‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 18 sur 48 · Le Joueur · texte numérisé non relu

Le Joueur

Russe à l'étcaager. Remarquez que cet été, dans les revues, on a beaucoup parlé des Russes à l'étranger. Tout cela se reflétera dans mon récit. Et, en général, on y retrouvera (autant que possible) l'état actu«?l de notre vie intérieure. Je prends une nature simple, cependant un homme très cultivé, miis incomplètement achevé, uq homme qui a perdu la foi et qui n'ose pas ne pas croire, qui se révolte contre les autorités et qui les craint. Pour se donner le change, il se dit qu'il n*a rien à faire en Russie, ce qui m'amène à une critique sévère contre ces hommes qui déracinent les Russes. Mais, ici je ne peux raconter tout... C'est une créature vivante... (Je le vois comme s'il était devant moi). 11 faudra lire tout quand ce sera écrit. Le principal, c'est que toutes ses forces vitales, son courage, sa hardiesse, sont dépensées à la roulette. C'est un joueur, msiis pas un simple joueur, de même que V avare de Pouchkine n'est pas un simple avare. (Ce n'est point pour me comparer à Pouchkine, c'est uniquement poir la clarté.) C'est un poète en son genre. Mais lui-môme a honte de cette poésie, car il sent prolondémonl sa bassesse bien que le besoin du risque l'ennoblisse à ses propres yeux.

Tout le récit n'est que l'analyse de la vie du joueur qui, pendant deux années consécutives, est un assidu de la roulette.

La Maison des Morts a attiré l'attention du public, comme peinture des forçats, que personne jusque-là n'avait décrits exactement ; ce récit doit donc attirer l'attention comme peinture nette et minutieuse du jeu de la roulette.

Outre que de pareils récits se lisent chez nous avec une curiosité extraordinaire, le jeu dans les villes d'eaux (surtout quand il s'agit de Russes à l'étranger), a une certaine (peut-être môme considérable) importance.

Enfin j'aimeà penser que je présenterai ces types curieux avec un certain sentiment de mesure et sans trop d'espace. Le récit emplira au minimum une feuille (vingtquatre pages), mais plutôt deuK et peut-être môme davantage.

Le manuscrit serait remis à la revue le 10 novembre, comme extrême limite, maïs peut-être auparavant. En tout cas, le 10 au plus tard, de sorte que la revue pourrait le publier au mois de novembre. J'en donne ma parole d'hon-

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neur,el je crois qun personne encore n'a le droit <lc la mettre en doute. Le prix csl deux cents roubles la feuille (au cas extrême cent cinquante), mais je ne voudrais pas diminuer mon prix, c'est pourquoi il vaudraitmieux insister pour deux cents. La chose peut n'^^tre pas du tout mal ; La Maison de» Morts était donc intéressante. Et cela, c'est la description de Tcnfor en son genre, du < bain » des forçats en son genre. Je yeux et tâcherai de faire un tableau.

Maintenant voici : Pardonnez-moi et excusez-moi, mon cher Nicolas Nicolaïevilch, de vous déranger ainsi, sans aucune façon. Je comprends que c'est un grand dérangement. Mais que faire 7 Si à mon arrivée à Turin, dans quinze ou dix-sept jours, je ne trouve pas l'argent, je suis perdu littéralement. Vous ne connaissez pas toutes les circonstances, et ce serait trop long à raconter maintenant. Et puis, comme vous avez déjà été bon pour moi, vous me sauverez encore une fois.

Voici ce qu'il faut faire :

A la réception de cette lettre (mon dernier espoir), je voussupplie d'aller immédiatement chez Boborikine : diteslui que c'est moi qui vous envoie, montrez-lui, s'il le faut, une partie de ma lettre, et faites l'offre (naturellement de façon que ce ne soit pas trop humiliant pour moi, bien qu'on puisse avoir grand besoin d'argent à l'étranger. Mais du reste vous ne sauriez le faire sans dignité.) Recevez l'argent et envoyez-le-moi aussitôt, c'est-à-dire remettez-le à mon frère; il sait comment il faut l'envoyer.

Si vous ne pouvez faire l'affaire avec Boborikine, alors voyez une revue quelconque ; par exemple lakor ^ (saluez de ma part Apollon Grigoriev).

Ou une autre revue (bien entendu pas à Rousski Viestnik, et, autant que possible, en évitant les Otelchestvennia Zapiskî. Oui, je vous en conjure, évitez-les. Mieux vaut ne pas avoir d'argent. Vous pouvez aller au Sovremennikj bien que là Saltikov et Elisséiev ne le laisseront pas passer. (Mais qui sait ? Je me trompe peut-être.) Le récit en tout cas ne sera pas indigne du Sovremennik. En tout cas on peut s'adresser à Nékrassov, cela sine qna. non.

1. {L Ancre). Revue hebdomadaire, dirigée par le critique très connu pollon Grigoriev.

Au fait, arrangez l'affaire avec lui ; là-bas ce ne serait pas mal, môme mieux que dans la Bibliothèque. Nékrassov n'est peut-être pas très fâché contre moi ; et il est surtout homme d'affaires.

Inutile de vous dire, mon cher Nicolas Nicolaïevitch qu'il faudrait terminer tout en deux jours, trois jours au plus. Je suis perdu, perdu littéralement, si je ne trouve pas l'argent à Turin. Ne m'écrivez pas à Naples; adressez votre lettre à Turin ; je vous supplie de m'écrire en tout cas. Il me faut strictement deux cents roubles, mais рае moins, les cent autres roubles mon frère les enverra à Marie Dmitrievna.

Ainsi il faut trouver trois cents roubles. Maintenant j'ai tout dit. Je vous confie presque mon sort. C'est si important pour moi! Peut-être vous raconterai-je cela un jour. Mais pour le moment je vous implore. Ensuite je vous

embrasse de tout cœur et reste votre

Dostoïevski.

P. S. — C'est étrange. Je vous écris à Rome, et pas un mot de Rome. Mais que puis-je vous dire! Mon Dieu, peut-on décrire ces choses-là dans une lettre ! Je suis arrivé avant-hier dans la nuit. Hier matin j'ai visité Saint-Pierre. L'impression est très forte, Nicolas Nicolaievitch, on en a un frissou dans le dos. Aujourd'hui j'ai parcouru le Forum et toutes ses ruines, ensuite le Colisée. Mais que puis-je vous dire?

P. S. S, — Saluez de ma part tout le monde, Grigoriev et tous, particulièrement votre frère. Les Slavophiles naturellement ont dit un nouveau mot, môme un tel que les élus eux-mêmes n'ont peut être pas tout à fait compris. Mais quelle extraordinaire satiété aristocratique dans les solutions des questions sociales.

P. S. S. — Peut-être Tiblen pourrait-il vous aider; bien entendu au cas extrême. A lui et à sa femme mes amitiés. Faites-les-lui à la première occasion.

A son frère Michel Dostoïevski.

Moscou, 19 novembre 1863.

Je sais très bien, mon cher frère, que tuas des soucis et du travail par-dessus la tête, mais qu'y puis-je ? J'ai moi-

20il CORREtiPONUANCE DE UOSTOÏEVSKI

mônie laril de désagréments <jue je n'en vois pa» la lin. Tu écris que lu viendras ù Moscou après le 20. Quand donc? Après le 2b sans doute, si auparavant nou» pouvons nous séparer, car, malgré tout, j'espère ôtre à Pétersbourg le 25. Il nous faut causer au plus tôt de plusieurs choses. Le principal c'est qu'on ne nous leurre pas par des promesses et, qu'en effel, on autorise au plus vite la PravUa '. Je l'avoue que je ne désespère pas complètement de la résurrection du Vrémi.i. Lu Pravdn peut produire le môme effet, sinon plus grand, bien entendu avec des circonstances favorables. C'est le principal. Quant au titre, Pravda, je le trouve admirable, extraordinaire ; il fait honneur à celui qui l'a inventé. Il est des plus à propos, il renferme l'idée la plus adéquate aux circorutanceK, et» le principal, il y a duns ce nom une certaine naïveté, la confiance, qui convient parfaitement à notre esprit et à notre direction, car l'autre revue (Vr^mia) était excessivement naïve, et, le diable le sait, cette naïveté et cette confiance ont peutêtre fait son succès. En un mot le litre est admirable. On pourrait lui donner la môme chemise qu'au Vrémia, pour qu'elle le rappelle. 11 fautpour la revue faire quelque chose comme la Лете des Deux Mondes, et pour l'annonce, commencer la première ligne par : « Le temps exige la vérité... provoque dans le monde la vérité, etc.»... pour rendre claire Tailusion que le Vrémia et la Pravda ne sont qu'une même chose. Ce que je redoute c'est l'annonce, vois-tu. mon ami, où ce n'est pas l'art qui est nécessaire, non plus l'intelligence, mais tout simplement l'inspiration. Ce qu'il importe surtout c'est d'éviter la routine, si propre, dans ce cas, aux personnes raisonnables et talentueuses. On écrit des choses pleines de bon sens, il semble qu'il n'y ait rien à redire, et quand c'est fini, c'est mal, et précisément cela ressemble à toutes les autres annonces. L'ortginalitéj l'excentricité naturelle, c'est maintenant pour nous le principal.

Tu écris que tu as déjà commencée préparer l'annonce. Sais-lu quelle est mon idée ? Écrire laconiquement, par saccades, fièrement, sans effort à l'allusion ; en un mot montrer l'assurance la plus complète. L'annonce elle-

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