‹ Correspondance et uvresChapitre 53 sur 58 · XI. — Un dimanche au village de Mercus · texte numérisé non relu

XI. — Un dimanche au village de Mercus

Un autre jour, M. G... et le bon Père furent invites par un curé du voisinage à aller passer le dimanche dans sa petite cure, située à deux kilomètres d'Ussat : « Et pourquoi, nous dirent-ils, ne viendriez- vous pas aussi -assister aux vêpres et au salut ? » L'idée nous parut bonne, d'autant mieux qu'on ne célébrait pas les olïices dans la chapelle de l'établissement, et que les dimanches y sont fort vides. Nous nous mettons alors en mouvement pour nous procurer un moyen de transport, et nous trouvons un homme à mine renfrognée, possesseur d'une «cage à poules assez mal suspendue, qu'il avait peinte en jaune et décorée du nom de polka.

Chacune de nous lit d'abord la grimace ; mais, ne trouvant pas d'autre véhicule, Augustine, Nancy, Klise, Mathilde et moi, nous nous entassons tant bien que mal dans cette méchante caisse où l'on avait de la peine à caser ses jambes. Les cahots et les secousses parvinrent -enfin à nous enchâsser. Le voyage fut fort gai ; arrivées au village par la plus belle chaleur du monde, le bon curé et ses deux botes vinrent au-devant de nous.

On nous accueille, on nous fête ; l'eau sucrée et le vin blanc du pauvre enré font deux on trois fois Le tour du eerele. On rit, on cause, on admire l'é\ angelique simplieile dn presbytère, et deux ou trois portraits de nos apôtres d'ontre-iner, seuls ornements de la ehambre

d'honneur. Enfin, la cloche sonne ; le enré nous demande

en grâce de ebanter an saint un cantique patois, le père JI... nous promet un sermon à ee prix. N'osant pas re-

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fuser des invitations si pressantes, Elise et Mathilde promirent en hésitant ; je me récusai, car j'étais prise d'un grand enrouement.

Enfin, par un soleil des plus ardents, nous nous acheminons vers l'église située sur la pointe aiguë d'un rocher. Nous grimpons par un chemin de chèvres, nous accrochant à tout pour ne pas rouler, escortées de tout le village, et nous arrivons au bout d'un quart d'heure r suant à grosses gouttes, sur le plateau de la vieilleéglise. Ah ! mon Dieu, quel magnifique spectacle ! Oh l pour le coup, nous oubliâmes chaleurs, fatigues et sueurs.,, tant nous fûmes émerveillées du tableau magique qui sedéroulait à nos regards.

J'admire comment le bon Dieu ménage souvent au voyageur de ces surprises merveilleuses qui le délassent, le reposent et le font penser malgré lui à cette main amie qui a placé là pour son œil ces forêts et ces fraîches cascades. Quelle bonne pensée a présidé à la construction de cette église, qui date d'un siècle reculé ! Le bon Dieu est là, qui domine, protège et bénit tout le pays ; il faut absolument se dérober aux bruits de la terre quand on veut causer avec lui.

Nous ne pouvions nous lasser de contempler ce coup d'œil magnifique, lorsque de grosses voix qui entonnaient Vin adjulorium nous avertirent que l'office commençait. Nous nous hâtâmes de rentrer dans l'église où l'on nous avait préparé des places d'honneur. Les vêpres, furent chantées admirablement à mon gré ; il v avait de la foi dans les voix mâles et sonores de tous ces braves gens qui chantaient de toute la force de leurs poumons. Puis le sermon fut écouté dans un grand recueillement.

Le moment du salut approchait ; la seule pensée du cantique promis déconcertait mes pauvres amies, timides à l'excès et tremblant déjà comme la feuille. Enfin r l'heure est venue ; le prêtre est agenouillé au pied de l'autel, l'encens fume ; un grand silence s'établit. Elise et Mathilde, ne pouvant plus reculer, commencent d'une voix chevrotante : Bous cresen déclins la santo houstio (1).. Puis le courage leur manque, elles ne trouvent plus un son dans leur gosier et, en dépit de l'auditoire, en dépit de la gravité du moment et du lieu, elles sont prises d'un rire convulsif qu'aucune considération du monde ne pouvait arrêter. Le prêtre eut pitié d'elles et coupa court à tout cela en donnant la bénédiction.

Quand tout fut terminé, les pauvres enfants étaient si honteuses, si attrapées, qu'elles ne voulaient pas sortir; enlin, elles se décidèrent à venir recevoir nos félicitations. Elles parurent avec le nez rouge, les yeux gonflés, jurant e1 protestant que plus jamais, à l'avenir, elles ne s'exposeraient à pareille humiliation. Nous rîmes beaucoup de leurs serments et de leurs larmes ; le curé et le bon Père les consolèrent de leur mieux. Enfin, elles essuyèrent leurs pleurs et nous songeâmes à repartir.

Mais une nouvelle scène, bien plus amusante à mon gré, nous attendait au bas de la montagne. Quand nous l'eûmes dégringolée, nos hôtes, ne voulant pas nous quitter qu'ils ne nous eussent emballées dans noire brillant équipage, nous conduisirent en pompe jusqu'au lieu du départ : mais la place élail vide.

— Ah ! mon Dieu, qu'est devenue la /><>//.• ,/ ?

(1) Nous VOUS croyons préscnl dans la sainte hostir.

On appelle, on cherche, on s'informe :

— Avez-vous vu passer une cage à poules, peinte en jaune, avec un conducteur qui ressemble à un brigand?

— Oh, oui, Madame, répondent quelques vieux assis au coin du chemin ; il est sorti du cabaret, puis il est parti au grand galop. Tenez, il est passé par là.

A ces mots, nous restâmes pétrifiées comme des statues. Mais la bonne Augustine, réunissant à elle seule toutes nos colères, se mit dans une fureur si amusante que nous en riions aux éclats :

— Ah ! il est parti au galop, ce scélérat ! disait-elle les poings fermés, les narines gonflées, les yeux étincelants, le chapeau de travers et le geste menaçant. Ah, il est parti ! parce qu'il n'y avait pas avec nous quelques moustaches, parce qu'il avait seulement affaire à des jupons, il s'est moqué de nous ! il nous a plantées là ! il nous a prises pour de petites filles ! Mais, je lui apprendrai à se conduire de la sorte ! Oui, oui, j'irai devant le juge de paix, je lui ferai payer une bonne amende !

A ce discours improvisé, à ces gestes menaçants, au son de cette voix aiguë, le village s'attroupait, ces messieurs riaient ; honteuse de cette scène, la douce Nancy voulait calmer sa sœur. Elle la tirait par sa robe, lui faisait des raisonnements que celle-ci n'entendait pas, lorsqu'enlin une diligence vient à passer. On l'arrête, on demande des places ; on nous y colloque tant bien que mal. Nous partons et nous n'étions pas arrivées que la colère d'Augustine s'était évanouie et qu'elle en riait avec nous.

Pauvre village de Mercus ! je me souviendrai long-

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temps, et de ton bon curé, et de ta vieille église perchée au bout d'un roc, et de ton délicieux point de vue. et de nos aventures mêlées de tant de pleurs, de tant de colères et de tant de gaieté !

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