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CHAPITRE IX

1er janvier 183'J.

Une année qui finit ; une année qui commence ; un temps qui ne reviendra plus ; un avenir tout plein de mystère ! que de sujets de réflexion ! aussi je reprends aujourd'hui ma plume, amusante compagne de nos longues soirées, que des lectures attachantes on de douces causeries m'avaient fait négliger depuis Longtemps.

Je veux revenir un moment sur ces jours qui ne sont plus et qui ont emporte' sur leurs ailes Légères mes plus riantes illusions. Mais, pourquoi regarder en arrière ? Lorsque le voyageur, fatigué d'une pénible route, retourne encore sa tète, il aperçoit le Long chemin qu'il vient de parcourir et se réjouit en son cœur d'être plus près de sa patrie. Mais moi, Seigneur. puis-je me réjouir. lorsqu'après une niarelie si longue, je suis encore si loin

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de vous ? Oubliez, ô mon Dieu, cette année qui vient de finir et que j'ai si mal employée. Non, je ne dirai point, pour excuser ma lâcheté, que les chemins étaient rudes, la montée difficile. Vous aviez ordonné à votre ange de me garder dans toutes mes voies : il me portait entre ses mains, il empêchait mon pied de heurter contre la pierre ; et moi, ingrate et malheureuse, j'ai affligé cet ami de mon pèlerinage ; j'ai voulu m'arrêter malgré lui, pour rafraîchir mes lèvres brûlantes à des citernes corrompues ; je l'ai forcé quelquefois à s'éloigner de moi.

Revenez, revenez, aimable compagnon de mon exil ! je serai désormais plus docile. Voilà que j'ai fait la moitié de la course ; peut-être même n'ai-je plus qu'un petijt espace à franchir. Déjà, dans le bruit du vent, je crois entendre la voix de vos frères qui chantent les airs de mon pays, et la brise qu'agitent vos blanches ailes me paraît tout embaumée des parfums de ma patrie.

Aussi, je veux que cette année soit entièrement consacrée à mon Dieu ; mes actions, mes paroles, mes pensées, mes désirs, tout sera pour vous, mon Sauveur ; et quelquefois le soir, aidée de votre grâce, je viendrai repasser à vos pieds la journée finissante. Puissent-elles toutes s'écouler pures et sans tache, afin que la dernière ne soit pour moi qu'un beau jour éternel. Oh ! quel bonheur, alors, de pouvoir vous posséder, mon Dieu, sans crainte de vous perdre!

8 janvier.

J'ai bien négligé mon journal, mais ma vie jDasse si uniforme, que l'histoire de la veille est toujours celle du

lendemain. Quelques visites insignifiantes, quelques voyages à Castres en ont troublé parfois la solitude et la monotonie. Les jeux bruyants de nos petits neveux sont les seules distractions que nous puissions avoir; au reste, nous n'en désirons pas d'autres ; ces beaux petits enfants sont charmants de grâce et de gentillesse.

L'aînée surtout (1), dont l'intelligence commence à se développer, est vraiment intéressante par la bonté de son cœur. Nous nous amusons à façonner cette cire molle facile à recevoir les bonnes impressions. La touchante histoire de l'enfant Jésus l'a vivement émue, et déjà, la crainte de déplaire au touchant objet de son naïf amour lui fait réprimer ses petits caprices :

« Je veux être bien sage, me dit-elle sans cesse, car je veux que Jésus m'aime beaucoup ; oh ! je l'aime bien, moi. Il doit avoir bien froid dans cette vilaine étable ! et pourquoi sa maman le laisse-t-elle dans cette crèche ? Je veux aller le chercher et lui faire place dans mon petil lit. Oh ! je ne veux pas qu'il meure ; et quand je serai grande, je monterai sur sa croix, j'arracherai ses clous el ses épines ! »

Grandis en paix avec tes douces émotions et puisses tu jamais n'en éprouver que de semblables !

Son frère n'est pas aussi facile à émouvoir, niais sa mémoire est étonnante (2). Il retient à merveille les histoires (pie l'on conte à sa sœur el n'a jamais l'air de Les écouter; il en lait ensuite des applications forl singulières.

(1) C.or.ily «le Chefdebien, filleule «!«' Coralj «1.- Galx, appelée

viussi CorCQr.

Fernand, baron de Chefdebien.

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Ce matin, pendant qu'il jouait, ma nièce se faisait raconter, pour la centième fois, la passion de notre Sauveur. Elle avait été très frappée du reniement de saint Pierre, du pardon qui fut accordé à son repentir, et encore de la prière que Jésus fît pour ses bourreaux.

— Eh quoi, disait-elle, Jésus donc aimait les méchants ?

— Eh oui, mon enfant, il a voulu nous apprendre à les aimer, à les plaindre et à leur faire du bien tant que nous pourrons.

— Et saint Pierre? Jésus l'a mis au ciel?

— Oui, sûrement ; tu sais bien qu'il pleura beaucoup sa sottise ; aussi lui fut-il pardonné.

Pendant ce discours, son frère jouait toujours, mais ne perdait pas un mot. Dans le courant de la journée, il ne fut pas sage et sa bonne le gronda. Ensuite il vint à moi, et, me tendant ses petits bras, il s'efforçait de grimper sur mes genoux :

— Non, Monsieur, lui ai-je dit d'un ton sévère, vous n'êtes pas sage, allez-vous-en, je ne vous aime pas.

— Hé, sabés bé, ma-t-il répondu sans se déconcerter et dans le langage de sa nourrice, sabés bé que cal aïma lous missans ! Sant Peire faguet uno souttiso, et Jésus lou mettet al cel (1).

J'avoue que les bras me sont tombés et que j'ai eu bien de la peine à réprimer un éclat de rire. Mais sa

(1) Eh, vous savez qu'il faut aimer les méchants ! Saint Pierre fit une sottise et Jésus le mit au ciel.

sœur s'est chargée de lui faire la leçon, en lui disant : — Mes que sant Peire plouret tout plé et ié tournet pus. Tabès Jésus lou perdounet (1).

(1) Mais saint Pierre pleura beaucoup et ne retomba pas dans sa faute. Aussi Jésus lui pardonna.

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