‹ Correspondance et uvresChapitre 57 sur 58 · XVI. — Incidents du retour · texte numérisé non relu

XVI. — Incidents du retour

Enfin, nos apprêts de départ sont terminés, nos malles sont fermées, la voiture est prête ; il faut dire adieu à cette jolie vallée où nous ne laissons après nous ni regrets, ni souvenirs. A peine nos paquets sont-ils emportés, que nos chambres sont occupées par des successeurs impatients. Mais ce séjour des eaux n'est-il pas tout à fait l'image de notre passage sur la terre? Bien fou donc est celui qui cherche à fixer ici-bas toutes ses espérances.

Le gracieux châtelain de Gudane vint nous donner la main pour monter en voiture. «l'emportais avec moi tous ceux que j'aimais à Ussat, e! néanmoins je ne pus me défendre d'un moment de tristesse, en voyant disparaître ce pré, ce ruisseau, celte chapelle, où nous avons passé des heures enchantées.

Cette émotion fut bien vite effacée par la gaîté communicative de mes deux compagnes : la récitation du chapelet, les doux refrains de quelques beaux cantiques,

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quelques suaves paroles du bon Père, interrompaient souvent nos joyeuses saillies.

La nuit arriva enfin avec son cortège d'étoiles, de fraîcheur, de silence et de douce lumière. Il fallut songer au repas du soir. Rien n'ouvre l'appétit comme la joie du cœur ; aussi, un beau poulet, un énorme saucisson, des fruits et du pain frais disparurent comme par magie. Arrivés à Pamiers, le postillon qui avait oublié, je croisr de mettre^ de l'eau dans son vin faillit nous jeter dans l'Ariège. Des cris d'effroi s'élevèrent de tous côtés, l'essieu se rompit, mais la main de Marie nous soutint au bord de l'abîme.

11 fallut s'arrêter longtemps à Pamiers où nous arrivâmes clopin-clopant. J'aurais bien voulu profiter de cet arrêt forcé pour aller à la cathédrale prier sur une tombe qui m'est bien chère (1). Mais il était bien tard; d'ailleurs, je me serais infailliblement égarée dans ces rues sombres et tortueuses.

Enfin l'essieu fut arrangé tant bien que mal et on songea à repartir. Un voyageur, qui attendait la voiture au passage, trouvant fort dur de grimper sur le siège où se trouvait la seule place vide, essaya doucettement de se glisser à nos places, dans l'espoir qu'en l'honneur de la soutane qu'il portait nous voudrions bien nous serrer un peu. Mes douces compagnes, tout en faisant la grimace, auraient facilement cédé à cette exigence ; mais certes, je ne fus pas aussi endurante. Voyant combien la présence de ce nouveau venu allait mettre un éteignoir

(1) Celle de monseigneur de Latour-Landorthe, oncle de Coraly.

sur notre joyeuse intimité, je pris bravement la parole et lui assurai qu'il nous était impossible de l'admettre parmi nous. Le pauvre homme s'en alla tout décontenancé. Le bon Père me gronda un peu de ma rustauderie; mais, au fond du cœur, personne ne fut fâché de mon exécution et nous reprîmes le fil de nos joyeux propos.

Tout à coup, une lueur rougeâtre éclaira nos visages et nous aperçûmes à l'horizon un immense globe de feu qui paraissait à travers les arbres comme un vaste incendie. Il était deux heures du matin ; nous fûmes glacés d'épouvante et, ne pouvant porter d'autres secours que des vœux et des prières, chacun de nous se mit à invoquer la Sainte Vierge avec une grande ferveur. Bientôt le sinistre prit une nouvelle forme, changea de couleur et, lorsqu'il s'éleva peu à peu de terre, nous reconnûmes à notre grande stupéfaction que ce n'était autre chose que la lune. De grands éclats de rire accueillirent cette découverte, mais, jamais de ma vie, je n'avais vu mon amie la lune se lever dans un appareil aussi lugubre. Gomme je tiens prodigieusement, chère Elise, à ce que tu ne nous prennes pas pour des imbéciles, je veux te dire que nous n'avons pas été les seuls à nous méprendre ; je lus, en effet, quelques jours après dans les journaux, qu'au lever de cette pauvre lune, tout le monde cette nuit-là criait au feu.

Quand notre émotion fut un peu calmée, nous essayâmes de dormir ; chacun de nous se tapit dans un coin ; mais le sommeil ne venait pas, aussi bien n'avionsnous pas beaucoup de temps à rester ensemble, et h' soleil nous surprit lorsque nous avions encore bien des choses à nous conter.

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Enfin, voilà Toulouse, ses réverbères mal éteints, ses clochers qui sonnent l'angélus, ses magasins qui commencent à s'ouvrir. Ici, la voiture s'arrête. Nous nous séparons du bon Père qui va rejoindre son courent, tandis que, brisées de fatigue, nous allons nous reposer dans un hôtel tranquille et confortable.

XVII. -- Arrêt à Toulouse. Visite au couvent du Calvaire Dernière séparation.

Après avoir dormi la grasse matinée, fait notre prière, notre toilette et un bon déjeuner, nous allons voir la ville. Je te fais grâce, chère Elise, de nos faits et gestes durant cette journée, pour arriver enfin au couvent du Calvaire où le bon Père nous attendait. Il nous reçut comme des enfants chéris, nous donna des médailles, des images, des livres, des prières : reliques précieuses que j'ai mises au rang de mes trésors.

Il nous lit visiter l'église et l'enceinte des stations toute parsemée de petites chapelles où sont grossièrement représentés les mystères que l'on vient méditer en ce lieu. Il faut avoir une foi robuste pour garder son sérieux devant ces saintes femmes qui ressemblent à des mégères, devant ces disciples que Ion prendrait pour des cochers de fiacre, et aussi devant cette bonne Vierge dont on a fait une poissarde. Mais la foi naïve des bons Toulousains n'y regarde pas de si près. Que de pleurs ont coulé sur les marches de ces autels !

Eniin nous arrivons devant un groupe représentant Jésus au tombeau, auquel le statuaire mettait la der-

nière main (1). Ici, certes, l'admiration et l'étonnement nous ôtèrent la parole ; je n'ai pas vu de plus belles sculptures que celle-là ; il est bon cependant d'ajouter que j'en ai très peu vues. Joseph d'Arimathie, aidé de saint Jean, dépose dans le sépulcre le corps de son divin Maître ; Madeleine s'est emparée des pieds de son Jésus, qu'elle arrose de toutes ses larmes. Il y a tant d'amour, de respect, de douleur dans toutes ces physionomies, qu'il est impossible de n'en être pas touché. Mais, ce qui brise l'âme, c'est la douleur muette de Marie qui succombe et s'affaisse sous le poids de ses angoisses. Assez longtemps, elle s'est tenue debout au pied de la croix. Maintenant que le sacrifice est consommé, elle tombe éperdue entre les bras de Tune des saintes femmes. O Vierge ! 6 Mère de douleur, c'est moi qui ai conduit votre Fils au tombeau, c'est moi qui fais couler vos larmes ! Oh ! comment n'être pas émue devant un spectacle si déchirant ?

La seule remarque que je sus faire, c'est que la sainte Vierge, dont la beauté majestueuse enchante et ravit Les yeux, me parut plus jeune que son fils. Je me hasardai à dire tout haut ma pensée :

— Mais, ne savez-vous pas, répondit aussitôt le sculpteur, que la nature de la sainte Vierge étail exceptionnelle et qu'elle n'a jamais vieilli !

Le bon Père fut ravi de cette réponse :

— Brave homme! lui dit-il; VOUS avez raison. Marie fut toujours plus belle que les anges !

(1) O groupe <'sl du sculpteur Giïlïoul lhuval. 11 i-sl actuellement au musée de Toulouse,

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Puis, se tournant vers nous :

— On voit bien qu'avant de se mettre à l'ouvrage, ce brave homme a fait sa méditation.

Quand nous eûmes tout parcouru, tout vu, tout admiré, le bon Père offrit de nous accompagner chez de belles et bonnes âmes, dont on nous avait beaucoup parlé et que, sans avoir jamais vues, nous avions déjà adoptées pour nos sœurs. Elles avaient eu la bonté de s'occuper de nous et nous avaient évité bien des ennuis à Toulouse. J'avoue que le cœur me battait un peu en franchissant le seuil de leur porte ; mais, arrivées auprès d'elles, nous fûmes accueillies avec tant de charité, de simplicité, de bienveillance, que, même avec toi, chère Elise, je n'eusse pas été plus à mon aise.

L'une d'elles, Mme d'O..., m'enchanta surtout par son air de candeur et de douceur charmante. L'élégante simplicité de ses manières trahit le rang qu'elle occupe dans le monde ; un délicieux sourire, un front toujours calme et serein décèlent malgré elle tout ce qu'il y a de céleste dans son âme : c'est la mère adoptive de cette charmante Aline dont je t'ai conté l'histoire ; et, tout comme la sainte Vierge du groupe du Calvaire, elle a l'air aussi jeune que son enfant.

L'autre, Mlle Elise, son amie intime et la sœur de son choix, me parut faible, malade, languissante ; mais, dès qu'un mot de Dieu se fut glissé dans la conversation, ses grands yeux s'animèrent, sa physionomie devint toute de feu ; et je compris alors qu'une brûlante imagination consumait cette frêle enveloppe. Bientôt une charmante simplicité s'établit entre nous, et ce fut à l'unanimité qu'on nous accorda un rang dans une touchante associa-

tion d'amitié, de prières et de bonnes œuvres que le bon Père protège et réchauffe sous son aile.

Enfin le moment de la séparation est arrivé. Il faut s'arracher à de si douces jouissances, se séparer de tous ces cœurs amis ! Ce fut le cœur bien gros que nous dîmes adieu au bon Père qui ne nous quitta qu'après nous avoir bénies.

Oh ! oui, cette bénédiction nous portera bonheur ! Déjà elle commence à produire son fruit ; déjà je me sens plus forte, plus courageuse pour soutenir ce lourd fardeau de la vie. Il a su si bien dilater nos cœurs, ce bon Père ! il a développé en nous un si grand amour pour Jésus et Marie, que maintenant nos épreuves deviennent des joies. Oh î qu'il soit béni mille fois pour tout le bien qu'il m'a fait, pour tous les secours dont il m'a entourée, pour toutes les jouissances qu'il m'a fait éprouver !

N'avais-je pas raison, chère Elise, de dire que les souvenirs d'Ussat me suivraient au delà du tombeau? Si je ne mets ce voyage à profit pour le ciel, Dieu m'en demandera un compte terrible. Puisse-t-il être après ma mort le sujet d'une grande joie, comme il sera pondant ma vie une source enchantée de douces souvenances?

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