CHAPITRE X
A Mademoiselle Gabrielle de Chefdebien (1), élève au Sacré-Cœur de Toulouse.
Gaïx, ce 30 décembre 1841.
Merci mille fois, ma chère enfant, du plaisir que ma lait ta bonne lettre ; nous en avons été vivement touchés. Tu as raison de laisser parler ton cœur, il dit bien mieux, je t'assure, que l'esprit de beaucoup d'autres. Je reçois avec reconnaissance les vœux que tu fais pour moi Si tu les accompagnes de tes prières, je suis sûre de ton bonheur, si ce n'est dans ce monde, au moins dans l'autre, et c'est le principal, car, ma pauvre enfant, cette vie est bien laide. Tu ne l'aperçois encore qu'à travers un prisme enchanteur ; à ton âge, je la voyais ainsi et je
(1) Fille de la vicomtesse de Chefdebien.
disais toujours : « Oh ! que demain sera beau ! » Et pourtant que de larmes m'a apportées ce lendemain !
Ceci est bien sérieux pour toi, mais excuse-moi, car j'écris sous l'impression d'une grande tristesse. Cette pauvre petite Castelnau (1) que tu as vue si blanche, si rose, si bien portante, Dieu en a fait un ange au ciel et sa mère est restée sur la terre dans un affreux désespoir. Prie Dieu afin qu'il la console; et toi, chère petite, sois bien sage, et porte- toi bien afin de faire le bonheur de la tienne et de pouvoir lui ressembler un jour. Voilà le sermon de ta vieille tante qui t'aime et t'embrasse avec une vive affection.
P. -S. — J'ai fait le tour du château pour distribuer tes compliments. Chacun en a reçu sa part avec reconnaissance et me charge de te les rendre avec usure. Les petits enfants ont été ravis de ton souvenir ; Corcor ouvrait de grands yeux à l'aspect de ta lettre et demandait beaucoup si c'était toi-même qui l'avais écrite. Il lui tarde bien de savoir en faire autant (2).
(1) Fille d'Henriette de Gaïx, Bœur de Coraly.
(2) 1! n'a pas rir conservé de Lettres de Coraly entre les années 1833 et. 1 8 'i 1 ; c'est cependant dans cet intervalle de tenij>> qu'elle fit la connaissance d'Eugénie de Guérin et que, w l'on en
croit celle-ci, .lie l'ut sur le poinl «l'entrer dans l'Ordre de L'Imma-
culée-Conception, vulgairement appelé couvent bleu à cause de la robe bleue des religieuses, que fonda à Castres, le S décembre 1836, Mlle Emilie de Villeneuve, dont il est souvent question dans ces lettres.
298 COHALY DE GAIX
A Monsieur Louis Veuillot, à Paris, prison de la Conciergerie.
Gaïx, ce 2 juin 1844 (1).
Vous nous connaissez bien, nous sommes les petites filles de Gaïx, dont vous avez parlé dans un beau livre, lorsque nos sœurs plus grandes nous apprenaient à choisir les fleurs, les champignons et les oiseaux qui
(1) Cette lettre, qui est censée écrite par les jeunes paysannes de la paroisse de Saint-Julien de Gaïx, l'a été par Coraly de Gaïx, avec la collaboration de sa plus jeune sœur Mathilde, alors âgée de 24 ans, qui épousa l'année suivante M. Jean de Blay. Le beau livre, dont il est question dans cette lettre, a été composé par Louis Veuillot et édité en 1842 par Olivier Fulgence, à Poissy ; il porte pour titre : Mémoires de sœur Saint-Louis. Un exemplaire, superbement relié, fut offert par Veuillot à Mathilde, le jour de ses noces, avec cette inscription de sa main : « A Mademoiselle Mathilde de Gaïx, en souvenir des fleurs qu'elle a cueillies pour les missionnaires, et remercîment des aumônes qu'elle a faites aux prisonniers. — Son très humble et très obéissant serviteur : Louis Veuillot. »
Le chapitre XXII de ce livre est consacré à l'œuvre dirigée parMlle Mathilde dans le but de réunir le dimanche les jeunes filles de la paroisse et de les employer à ramasser des fonds pour les missionnaires de Chine ; après un préambule, le récit commence ainsi : Dans un coin du beau Languedoc, non loin d'une grande ville se trouve une antique demeure entourée de bois, de prairies et de ruisseaux. Là vit paisiblement, etc.. Et c'est ainsi que Mathilde et sa sœur aînée Coraly, informées de la prison subie par L. Veuillot à la suite de polémiques provoquées par la lutte pour la liberté de l'enseignement, coopérèrent à la libération du prisonnier, disposant en sa faveur d'une somme destinée à l'œuvre des missions.
plaisaient le plus, pour avoir notre petit sou à donner, nous aussi, aux pauvres missionnaires. Nous sommes étonnées qu'un monsieur, que nous n'avons jamais rencontré dans nos courses, sût si bien nous connaître. Peutêtre que le bon Dieu vous avait envoyé un ange ou quelque bon prophète, comme il faisait autrefois à ses amis dans les histoires de la Bible : maintenant nous sommes plus grandes, aussi avons-nous fort bien compris que les hommes de notre pays sont plus méchants que ceux de la Chine. On vous a mis en prison parce que vous vouliez que nos frères fussent instruits par ceux qui savent le catéchisme et le mettent en pratique.
Vous avez bien raison ! que seraient-ils sans cela ? Les pauvres petits de la Chine, dont les histoires nous font tant pleurer, sont bien moins à plaindre ! le bon missionnaire les baptise, et, s'il ne peut pas tous les acheter, du moins ceux qui périssent vont au ciel ; tandis qu'en France, si on ne leur apprend pas à connaître le bon Dieu. que deviendront-ils ? Aussi nous destinons nos cueillettes à vous aider à payer cette grosse somme que ions nos pères outre eux ne possèdent pas.
Dans nos marchés l'on demandait souvent pourquoi nous vendions nos fleurs; nous disions votre nom pour De pas mentir, et aussitôt, chose étonnante, notre cor beille (lait vide et notre main pleine4 de beaux sous
blancs comme nous n'en avions jamais mi. Nous vous les envoyons tous, et nous avons bien prié la bonne Vierge tous les soirs à notre petite chapelle. Pour vous, nos plus beaux bluets lui étaient offerts ; elle vous soutiendra, vous protégera ; elle nous l'a presque promis.
^ainsi que de nous faire un jour partager votre triomphe >comme aujourd'hui vous partagez nos trésors.
Recevez en attendant, Monsieur, l'assurance bien sincère de nos sentiments respectueux.
Les Paysannes.
Réponse de Louis Veuillot aux jeunes paysannes de Gaïx,
A la Conciergerie, le 29 juin 1844.
Le prisonnier de la Conciergerie ne se souvient guère de ses livres, mais il n'a pas oublié les paysannes de Gaïx ni le chapitre qu'elles lui ont fourni, le meilleur chapitre qu'il ait jamais publié ; il connaît leur œuvre, il a .gardé leur souvenir, il répète leurs noms dans ses prières, deux noms surtout, Coraly, Mathilde. Coraly dit que Mathilde est un ange, et Mathilde dit que Coraly est une sainte ; et il y a un moine qui certifie au prisonnier que Coraly et Mathilde disent vrai toutes deux. Le prisonnier n'avait pas besoin de cette garantie. Ce sont des âmes aimées de Dieu, celles qui viennent au secours du soldat de la croix, l'aident de leurs prières, de leurs aumônes et surtout de leurs douces exhortations.
Soyez bénies, sœurs inconnues : l'ange invisible de Gaïx est venu jusqu'ici ; il y a fidèlement apporté le parfum de vos fleurs ; et ni les barreaux ni les verrous n'ont empêché le prisonnier d'aller en esprit jusqu'à ces prairies, jusqu'à ses ombrages, jusqu'à cette chapelle où
la bonne Sainte Vierge vous accompagne avec tendresse, quand vous travaillez et quand vous priez.
Ecoutez maintenant, douces abeilles du Seigneur ; voici ce que le prisonnier vous envoie en retour de vos aumônes :
Quand vous entendrez dire qu'un de vos frères souffre pour la justice, recommandez-le bien au bon Dieu, mais ne le plaignez pas ; il pense à son Sauveur, il s'estime heureux de souffrir, il voudrait soulfrir davantage, il se sent plus courageux et plus fort que jamais. Si vous voulez à votre tour connaître cette grande joie, cela est facile ; confessez partout Jésus-Christ, préférez son amour à l'amour du monde, sacrifiez-lui au premier signe tout ce qui vous sera le plus cher ; le monde ne manquera pas de vous haïr et de vous persécuter, et vous goûterez une joie si grande, si grande, qu'il semble qu'elle devrait être réservée pour le ciel.
Mes sœurs, petites et grandes, châtelaines et paysannes, adieu. Que celui qui donne aux champs leurs Heurs brillantes, et aux brillantes Heurs leurs aimables parfums, verse dans vos cœurs, son plus noble ouvrage, la joie et les consolations qu'il m'a données par vous. Amen.
Loi is \ i.i ILLOT
302 CORALY DE GAIX
A Madame la vicomtesse de Chefdebien, à Bizanet, près
Narbonne.
Gaïx, ce 7 janvier 1845.
Ah ! reste toujours jeune, ma bonne Elise ! Avec cette jeunesse et cette fraîcheur d'imagination, la vie est plus facile à porter, ses jouissances sont mieux senties, ses chagrins moins amers, et l'on est deux fois plus aimable. Ta lettre m'a touchée, ravie, enchantée, et par l'assurance de ton amitié qui est pour moi comme un trésor, et par l'espoir que tu nous donnes de venir rendre notre alléluia plus joyeux encore que de coutume.
En attendant, me voilà bien seulette. Mathilde est partie radieuse d'aller revoir cette chère Marie ; ellemême avait grand besoin de quitter Gaïx, de changer d'air, de se distraire. Sa santé m'affligeait beaucoup, et, sans souffrir précisément, elle était pâle, ne dormait pas, ne mangeait pas, toussait un peu ; et je ne sais vraiment à quelle cause attribuer son état. Mon père prétend qu'un mari guérirait tout cela, mais la pauvre enfant n'y pense guère, et, dans tous les cas, le-remède, à mon avis, serait pire que le mal. Ah ! Seigneur ! des maris libéra nos. Domine ! Je pense qu'elle arrivera lundi à Narbonne ; elle est ravie de pouvoir t'embrasser au passage. Je l'ai chargée pour toi de toutes mes tendresses, de tous mes vœux de bonne année, et de trois volumes de Mmcde Créqui (1) qu'elle échangera contre ceux que tu as déjà
(1) Souvenirs de la marquise de Créqui (1710 à 1800), œuvre apocryphe d'un homme de lettres interlope.
lus ainsi que l'ouvrage de Veuillot, s'il ne t'est plus nécessaire.
Je ne puis te dire combien cette pauvre Mathilde me manque, il me semble que je suis toute déshabillée ; j'ai perdu mon rayon de soleil, le parfum de mes fleurs. J'erre toute seule dans ces longues allées comme une âme en peine; ou bien je retrouve ma chambre, mes livres, mon crucifix, et alors ma tristesse devient presque de la joie. Mais je te demande pardon de ce long chapitre ; j'ai beau vouloir écarter ce moi, il se faufile partout. Parlons un peu de toi, mon Elise, le sujet en vaut la peine.
J'ai bien ri, je t'assure, de tes résolutions, de tes ailes et de ton canard ; je croirais voler bien haut si je barbotais comme toi. Mais sais-tu qui a pris son vol pour se ranger parmi les anges? c'est l'abbé Bessieux que tu as vu à Saint -Pons. 11 partit plein de zèle, avec six de ses confrères, pour aller convertir les nègres de la Guinée ; un seul est revenu et ce n'est pas lui ; ils oui été dévorés par cet horrible climat.
Adieu, ma sainte Thérèse, l'heure du dîner me dérange ; il faut d'ailleurs me taire belle pour aller visiter M""' Ludovic de Villeneuve. Mais ni dîners, ni toilette^, ni visites ne m'empêcheront de t'aimer, de te le dire el de te prier de me Le rendre.
304 CORALY DE GAIX
L'Endormiana.
Remède efficace contre l'insomnie (par brevet d'invention).
Jès ! qiiuno bargairo ! (1).
A Mesdames de Chefdebien et de Blay par leur tendre sœur, Coraly de Gaïx.
Gaïx, ce 24 juin 1845, jour de saint Jean-Baptiste.
Mon Dieu, mes sœurs, qu'il me tarde de vous voir, de vous embrasser, de causer avec vous ! voilà six jours, cinq heures et huit minutes que j'aperçus pour la dernière l'ois le bas de vos robes (2) et cette espèce de voiture qui vous emportait à tous les diables. Je m'en veux aujourd'hui de n'avoir pas eu assez de courage pour vous dire adieu. Comme je vous cherche dans tous les coins ! comme je crois vous voir paraître à chaque bout d'allée I
Mais n'entamons pas ce chapitre, car les larmes arriveraient, et je ne veux pas faire de cette page une lamentation de Jérémie. J'aime mieux -causer avec vous comme dans notre longue allée, alors que nous étions heureuses de nous trouver ensemble et que nous riions
(1) Dieu! quelle bavarde! Le mot bargaïro se traduit par broyeuse de chanvre, parce que les paysannes, tout en broyant leur chanvre, s'en donnaient de bavarder entre elles.
(2) Les deux sœurs venaient de quitter Gaïx, où la famille s'était réunie pour célébrer le mariage deMathilde; il n'y était resté que Coraly, sou père et son oncle.
de bon cœur. D'ailleurs enfin, ma tristesse serait égoïste, votre bonheur doit me consoler. Et puis, je ne suis pas si seule, j'ai le bon Dieu, la Sainte Vierge et mon bon ange, qui me tiendront fidèle compagnie et qui ne me quitteront jamais; car ceux-là, j'en suis sûre, ne se marieront pas.
Allons, voilà que je commence à déraisonner ; heureusement que vos époux ne lisent pas, j'espère, par-dessus votre épaule, et peut-être vous-mêmes ne lirez jamais ces lignes que j'écris plus encore pour charmer mon ennui que pour vous les envoyer. Mais, après avoir causé avec les arbres, les poules et le vent (et j'ai de longues conversations avec celui qui vient de votre pays) ( 1 . j'aime à retrouver ma plume et à me faire une douce illusion.
Ce qui n'en est pas une, heureusement pour moi, c'est la gracieuseté de mon oncle à mon égard ; il a l'air de vouloir réparer toutes ses rudesses à force d'affection et de prévenances. Aujourd'hui tout ce que je fais est un chef-d'œuvre, tout ce que je dis est applaudi ; depuis votre départ surtout, il ne peut plus se passer de moi, tant il est vrai que, faute de grives, il faut manger des merles. Je passe auprès de lui toutes mes journées, depuis neuf heures jusqu'à six, à lui faire des contes, des patiences, car il ne lit que sa chère Gazette (2) ; je crains que son état de maladie ne dure longtemps, mais il le supporte avec tant de gaîté, de patience et de résigna-
(1) Le vcni d'autan, venanl du sud-ouest, [direction du Rous sillon.
(2) lia Gazette </<• France.
tion, que c'est à faire la nique à tous les saints du paradis.
Assurément, je suis très heureuse de pouvoir lui être agréable, mais je vous avouerai tout bas que je regrette un peu ma liberté, et surtout ces bonnes heures que je passais seulette dans ma chambre. Maintenant je n'ai plus le temps de tousser, de cracher ni de respirer. J'ai pourtant conservé mes courses à Castres les jours du sabbat ; ils comprennent tous ici que c'est la seule chose qui me rende supportable, grâce aux ramonades (1) que Ton m'administre le samedi. Sans cela je serais bien méchante, et il y a déjà longtemps que j'aurais donné ma démission.
C'est aujourd'hui la fête de saint Jean-Baptiste, et notre curé a jugé à propos de nous supprimer les oiïices dans l'église de Saint-Julien ; il a fallu courir à Lagarrigue pour entendre la messe. En revanche, le brave homme a fait une longue visite à mon oncle ; ils sont restés longtemps enfermés ; puis le curé est sorti de là tout radieux, il n'a pas paru au salon ; mais, comme de coutume, il a fait une longue station à la cuisine où il a demandé à tous les domestiques si, au moins, ils n'avaient pas écouté aux portes, car il s'agissait, entre lui et mon oncle, de choses très sérieuses. Puis il a été publier dans toute la paroisse et dans toute la ville le coup de grâce dont il avait été l'instrument. La joie du saint homme est bavarde et si mon oncle le savait, je ne sais pas jusqu'à quel point il en serait satisfait.
Adieu, mes sœurs, car j'ai oublié d'ordonner le dîner;,
(1) Ramonages de sa conscience, c'est-à-dire confessions.
il faut donc aller s'occuper de mangeaille, tandis que le pauvre saint Jean se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage ; ah ! mon Dieu, quel fricot !
Ce mercredi, 25 juin.
Je ne vous ai pas dit que ma tante est restée à Castres cette semaine pour entrer en possession de son nouvel hôtel. Comme un moucheron lui est un éléphant, c'est une grande affaire pour elle que ce déménagement, et je pense que Noé, lorsqu'il déménagea pour entrer dans l'arche, était bien moins affairé. Je pense qu'elle reviendra demain ; mais moi, j'ai un ennui que je n'ose dire à personne et qu'il faut que je vous raconte, pour décharger ma bile.
Vous savez que ce pauvre Edmond a été à Toulouse à deux époques différentes ; mais, ce que vous ne savez pas, c est, qu'en dépit de ses serments et de ses paroles d'honneur, il a joué sur nouveaux frais et a gagné, diton, une somme assez rondelette. Au lieu de s'en servir pour paver son arriéré, il a le beau projet el L'intention bien arrêtée de revenir à la charge, alléché qu'il est par ce premier gain, et vous comprenez tout ce qui peut résulter d'une pareille situation.
Il fait ses préparatifs de dépari ; mon Dieu, qui pourra l'arrêter? et De trouverai-je personne pour lui taire une représentation ! J'ai envie d'aller conter mes craintes au père4 Kamel (l) ; peut-être, s'il voulait lui écrire, l'arrêterait-il au bord du précipice? qu'en dites-vous? mais,
(1) Jésuite en résidence à Castres*
j'oubliais que vous êtes à cent mille lieues, je vais donc consulter mon bon ange.
29 juin.
Ah ! si vous saviez, mes sœurs, la bonne visite que nous avons reçue! C'est le bon père Ramel qui est accouru pour tendre la main à Edmond à mon premier signal de détresse. Jeudi, comme j'en avais eu l'idée, je fus le conjurer de venir au secours de mon frère ; ce n'est pas sans trembler un peu que je le demandai au parloir, et, dès qu'il eut entendu de quoi il s'agissait, il voulut arriver jusqu'à Gaïx, espérant y trouver Edmond et le faire renoncer à son funeste projet. Mais celui-ci avait déguerpi, et tout le profit de la visite fut pour nous.
Si vous eussiez été là, vous auriez ri d'abord de mon air embarrassé ; mais il fut si aimable, si gai, si bon, si spirituel que mon père oublia ses cartes, ma tante son tricot, mon oncle sa Gazette, et moi mon extrême frayeur. J'osai le regarder en face malgré ses quatre yeux, et je finis par être tout à fait à mon aise. Il nous raconta des histoires à mourir de rire dont je vous régalerai quelque jour ; la gravité de ma tante et le sérieux de mon père en furent tous déconcertés. Mon Dieu! qu'il est malin! et qu'il doit faire d'efforts pour se mettre au pas de la charité !
Mais aussi, lorsque son vieil homme se trouve d'accord avec le nouveau pour fustiger une pauvre âme qui a besoin d'humilité; oh! alors, quel déluge de traits! j'en suis quelquefois toute hérissée comme un saint Sébastien, et je sors toujours de ses pieds percée à jour comme un crible. Mais tout cela me fait un bien merveilleux.
Adieu, je vous quitte pour aller me recueillir ; c'est aujourd'hui une si belle fête! ce pauvre saint Pierre! il était crucifié les jambes en haut et la tête en bas ! j'étoulle rien que d'y songer, et c'est pourtant bien souvent la position de mon âme.
2 juillet, jour de la Visitation.
Ecoutez, écoutez, mes sœurs, les belles choses que j'ai à vous dire : ce pauvre oncle ! vous pouvez croire que c'est un saint ; j'en suis encore tout émue. J'étais invitée aujourd'hui par la cousine des dames de Villèle (1) a assister à sa prise d'habit, qui devait avoir lieu à Castres, à neuf heures; je mourais d'envie d'y aller, mais je n'osais pas le dire, craignant de déranger mon oncle ou de contrarier mon père. Mais mon oncle comprit tout cela, et hier il me dit : « Tu as bien envie daller à Castres, n'est-ce pas? Eh bien ! laisse-moi arranger les choses. Moi aussi, demain, très matin, j'aurais besoin de la voiture, mais sois tranquille, je ne te dérangerai pas. »
En effet, ce matin, il s'est levé avec le soleil et s'est fait plus beau que le soleil. 11 avait mis ses habits magnifiques et si l'on avait pu voir son aine, on l'aurait trouvée encore plus resplendissante, lien avait quelques reflets sur son visage ; je ne lui ai jamais mi l'air si content. Enfin, le voilà parti pour Saint-Julien où il a revu son Dieu avec une foi, un amour, un transport qui feraient envie aux anges même. Oh ! que la grâce est une habile faiseuse! Tout d'un coup elle fait naître des (leurs et des
(l) De la famille de l'ancien ministre de la restauration, résidant
à Toulouse.
310 CORALY DE GAIX
fruits là où il n'y avait tout d'abord que des ronces et des épines. Il est revenu de l'église tout radieux, et moi alors, j'ai filé sur Castres où nous avons eu une cérémonie superbe et un sermon encore plus beau et un dîner (ici une longue ratu?*e).
Du 5 juillet.
Pardon de cette grande rature, c'est l'effet d'un remords ; ne cherchez donc pas à la déchiffrer, car le diable qui est dessous vous sauterait aux yeux. Je rencontrai Zoé (1) chez sœur Marie (2), nous eûmes une grande joie de nous retrouver et j'avoue, à ma honte, que nous nous esquivâmes au beau milieu de la cérémonie pour aller faire un tour de parc et causer un peu à notre aise. Devinez si, dans cette conversation, il fut question de vous. Je profitai du reste de la journée pour aller faire les visites de cérémonie que vous n'aviez pu rendre. Je m'étais .mise pour cela sous le patronage deMme de B... qui avait l'air d'un moulin à paroles ; toutes les écluses étaient levées, et je vous assure qu'elle me raconta de singulières choses. Mon Dieu, ne devrais-je pas faire encore une rature ?
Ce 8 juillet.
Que je vous conte mon chagrin ! vous savez cette collection de meubles antiques qui décoraient notre vieille maison de Castres ; mon père a eu l'idée de les faire por-
(2) Zoé de Soint-Maur, mariée au baron de Scalibert.
(3) Chez Emilie de Villeneuve, au couvent de l'Immaculée-Conception de Castres.
LETTRES. — THOISIÈME SÉRIE 311
ter dans le vestibule du château où il compte les laisser, je pense, jusqu'à l'époque de mon mariage, comme cette vieille chaise à porteurs qui n'a disparu qu'à ta noce, ma chère Mathilde ! Si j'étais rat ou chauve-souris, je ne choisirais pas d'autre lieu pour faire une nichée que ces vieux fauteuils et ce bahut qui tombe en raines et que mon père dit être de la Renaissance.
Je ne puis vous dire combien je suis contrariée de cet encombrement de mobilier, mais il faut vouloir ce qu'on ne peut empêcher. Oh ! que la vie serait laide dans un détail si épineux, si la volonté de Dieu n'embellissait toutes les contradictions qu'il nous donne !
Mes jours s'écoulent fort calmes et fort monotones ; j'ai des conversations infinies avec mon oncle dont je suis aujourd'hui la seule ressource. Ce pauvre oncle ne va pas mieux ; il est toujours étendu sur sa chaise longue, entre l'Evangile et la Gazette de Franee, qui est bien pour lui un autre Evangile. A part cela, il ne lit plus rien, de sorte que ses journées sont fort longues. Nos entretiens se succèdent sans interruptions : « Vois-tu, me disait-il l'autre jour, le bon Dieu visite ceux qu'il aime, aussi suis-je content de souffrir. D'ailleurs cela me sert à «expier mes fautes. Je me suis si souvenl servi de cette jambe malade pour offenser Dieu, ([ne je ne suis pas fâché du tout de la voir en si mauvais état ; car il faut nous sauver, ma pauvre Corcor, à quelque prix que ce
soit. » En vérité, sain! Ignace, sur son grabat, ne disait pas mieux.
3 1 2 CORALY DE GAIX
10 juillet.
Oh ! mes sœurs ! quels brigands ! quelle canaille que ceux qui nous gouvernent ! Avez-vous lu les Gazettes ? Avez-vous vu comme quoi nos pauvres Jésuites vont être chassés de France? nous en sommes tous bouleversés: Quelle infernale machination ! Et le pape qui, au lieu de protéger ses enfants les plus dévoués, prend aussi une verge pour aider à les battre : En vérité, c'est à n'y rien comprendre. Nous en mettons les bras sur la tête et nous faisons des raisonnements à perte de vue ; nous parlons tous à la fois ; mon oncle jure, ma tante gémit, mon père dit qu'il ne regrette plus de mourir. Mais tout cela n'empêchera pas les bons Pères de prendre le chemin de l'exil et de laisser notre France livrée à son sens réprouvé.
Mme de G... est venue aujourd'hui avec ses enfants et le projet de passer la soirée avec nous. Elle a voulu d'abord aller au vieux château ; chemin faisant, elle s'est tournée vers moi et m'a dit avec un regard scrutateur :
— Vous êtes peut-être de ceux qui tenez beaucoup aux Jésuites ?
— Oh ! oui, Madame, lui ai-je répondu en la regardant à mon tour ; moi et ma famille les aimons extrêmement.
— En ce cas, vous serez affligés, car les voilà chassés à tout jamais.
— Oh ! me suis-je empressée de répondre, ils ne sont pas encore partis, et je ne serais pas étonnée que tout cela ne fût une rouerie du gouvernement, et que, dans toute l'histoire de Rome, il n'y eut pas un mot de vrai.
— Gomment donc ? me dit-elle, est-ce que vous en
doutez? sachez que j'ai reçu depuis plusieurs jours une lettre de mon père qui doit bien le savoir et qui me confiait cette affaire sous le sceau du secret.
Puis elle s'est mise à me faire l'éloge du gouvernement et à vouloir me persuader que cette mesure était très sage et surtout très orthodoxe.
Il lui eut fallu une autre rhétorique pour me persuader. Et moi qui avais eu la bonté, au commencement de la visite, de la trouver charmante, tout d'un coup elle m'apparut comme une pie grièche. Oh ! la laide î Heureusement que la menace d'un orage nous en a débarrassés plutôt qu'elle ne voulait, sans quoi je me serais donné le plaisir de lui dire doucettement quelques bonnes vérités.
Ce 12 juillet.
Aujourd'hui samedi, mon oncle et mon père m'ont envoyée aux informations et, en entrant chez les Jésuites, j'ai été fort étonnée de trouver la chapelle en l)on train : des tableaux qu'on allait placer, des ouvriers qui peignaient les portes et le père Rame] qui riait de mon épouvante et qui n'était nullement troublé. Son assurance m'a donné du courage ; je crois bien qu'il en sait plus qu'il non dit ; mais ce qui diminue notre chagrin, c'est que, quoiqu'il arrive, nous ne Le perdrons pas. Des gens que je crois bien informés m'ont dit que, si L'on chassait ces messieurs, lui au moins resterait comme auxiliaire du clergé de Castres. Pauvre père Kamel ! ce serait bien une perle sur un tas d'huître S ! Bonsoir, je vais me COUCher, car je radote. Que je voudrais au moins nous voir en songe .' niais, depuis quelques
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nuits, je ne rêve que brigands et bourreaux sous la figure -de Mll,e de G... et de son père le duc de F...
15 juillet, jour de Saint-Henri.
Aujourd'hui est pour moi un beau jour, c'est la fête de notre cher Henri V et de notre pauvre bretonne (1), aujourd'hui j'ai reçu des lettres de toutes mes sœurs, aujourd'hui la jambe de mon oncle va mieux, aujourd'hui les bons journaux assurent que le pape n'est pour rien dans l'histoire des Jésuites. Il n'y a que notre gazettasse (2) qui soutient le fait, la gallicane qu'elle est ; mon père, ma tante et moi sommes ligués contre elle, mais mon oncle la soutient et sa voix prévaudra, j'en suis sûre, -au prochain abonnement.
Les de Bonne, de Lostanges, sont venus nous demander à dîner. Nous avons fait une musique enragée ; il y avait bien longtemps que je n'avais chanté et j'étais toute étonnée qu'il put sortir un son de mon gosier. L'archange Topetphaël (3) est aussi arrivé à tire d'aile ou plutôt à tire de cheval, en attendant que les ailes lui poussent. 11 a raconté, avec son air de prophète Michée, «que les grands événements ont commencé, et qu'une ville immense vient de s'engloutir, et avec elle trois cent mille âmes.
— Ah ! mon Dieu ! et où donc cela, monsieur du Valés?
— Eh mais, c'est la ville de... de..., vous savez bien, qui est là... dans cet archipel qui se nomme... vous
(1) Henriette de Gaïx, mariée au baron de Castelnau, de Nantes.
(2) La Gazette de France.
(3) Surnom donné à un parent M. de Coussin du Valés.
savez bien... qui est du côté de... Gomment diable ! cela ne me vient pas... enfin le nom n'y fait rien.
Et l'on n'a pas pu le tirer de là. Ah, le brave homme ! que Dieu le bénisse ! Mais si les prophètes d'autrefois n'avaient pas eu d'autre éloquence, je doute fort qu'on eut conservé leurs discours. Pendant le dîner, j'ai dit tout bas à Louis de Bonne :
— Vous allez voir, je vais lui faire dire que le résultat de la mission de Rossi (1) avait été prédit par son Michée.
En ell'et, il n'y a point manqué, et nous avons failli mourir d'un rire rentré ; il a compris pourtant que nous n'étions pas très épouvantés de ses prophéties et il s'est fâché tout rouge. 11 est fort occupé du mariage de notre cousin de Berlas, car c'est lui, à l'entendre, qui a tout fait, il a donné des conseils, il a poussé à la roue, il a parlé et déparlé. La pauvre Mm,, de Berlas prétend que, bientôt, elle n'osera pas faire cuire un œuf chez elle sans sa permission.
Parmi les bonheurs que je vous contais tout à l'heure, j'ai oublié de mentionner celui d'avoir enfin obtenu de mon père qu'il débarrassât le vestibule de toutes ses antiquailles sans attendre le jour de mes noces. Mais, pour cela, que de parties de piquet il m'a fallu perdre ! que de longs raisonnements il m'a fallu essuyer ! J'ai fait de la politique et de l'agriculture, et je vous assure que Rossi n'a pas mieux négocié que moi. Malheureusement je ne réussis pas toujours aussi bien ; il y a des choses qui me tiennent bien plus à cœur, sur lesquelles je ne puis rien obtenir.
(1) r\ossit ministre *lu pape
316 CORALY DE GAIX
Mon oncle rit de mes ruses et ma tante en gémit ; je n'ai pas pu encore deviner ce qu'en dit mon bon ange, maisil me semble qu'il ne doit pas en être fâché.
20 juillet.
Mes sœurs, ce soir j'ai la parlolte, il faut que vous subissiez mon discours. Que vous dirai-je? en vérité, je n'en sais rien, car nos jours se suivent et se ressemblent r mais j'ai besoin de vous écrire pour ne pas oublier derire ou de parler.
Il faut d'abord que je vous conte que j'ai entrepris un ouvrage de romain. C'est une tapisserie magnifique ; depuis feue Pénélope, on n'a rien vu de pareil. J'y travaille du matin au soir sans relâche, et aussi comme feue Pénélope, je défais fréquemment le soir ce que j'ai fait le matin. C'est un éteignoir que j'ai placé sur mes folles pensées, car, au lieu de rêver creux comme je le faisais souvent, je suis obligée de compter des points toute la journée. Ah ! mon Dieu ! que c'est bête ! et je ne sors de là que pour aller ordonner mon dîner ou faire les comptes de ménage.
Quelquefois pourtant, il faut bien causer avec mon pauvre oncle ou avec mon père, lorsqu'ils en ont envie ; et quand je ne sais pas de nouvelles, je suis obligée de leur fabriquer des histoires. Je pense toujours, dans ces occasions, à la fameuse histoire des petits cochons de Melle Hausgiebel, vous souvenez-vous comme nous nous retrouvâmes dans son récit? Malheureusement, je n'ai plus à craindre que personne ne me devance dans ma narration. Mais, adieu, car je viens de barbouiller une
LETTRES. — TROISIÈME SKRIE 31 '
grande page pour ne rien dire ; ne vaut-il pas mieux compter des points ou aller se coucher? Sur ce, je vous souhaite le bonsoir.
Ce 22 juillet.
J'ai fait ce soir une promenade romantique et sentimentale, en tête à tête avec moi-même, comme de coutume. Je suis allée d'abord à la prairie où j'ai failli pleurer, en voyant la longue faux de ces grands diables d'hommes trancher sans pitié les plus jolies petites fleurs comme les plus méchantes herbes. Et j'ai pensé à cette foule de nos amies et de nos sœurs, détachées de leur tige dans tout l'éclat de leur jeunesse et dont les belles âmes, toutes parfumées d'innocence, nous ont précédées dans le ciel.
Que c'est joli de mourir jeune ! l'on évite la vieillesse et son triste cortège, l'on n'a pas à rendre compte dune Longue vie passée comme la mienne dans l'inutilité, l'on passe sans transition des bras de sa famille dans ceux de Dieu. Je parlerais là-dessus jusqu'à demain, mais je reviens à ma promenade ; chemin faisant, j'ai rencontré La petite du vieux château, qui avait déniché une tourterelle et qui lui prodiguait les pins tendres soins; elle la baisait, la caressait, la réchauffait, la faisait manger par foret-. ce qui n'a pas empêché la pauvre petite bête de mourir une heure après. Tant il est vrai que rien au monde ne peut remplacer l'aile maternelle ! J'allais, j'allais toujours de chemin en chemin, de réflexion en réflexion, ce qui aurait mené mon esprit et mes jambes beaucoup trop loin, lors qu'enfin une pluie traîtresse ma l'ait reprendre au plus
vite le chemin du manoir et a fait rentrer dans la prose la folle du logis.
4 août.
Oh ! mes sœurs ! devinez, si vous le pouvez, ce qu'ont fait, jeudi passé, jour de Saint-Ignace, nos bons pères Jésuites ? Oh, rien du tout, sinon que d'ouvrir leur église, sans tambour ni trompette, à la barbe de tous les diables Castrais qui n'ont pas osé grouiller. L'on a dit des messes toute la matinée ; le soir, la bénédiction du Saint-Sacrement, et tout a été pour le mieux. Leur chapelle est une perle, un vrai bijou ; ton aube, ma chère Mathilde, aussi bien que mon tour d'autel, y figuraient avec honneur.
Je n'ai rien vu de tout cela, mais j'en avais bien envie ; malheureusement, il était jeudi au lieu d'être samedi, et c'est dans l'église de Saint-Julien que j'ai fêté saint Ignace. Je m'étais promis pour ce jour-là un grand renouvellement de ferveur, je voulais unir mes prières à celles de tant d'autres, et prier, moi aussi, pour le salut de notre pauvre France. Mais, en entrant à Saint- Julien, je fus assaillie par un régiment de distractions ; il y en avait une surtout qui était le général en chef, sans compter une vingtaine de moyennes et cent mille de petites. Par-dessus le marché, l'on faisait l'enterrement de la vieille Michèle, avec renfort de cris, de grincements de dents, d'évanouissements, d'apostrophes à la défunte; rien n'y manquait que la douleur. Julie surtout joua très bien son rôle : au beau milieu de la messe, on entendit un grand cri de paiïro minino ! (1) suivi d'un pataflosque,
(1) Pauvre grand'mère !
et puis l'on monta sur les chaises, Ton enjamba le cercueil pour atteindre au vinaigre. Quelle attrape, mon Dieu, si la paùro minino était tout à coup ressuscitée !
Ce matin, en allant à la messe, j'ai retrouvé Julie toute pimpante, toute sémillante, toute consolée, qui m'a conté qu'en la voyant passer un bon jeune homme riche, aimable et beau, jura, l'autre jour, ses grands Dieux qu'il n'aurait jamais d'autre femme qu'elle. Aussitôt la voilà qui prend la balle au bond, fait publier les bans au plus vite, se presse d'acheter dentelles et bijoux, et, sans la mort de paùro minino, elle eût été mardi Mmfl Bourniquel, grande dame de Boissezon. Mais ce qui est diiïéré n'est pas perdu, car la voilà bien décidée à suivre l'exemple de son ancienne maîtresse et, depuis ton mariage, chère Mathilde, la vocation du matrinionium commence à pousser joliment chez toutes tes élèves. Si tu voyais déjà comme elles s'appliquent à séscupi sul frount! (1)
7 août.
J'ai été fort étonnée ce matin, à sept heures, d entendre sonner la messe à Saint-Julien. « Oh ! Oh ! me suis-je dit, M. le curé est aujourd'hui de bonne humeur,
il faut en profiter. » Vite, vite, j'ai pris mon chapeau, mon ombrelle, et me suis acheminée par le grand chemin où j'ai rencontré M. X..., beau comme un astre, dans un équipage étincelant qui s'est arrêté à ma rencontre : « Ah ! bonjour, ma petite ! ni'a-l-il dit en bais-
(1) A se ciachcr sur le Iront, o'egl ■> dire à lisser avec leur salive les bandeaux de che\eu\ em'ailranl le Iront.
320 CORALY DE GAIX
sant une glace. Et où donc allez-vous si matin? Comment va-t-on au château? Comment va la jambe du pauvre chevalier ? » Je répondis de mon mieux à ce torrent de questions dont il n'écouta pas la réponse, et lui demandai à mon tour où il allait si matin. Alors il me mâchonna quelque chose comme s'il mangeait des pois chauds; au milieu de ce barbouillage, je distinguai les mots de Saint- Amans, de maréchal Soult, et puis fouette cocher ; je ne lui avais jamais vu un air plus attrapé.
Arrivée au ponceau de Saint- Julien, j'eus un chagrin que vous partagerez, j'en suis sûre. C'est ce pauvre vieux saule pleureur que nous aimions tant, qui nous avait si souvent prêté son ombrage, sous lequel nous avions passé ensemble de si bons moments, qu'on arrachait et coupait à grands coups de hache ; j'ai failli le pleurer comme un vieil ami.
Quand j'arrivai à l'église, la messe était presque dite, et, comme je m'en retournais, le petit clerc courut après moi : « Mademoiselle ! Mademoiselle ! M. le curé a dit que vous deviez rester pour accompagner le Saint-Sacremenr qu'il va porter à un malade de Valdurenque. » Je ris du sans-façon du pauvre curé et je revins sur mes pas. C'était à Michel, de YOustalou, à ce pauvre jeune homme qui, me prenant sans doute pour Esculape, voulut à toute force me montrer l'autre jour cette horrible plaie qu'il a par là-bas, au fond des côtes ; c'était à lui qu'on portait le bon Dieu.
Là, où tout à l'heure j'avais rencontré un brillant cavalier en superbe équipage allant voir un grand de la terre, passait aussi le roi du ciel, allant visiter un pauvre sur son grabat, précédé d'un petit clerc tout déguenillé
et n'ayant d'autre suite qu'une pauvre âme plus déguenillée encore ; les larmes m'en venaient aux yeux : les paysans quittaient leurs travaux et venaient prier au bord du chemin, les cavaliers s'arrêtaient, les piétons s'agenouillaient ; il y a donc encore un peu de foi dans notre bon pays.
En entrant chez Michel qui est installé dans la maison de Mirandel, son oncle, il était impossible de n'être pas ému à la vue de tant de force et de jeunesse luttant avecla mort. Le curé lui parla d'une manière fort touchante et laissa ce bon jeune homme entièrement résigné à la volonté de Dieu. Pendant la cérémonie, Frédéric était à genoux derrière la porte, pleurant à chaudes larmes. Enfin, mes sœurs, vous riez peut-être de mes phrases, mais il est de fait que le spectacle de ce matin m'a rendue moins mauvaise tout aujourd'hui.
9 août.
Marie! Marie ! où es-tu? Dans quelque niche, san^ doute; où est le bord de ta robe, (pie j'en détache une parcelle ? où est la trace de tes pas, que j'en baise la poussière? car tu es une sainte, je t'en préviens. Il va longtemps ([lie je m'en doutais, mais aujourd'hui j'en ai
acquis la certitude sur la place publique où j'ai entendu publier tes vertus, presqu'à son de trompe. L'on s'arrêtait pour écouter, et j'ai vu le moment où le bon curé baeienx (1) montait sur un tréteau pour te prôner plus
hautement, car c'est Lui qui était le publicateur.
Gomme je passais près de lui, il s'est misa crier :
(1) duré île l.i cathédrale de Castres.
•Jl
322 GORALY DE GAIX
— Eh ! omit anas tan bile (1) ? Eh ! venez donc ici, j'ai quelque chose à vous dire. Dites-moi, quelle idée avez- vous eue de quitter ce brave abbé Mouton, pour aller... enfin, vous m'entendez !
— Hé non, du tout, Monsieur, je ne vous entends pas.
— Si fait, si fait, sies uno pendardo (2).
— Il est vrai, Monsieur, que j'aurais peut-être mieux fait de venir vous trouver.
— Je ne dis pas que non.
— Mais vous avez déjà tant de travail que j'ai craint de vous assommer.
— Allons ! allons ! ça n'est pas la raison ; c'est que je vous connais trop et vous avez eu peur.
— Mais enfin, Monsieur, j'irai bien au ciel tout de même?
— Je né sais pas î je sais que moi j'irai toujours, mais vous ! la bonne, la sainte madame de Chefdebien ira aussi, c'est celle-là qui est brave ! (3) elle ne va pas changer de confesseur, elle ne va pas courir aux Jésuites ! acos francot ; acos brahot (i) ; elle va toujours son petit bonhomme de chemin ; tra, tra, tra, garo, garo, garo ! Oh ! quelle femme ! quelle femme ! Mulier fimens Doniitimn, ipsa laudahitur.
Tout en parlant de la sorte, le saint homme s'animait, il criait, il gesticulait, il parlait diverses langues. 11 voulait me persuader que j'aurais beaucoup mieux fait d'aller
(1) Et, où allez-vous si vite.
(2) Oui, oui, vous êtes une coquine.
(3) Bravé, mot roman signifiant bon, sage.
(4) C'est ça qui est franc, c'est ça qui est bon.
m'adresser à lui, je voulais lui faire comprendre qu'il valait beaucoup mieux que je m'adresse aux Jésuites. Mais j'y perdis mon latin, et lui son français, ce qui ne veut pas dire que nous ayons perdu grand chose ni l'un ni l'autre. Enfin nous nous séparâmes, et. quand il fut à quelque distance, il se retourna pour me menacer encore de son poing et de son bâton ; « Quos ego », et je partis d'un éclat de rire.
11 août.
Mon Dieu, mes sœurs, je n'ose pas relire les rapsodies que je vous écrivais ces jours-ci, j'ai peur de me trouver méchante, j'ai peur de falloir déchirer ces pages, de jeter mes causeries au feu, ce qui ne serait pas une grande perte. Mais aujourd'hui, je veux être bien sage et vous dire du bien de tout le monde, en commençant par M. Fabre d'Envieu : et, si je vous parle sérieusement jusqu'au bout, vous pourrez bien croire que j'ai tué le vieil homme.
11 est venu nous voir, apportant deux excellentes brochures de M. de Ravignan 1 dont il m'a fait cadeau, et suivi d'un domestique qu'il a l'ait plonger toute la jour- Qjéedansla rivière, pour aller troubler au fond de l'eau les
tranquilles ménages de nos pauvres Imites. Mais la
pêche n'a pas été heureuse. Alors nous nous sommes dédommagés de ee mécompte par uni1 Longue conversation où le brave homme ma presque l'ail sa confession générale. Puis, nous avons causé agriculture, théologie, nomie politique, littérature. Mon Dieu '. que vous amie/.
(1) Père Jésuite, prédieatew à Notre-Dame de Pana.
324 CORALY DE GAIX
ri si vous nous eussiez écoutés, derrière l'arbre sous lequel nous étions assis !
Mais changeons d'entretien, car j'ai promis d'être bonne, et je vous prie de conclure, de tout ce verbiagey que M. Fabre est le plus brave homme du monde, s'il n'en est pas le plus grand littérateur. Il a dû bien rire à son tour de mes raisonnements sur l'agriculture ; il mit les bras par-dessus la tête de ce que mon père a donné aux paroissiens tous les défrichements de la prairie, sans en rien retirer que la paille.
Il a calculé qu'il entrerait cette année dans la maison des pauvres plus de deux cent setiers de grain recueilli sur notre bien, tandis que notre récolte est déplorable dans le reste du domaine et qu'il en entrera fort peu dans les greniers de mon père. Je voulais lui prouver que cet arrangement nous serait au moins profitable dans l'autre monde, mais lui, qui n'aime pas à tirer le diable par la queue dans celui-ci, m'a prouvé à son tour, que j'étais une radoteuse, ce qui ne m'empêcha pas de me réjouir en pensant que nos pauvres ne mourraient pas de faim cette année. J'ai reçu ce matin, de l'un d'eux, un cadeau qui m'a singulièrement touchée. C'est du pauvre Michel à qui une autre pauvre femme avait donné cinq figues, l'unique récolte de son pauvre figuier ;- aussitôt ce bon jeune homme en mange deux et députe sa marraine en grande pompe pour me porter les trois autres.
Du reste, les pauvres en général me protègent beaucoup, et, ce matin, en allant à la messe, j'ai rencontré une vieille femme, toute courbée sur son bâton, qui a fait en ma fa\eur une grande dépense de compassion et de pitié sur ce que toutes mes sœurs avaient trouvé des ma-
ris, tandis que moi j'étais au croc. Elle m'a pourtant assuré que, si je cherchais bien, je pourrais peut-être en trouver encore, quoiqu'il fut un peu tard, et elle avait fort envie de m 'offrir sa médiation pour un monsieur bien gentil quelle connaît je ne sais où. Cette rencontre a été pour moi une bonne fortune, que j'ai exploitée comme les petits cochons de Mllc Hausgièbel. Mon oncle en a bien ri, et la gravité de mon père et de ma tante en a été déridée.
Ce 12 août.
Mathilde, c'est à toi que mon discours s'adresse, c'est avec toi que je veux discourir aujourd'hui et rendre compte à notre ancien vicaire des affaires de la paroisse. Je te conterai donc que je t'ai succédé, si non dans tes talents et dans ton zèle, du moins dans tes (onctions. Ton troupeau (1) est venu me conjurer de vouloir bien continuer tes saintes et belles œuvres, et j'avoue que cen'esl pas sans répugnance que j'ai cédé à leur désir. J'ai trouvé tes petites iilles d'une sagesse et d'une science admirables. Elles grimpent sur les arbres comme de vrais garçons, se disputent, se battent jusque dans L'église, volent tous les fruits e1 me l'ont enrager à qui mieux mieux; voilà pour leur sagesse. Quani à leur science, si je demande à l'une combien il y a de dieux, elle repondra (plâtre OU peut-être cinq, elle n'en est pas bien sûre ; a
L'autre: qui s'est incarné pour nous? C'esl la Sainte
Vierge; qui vous a créée et mise au monde? elle répondra crânement ; c'est M"1' Mathilde.
(1) Celui (!•'> jeunes Biles de I.» paroisse.
326 CORALV DE GAIX
Tu vois qu'elles sont fort instruites et que j'ai lieu d'êtresatisfaite ; si je les gronde, elles rient; si je les prêche, elles bâillent. Oh ! que tu as été patiente de les soigner si longtemps ! Enfin, après le catéchisme, je les lâche dans la prairie, sous le patronage d'Hélène et de Marguerite, et alors, par exemple, elles s'acquittent fort bien de leur devoir : ce sont des sauts, des cris, des rondes, des jeux, des gambades à n'en plus finir. Je les régale quelquefois d'une cruche de coco ; alors la joie est à son comble. Plusieurs, parmi les grandes, sont déjà mariées, après s'être engagées à la grand'messe, à grand renfort de coups de pistolet.
Voilà, je crois, chère sœur, toutes les nouvelles de la paroisse, mais il faut aussi te parler de ton bon ami Stop (1) qui vient tous les soirs me trouver sur le perron, où je hume et j'interroge le vent qui arrive de la Bretagne ou du Roussillon. Cette pauvre bête ne manque jamais à mettre son museau sur mes genoux, elle me donne la patte, remue la queue ; il ne lui manque que la parole pour me demander des nouvelles de sa jeune et bonne maîtresse ; je l'aime et le caresse à ton intention. Il y en a bien d'autres aussi, qui ne sont pas des chiens, et qui demandent de tes nouvelles avec un vif intérêt. Pauvre Math ! tu es bien loin d'être oubliée dans ce pays. Adieu, j'entends mon oncle qui sonne, preuve qu'il a terminé la lecture de sa chère Gazette et qu'il se dispose à en rendre compte à sa chère nièce ; je cours auprès de lui écouter ses raisonnements.
(1) Chien favori de Mathilde.
Ce 14 août.
Oh ! pour le coup, je suis en colère ! j'attendais aujourd'hui des lettres de toutes mes sœurs, et le courrier n'a porté que son éternelle Gazette. Allez, vous êtes toutes des laides, je ne vous aime plus. Revenez, je vous en prie, sur la terre où vous avez une sœur qui ne comprend rien aux extases, encore moins à la lune de miel, et qui n'a d'autre plaisir que de vous lire, puisqu'elle ne peut vous entendre.
Je ne vous conterai rien d'aujourd'hui, parce que je suis d'une humeur de chien. Mais il faut bien vous pardonner, car c'est demain une bien belle fête, et, afin que le soleil ne se couche pas sur ma colère, je vous embrasse de tout mon cœur.
15 août.
Ma bien chère Marie, je te souhaite une bonne fête. Que tu es heureuse de te nommer Marie ! que ce nom est doux ! qu'il a de charme ! qu'il réveille de délicieuses pensées.' Il te portera bonheur, j'en suis sûre. Oh î comme j'ai prié la Sainte Vierge de te conserver la santé ! elle est si bonne, la Sainte Vierge ! va, sois tranquille ; elle aura soin de toi.
Que je plains nos frères égarés, cpii ne savent pas tout ce qu'il y a de doux el de suave dans le culte de Marie ! à qui donc s'adressenl les mères quand leurs petits «Mitants sont malades ? qui protège leurs fils dans Les combats? qui les garde sur la mer orageuse? qui sert de mère à leurs pauvres orphelins? Leur religion désen-
CORALY DE GAIX
chantée ressemble à un bouquet sans parfum, à un désert sans fontaine, à un jardin sans fleurs. Allons, me voilà lancée dans les phrases, et je parie que vous riez de moi. Eh bien ! je vais laisser la plume, car, dans ce moment, je ne saurais vous parler d'autre chose. Sainte Marie, priez pour mes sœurs et pour moi !
16 août.
Je vous dirai que mon pauvre Michel est mort comme un saint ; je pense que le bon Dieu lui rendra au centuple les trois figues qu'il m'a données. Sa foi, sa résignation, sa patience ont édifié toute la paroisse ; il a vu venir la mort et l'a acceptée sans regrets. C'est en baisant la sainte médaille qu'il a rendu le dernier soupir. Il demandait avec instance d'être enterré dans le cimetière de Saint- Julien-de-Gaïx, afin qu'en passant près de sa tombe, l'on se souvînt de lui. Maintenant son père, sa sœur et ses parents sont à se disputer ses minces dépouilles ; mais, de lui, il n'en est plus question. Je ne sais pourquoi je vous fais un si long chapitre de ce bon jeune homme, mais c'est que j'en suis tout émue.
Vous saurez que je vais courir le monde ; Nathalie m'écrit lettres sur lettres de Saint-Félix et me dit quelle arrive, si je n'y vais pas. Mon père, pour éviter les dérangements que lui causent les belles visites, m'expédie au plus vite. Je compte donc partir mardi, mais je voudrais savoir auparavant si ma chère Elise ne viendra pas nous voir, et, pour être fixée, j'attends ta lettre, chère Marie. Il y a bien une autre raison qui me cloue à Gaïx, c'est que voilà cent ans que nous n'avons reçu de tes nou-
velles, méchante Mathilde, et que je me suis mis dans l'esprit que tu étais malade. Cette charmante pensée ne me quitte ni jour ni nuit, et je ne voudrais pas l'emporter avec moi, car elle me rend trop maussade.
Ce 20 août.
J'en étais là de mon discours, lorsque le bruit d'une voiture en poste, arrivant dans la cour, me fait sauver au plus vite, car j'étais dans ma robe de chambre. Puis, j'entends de grands oh ! de grands ah ! — « Eh î bonjour, madame de Mauléon î Eh ! bonjour Glaire ! » C'était Nathalie qui avait pris la poste pour venir me chercher et Claire du Yalés avait aussi profité de l'occasion pour passer quelques jours avec nous. Elles sont reparties ce matin, en maugréant contre cette pauvre Elise que j'attends demain avec sa iï lie Gabrielle, ce qui m'a empêchée de suivre Nathalie.
Nous avons eu force visites pendant le séjour de ces belles daines et nous avons fait beaucoup de mysticisme avec Nathalie qui était folle de joie de la conversion miraculeuse de l'un de ses proches ; le bonheur lui sortait par tous les pores, aussi elle n'élait plus reconnaissable. Aujourd'hui j'ai appris par la Lettre, ma chère Marie. que Mathilde se portail bien et je t'en remercie : tu as ôté la Montagne noire de dessus mon cœur.
•J-J août Oh! qu'il est ennuyeux d'être obligé de rire quand on
a envie de pleurer ! voilà pourtant ce qui in'arri\ e depuis quelques jours. Le château est rempli de monde, de par-
330 CORALY DK GAIX
tanls, d'arrivants et de demeurants. Il faut mettre ma bouche au pli du gracieux, et pour si peu qu'on me demande de tes nouvelles, ma pauvre Mathilde, je frémis en pensant que nous en sommes privés.
Mais j'ai reçu une grande épître d'Auguste (1) qui est chargé par un autre académicien de recueillir tous les Noëls patois, vieilles chansons et légendes du pays, dont ils veulent faire un livre. Auguste me charge, à son tourr de lui envoyer tout ce que je sais en ce genre ; il veut que je fouille dans mes paperasses, que j'interroge nos vieux bergers, que j'écoute tous nos échos et me promet pour ma peine une mention honorable dans ce beau livre. Vous comprenez comme ce travail m'amuse (d'autant mieux qu'il faut de plus que je note tous nos vieux airs), et surtout, combien je suis tentée par la récompense.
Si j'avais le cœur plus content, je m'en serais fait un amusement ; mais, en vérité, je n'ai pas envie de chanter,, vous pouvez le croire.
Ce 23 août.
Ah ! quelle ramonacle j'ai attrapée ce matin ! et quelle fameuse étrille le bon père Ramel a dans sa manche,, quand il s'agit de secouer une âme paresseuse ou d'humilier son orgueil. Il m'a mise plus bas que terre et m'a fait avaler les choses les plus dures dans les termes les plus doux et les plus polis. Il m'a dit doucettement que je ne savais pas ce que je disais ni ce que je voulais dire. Toutes ces rudesses me font un bien merveilleux, et je
(1) Auguste, vicomte de Rayuaud, maiuteiieur de l'académie des jeux floraux de Toulouse.
LETTRES. TROISIÈME SKRIE 331
ne les changerais pas contre les douceurs de bien d'autres.. Je lui ai conté ma colère contre toi, ma chère Mathilde, il a pris ta défense ; je lui ai dit que je ne t'aimais plus, il m'a demandé jusques à quand ? je lui ai dit que ton oubli me donnait envie de pleurer, et il s'est mis à rire. Enfin, il veut absolument me mener au ciel, et si je n'y vais pas, ce ne sera pas sa faute : En attendant, le saint homme m'a bien écorchée, sans doute pour me donner un trait de ressemblance avec saint Barthélémy qu'on écorcha comme moi et dont demain on célèbre la fête.
Ce 24 août.
Laisse-moi t' embrasser, ma bonne Mathilde, et te demander pardon de tout le mal que j'ai dit de toi. Hier je ne t'aimais pas du tout, aujourd'hui je t'aime trop. Baptiste était tout triomphant de m'apporter ta lettre. Je lui ai lu le petit passage relatif à cet autre Baptiste que tu as trouvé parmi tes nouveaux serviteurs, qui lui ressemble, qui a comme lui une jambe écourtée, emportée comme la sienne sur le champ de bataille ; enfin que tu l'aimes à eause de lui. A ce dernier trait, Le brave bomme a fondu en pleurs, ses veux eoulaient comme deux gouttières, je ne pouvais plus le consoler, « Ah ! mamselle, m'a-l-il bredouillé, dites à madame que... que... j'ai le cœur sensible». »
Les petites tilles ont été aussi fort touchers de ton souvenir. Henriette en a pleuré d'attendrissement, et toutes ensemble nous avons récité à deux genoux et a mains jointes un Souvenez-vou* pour la bonne mademoiselle M./-
CORALY DE GAIX
thilde. Adieu, je vais me coucher et j'aurai sans doute de beaux rêves, car ce soir je suis contente.
26 août.
La petite vérole trône à Castres en souveraine, tous les jolis minois sont en fuite, et ceux qui restent, en sollicitude. Pour moi qui n'ai rien à perdre en fait de beauté et de bien d'autres choses, je brave le danger et ne me prive pas d'aller voir la bonne sœur Marie, quoique sa maison soit infestée par cette désolante épidémie. Que je suis heureuse de n'être pas belle ! et que je rends grâces à Dieu de ne m' avoir accordé rien de ce qui brille aux yeux du monde ! Certainement, j'en eusse été vaine et j'aurais peut-être fait comme cette malheureuse, qui, se voyant défigurée par l'épidémie, a mieux aimé mourir que rester laide et s'est tuée avec un verre d'eau fraîche.
Pour vous autres, mes sœurs, qui avez toujours fait l'admiration des anges et des hommes, et qui n'avez jamais fait plus de cas de votre beauté- que de vos pantoufles, je vous conjure, si cette maladie arrive à Perpignan, de la fuir au plus vite, car nous ne vivrions pas si nous vous savions dans un air aussi empesté. Celui de Gaïx est d'une pureté extrême ; ainsi, ne soyez pas en peine sur notre compte.
29 août.
Et bonjour, mes sœurs ! me voilà de retour de mon grand voyage à Viviers (1) où. je viens d'expérimenter,
(1) Viviers les montagnes, près Castres.
hélas ! que rarement à courir le monde on en revient /tomme de bien. Je n'ai pourtant pas commis des forfaits, et néanmoins la conscience gronde comme si j'avais commis des crimes. Cependant, j'ai vu là de beaux exemples, j'ai entendu de bonnes paroles ; mais la disposition de mon esprit était mauvaise, j'avais envie de rire de beaucoup de gens et de beaucoup de choses.
Il y avait là d'abord un pauvre vicaire que tu connais, Mathilde, et qui a toujours l'air d'avoir dans le corps une médecine qui le tourmente (cinq mots rayés).. . Ah ! le maudit vieil homme ! enseignez-moi, mes sœurs, à le tuer (ce n'est pas du vicaire au moins que je parle). Mm0 de Lavallière aussi était là, parlant avec amertume de sa vie passée, faisant de tristes retours sur ce qu'autrefois elle nommait ses beaux jours ; pétillante d'esprit, coupant en deux ses épigrammes. Enfin je l'ai trouvée fort aimable, d'abord parce qu'elle l'est beaucoup, et puis parce qu'elle m'a parlé de vous toutes avecintérêt et amitié.
Nous avions là aussi le bon père Guzzi et le père Bonnet. J'avais d'abord l'ait le trajet avec ces deux messieurs, mais" dans la voilure, le père Bonnet me prenant sans doute pour le diable se mil à faire des signes de croix et à réciter des orertlUS, tandis que le bon père Guzzi fut tout à l'ail aimable. 11 est d'une bonté et d'une simplicité qui enchantent, je trouve en lui un reflet de saint François de Sales. Il s'amusa comme un entant avec les enfants, fut d'une gaîté charmante avec tout le monde, et au milieu de toutes ses histoires,
savait toujours ramener la pensée à Dieu. Quant au
Père Bonnet, c'est à mon gré un vrai bonnet de nuit.
33 i CORALY DE GAIX
dont, par exemple, je ne suis pas du tout coiffée.
Nous avons reçu, ces jours-ci, un nouvel ouvrage de notre ami Louis Veuillot : ce sont Les Français en Algérie. En ouvrant le volume, j'ai bronché contre une longue page laudative en l'honneur du maréchal Bugeaud, ce qui m'a mise en colère. Comment ce pauvre Veuillot peut-il être aussi prodigue d'admiration en faveur de cette canaille ! c'est comme si un ange encensait le diable. J'ai fermé le livre de rage et je ne le rouvrirai qu'après le départ du père Ramel, car il y a des pages admirables et je m'en servirai pour stimuler ma ferveur pendant l'absence du bon Père.
Mais, à propos de Veuillot, vous ai-je dit qu'il s'était marié le jour de Saint-Ignace avec une demoiselle de Versailles ? son goût pour le matrimonium et l'histoire de Bugeaud ont tout à fait déconcerté mon admiration. J'avais mis dans mes arrangements qu'il ne se marierait pas, et je ne sais pourquoi j'en suis vexée.
Je vous conterai que demain est notre fête de Saint Julien ; il y aura bal, sermon, messe en musique et grande ripaille. L'on a tué sept veaux, deux vaches, sans compter le reste ; c'est la première fois de ma vie que je vois pareille chose dans la paroisse. Ce sont précisément les plus pauvres qui se mettent le plus en frais, et jamais Tannée n'a été plus mauvaise, car, à part les défrichements que mon père a donnés à tous ces gens-là et qui ont rendu dix-neuf grains pour un, les récoltes sont si mauvaises qu'on ne recueillera même pas la semence. Mais à quoi servirait de se lamenter de ce que le vent d'autan a égrené la récolte, que lépizootie ravage le bétail et que la sécheresse dévore le millet ? Je trouve
qu'à pareilles choses le seul remède est la soumission à la volonté de Dieu. 11 est peut-être oiseux de vous dire tout cela, ma plume trotte comme une folle, la moitié du temps sans ma participation.
Ce 30 août, jour de Saint-Julien.
Savez-vous qui a prêché ? le chœur était rempli de soutanes, la nef de beaux étrangers ; tout le monde accourait pour entendre l'orateur. Tu dis, Mathilde, que c'est le père Ramel ? Allons donc ! pour qui nous prenezvous ? c'est bien mieux que cela ! C'est notre curé luimême, en chair et en os, car il a voulu nous donner cette aimable surprise.
Après le sermon, les fifres et les tambours sont venus à leur tour. Pour allécher tes chèvres (1), chère Mathilde, et éviter au curé le crève-cœur de les voir danser, comme il dit, avec des galants, je leur ai donné un goûter orné d'un gâteau monté, puis je les ai t'ait boire à ta sanlé. Comme elles péparaient déjà une grande farandole sous les arbres de l'avenue, une violente averse Les a dispersées et je n'ai pas eu le temps de leur taire mon sermon.
Ce 1er septembre, Voilà le père Ramel qui m'annonce son dépari et qui
m'offre, avec une grâce infinie, de vous porter toutes mes commissions. Je \ais profiter de son obligeance et
(1) Jeunes filles de L'association qui gambadaienl comme dei
C lièvres.
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le charger d'un petit ouvrage que j'ai fait pour vous ; je désire que ce souvenir vous fasse autant de plaisir que j'en ai eu à travailler pour vous.
J ai bien envie d'ajouter à mon paquet cette paperasse que j'ai écrite sans penser qu'elle dût vous parvenir un jour. Je vais y ajouter une introduction, la décorer d'un titre, et voilà que j'aurai fait un livre sans m'en douter ; je serais pourtant bien attrapée si l'on me condamnait à le relire. Il servira du moins à allumer votre feu et à vous prouver que le temps ni l'absence ne peuvent vous effacer de mon esprit ni de mon cœur. Allons, voilà ma lampe qui a coulé sur mon papier ! Que voulez-vous ? les harangues de Démosthènes sentaient l'huile et ma paperasse aura au moins ce trait de ressemblance avec les siennes. Que je voudrais pouvoir me glisser avec elle dans la valise du bon Père !
Gaïx, ce 3 septembre 1845 (1).
Je vous demande pardon, mes sœurs, de vous envoyer ce fatras que je n'ai eu le temps ni le courage de relire ; mais puisque le port n'en coûte rien, je veux au moins prouver que j'ai pensé à vous. Dans tous les cas, cette lecture pourra vous être utile dans vos insomnies, si vous en avez, et le papier vous servira pour faire des papillottes ou recouvrir vos pots de confiture.
(1) Nous avons placé ici, à son rang de date, l'introduction de YEndor mania.
A Madame la vicomtesse de Chefdebien, à Bizanet, près Nar bonne.
Gaïx, ce 3 janvier 1846.
Mon Dieu, chère amie, que tes lettres sont amusantes ! et que ta dernière m'a fait rire ! pourquoi le nouvel an n'arrive-t il pas tous les huit jours ! je te remercie d'abord des aimables et tendres vœux que tu fais pour mon bonheur temporel et spirituel ; je te le rends au •centuple pour toi et tous les tiens, sois-en bien sûre. Mais un de ceux que je forme pour moi cette année, c'est de te voir à Gaïx, car pour te voir à Narbonne. en vérité, je n'ose l'espérer.
Mais écoute pourtant mon château en Espagne ; tu sais que le bon Père Ramel veut mamener à Perpignan où £1 va donner une retraite aux dames vers les fêtes de la Pentecôte ; peut-être, si tu étais du voyage, mon père ne serait pas aussi récalcitrant à me lâcher. Mais aller voir mes sœurs, assister à toutes les joies d'un baptême, taire une retraite, et encore la faire avec toi, auprès de toi. ranimer ma ferveur à la tienne, me chauffer à Ion feu ! ce serait trop de bonheur à la fois, el je ne veux pas y penser pour ne pas avoir de mécompte.
11 vaut mieux revenir à ta eharmante lettre et à ta sotte duchesse de G. qui ferait bien, ce me semble, d'étudier la civilité puérile et honnête. Comment, être duchesse et ne savoir pas répondre un mot poli à toutes les
jolies phrases ! j'aimerais mieux, à ce compte, m'appeler
M&rgoton. Que l'on a en une bonne idée de s'adresser à
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toi pour cette souscription ! J'étais bien chargée aussi de la même mission, mais comme je n'ai ni des mules, ni tes chevaux, ni un mari complaisant, ni surtout ton éloquence et ton savoir-faire, mon nom figurait tout seul sur une liste, et, après avoir secoué la poussière de mes souliers contre la triste ville de Castres, j'ai tout jeté au feu. J'en suis honteuse pour nos belles dames, mais c'est sûrement à moi qu'il faut s'en prendre, car si ta eusses été à ma place, tes vers et ta prose les auraient piquées d'émulation.
Et moi aussi, j'ai reçu une jolie lettre de Gabrielle,. mais je suis en colère contre elle, je t'en préviens. Imagine-toi qu'elle m'appelle Mademoiselle gros comme le bras ; elle a mis ce titre en vedette, j'en ai été épouvantée ; aussi, dans ma réponse, me suis-je fâchée tout de bon.
Et que dis-tu du malheur de cette pauvre Justine ? Lesvoilà qui vont partir pour Paris ; on espère que le vovage les distraira ; mais qui pourra consoler cette pauvre mère ? Mon Dieu que le bonheur de ce monde tient à peu de chose, quisqu'il ne faut qu'une étincelle pour l'anéantir ! Bien fou celui qui cherche à établir sa tente sur la terre î Ma chère Elise, ne regardons que le ciel, c'est le seul moyen de goûter un peu de paix icibas. Allons ! voilà que je commence un sermon, et c'est bien le diable qui prêche les saints.
Si tu savais, ma chère, comme je suis méchante ! mon pauvre ramoneur ne sait plus avec moi de quel bois faire flèche. Enfin, me voilà embarquée dans une confession générale, qui est pire, pour moi, que ce gros écheveau de fil bien embrouillé, dont on ne sait trouver ni le
commencement ni la fin, et que, clans certains pays, on fait débrouiller comme épreuve aux jeunes fiancés. J'en perds le boire, le manger, le dormir, et plaise à Dieu que je n'en perde pas la cervelle. . Certains médisants diraient que, quant à ce dernier article, on ne peut perdre ce qu'on n'a pas. Mais ce que je ne perdrai jamais, ma chère Elise, et dont je suis en possession depuis près d'un demi-siècle, c'est ma vive affection et ma tendre amitié pour toi, ma bonne cousine.
Tu serais bien aimable de m'écrire de temps en temps pour la satisfaction de mon cœur et l'épanouissement dénia rate, qui est bien ratatinée ; depuis le départ de mes sœurs, je suis devenue bien triste, bien maussade, je ne sais plus rire, je ne sais plus parler que le langage des poules et des dindons. Aussi je te prie d'excuser cette sotte lettre et de recevoir une tendre embrassade de ta vieille amie.
A la même, à Bizanet.
Gaïx, ce 5 juin L846.
As-tu vu le bon Père lîainel, ma chère Elise, à son passage à Narbonne? il avait le plus grand désir de te rencontrer et de te témoigner Lui-même toute sa reconnaissance pour L'empressemenl que tu as mis à nous obliger. Il est maintenant à Perpignan où Mathilde a eu tant de joie de le revoir. J'ai revu aujourd'hui des nouvelles de ma sœur ; elle doit venir me remplacer pondant le séjour que je dois Faire à lTssat, à La tin de ce mois-ci. J'en suis en-
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chantée pour mon père, mais j'avoue que, pour moi, j'en suis désolée, car il y a si longtemps que je ne l'ai vue, et la vie est si courte pour des absences si longues !
Voilâmes trois sœurs dans la joie de se trouver réunies à Perpignan, et moi aussi par contre-coup, car je ne puis plus être heureuse que de leur bonheur. Mais le mien, hélas ! n'est pas sans nuage ; tu sais que l'enfant prodigue nous est revenu. Je ne sais à quel saint ou à quel diable il s'est voué pour se sauver des créanciers...
Ah ! que le bon Dieu le bénisse ! tu comprends que toutes ces émotions ne contribuent guère à me guérir ; un rien me donne la fièvre, et pourtant, depuis quelques jours, j'éprouve beaucoup de bien des remèdes que je prends. Au reste, cette vie est si laide qu'il me semble que je la quitterais sans regret. Aussi ce n'est que par ordonnance que je demande à Dieu de me rendre une santé dont j'ai fait, jusqu'ici, un si mauvais usage. Toi qui n'es pas obligée de lui demander qu'il me guérisse, demande-lui surtout pour moi la grâce d'une bonne mort.
Quand donc vas-tu à Saint-Pons? Souviens-toi que tu m'as promis d'arriver alors jusqu'à Gaïx ; j'espère que tu n'auras pas recommencé quelque autre étonnante aventure. Mon Dieu, que j'ai envie de voir tes paperasses! Oh ! je t'en prie, ma chère, ne me prive pas de cette jouissance que je rêve depuis longtemps. Mais peut-être le père Bouissou les aura-t-il fait imprimer pour l'édification de ses paroissiens ; je le prie, à ce compte-là, de m'en envoyer le premier exemplaire. Ma chère Elise, tu seras toujours et jusque dans le ciel une charmante folle, et ton bon ange doit rire aux éclats quand il raconte tes prouesses au bon Dieu.
LETTRES
Adieu, bonne, aimable et sainte cousine ; je te demande pardon de cette sotte lettre, toute pleine de moi. Je me figurais causer avec toi dans la grande allée ; de là vient ce sot abandon. Réponds-moi bientôt et aimemoi toujours.
A la même, à Bizanet.
Gaïx, 27 février 18 ',7.
Que tu es bonne, mon Elise, d'avoir pensé à moi et que je te remercie de ton envoi dont je me suis régalée ! le chou-fleur surtout a fait florès, et puis encore j'ai trouvé, au fond du panier, une bonne petite somme dont Dieu te récompensera dans le ciel et nos pères t'en béniront sur la terre.
Je suis encore dans mon lit depuis ton départ, et je ne me lève qu'une ou deux heures vers le soir ; ma faiblesse est extrême, mon estomac en compote, je tousse toutes les nuits comme une enragée, mais on appelle eet état une convalescence. 11 est vrai pourtant que je suis beaucoup mieux qu'à ton départ : il n'est pas survenu d'autre accident, et si je n'éprouve pas de rechute, j'espère à la fin pouvoir sortir de mon lit et m'ackeminer vers Toulouse. Du reste, j'ai un si grand bonheur de voir auprès de moi ma bonne Malhilde, que cette joie seule me guérirait.
Mon Dieu, quelle longue page sur ma pauvre carcasse ! Mais toi, tu sais aimer et il me semble que tu ne
la liras pas sans intérêt. Il me tardait de pouvoir tenir
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une plume pour te remercier et te donner de mes nouvelles. Et ma chère petite Gabrielle, s'est-elle bien amusée à Saint-Pons?
Adieu, chère Elise, ma main trouve qu'il y en a assez et me refuse son service, mais le cœur ne se lassera jamais de t'aimer avec une grande tendresse. J'embrasse ma petite Gabrielle, dont le départ a mis un éteignoir sur les récréations du Sacré-Cœur; personne là-bas ne sait plus rire depuis qu'elle est partie. Je baise M. François, je fais une révérence à ton mari et je garde pour toi la plus tendre de mes caresses.