rendre ee village excellent.

Elle découvrît un certain jour une pauvre mère de famille qui se trouvait dans la misère qu'elle supportait avec beaucoup d'aigreur, el tout en la consolant et la secourant, elle amena celte femme à lui confier qu'elle n'avait pas fait sa première communion. Elle s'appliqua

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alors à la préparer de son mieux à réparer cette omission. Ce beau jour arriva enfin ; la Table Sainte fut inondée de ses pleurs ! bientôt après, elle y parut encore accompagnée de son mari. Non, la joie d'un vainqueur ne peut être comparable à celle d'Emilie dans cette circonstance.

Je n'oublierai jamais la conversation que nous eûmes le soir de ce beau jour ! Toutes deux appuyées sur le balcon qui domine la rivière, nous regardions le ciel audessus de nos têtes tout brillant de cent mille étoiles ; un air frais qui passait sur les fleurs nous en apportait les parfums ; les flots, calmes et tranquilles, réfléchissaient les saules du rivage, les tours du vieux manoir, les étoiles étincelantes ; et je disais : un cœur pur sait encore mieux réfléchir le Ciel. Il me semblait voir des anges se mirer avec complaisance dans celui de mon amie

Mais, voilà qu'un léger zéphir vint rider la face des flots : le riant tableau disparut. Une grande tristesse me saisit en songeant qu'il en faut bien moins encore pour effacer dans notre pauvre cœur l'image ravissante de mon Dieu. Emilie pensait avec douceur à la joie de la pauvre femme et rapportait à Dieu tout le bien quelle avait fait. Puis, regardant le tableau magnifique qui s'étendait devant ses yeux : « Bientôt, me disait-elle, il faudra quitter tout cela. Quand la nature y pense, elle s'afïlige, car ces lieux me sont chers ; mais quand la grâce se fait sentir, je voudrais les aimer encore plus pour ajouter à mon sacrifice ! Oh ! qu'il me tarde de partir ! Ces quatre années vont me paraître quatre siècles. »

Enfin l'Archevêque et le père Le Blanc conseillèrent à Emilie de s'adresser à M. l'abbé Mouton, homme froid

et calme, auquel elle devait confier la direction de ses projets. Cette décision la remplit de joie et, dès ce moment, elle ne s'occupa plus qu'à trouver des sujets qui pussent la seconder. Emilie acheta de ses deniers une maison de modeste apparence, elle y fît construire une petite chapelle, et puis, sans autres ressources que la pension que lui donne son père, elle prend la résolution étrange d'aller s'y installer avec deux coadjutrices. Chacun la taxe de folie. Son père, qui voudrait surtout pour sa fille un établissement riche et commode, ne consent à cela qu'avec beaucoup de peine. Mais ceux qui considèrent les choses avec les yeux de la foi sont ravis de cette détermination. Allez, petit oiseau du ciel ! lie/- vous à la Providence et la graine ne vous manquera pas au désert, ni la goutte d'eau dans le creux du rocher.

Les statuts et les règlements de son nouveau couvent (h1 vinrent sa principale étude ; elle étonna les têtes les mieux organisées, les plus avancées dans la perfection par la profondeur de ses pensées et la sagesse de ses vues. La Sainte Vierge, qui l'avait gardée dès L'enfance, qui lui avait inspiré son héroïque résolution et à qui elle avait voué un tendre amour, devint aussi sa douée patronneet la fête de son Immaculée-Conception fut choisie spécialement pour être la grande fête (le son Ordre, qui en prit le nom, malgré les murmures de quelques personnes à oreilles délicates.

Elle se mit aussi sous la protection spéciale de saint Joseph et de saint François-Xavier, choisit pour elle le doux nom de Marie. L 'Archevêque approuva toutes ces mesures et promit de venir Lui-même présider la cérémonie. 11 ne s'agissail plus que de trouver le moyen de faire un

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noviciat. Emilie écrivit à Toulouse, et les dames de la Visitation promirent de la recevoir dans leur cloître avec ses deux coadjutrices.

Tout est donc arrangé, les règlements sont faits, le costume est choisi ! Oh ! qu'il tarde à notre Emilie de partir ! Elle languit dans le monde, comme une fleur qui se meurt au soleil. Avec quelle joie se dépouille-t-elle de tout ce qu'elle a de précieux, sa jolie montre en or émaillé cède la place à un gros réveil en cuivre ; ses bijoux se convertissent en toile grossière, et ses belles parures en robe de laine bleue, car le bleu est la couleur de la Sainte Vierge.

Enfin elle arrive, le moment de nous dire adieu est venu ! je ne dirai pas notre séparation douloureuse ! ! Dieu seul a su tout ce qu'elle eut d'amer ! ! Avant de partir, elle distribua un souvenir à chacune de nous ! à l'une, son écharpe ; à l'autre, son reliquaire ; son nécessaire à celle-ci, ses boucles d'oreilles à celle-là !

Aujourd'hui la voilà à la Visitation où elle fait son noviciat, avançant à pas de géant dans la voie spirituelle, étonnant le cloître même par sa ferveur et ses vertus !...

Mon Emilie îvous avez pris la meilleure part : et tandis que vous allez vous consumer doucement, comme cette lampe qui brûle dans le sanctuaire, souvenez-vous de ces pauvres amies que vous avez laissées dans le monde et qui vous aimeront toujours ! !

Au château de Gaïx,

Ce 23 novembre 1836.

Ce 8 décembre 1836.

Jour de V Immaculée-Conception (1).

Columba... cum non invenissct... etc.

(Genèse.)

Oh ! quel beau jour vient de finir ! quelle fête magnifique a ravi l'Eglise du Ciel et celle de terre ! Les Anges étaient descendus, car, eux aussi, étaient invités aux noces de leur sœur ; et, Ton eut dit que leurs blanches ailes entouraient la Vierge bénie, tant il y avait de l'ange dans son regard céleste. Vous étiez là aussi, Sainte Vierge Marie ! et vous bénissiez votre enfant toute parée pour une pompe nuptiale ! Oh ! qu'il est beau et noble l'époux que vous lui avez choisi!... ses compagnes accourues avant le lever du soleil apportent la robe éclatante, les colliers et les bracelets d'or, posent sur son front virginal le voile sans tache qui ne la cache qu'à demi.

L'on aperçoit encore le bout de ses jolis doigts et quelques boucles soyeuses de ses beau* cheveux blonds, comme on voit quelquefois les rayons delà lune s'éehapper à travers le nuage diaphane !.. . Ainsi Les homme: les Anges La contemplent avec admiration ; ses jeunes compagnes la regardent avec envie ; elle seule ignore ce

qui se passe autour d'elle ; son esprit est ravi au eiel...

(1) Cérémonie de La prise de voile d'Emilie «le Villeneure .i de s.s deux premières compagnes.

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et, pourtant, toute la cité est en émoi; le temple saint est orné comme aux jours de fête. Voyez cette multitude que personne ne peut compter ! Cette croix ornée de rubans et de fleurs, ces bannières conduisant un essaim de jeunes filles toutes parées de robes blanches ! ce prince de l'église accouru pour bénir ! entendez le son des cloches, le bruit des tambours mêlé aux cantiques de réjouissances !

L'on s'achemine en grande pompe vers l'humble maison des pauvres, habitée par cette fille du Ciel. Le pieux Archevêque bénit d'abord ces murs qui vont bientôt dérober aux regards des hommes de sublimes vertus ; puis la jolie chapelle où Dieu lui-même vient habiter ; mais, tout à coup, au milieu de la fête, paraît l'image de la mort, un vieux ministre du Seigneur, un de ces hommes qui passent en faisant le bien, tombe, comme frappé de la foudre ! terrible leçon qui semblait nous dire : bien fou, qui s'attache aux biens d'ici bas ! puisque même les plus pures jouissances ne sont pas exemptes de trouble*..

La cérémonie est interrompue. L'on s'empresse autour du moribond, tandis que les trois vierges restent au pied de l'autel, demandant grâce pour des jours si précieux ! Qu'est-ce donc que Dieu refuserait ce jour-là à ses enfants chéries? Aussi, comme la foule répétait : Il est mort! !... que le jeune lévite pleurait déjà un père, l'orphelin un appui, le saint prêtre ouvre les yeux, se lève, parle, se montre aux regards effrayés et veut reprendre son rang. — Il serait bien à plaindre celui qui ne verrait pas là un prodige !...

La cérémonie reprend son cours, la procession défile et se dirige vers l'église.

Enfin Emilie paraît ! Oh ! quel murmure flatteur s'élève dans la foule quand passe la fiancée de Dieu ! Aïh ! qu'es poulido!.. Ah ! qu'elle est jolie !... dit-onde toutes parts, semblo un angel!! Elle ressemble à un ange !.. ses deux coadjutrices sont à ses côtés. Arrivées à l'Eglise, on les installe sur des places élevées ; les mondains auraient dit le bûcher de leur sacrifice ! mais, vovez leurs visages serieux ; et puis, si vous l'osez, dites encore : Pauvres victimes ! Le saint sacrifice commence; le festin des noces préparé par les anges est aussi servi par eux. Oh! quel pain délicieux, quel breuvage ineffable rassasient de bonheur ces vierges bénies ! Ah ! c'en est trop, Seigneur ! elles vont mourir si vous ne modérez leur joie ! il faut les arracher à cette douce extase ; car la sainte messe est terminée.

Un jeune prêtre est monté en chaire ; écoutez les paroles ravissantes qui s'échappent de son cœur, comme les flammes brillantes d'un foyer brûlant.

Il fixe d'un regard inspiré la jeune épouse du Seigneur, lui fait de la part de son Divin maître des promesses magnifiques, et, tandis que l'auditoire fond en pleurs, au louchant détail de son sacrifice, elle seule se réjouit, regarde le ciel qu'on lui montre el se seni animée d'une nouvelle ardeur. La voilà enfin aux pieds de son archevêque qui lui dit :

— Ma fille, ([ne demandez nous?

Que de courage, dans sa réponse.

« Eh, bien ! lui dit l'Archevêque, vous ne serez plus Emilie de Villeneuve, mais désormais nous nous nom merez Sceur Marie. »

Vous qui ave/ pour elle l'affection d'un.1 sœur.

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vous ses tendres amies qui, déjà ce matin, l'avez revêtue en pleurant de toutes les pompes du monde, hâtez-vous d'aller len débarrasser. Cette robe légère lui est d'un poids insupportable et ses bijoux étincelants sont pour elle un pesant fardeau ; où est son humble coilïure et son habit grossier ? avec quels transports saisit-elle sa nouvelle parure? Non, jamais la jeune fille n'a revêtu avec tant de joie le costume de bal qui va la faire paraître si belle !

Mais ses pauvres amies ! qui racontera les déchireiments de leur cœur lorsqu'elles enlevaient un à un : ses bracelets, sa ceinture, ses boucles d'oreilles et son riche collier. Enfin, sa belle chevelure doit aussi tomber sous le ciseau. Oh ! par pitié ! cherchez une main étrangère ! . . . jnais non, c'est le dernier témoignage qu'elle réclame d'une amitié qui va poser sa racine dans le ciel, et voilà ces longues tresses blondes, si admirées de tous, qui couvrent le pavé (1)... Oh, c'était bien triste! Et la main amie, qui fit ce ravage, tremblait encore longtemps après !

Enfin la voilà parée de sa robe bleue ; ses mains blanches et délicates se cachent sous les grands plis du rude vêtement. Elle reçoit de monseigneur 'la ceinture de laine et le long chapelet, et prononce "d'une voix émue ses trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance... Aussitôt, les anges se réjouissent, les saints de la terre chantent ensemble veni sponsa christi.

On met l'anneau au doigt de la nouvelle épouse ; l'on

(1) Emilie de Villeneuve avait demandé à Coraly de Gaïx de lui couper sa chevelure.

attache une croix à son cou et sur sa tête une couronne, car son époux est roi. Ah ! du moins, celle-là ne sera pas douloureuse à son jeune front, comme celles de la terre ! L'innocence et la pureté sont les perles qui la composent.

Approchez- vous donc, jeunes filles, ne craignez pas daller attacher une épingle à la couronne de la nouvelle reine; cela vous portera bonheur? N'est-ce pas qu'elle est plus belle, sous ce costume, que toutes les princesses du monde ? Entonnez un cantique de réjouissance ; car tout est consommé, on va la reconduire en triomphe.

La multitude fixe sur elle ses regards attendris : « La u voilà ! disait-on de toutes parts ; elle s'est fait pauvre <( pour nous rendre riche, elle s'est dépouillée pour nous « vêtir, elle a quitté son père pour servir de mère à nos « petits enfants ! » Bénie soit celle qui vient au nom du Seigneur ! ! !

Et, lorsqu'elle fut rentrée dans sa pauvre demeure, le peuple regarda longtemps encore la porte qui venait de se fermer sur elle î . . .

0 douce Vierge Marie! bénissez cette famille qui se ferme sous votre aile ! bénissez votre enfant qui a tout ■quitté pour vous suivre, pardonne/.-nioi les larmes qui tombent sur celle page! Notre enfant, c'est nia sieur! nos vies coulaient ensemble comme deux ruisseaux qui avaient mêlé leurs ondes ; et voilà qu'aujourd'hui il tant nous séparer ! mais, pourquoi troubler par des pleurs la joie d'un si beau jour ! c'est qu'ici-bas nos joies 1rs plus

pures ont toujours un arrière-goût de la terre !

.l'ai VU couler les larmes d'une famille, j'ai entendu

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les regrets d'un pauvre village, j'ai vu la solitude du foyer paternel ! !...

Le cœur de l'homme est un abîme de tristesse, quand les pensées de la foi ne viennent pas le réjouir ! Aussi, j'irai chercher, pour essuyer mes larmes, un doux regard de la pauvre sœur Marie !

La Fête de Noël au couvent de V Immaculée-Conception

Noël!.. Noël!... ainsi criaient nos pères, alors que, pleins de foi, une grande allégresse faisait battre leurs, cœurs. Ce cri de réjouissance était comme un parfum qu'ils mêlaient à leurs joies de la terre pour les sanctifier et leur donner un avant-goût de celles qui ne finissent pas.

Oh ! qu'ils savaient bien comprendre les secrets de nos pauvres cœurs ! eux qui, trouvant comme nous le but de leurs plaisirs, se hâtaient d'y mêler une pensée chrétienne, et donnaient ainsi à leurs joies éphémères quelque chose d'éternel. Mais aujourd'hui que la main glacée de l'incrédulité ou de l'indifférence a passé sur notre siècle, nous avons oublié ce cri d'allégresse. Aussi nos plaisirs sont tristes, nos joies remplies de larmes ; car, dès qu'elles commencent, nous en voyons la fin. Foi de nos pères, vous nous avez quittés sans retour? Et ce mot de Noël qui faisait surgir autrefois de si magnifiques espérances, ne réveille-t-il rien dans nos cœurs?

•Quel est celui d'entre nous que cette jolie fête trouve sans émotion.

Oh ! celui-là est bien à plaindre qui ne revient pas avec transport aux beaux jours de sa douce enfance, alors qu'autour du brillant foyer, assis sur les genoux de sa mère, il écoutait sans oser respirer la touchante histoire de l'enfant Jésus ; et tandis que les vents sifflaient dans les vieux créneaux, que la neige s'amoncelait dans l'angle de la fenêtre, il se serrait dans le sein maternel, s'attendrissait sur le pauvre enfant qui n'eut point de berceau et demandait avec instance qu'on le menât à cette messe de minuit pour laquelle on faisait de si beaux préparatifs.

Tous les candélabres du château et les chandeliers d'argent, supportant de grands cierges, allaient parer ce jour-là l'autel de la paroisse. Les serviteurs, après avoir roulé dans le large foyer une souche séculaire, se revêtaient de leurs plus beaux habits, maîtres et domestiques s'agenouillaient pour faire, comme de coutume, la prière du soir. Mais l'enfant s'endormait, et sa mère, le baisant au front, le déposait doucement dans sa couche, puis pensait à cette autre mère, si sainte et si pure, qui n'eut qu'une crèche pour déposer son fils. Le sien rêvait déjà «les bergers et des anges et l'on eut dit à son doux sourire que le divin enfant le caressait de ses petites mains ! Oh ! oui, Noël est une jolie fête !

Lisez l'admirable évangile qui en raconte L'histoire. Quelle ravissante simplicité dans ces touchantes paroles qui renferment un si sublime mystère ! Marie enfanta son (ils... Elle L'enveloppa de langes et le coucha dans

une crèche, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux

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dans l'hôtellerie... ; de qui donc parlez-vous, saint évangéliste? n'aviez-vous pas dit tout à l'heure que Marie était de la race de David ? tout le sang des Rois de Juda et des plus illustres prophètes ne coule-t-il pas dans les veines de cet enfant ? N'allez-vous pas bientôt nous répéter le cantique des anges qui célèbrent sa naissance ? et pourtant vous nous le représenterez dans une étable, comme si vous eussiez dit un palais : repoussé de tous, comme vous auriez raconté une entrée triomphale ; entouré de bergers comme si c'eût été une brillante cour ! . . .

Orgueil de l'homme, viens te briser contre cette crèche ï viens mesurer à sa juste valeur les avantages d'une naissance illustre, accompagnée de richesse et d'honneurs l

Quelles leçons ! que de touchants souvenirs ! heureux qui a su les comprendre ces belles leçons, et mille fois heureux qui a su les pratiquer !

C'est cette nuit, au pied de l'autel du couvent de l'Immaculée-Conception, que ces pensées ont fait battre mon cœur. Il y a trois ans, à pareil jour, alors que la pieuse fondatrice de ce saint établissement était encore dans le monde, nous fûmes ensemble à la crèche du Sauveur. Oh ! Sans doute, le saint enfant qu'elle contemplait avec amour laissa tomber dans le cœur de mon amie une de ses divines larmes ; et voilà qu'un grand mépris de tout ce que le monde estime s'empara de son âme, elle n'eut plus d'autres désirs que de se faire humble et petite. Et, c'est de la crèche qu'elle est partie pour accomplir une œuvre admirée par les anges, incompréhensible aux hommes, et qui a fait pousser un cri de rage à l'enfer.

Aussi, comme la messe de minuit dans cette petite chapelle si calme et si tranquille a vivement ému mon cœur ! comme autrefois à Bethléem, Tentant Jésus n'était entouré que de pauvres, de faibles, de cœurs simples et naïfs ; il y avait tant de paix dans ce lieu que je me crus transportée aux célestes parvis. Placée près de mon amie, il m'arrivait comme un rejaillissement des délices ineffables dont, sans doute, elle était enivrée. 11 me semblait entendre une voix céleste de l'autel qui disait : « Viens, que je te caresse, toi qui t'es faite petite pour me ressembler ! pour ton amour je me suis arraché du sein de mon père et tu as abandonné le tien ! j'ai quitté le ciel, toi la maison paternelle ! je me suis revêtu de langes, et toi, d'un vêtement grossier. Des bergers ont formé ma cour et tu ne vis qu'avec des pauvres : le froid a glacé mes membres et tu t'es refusée toutes les douceurs ! aussi le monde m'a repoussé et voilà qu'il te repousse ; à peine suis-je né que je suis en butte à la haine des méchants, à l'indifférence des prêtres ; rien de t oui cela ne le manque, viens donc entourer mon berceau. Place-loi près de manière, réchauffe-moi contre ton cœur avec courage.

A la communion, Sieur Marie se leva entourée de, pauvres petites Biles qu'elle tut présenter à celui qui venait de naître comme si elle eut dit : « Jésus, soyez leur frère, laissez-les grandir près de nous !... et ce Dieu SI bon et si tendre se livra tout entier à eos jeunes entants

qui avaient à lui offrir plus d'un trait de ressemblance. — Oh ! qu'elles furent douces les larmes qui coulèrent,

alors ([lie les joies de la terre sont tristes cl paies anptv-

de tels ravissements ! Non, jamais cette tête ne s'effacera

de nia mémoire.

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J'ai déjà vu passer bien des nuits de Noël, j'en ai vues dans nos Cathédrales avec leur mille cierges, leurs chapes éblouissantes et leurs chants majestueux. J'en ai vues aussi dans nos églises de village, où, certes, elles ne sont pas sans charmes. Mais aucune ne ma émue comme celle qui vient de finir !

Cependant, je serais ingrate si j'oubliais les douces émotions que cette fête réveille à la campagne, au milieu de nos pauvres bergers ; c'est leur fête à eux ; aussi rien n'est joli comme le son de la cloche argentine de notre pauvre petite église (1) se mêlant aux concerts lointains des grosses cloches de la cité voisine. On dirait la voix d'un petit ange séparé un moment de ses frères pour venir annoncer aux bergers de notre vallon la naissance du pauvre Jésus. Aussi les voilà tous, avec leur chapelet, leurs gros sabots et leur sarrot de laine. Ils chantent un vieux Noël qu'ils ont appris de leur mère et qui n'est pas dépourvu de grâce. Quelquefois le plus lettré du village mêle à ces vieux refrains quelques couplets de sa façon ; les derniers que j'ai entendus finissaient par ces mots %.

Venez mon petit Jésus 1

Venez dans ma chambrette J'ai un beau petit lit blanc, Je vous y mettrai dedans.

0 ! mon maître !

Oh! sans doute le bon Jésus qui ne regarde que l'intention est descendu avec toutes ses grâces dans la •chambrette du pauvre poète.

(1) Eglise de Saint-Julien de Gaïx, dans la banlieue de Castres.

Au reste, tout ce que l'on voit, tout ce que l'on entend est en harmonie avec cette poésie grossière. Les voix rauques et criardes ; les petits cierges clairsemés ; le bruit des lourdes chaussures ; l'autel qui se ressent de la pauvreté de ceux qui l'entourent ; tout fait penser à cette étable où Jésus voulut naître. Mais le ciel s'est chargé do parer la terre pour cette jolie fête. Une neige éblouissante la recouvre en entier, comme on jette des tentures magnifiques sur le passage d'un souverain. Des perles de cristal pendent en feston à toutes les branches ; cent mille étoiles brillent au firmament ; pas un brin d'herbe qui n'ait sa parure et l'homme fait alors un triste retour sur son cœur plus pauvre et plus froid que la crèche, et dans lequel il va loger son Dieu ! oh ! que cette neige si blanche qui a elfacé toutes les souillures de [la terre m'a souvent fait envie ! et moi aussi un jour je fus blanche et pure aux yeux de Dieu ; parée de tous les dons du ciel, mon âme était pour les Anges un magnifique spectacle. Mais comme le pied de l'homme qui laisse sa trace sur la neige et la souille en passant, ainsi le monde a fait un pas dans mon âme et toute sa blancheur a été effacée.

Hélas! divin enfant ! voilà pourquoi vos yeux versent des larmes, et c'est moi qui les fais couler ! Ah ! qu'elles tombent dans mon âme ! qu'elles la lavent ! qu'elles la purifient ! et lui rendent sa beauté première. Alors, ô mon Sauveur! je m'approcherai de votre crèche: j'irai m'asscoir à votre festin ; je vous recevrai dans mon cœur ; je trouverai ma force dans votre faiblesse ; ma richesse dans votre pauvreté : nui gloire dans votre abais sèment ; ma consolation dans VOS larmes.

CORALY DE GAIX

0 Marie, gardez-moi toujours près de vous ! Laissezmoi contempler Jésus entre vos bras ! Laissez-moi prendre part à ses douces caresses ; et obtenez-moi la grâce d'imiter une vie commencée dans une crèche et terminée sur une croix !

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