‹ Correspondance et uvresChapitre 46 sur 58 · IV. — Quelques croquis de baigneurs · texte numérisé non relu

IV. — Quelques croquis de baigneurs

Maintenant, viens avec moi dans le salon commun : \ ois-tu d'abord trouer sur cet unique canapé une vieille

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demoiselle? Sa robe pêche, son bonnet lilas, ses faux cheveux crêpés, frisés et parfumés, feraient croire à 'quelque vocation mal éteinte. Sa conversation animée et bruyante, entremêlée de vieux refrains, de citations de poètes encore plus surannés et de vieilles histoires où dans son jeune temps elle jouait le beau rôle, amuse les uns, étonne les autres et étourdit tout le monde. Pauvre Augustine ! Je serais pourtant bien ingrate, si je ne la peignais que de profil. C'est une vieille amie de ma famille, qui a été pour moi d'une bonté parfaite et m'a tout d'abord accordé sa protection. On voit quelle est habituée au rôle de châtelaine, et si elle a quelques petits ridicules dont il est impossible de ne pas sourire doucement, elle les fait oublier par l'excessive bonté de son cœur. Elle a toujours une larme pour le malheur, une obole pour l'indigence ; sa tendresse pour son excellente sœur Nancy est si grande qu'à force de soins, de précautions, d'alarmes pour sa santé, elle en fait une victime ; mais celle-ci souffre tout, supporte tout avec une douceur d'ange et s'en fait sûrement un mérite pour le ciel, où elle a placé dès longtemps ses espérances (1).

Ces deux excellentes filles, arrivées des premières à Ussat, font les honneurs du salon. Autour d'elles se groupent, pêle-mêle, une collection d'originaux ou plutôt d'originales, car il n'y a là que des femmes qui ont renoncé ou qui postulent au matrimonium ; cinq à six prêtres, et un veuf dont je parlerai plus tard, complètent cette société. Un tel assemblage nous faisait rire et nous avons nommé notre établissement V hôtel du célibat.

(1) Augustine et Nancy de Lamouzié, âgées respectivement de 54 et 50 ans.

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Parmi toutes ces femmes, aucune ne mérite une mention particulière : lune est romantique, l'autre artiste, « celle-ci pédante, celle-là moitié folle : c'est le monde en raccourci. Cependant il ne tient qu'à moi de me croire en plein Ancien Testament, au milieu des rois, des patriarches et des prophètes. Je n'entends nommer autour de moi que Mme Hénoc, Mn,c Salomon, MUe David, mais celle-ci n'a d'autre trait de ressemblance avec son auguste patron que son amour pour la polka ; et encore, je doute fort que ce soit précisément cette danse que le prophète ait adoptée pour célébrer sa joie devant l'arche: c'est bien alors que la pauvre Michol se serait scandalisée !

Quant à Mme Salomon, elle me paraît aussi folle que le grand roi était sage ; et Mme Hénoc préfère de beaucoup une belle et bonne calèche pour aller courir le monde, à tous les chars de feu qui l'enlèveraient au ciel. Tous ces noms si bizarres et si drôlement portés nous amusèrent longtemps.

Tant que j'en suis encore aux indifférents, laisse-moi tirer de la foule un pauvre prêtre ([ni vaut La peine de t'être présenté. (Tétait un fort saint homme, tout pénétré de sa vocation, mais qui avait un air si fou, des manières si excentriques, que je lavais d'abord très mal jugé. Il nous avait choisies pour ses confidentes, et nous racontait, entr' autres choses, qu'il était quelquefois attaqué de crises épouvantables à la suite desquelles il se croyait

enragé : il nie semblait, en entendant cela, voir ses \»u\ sortir de sa tête, et sa bouehe, presque éeumante. Laissait

voir de grosses vilaines dents qui ne nous rassuraient guère. Nous faillîmes en prendre la fuite :

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— Ah ! Monsieur, nous écriâmes-nous toutes épouvantées, est-ce que vous allez nous mordre?

— Oh ! soyez tranquilles, Mesdames, je suis trop bien •élevé !

Cet argument ne nous rassura pas du tout ; et nous fûmes bien moins tranquilles encore quand nous apprîmes, plus tard, qu'il avait été mordu par un chien. On ne le connaissait que sous le nom de l'enragé.

Un beau soir, au milieu du cercle, il se lève sans dire gare et se met à entonner d'une voix de stentor, comme s'il eût été au lutrin :

J'aime Lucile à la folie, Lucile fait tout mon bonheur ; Ce qui me plaît dans mon amie, C'est qu'elle est laide à faire peur.

Puis il interrompt son chant pour nous demander d'un air terrifié :

— Pardon, Mesdames ! aucune de vous, au moins, ne se nomme Lucile ?

Sur notre réponse négative, il continua sans scrupules, chantant toujours à pleins poumons.

Je te laisse à penser quels bruyants éclats de rire accompagnèrent cette antienne. Et pourtant, ma chère, c'était un fort digne homme.

J'ai voulu te conter cette histoire pour te faire profiter de la leçon que j'en ai tirée: c'est qu'il ne faut jamais juger les gens sur la mine.

Nous vivions fort à l'écart de toute cette cohue dont, cependant, avec un peu d'habileté, d'oisiveté et de bonne volonté, il eut été facile de tirer un assez bon parti. J'ai-

mais mieux, pour mon compte; les rochers, les prés, les torrents, même les ours dont on voulait me faire peur. J'ai toujours eu pour eux beaucoup de sympathie ; si l'on en dit du mal dans le monde, c'est qu'on ne les connaît pas.

Mais nos goûts de misanthropie étaient fortement combattus par ces bonnes demoiselles dont je t'ai déjà parlé. Augustine surtout ne plaisantait pas ; bon gré mal gré. il fallait faire une toilette et s'ennuyer pendant deux heures à écouter les conversations les plus stupides, les relations les plus circonstanciées de l'effet des eaux, des infirmités qu'on venait guérir. On ne faisait pas grâce du moindre détail...

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