Kraevsky
ne sais rien et je n'entends rien dire : Га-t-on présentée à l'Empereur? Si cela avait été, il y aurait eu, peut-être, une réponse ; le comte Adlcrberg aurait écrit quelque chose sur le résultat de la présentation au comte Baranov, notre gouverneur ; et le comte Baranov m'aurait communiqué cela tout de suite. Mais jusqu'à présent, il n'y a rien. Je me perds en conjectures. Je me demande (ce qui, d'ailleurs, est fort probable) si Sa Majesté Impériale n'aurait pas envoyé ma lettre au prince Dolgoroukov, pour lui demander s'il n'existerait pas quelque chose de particulier contre ma demande?(Il me semble que c'est ainsi que l'affaire doit marcher, — c'est la marche ordinaire). Mais comme il n'y a absolument rien de particulier contre moi (je le sais sûrement) et comme le prince a déjà prorais à Éd. Iv... de s'occuper de moi, il me semble qu'il ne pourrait pas retarder l'affaire. Est il possible qu'on prenne des renseignements sur moi chez le comte Baranov, comme gouverneur de la ville de Tver, c'est-à-dire des renseigne ments sur ma conduite ? Je ne le crois pas. Car le comte Adlerberg présente la lettre de la part du comte Baranov. Que faut-il davantage ? (Le comte Baranov me trouve donc digne, s'il s'occupe de moi lui -même.) D'ailleurs, s'il y avait des renseignements officiels à prendre, je crois que le comte Baranov m'en aurait prévenu et je l'aurais su. Mon ami, je sais que vous m'aimez et que vous ne me refuserez pas aide. Je vous aurais bien prié de faire quelque chose, mais je ne sais que vous demander. Voilà de quoi il s'agit : il serait bon de s'informer, mais chez qui ? Déranger Éd. Ivanovitch ? S'informer par quelqu'un (sans crier l'affaire sur les toits) chez Adlerberg ? S'informer chez Dolgoroukov ? — Je ne sais vraiment ce qu'il faudrait imaginer. Si vous apprenez quelque chose, communiquezle-moi, pour l'amour de Dieu, mon bon Alexandre Egorovitch. J'attends avec impatience. Je vis comme l'oiseau sur la branche. Je perds mon temps et mes affaires en souffrent. Car j'ai des affaires à propos de la vente de mes œuvres, c'est-à-dire des affaires d'intérêt ; elles sont donc importantes pour moi. Je n'ai que cela pour vivre. Mais cependant, tout espoir n'est pas perdu. Dieu et l'Empereur me feront grâce...
J'ai lu votre lettre avec le plus grand intérêt. Que
188 CORHESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI
m'écrivpz-vous de voire cœur, mon chnr, qu'il no peut plus vivre comme autrefois? Et à votre ûge ? A vingl-six an». Mais est-ce que c'est possible ? C'est que tout simplement vous ne connaissez pas vos propres forces. Voue avez été deux fois blessé au cœur, et vous croyez que vous avez tout épuisé. Kt d'ailleurs il est naturel de le prnser. Quand il n'y a rien de neuf, il semble qu'on est tout à fait mort. Tous raisonnent ainsi. Mais le cœur humain vit et désire vivre. Le vôtre exige aussi de vivre, — et c'est là la preuve de ea vigueur et de sa verdeur. Il attend et languit. Mais attendez donc. La vie vous fera payer son tribut, j'en suie certain. Tout l'avenir est devant vous... Combien, d'ailleurs, je voudrais vous voir et causer avec vous ! J'ai entendu dire beaucoup de bien de Polonsky. J'ai rencontré ici votre Dm. Bolkhovsky. Mais je n'ai aucune idée de Lvov. Quelle est cette histoire de Bade ? C'est vraiment la première fois que j'en entends parler. Ah, mon Dieu 1 Que de temps a passé depuis que nous nous sommes vus ! Et vous et moi nous avons vécu bien des choses.
Je m'ennuie positivement à Tver, malgré qu'il se trouve deux ou trois personnes intéressantes. Quelques-uns de vos livres sont sauvés, d'autres se sont abîmés en route. Quant à la collection de minéraux, je n'en ai eu que la liste (qui est perdue en ce moment), et pas plus de trois à quatre échantillons de minéraux. Je les ai laissés à Semipalatinsk. Où se trouve la collection? cela je n'en sais rien. Quant à votre gibecière et à votre petit poignard (qui se trouvait dans la malle) je les ai considérés comme m'appartenant, car vous m'aviez fait cadeau du tout, et, en partant, j'ai fait à mon tour cadeau du petit poignard entre autres choses à Valikhanov. Je vous fais toutes mes excuses pour cela. Valikhanov est un homme charmant et très remarquable. Il est, paraît-il, à Saint-Pétersbourg en ce moment. Vous avais-je parlé de lui ? Il est membre de la Société de Géographie. Renseignez-vous là-bas sur Valikhanov, si vous avez le temps. Je l'aime beaucoup et je lui porte beaucoup d'intérêt. Adieu, mon ami. Je vous embrasse. J'aurais voulu écrire davantage ; mais je suis pressé. Nous nous verrons peut-être. Oui, Dieu le fasse. Marie Dmitrievna vous salue.Tout à vous.
Dostoïevski.
Au même.
Tver, 2 novembre 1859.
Mon précieux ami, Alexandre Egorovitch,
Je vous écris pour cette fois une lettre d'affaires et ne concernant que mes affaires. J'ai des demandes à vous adresser. Je compte absolument sur vous. Voici : Edouard Ivanovitch m'a écrit une lettre, dans laquelle il m'informe qu'il a parlé de moi au prince Dolgoroukov, et au général aide de camp Timachev ; qu'ils ont exprimé tous les deux leur consentement à mon séjour à Pétersbourg et demandent que je leur écrive des lettres à ce sujet. J'informe Éd. Iv. par le môme courrier et j'envoie des lettres, au prince Dolgoroukov et à Timachev. Je vous prie très particulièrement et très instamment, mon ami, de remettre immédiatement ma lettre à Éd. Iv..., de faire une enveloppe et d'écrire l'adresse. Lisez cette lettre attentivement. Je suis dans un grand embarras, je vous l'avoue. Ayant pris Éd. Iv... pour plaider ma cause auprès du prince Dolgoroukov, j'écris tout un coup une lettre à l'Empereur; par le comte Baranov, elle est remise à Adlerberg pour la présenter à Sa Majesté Impériale (ce dont je vous avais déjà informé dans ma dernière lettre). Pourvu que Éd. Iv..., ne soit pas fâché contre moi. Comprenez bien ma pensée : Éd. Iv...est l'homme le plus noble, et ne fera pas attention à une bagatelle, mais il ne m'a pas vu depuis longtemps. Combien je voudrais qu'il n'eût pas de moi une mauvaise opinion ! Voilà ce qui pourrait lui en donner une : c'est que moi, n'ayant pas assez confiance dans l'intérêt qu'il me porte et dans les démarches qu*il fait pour moi, je m'adresse à d'autres personnes, comptant davantage sur elles que sur lui. Au moins, quand je me suis décidé à adresser une lettre à l'Empereur, /aurais dû aussitôt en informer Éd. Iv... J'en ai compris aussitôt la nécessité. Mais alors vous veniez de partir à la campagne , je n'avais pas de lettres de vous et je ne pouvais savoir si vous aviez transmis ma lettre à Éd. Iv.... Je ne me décidai pas à écrire une seconde fois sans vous en informer. Par qui, d'ailleurs, aurais-je pu envoyer une autre lettre à Éd.Iv...,ne connais-
190 CORRESPONDANCE DE DO8T0l(EV8KI
sant môme pas son adreaeo ? Je lui parle de tout cela.
Quant h la circonstance que j'ai l'air d'avoir davantage confiance dans les démarches il'aiitres personnes à mon sujet, que dans celles d'Edouard Ivauovirh, elle est tout injuste, et je ne suis nullement coupable. Le comte Baranov est le gouverneur. Le prince Dolgoroukov lui aurait certainement demandé des renseignements sur moi, comme à un gouverneur : suis-je digne de conGance? — si j'avais demandé au prince le droit de séjourner à Saint-Pétersbourg. Cela aurait occasionné une perte de temps inutile. Quant au comte Baranov, il a envoyé en son propre nom ma lettre à l'Empereur, en sa qualité de gouverneur, par conséquent on n'a à prendre sur moi aucun renseignement, si le gouverneur lui-même fait des démarches à propos de moi; l'atTaire pourrait donc gagner beaucoup de temps. D'ailleurs dans ma lettre à l'Empereur je demande qu'on place mon beau-fils Paul au Gymnase. Marie Dmitrievna se tourmente à propos de l'avenir de son fils. Elle croit toujours que si je mourais, elle se trouverait avec son fils qui grandit dans la môme situation pénible qu'après son premier veuvage. Elle est eflfrayée et si elle ne me dit pas tout cela elle-même, je vois bien son inquiétude. Et comme je ne sais pas quand finira notre séjour à Tver, que Paul n'est pas encore placé, et ne fait que perdre un temps précieux à son âge, je me suis soudain décidé à une mesure extrême et j'ai écrit à l'Empereur, comptant sur sa miséricorde. Voilà l'histoire de ma lettre. J'ai réfléchi que, si on me refuse une demande, peut-être ne voudra-t-on pas me refuser l'autre, et si l'Empereur ne daigne pas m'accorder de vivre à Saint-Pétersbourg, peut-être acceptera-t-il de placer Paul, pour ne pas refuser tout à fait.
Mon ami, j'ai une foi complète dans la noblesse et la justesse de raisonnement d'Edouard Ivanovitch ; mais si vous remarquez qu'il est mécontent de ce que je ne l'aie pas informé aussitôt de ma lettre à l'Empereur, défendezmoi. Gela me ferait trop de peine, s'il voulait m'accuser. J'attends tout de votre amitié. Informez-moi, pour l'amour de Dieu, avec le plus de détails possible sur tout. Je vous ai déjà parlé de ma lettre envoyée par Adlerberg. Baranov n'a encore reçu aucune nouvelle d'Adlerberg et je me demande ce que cela veut dire. Il est probable que le
CORRESPONDANCE DE bOSTOlEVSKI 191
comte Adlerberg larde à la transmettre. Que va-t-il arriver, je n'en sais rienl Un espoir me reste : la miséricorde de l'Empereur et des braves gens.
Je ne sais quand je vous embrasserai, mou cher. Pardonnez mes demandes incessantes et mes commissions. Mais cela se terminera peut-être bientôt, et cela finira au mieux.
Cette fois je n'écris rien de plus ; il faut que je prépare pour demain les lettres du prince Dolgoroukov et de Timachev. J'ai un travail fou. Adieu, je vous embrasse bien fort et, je vous le répète, je compte sur votre amitié pour moi.
Votre ami fidèle,
Théodore Dostoïevski.
Au même.
Tver, 19 novembre 185в.
Mon cher ami Alexandre Egorovitch,
Je m'empresse de vous écrire. Diverses circonstances m'ont empêché de vous répondre plus tôt. Et maintenant je ne prends la plume que pour parler d'affaires. Quand est-ce qu'elles seront terminées, et quand est-ce que je vous embrasserai tous, mes chers amis ? J'ai encore une prière à vous adresser, et que Dieu nous fasse la grâce que ce soit la dernière ! Je vous tourmente avec ces demandes. Mais vous avez toujours été un frère pour moi. Ne me refusez pas à présent.
Voici de quoi il s'agit : vous m'écrivez que malgré que j'aie obtenuleconsentement de Dolgoroukov et de Timachev pour m'installer à Pélersbourg, je ne viens pas. Voilà l'ennui, mon a mi, c'est impossible ; car maintenant l'affaire est rapportée à l'Empereur. Je Lui avais écrit moi-môme et c'est à Lui de prendre une décision. Moi, j'avais eu l'idée d'y aller passer quelque temps, parce que si Dolgoroukov consent à mon installation définitive à Saint- Pétersbourg, il ne m'en voudra pas que j'y vienne pour quelques jours, avant que l'affaire soit complètement terminée. J'étais donc décidé d'y alleretj'enai parlé à Baranov. Mais celui-ci me l'a déconseillé, craignant que je ne me fisse du tort en profitant volontairement dun droit que
192 COBIIESPONDANCE DE DOHTOÏEVSKI
j'avais demandé si récemment et à propos duciuel on ne m'avait pas encore donné de réponse. Convenez donc, mon ami, que je ne pouvais partir, si Baranov ne le voulait рае. Et je ne pouvais partir sans le lui dire. Il a fait transmettre ma lettre à l'Empereur (par Adlerberg) et a prié do la présenter en son nom ; il répondait donc pour moi comme gouverneur; et voilà pourquoi j'aurais manqué de délicatesse envers lui, si j'étais parti à son insu. Et à présent voici ce que j'ai imaginé et ce que le comte m'a conseillé lui-môme. Voici : écrire une lettre au prince Dolgoroukov, dans laquelle je lui demande de m'autoriser à un séjour de quol()iit» temps h Saint-Pétersbourg, on attendant la résolution définitive de ma première dematide, c'est-à-tlire mon installation définitive à Saint-Pétersbourg. Celte lettre à Dolgoroukov est déjà écrite et je l'envoie aujourd'hui môme. Je présente la raison de ma demande de séjour à Saint- Pétersbourg, qui est de m'occuper de mes affaires d'intérêt, c'esL-à-dire que j'ai l'intention de publier un recueil de mes œuvres choisies, qu'il me faut trouver un éditeur, ou mieux un acheteur, el que ceci doit être fait par moi personnellement ; car, en agissant par un intermédiaire, je puis perdre beaucoup, ce qui m'est arrivé plus d'une fois; et chaque perte, dans ma situation pénible actuelle, est très importante pour moi. (Tout cela est vrai et exact; je veux consulter Kouchelev. Il s'occupe d'édition et peut me payer mes œuvres convenablement. Et puis j'ai encore des comptes avec lui à propos de la revue, et il faut que je lui en parle moi-même. Voilà pourquoi j'ai exposé cette raison dans ma lettre à Dolgoroukov, bien entendu, sans nommer Kouchelev.) Que pensez-vous de tout cela, mon cher? Si le prince Dolgoroukov consent à mon installation à Saint-Pétersbourg, me refusera-t-il, en attendant la décision finale, de venir y passer un temps très court? Je croique non ; on ne saurait traîner la réponse. Voilà pourquoi je vous demande ce qui suit :
Si c'est possible, mon cher, informez Edouard Ivanovitch que j'ai envoyé aujourd'hui, 19, une lettre à Dolgos roukov avec cette demande et informez-le tout de suite, si c'est possible. J'aurais écrit moi-même à Edouard Ivanovitch ; mais j'ai peur d'être trop indiscret. Vous, mon frère, mon ami, avec vous je ne me gêne pas ; nous sommes
liés par de bons vieux souvenirs. Quant à Edouard Ivanovitch, il ne s'occupe de moi que par bonté extrême et par noblesse de cœur. Je crains tant de trop le déranger 1 II a tant de délicatesse avec moi, que je dois en avoir avec lui. D'un autre côté, je comprends aussi sa situation. Qui sait dans quels rapports il se trouve avec tous ces personnages. Il lui est peut-être désagréable de leur demander quelque chose. Voilà pourquoi mon intention principale, l'esprit et le sens de la demande que je vous adresse : allez (si seulement cela vous est possible), allez chez Edouard Ivanovitch et rendez-vous compte avec attention — en appelant à votre aide toute la délicatesse de votre cœur — comment Edouard Ivanovitch accueillerait ma nouvelle demande. Si vous voyez qu'elle ne le gêne pas, dites-lui tout. Voilà : raconlez-lui de quoi il s'agit, que le 19 novembre j'ai expédié une lettre à Dolgoroukov avec telle demande ; ne pourrait-on appuyer ma lettre à Dolgoroukov en plaidant ma cause auprès de lui? S'il vous dit que c'est possible, dites-lui que je n'osais pas tout simplement lui écrire à ce propos ; dites-lui toute la vérité. Mais si vous trouvez vous-même que j'abuse trop de sa complaisance, si vous trouvez cela, môme avant d'aller chez lui, alors n'y allez pas. Je laisse tout à votre discernement, mon ami, et j'ai confiance en votre amitié.
Car cette demande pourrait m'être fatale! On pourrait me refuser, on pourrait la laisser sans réponse, et, enfin, on pourrait traîner l'affaire; on pourrait aussi répondre très vite, mais par un refus. Et alors, pour ne pas perdre de temps!...
D'ailleurs, faites tout comme vous l'entendrez. Saluez Ed. Iv... et remerciez-le de ma part. Et à présent, adieu, mon ami. Je ne vous écris plus rien. Nous nous verrons peut-être bientôt. Je n'écris rien à mon frère aujourd'hui, — je suis trop pressé. Votre
Th. Dostoïevski.
Extraits de deux lettres à Af°>« Ch...
Pétersbourg, 14 mars 1860.
... Chez nous il fait triste, môme beaucoup ; le temps est vilain,les petits soucis, tandis que je voudrais écrire, et,
19i COliHESPONDANCE DE DO^TOlEVhKI
en général, tant do laideur qu'on ne peut s'imaginer, au moins chez moi. Je pense que le printemps me ranimera. Si l'on pouvait quitter ce maudit Pétersbourg, ne scraiUce que pour une semaine I Mon voyage à Моьсои, avec mon frère, se réalisera peut-être.
Au revoir, ma très bonne et bien estimée M»»* Ch...
Pardonnez les ratures et mon écriture de chat ; mais 1" l'écriture lait ma seule ressemblance' avec Napoléon I*', el 2" je suis vraiment incapable d'écrire sans ratni<- тЛте deux lignes.
Féter»bourg, .1 mai l^iO.
Bien estimée el très borme M^'Ch..,
Voilà déjà trois jours que je suis à Pétersbourg et j*ai
repris mes occupations. Tout leyoyage à Moscou m'apparaîl
maintenant comme un rêve. De nouveau je suis retombé
dans l'humidilé, dans la boue, dans la glace du Ladoga,
dans l'ennui, etc.
Me voilà de retour et je me sens de nouveau tout Gévreux. La cause c'est mon roman. Je veux l'écrire bien, j'en sens la poésie, je sens que de son succès dépend toute ma carrière littéraire. Maintenant il rae faudra travailler jour et nuit trois mois durant ! Mais quelle récompense quand je terminerai ! Le calme, la conscience tranquille, la conscience qu'on a fait ce qu'on voulait faire. Pour ma récompense je partirai peut être à l'étranger pour deux mois, mais auparavant je passerai sans faute à Moscou. L'amour-propre est une belle chose mais, selon moi, il n'en faut que pour le but principal, pour ce dont on a fait la destination de sa vie ; et tout le reste c'est de la blague. Que la vie soit légère, c'est le principal ! Qu'on ait de la sympathie pour autrui et qu'on réussisse à s'acquérir la sympathie des autres ! Même sans aucun but particulier celui-là seul ^t déjà suffisant dans la vie.
Mais c'est trop philosopher. J'ai du reste peu de nouvelles, presque rien. Pissemski est très pris par les rhumatismes. Je suis allé chez Maïkov, il raconte que Pissemski se fâche, fait des caprices, etc. Ce n'est du reste pas étonnant, sa maladie est si pénible. A propos, n'avez-vous pas connu un certain Snilkine ? Il a écrit des vers connus, sous le
pseudonyme d'Amos Chichkine. Imaginez-vous qu'il est tombé malade et a été emporté en six jours. Le Fonds littéraire a secouru sa famille. C'est bien dommage. Mais voue ne le connaissiez peut-être pas. J'ai vu Krestovski ; je l'aime beaucoup. Il a écrit un poème et nous l'a lu avec orgueil. Nous tous lui avons dit que c'était une horreur. Entre nous, c'est très beau de dire la vérité. Eh quoi î II ne s'est nullement offensé. Un charmant et noble garçon ! Il me plaît tant et de plus en plus que je veux un jour boire et fraterniser avec lui. Les impressions sont parfois très étranges ! Il me semble toujours que Krestovski mourra bientôt. Pourquoi cette impression? Je ne sais.
Nous voulons faire quelque chost^ de bien en littérature ; une entreprise quelconque ; cela nous occupe beaucoup. Peut-être en sortira-t-il quelque chose. En tout cas c'est du travail bien que le premier pas, mais je comprends ce que signifie le premier pas et je l'aime...
J'ai un très mauvais caractère, mais pas toujours et cela me console.
A son frère André Dostofevski.
Saint-Pétersbourg, 6 juin 1862.
Cher et inoubliable ami et frère, mon cher André, pardonne-moi, mon chéri, de ne t'avoir pas écrit depuis si longtemps. Ne m'accuse pas : je suis malade, toujours malade et ces derniers temps je me suis chargé de tant de besogne que je puis à peine me débrouiller. Ce n'est pas avec mes forces qu'on en peut faire autant. Mais, grâce à Dieu, notre affaire a réussi, et, en revanche, ma santé est dérangée à un tel point que maintenant, précisément demain, je pars pour l'étranger jusqu'au mois de septembre afin de me soigner. J'ai l'épilepsie et, plus encore, une masse de petites infirmités qui se sont développées à Saint- Pétersbourg. Ne te lAche donc pas. Songe plutôt que j'ai toutes les raisons possibles pour t'aimer et pas une seule pour t'oublier. Et alors considère mon silence comme une vilaine négligence de ma part, mais quoique je sois paresseux, ne mets pas en doute que je t'aime et t'es-
196 CORRESPONDANCE DE DOSTO'iEVHK!
timo beaucoup. Je me souviens, mon très cher, je me souviens quand nous nous sommes vus (pour la dernière fois, je crois) dans la fameuse Salle Blanche. Tu n'avais qu'un mol h dire h qui tle droit et tu aurais été immédiatement mis en liberté, car lu avais été arrêté par erreur au lieu de ton frère aîné. Mais lu as écoulé mes arguments et mes prières; lu as compris avec générosité que ton frère était dans une situation matérielle pénible ; que sa femme venait d'accoucher et n'était pas encore remise — tu as compris tout cela et tu es resté en prison, pour donner à ton frère le temps de préparer sa femme et de lui procurer les moyens d'existence nécessités par une absence qui aurait pu être longue: malgré qu'il savait alors qu'il avait raison et qu'à la fin, il serait mis en liberté, mais il ne pouvait deviner comment et quand l'affaire se terminerait. Mais si cela est ainsi, si tu as déjà agi ainsi une fois — aussi généreusement et aussi honnêtement — il est donc certain que je ne saurais l'oublier et ne pourrais m'empôcher de songer à toi comme à un homme honnête et bon. Et de plus, lu as prouvé que tu m'aimes. Tu m'as écrit à Semipalatinsk et tu m'as secouru. Ta femme m'a accueilli comme un frère. Je ne saurais oublier cela. Croyez donc tous les deux, et loi et la bonne et estimable femme, que je vous suis dévoué et que je vous aime beaucoup ; et surtout, ne doute pas de moi à l'avenir.
Malgré que dansces deux années j'aie écrit jusqu'à cent feuilles d'imprimerie, notre frère Michel, qui a pris sur lui les charges pécuniaires et de rédaction, travaille encore davantage. C'est pourquoi il faut excuser son silence. Sa tête est pleine à éclater de soucis, que d'autres auraient fui depuis longtemps, ou bien ils seraient restés inactifs et auraient amené ainsi la débâcle. Attends un peu : si nos affaires s'arrangent, nous ne serons plus aussi étrangers l'un envers l'autre. Malgré que nos affaires de la revue aillent aussi bien que possible (nous avons cette année 4.200 abonnés), nous nous sommes endettés l'année dernière et ce n'est qu'à la troisième ou la quatrième année que la revue nous donnera la tranquillité et une situation stable. Voilà à présent que je pars (seul), je laisse mon frère et je pense : comment s'arrangera-t-il seul sans moi ? J'étais quand même un collaborateur zélé pour lui.
Je pars seul. Ma femme reste à Saint-Pétersbourg. Nous n'avons pas d'argent pour aller ensemble, et d'ailleurs elle ne peut laisser son fils (mon beau-fils) tout seul, car il est en train de préparer un examen d'admission au gymnase. Toutes nos sœurs se portent bien. Le frère Nicolas conduit ses affaires tant bien que mal ; ce ne serait pas mal du tout, mais il serait à désirer qu'il ait un peu plus de chance. Golenovsky a pris sa retraite et Sacha est un peu triste à cause de cela. La famille grandit et ils n'ont de revenus que la petite maison qui est dans le faubourg.
Golenovsky a donné sa démission par un noble orgueil, n'ayant pu supporter les injustices d'un supérieur, homme influent, qui voulait nommer un de ses parents à sa place. Sacha est la première à donner raison à son mari, et nous aussi. Cependant, à présent il cherche une place et son oisiveté lui pèse. Ace point de vue-là, leurs affaires ne sont pas très bonnes pour le moment.
Varenka est à Moscou et elle a marié sa fille. Viérotchka vit heureuse. Les Pokrovsky vont bien. Pendant ces deux années, j'ai été environ six fois à Moscou et j'étais très heureux de me rappeler le bon vieux temps, notre enfance.
Danilevsky m'a répété à propos de toi une calomnie quelconque, un vilain commérage. J'ai parlé avec Kalinovsky. Il a écrit à mon frère et à moi, et dans sa lettre il explique celte circonstance par de sales commérages de vilaines gens ; il dit qu'il te connaît à peine et qu'il ne sait rien de mal de toi. Si tu veux, je t'enverrai aussi cette lettre. Écris- moi vers septembre: cette fois je te promets de te répondre rapidement.
Je te serre dans mes bras et je t'embrasse. Souhaite-moi un bon voyage et une bonne santé.
Demain matin à 8 heures, je serai en route pour Berlin. Présente à ta femme mon respect dévoué; embrasse tes enfants et dis-leur qu'il existe un oncle Fédia, comme m'appellent ici mes neveux.
Ton frère qui t'aime,
Th. Dostoïevski.
P.-S. de Michel Dostoïevski :
Moi aussi, cher André, j'ajoute une ligne pour te dire
198 CORRESPONDANCE DE OOSTOYBVSKI
que je pense à toi ol <{iih )(• l'.iirnf loujour^' !<■ ''-mbrasse fraLernellcmeol. Ton
M. DOblOlEVBKI.
A. N.-N. Strakhov
Paris, 26 juin (18 juillet) 1862.
Vou8 vous préparez à partir pour l'étrangor dans les premiers jours de juillet, cher Nicolas Nicolaïevilch, Dieu voue bénisse ! Л celte époque vous aurez sans doute un beau temps, tandis qu«î pour le moment, partout, dans loutu l'Europe, il fait très mauvais. Mais qand je me rappelle que vous laisserez Mikhaïl Mikliaïlovitch ' je suis plein d'angoisses.
Mon cher Nicolas Nicolaïevitch, vous dites vrai, les temps sont pénibles, c'est une période d'attente ennuyeuse et angoissante. Mais la revue c'est une grande œuvre qu'on ne peut pas compromettre, car les revues, comme l'expression de toutes les opinions actuelles, doivent rester. La besogne, c'est-à-dire ce qu'il faut précisément faire, dire, écrire, se trouvera toujours. Seigneur Dieu 1 quand je pense combien il y a de choses à faire et à dire 1 C'est pourquoi, bien que restant ici, de ce qu'on appelle le beau lointain, je m'élance vers vous, en Russie, sinon par le corps du moins par l'esprit. Chacun doit maintenant agir selon le boa sens. Les idées de notre société sont trop confuses ; il existe maintenant une sorte de malentendu quelconque.
Vous m'écrivez, cher Nicolas Nicolaïevitch, que vous voulez aller d'abord à Moscou. Pourvu que là les sénateurs du journalisme ne vous entortillent pas ! Peut-être Katkovvous séduira-t-il par une doctrine quelconque, bien
peinte sur un champ abstrait sans bornes Non, non, je
plaisante. Ah ! mon cher, comme je voudrais vous voir ici I Et savez-vous: il me semble que c'est très possible, et que ce sera. L'essentiel est de ne pas faire de confusion dans les adresses et de se rappeler les dates.
Le 15 juillet (de notre style), mais pas avant, je partirai de Paris pour Cologne; je m'arrêterai une journée à Dus-