La Vérité
CORRESPONDANCE UE liOSTOÏEVSKl
même (sur l'esprit de la revue, etc.) doit avoir quatre ou cinq lignes ; les conditions d'abonnements qui suivent doivent être également indiquées d'une façon très concise: il faut frapper par la noble assurance.
Le litie Pravda ne plaît pas à X.X... mais c'est un affreux routinier ; c'est même un bon signe qu'il ne lui plaise pas. Ces messieurs ont commencé par crier : C'est mal, c'est mauvais! puis lout d'un coup ils se sont rais à claquer la langue : C'est bien ! Très bien I Ce sont les prophètes du moment. Que le titre ait plu à Strakhov et à Razine, je le comprends ; ce sont des hommes d'espril.el qui de plus, ont un certain tlair ; mais aux autres il ne doit pas plaire.
Nous louons ici un appartement et dès que nous y serons installés je partirai pour Pétersbourg. Les soucis ne me laissent pas une minute pour écrire. Ici j*ai déjà eu deux crises, dont l'une, la dernièi^e, très forte.
Le changement de titre de la revue n'aura aucune influence sur l'éditorial. La critique du roman de Tchernichevsky et celle du roman de Pissemski feraient un grand e lïet et seraient fort à propos: Deux idées contradictoires et toutes deux démolies. Alors c'est la vérité. Je pense écrire ces trois articles (si j'ni mu moins deux semaines de travail tranquille).
Ici je n'ai vu personne, excepte rissem&ki que j ai rencontré hier par hasard dans la rue et qui m'a parlé avec une grande bonté. Hier soir on a donné pour la première fois sa Triste Destinée. Je n'y étais pas et ne sais rien de Г accueil de la pièce. 11 a dit que le club anglais et toute la coterie des gentilshommes se préparaient à la faire tomber. Il est probable qu'il se vantait. Au revoir. Je t'embrasse. En tout cas nous nous verrons bientôt. Salut à tous. Sur le partage de l'héritage ici on ne sait rien, sauf qu'il aura lieu fin novembre.
Moscou, 9 février 1864.
Mon cher ami Michel, j'ai tardé à te répondre, car je songeais réellement à chaque instant à aller à Pétersbourg. Et
cependant, voilà quinze jours que je suis malade, et ces dr*rniers temps, je suis plus mal. J'ai eu deux crises, et ce ne serait rien encore, mais voilà que les bémorrhoïdes se sont dirigées sur la vessie, et c'est bien désagréable. J'ai peur de tomber complètement malade. Si je no deviens pas plus malade, il faudra cortninement que je me soigne bientôt. Alors, j'irai aussitôt h Saint-Pétersbourg. Mais à présent je ne me risque pas: d'abord, je me soigne un peu et secondement, il faudrait rester vingt heures assis, quand il m'esl impossible de m'asseoir seulement. D'ailleurs, je ne reste pas allongé, mais je ne puis ni m'asseoir ni rester debout. A cause de cela, mon travail a été interrompu. Tu ne saurais croire combien j'ai été tourmenté par la pensée que dans les premières livraisons parues, il n'y a rien de moi. Mais il n'y a rien à faire : il faut, enfin, l'avouer. Jusqu'à aujourd'hui, je me suis torturé avec la pensée que je réussirai peut-être. Rien qu'avec une nouvelle de Tourguenev, cela paraît peu; trouve quelque chose, mon chéri, et ne lésine pas. Quant à moi, ce sera pour le mois de mars. Je ne te cacherai pas que mon œuvre ne va pas. La nouvelle a commencé par ne plus me plaire. Et moi aussi, je m'arrange mal. Je ne sais pas ce qui va arriver.
Il est possible que je vienne la semaine prochaine. Je ne voulais pas t'écrire, espérant venir. J'écris cette fois en tout cas, c'est-à-dire si je tombe malade.
Je ne me pardonnerai jamais de n'avoir pas pu finir avant. La nouvelle ne vaut pas grand'chose, et je ne l'ai pas achevée par-dessus le marché : cela veut dire que j'ai écrit trop lentement. Et le résultat n'est pas celui que j'attendais. Je suis devenu trop malade imaginaire.
Il doit être pénible pour toi, mon cher, d'éditer deux livraisons à la fois. J'ai entendu dire ici que les souscriptions aux grandes revues sont des plus misérables. (Les Moscovskia, Viédomosti môme, c'est-à-dire un journal, peut s'attendre à davantage. C'est général pour les revues). Il faut s'arranger pour que VEpoqne, pendant l'année, prenne la première place parmi les revues à gros tirage.
Quant à moi, je te dirai ceci : il est impossible de collaborer d'ici. Une revue demande que l'on s'en occupe constamment, et moi, je me trouve éloigné ; ici, je n'aurais été bon qu'à écrire des nouvelles, et encore, je n'ai pas réussi.
D'ailleurs, je viendrai bientôt, c'est certain, alors nous pourrons causer au moins. Si je tombe malade, je l'en informerai.
J'aurais voulu partir après demain ou mercredi. Il se peut que je le fasse. Alexandre Pavlovitch me donne l'espoir que je serai bien dans peu de temps. Que ses paroles se réalisent I
A propos : la dernière fois, il ne m'a pas répondu un seul mot au sujet de l'argent qui est marqué sur ton compte.
Si tu reçois quelque lettre, ne me l'envoie pas jusqu'à ce que je t'écrive.
Marie Dmitrievna est fort souffrante, et cela me retient pour beaucoup à Moscou (ou bien, cela me retiendra).
Le 7 courant, il y a eu quarante abonnés chez Bazounor Très peu de nouveaux. Ils disent qu'il ne peut y en avoir avant que le livre paraisse. Je n'y suis pas allé. Alexandre Pavlovitch y a été.
Tchérénine en a aussi environ vingt-cinq, je crois.
Au revoir, mon chéri, je t'embrasse.
Il me semble que Paul ne devrait manquer de rien. Salue tout le monde, et souhaite-moi une meilleure santé. Il ne faut pas m'en vouloir. La maladie et bien d'autres choses m'ont empêché.
Tout à toi.
A cause de ma maladie, je n'ai pas vu Aksakov depuis longtemps. Je n'ai pas vu Oslrovski non plus.
Au même.
Moscou, 29 février 1864.
Mon cher frère Michel, je suis revenu hier sain et sauf à Moscou; quoique le voyage ait été bon, mais hier, arrivé ici, j'ai souffert beaucoup, exactement delà même façon qu'à Saint-Pétersbourg, au moment le plus pénible de ma maladie. Mais j'espère que cela passera bientôt, il ne faut donc plus en parler. Comment allez-vous? J'ai pensé pendant tout le voyage à ce qui était arrivé et cela m'a beaucoup tourmenté. J'ai plaint énormément Varia,
210 CORIIEAPONDANCB DE D08T0ÏEVSKI
cl ici tout le monde Га plainte, quand on a eu. Mûrie Dmitrievna n pleuré et s'était proposé d'écrire à Emilie Fédorovna, mais elle a changé d'avis. Mais cela n'empêche ран qu'elle la plaigne beaucoup ol très sincèrement. Dieu veuille que tout le reste aille bien chez vous et que cela vous console un peu. Le plus important, c'est la santé, et ensuite les aflfaires. Ménage ta santé. Ne te presee pas trop de sortir, si tu ne te sens pas trop bien. Quant au livre, tant pis s'il ne paraît qu'à la fin de mars. Pourvu qu'il réussisse I Hier, j'ai vu le premier numéro du Sovremennik ; il y a beaucoup trop de critique et, en général, d'articbis qui expriment l'opinion do la revue. Quant à la littérature, elle est médiocre. J'ai une idée: ne pourrait-on organiser dans VÈpoque la rubrique qui était inti. tuléc autrefois dans les revues : € Chroni<pjo Littérain* »? Il ne faudrait même pas d'articles. Ce neserait qu'uneénuraération des livres et des traductions, qui auraient paru le mois précédent, mais aussi tous sans exception. L'opinion qui a dominé quelque temps, que toute la littérature est concentrée dans les revues, a fini par détourner l'attention des livres qui paraissent. Autrefois, cela pouvait se faire, mais à présent il doit en être autrement, car il paraît beaucoup de livres et le public doit chercher dans lee annonces des journaux pour en connaître les titres, et tout en connaissant les titres, n'a aucune idée du contenu. Il faudrait consacrer six ou dix lignes à chaque ouvrage, deux quelquefois. (S'il se rencontrait un livre particulièrement intéressant, on pourrait écrire une page ou deux.) Cette partie pourrait être très bien faite par un des jeunes gens, Bibikov par exemple. Il n'a pas autre chose à faire qu'à observer. C'est ainsi qu'on ne trouverait que dans notre Revue un catalogue complet des livres parus, avec les annorations nécessaires. Il paraît que le Sovremennik a l'air d'organiser quelque chose dans ce genre. Enfin, tous les deux mois, on pourrait publier dans cette revue le compte rendu bibliographique des autres revues, — non pas les critiques d'autrefois, où une revue en examinait une autre; mais aussi, comme dans la < Chronique Littéraire», la nomenclature de tous les articles parus pendant les deux mois dans les revues et les journaux, avec quelques mots sur leur valeur. Avec des renseignements complets et
exacts, la revue aurait complètement l'apparence d'une revue sérieuse, d'un organe qui s'intéresse sérieusement à la littérature. Vraiment ce ne serait pas mal ; on pourrait le faire dès à présent. On pourrait commencer la Chronique et les Revues à partir du l»' janvier. Qu'en penses-tu ?
J'ai encore imaginé un article superbe sur le Ihéorétisrae et le fantastisme des théoréticiens (Sovrernennik). Il ne nous échappera pas, surtout si on nous attaque. Cela ne sera plus une polémique, mais une affaire sérieuse. Dès demain je commence un article sur Kostomarov. Dans huit jours je vous informerai comment il va. Au nom du ciel, répondsmoi, et informe-moi comment tout marche chez vous. Écris peu, mais informe-moi toujours.
Salue Emilie Fédorovna, embrasse les enfants, surtout Marie et Catherine. Salue bien Nicolas de ma part.
Ici il dégèle, il fait humide. La neige est fondue.
Au revoir, mon chéri.
Tout à toi. Th. DostoTbvski.
A Nicolas Nicolaïevitch et autres tous mes respects. Marie Dmitrievna est bien faible.
A a même.
Moscou, 2 avril 1864.
Mon cher ami Michel, je reçois ta lettre à l'instant. Laisse Averkiev écrire un article sur Kostomarov, s'il le veut et s'il a le temps à présent, mais il faut qu'il signe, et que ce ne soit pas de la part de la rédaction. Qu'est-ce que je crains ? Mais rien qu'une divergence d'opinions. Car ce n'est pas un article historique que je voudrais écrire, mais à propos des historiens russes et de leur connaissance de l'histoire. (Ne t'inquiète pas, je sais ce qu'il faut dire ek je connais la question bien spécialement, pas au point de vue de l'histoire, mais à propos du développement de nos idées historiques en littérature, à propos de la manière dont chacun de nos historiens envisageait les choses (les principaux toujours). En un mot, je m'en tirerai à mon honneur, et puis je saurai exprimer toutes les idées de
212 COHRESPONDANCE DE DOSTOlEVgKI
l'Époque к propos de € soi »; ne le lourmente pas.) Laieee écrire Averkiev, mais j'aurais bien voulu qu'il ne s'occupAl que (le KoHlomarov, el non de sa dispute avec Po^odine. Mais d'ailleurs, il ne faut pas le gêner, qu'il fasse comme il voudra. Quanl à moi, j'écrirai aussi mon article comme je voudrai. A propos de ce que le temps va passer et que cela fera inlenipcslif, — il importe peu. On peut toujours s'arranger et lui donner une forme littéraire convenable. Tchernichevsky n'a-l-il pas écrit un an après sur la Circulaire Slavophile ? Ce n'est rien.
Mais voilà ce qui est important, Michel : c'est que sûrement je n'écrirai rien ce mois-ci, non seulement cet article, mais des critiques non plus. Tu me parles des Mémoires d^un Chroniqueur. C'est une idée excellente, mais tout cela viendra ensuite, pas à présent. Je le ferai largement, mais à présent il faut attendre. Maintenant, j'écris une nouvelle, j'ai bien du mal avec elle. Mon ami, la plus grande partie du mois j'ai été malade, ensuite je me suis remis, mais je puis dire véritablement que je ne suis pas encore complètement rétabli. Mes nerfs sont malades, et je ne puis reprendre de force. J'ai tant de tourments, que je ne voudrais pas en parler. Ma femme se meurt I Tous les jours il arrive des moments où nous nous attendons à sa mort. Ses soufîrances sont atroces et se répercutent en moi, car
Quant à écrire, ce n'est pas un travail mécanique et cependant j'écris toujours, tous les matins, mais l'œuvre ne fait que commencer. La nouvelle s'étend. Je crois quelquefois qu'elle ne vaudra rien, mais cependant je travaille avec ardeur ; je ne sais ce qui va en résulter. Mais voilà, il faudra beaucoup de temps. Si j'écris la moitié seulement, je l'enverrai pour mettre sous presse ; mais je veux la faire imprimer tout entière, sine qua, non.
En général, j'ai peu de temps pour écrire, quoique cependant, tout mon temps m'appartienne ; mais c'est toujours peu, car c'est le moment où je ne suis pas disposé au travail et j'ai souvent autre chose en tête. Voilà encore: je crains que la mort de ma femme ne survienne bientôt, et alors il y aurait sûrement une interruption dans mon travail. Si cette interruption n'avait pas lieu, il me semble que je pourrais terminer. Je ne puis rien dire de défi-
nitif. Je ne fais que présenter les faits, pour montrer la situation. Tu peux juger toi-même.
Tu t'occupes (le la critique; certainement; mais trois ou quatre articles, comme ceux, par exemple, d'Averkiev (articles historiques, d'après des chroniques) malgré toute leur valeur, ne vaudront pas un seul article de fond, d'introduction, formant comme une série d'articles, comme explication des tendances de V Epoque. Voilà mon opinion. Voilà pourquoi il faut que tu t'adresses à Strakhov et le supplie d'écrire. Quant à la partie critique, en général, pour toute l'année, ne t'inquiète pas, on se rattrapera, on produira même de l'effet (je m'en porte garant), et l'année prochaine notre revue aura décidément la première place parmi les revues importantes, j'en suis convaincu* Tu verras. Mais en attendant, il faudrait au moins un article de fond, ou bien un article fougueux. Ne le tourmente pas, cela suffira pour les souscripteurs. Mais c'est peu quand même de n'en avoir que 1900. Il y aurait donc en tout environ 3.000 souscripteurs. C'est superbe pour une revue nouvelle et qui commence (on a beau dire, mais notre revue commence et elle est nouvelle), mais c'est peu pour la revue au point de vue matériel. 11 y aura pas mal de tourments, de soucis et de dettes. L'année prochaine va arranger nos affaires. Pourvu que nous puissions bien terminer cette année I
Je n'ai pas encore lu le roman. C'est très adroit, s'il est bien. Quant à l'article de Yerjinsky, il est réellement très bien et on le lit facilement. L'article de Gorsky produit ici un certain effet. On aime cela. La vérité doit être toute nue, le public est un enfant. Peu d'annonces. Je n'en ai rencontré nulle part. Je n'en ai vu que dans le Denn. Est-ce que la Bibliothèque de Lecture, par exemple, a agi ainsi, depuis l'automne jusqu'à aujourd'hui? Les annonces étaient peut-être dans les journaux. Mais elles n'ont fait que paraître; il aurait fallu en envoyer par toute la Russie.
Je te remercie pour tes démarches à propos de Paul. Il m'écrit et me dit que tu as payé son loyer et que tu lui as donné de l'argent, mais voilà, frère : je t'assure, je te jure,que l'argent m'est aussi nécessaire ici. J'ai des dépenses énormes. Tu n'as pas idée de ma situation, et, par
2l4 COHHKSJ'ONDANCE DE »08TOÏEVJ<Kl
consôqu<'nl, cnvoi«-raoi рпсоге 100 roiiblo», je l'en supplie. Tu as écrit qu<^ tu en enverraie cette eemaine, maiii dans celte lettre tu n'en fais plu» mention. Si j'avais quelque possibilité de ne pas t'en prendre, je ne t'en prendrais pas. Je dépens*'- fort peu pour moi-môme. Knvoie^les-raoi donc. Mais c'est encore peu : je ne sais pas ce qui arrivera encore. Ma nouvelle aura certainement trois feuilles, peutêtre davantage, peul-Atre quatre. Nous ferons nos comptes, je tâcherai de te rendre service, mais pour l'amour de Dieu, ne m'abandonne pas dans un moment si [lénible. N'abandonne pas Paul non plus; j'espère qu'il note demaadera rien de superflu. Il est espiègle, mais honnête. Je le sais et j'en réponds. En dehors de ton aide, je n'ai absolument personne sur qui je puisse compter. Alexandre Pavlovitch est ^юиг nous comme un ange du ciel, maie il n'a pas d'argent.
J'ai oublié ce que je voulais te dire. Dans ma prochaine lettre, j'y penserai. Mais je t'assure qu'il y a trop peu d'annonces, trop peu; il faut les répéter, il faut que lee annonces obsèdent le public. D'ailleurs le premier livre est si agréablement émaillé d'articles qu'il aurait lait très bonne figure dans les annonces.
Adieu, au revoir, salue tous les tiens, je t'embrasse. Ton
Th. Dostoïevski.
Remets, je te prie, ce billet à Paul, de la part de sa tante. Ne tarde pas, pour l'amour de Dieu.
Au même.
5 avril 1864.
Mon ami Michel,
Je t'écris deux mots :
Ma nouvelle aurait pu être terminée dans le courant de ce mois, si j'avais les forces, le loisir, et si je pouvais écrire sans interruption^ mais en tout cas, pas dans la première quinzaine. Ceci d'abord. Maintenant réfléchis : il faut absolument faire paraître le livre de mars en avril. 11 n'est pas convenable dans une revue qui débute que le numéro de mars paraisse au mois de mai. Puis-je terminera temps?
Selon toute apparence — non. Et l'important — c'est l'interruption qui ne dépend pas de moi et pour les conséquences de laquelle je ne saurais répondre. Voilà pourquoi, mon cher ami, je m'adresse à toi : écris-moi au plus tôt vers quelle date, au plus lard, ma nouvelle doit être entre tes mains. D'après ta réponse je pourrai juger si je pqis terminer ou non. En tout cas, prends en considération toutes les circonstances p'"' pii pourraient arrêter mon travail et qui sont i lante^ de ma
volonté.
Ecris-moi encore si tu as quelques nouvelles en dehors de la mienne, et quelles sont-elles?
Voici mon avis : on peut laisser paraître, même sans avoir dans celle partie de noms connus. On jK)urrait annoncer ma nouvelle (je pense que c'est tout à fait inutile) pour le numéro du mois d'avril. Enfin, je voudrais écrire convenablement et ne pas le faire n'importe comment; surtout, j'aurais peut-être pu linir, mais je n'en ai pas les forces (physiques), et les circonstances favorables manquent.
Vu cela, voici ce que je décide :
Jusqu'à ta réponse je continue à travailler avec ardeur à ma nouvelle (advienne que pourra!). Si tu m'écris qu'en cas de nécessité on pourrait se passer de ma nouvelle, je la mettrai aussitôt de côté et j'aurai toujours le temps {sùrementy si tu réponds vite) d'écrire quelque chose dans la critique (mais pas sur Kostomarov, car c'est un sujet trop important).
Si tu écris qu'il est impossible de s'en passer — j'écrirai la nouvelle. D'ailleurs, selon la date que tu m'auras indiquée, pour l'envoi, je déciderai moi-même ce qui est possible et ce qui ne l'est pas, et je ne mettrai la nouvelle de côté que dans le cas d'impossibilité complète.
J'avoue, frère, qu'à présent je te suis de peu de secours. Je me rattraperai ensuite. Quant à présent, ma situation est tellement pénible que }e ne me suis jamais trouvé dans une situation ptireille. Ma vie est somAre, la santé est encore très faible; ma femme se meurt; la nuit, après avoir passé une journée pénible, mes nerfs sont irrités. Il me faut de l'air, du mouvement, je n'ai ni le temps de me promener, ni la possibilité de le faire (il y a trop de boue). Mon pale-
216 COnRBBPONDANCE DE DOSTO'iBVSKI
tôt d'hiver (qui est ouaté) m'est Irop lourd (hier il y avait 17» à i'ombro). Eafin, n'importe, il m'est trop lourd. Et le principal, c'est que j'éprouve de la faiblesse, et mes nerf» sont malades.
Et cependant, je n'ai d'espoir qu'en toi. Frère, l'argent coule ici comme de l'eau. Croi»-moi, j'ai des dépenses énormes. Je ne dépense pas un sou pour moi, je n'ai même pas l'occasion d'acheter des caoutchoucs délé, je porte mes caoutchoucs d hiver. Je ne puis exister sans argent. Soutiens-moi à présent, dans une situation trop pénible, et crois-moi que je le regagnerai bientôt.
J'ai fait une conférence publique. Oslrovskiy a pris part aussi. 11 m'a fait gentiment la remarque, mais avec une certaine pique, que tu lui envoyais autrefois le Vrémia, et que tu ne lui as pas envoyé VÉpof/ue. J'ai promis de t'en faire part. Si tu le juges nécessaire, envoie-lui un billet pour Bazounov.
J'ai vu Tchaïev. 11 m'a demandé quelle a été ta réponse à propos de son drame : Alexandre de Tver. Écris, je le prie. (Les vers sont bons. Quant au drame, je ne l'ai pas encore lu, mais je t'ai écrit à propos de la recommandation dans le Denn.)
Adieu, je t'embrasse; je suis devenu si faible que je puis à peine mouvoir la plume. Il est minuit, et vers la nuit je deviens terriblement faible et je ne travaille pas (ce qui est très mauvais ; avant, mon meilleur travail se faisait la nuit). Adieu, chéri. Ton
Th. Dostoïevski.
J'ai lu la moitié des Natures Énigmatiques, le roman de Spielhagen.A mon avis, rien d'extraordinaire. Ces natures ne sont pas du tout énigmatiques, très ordinaires. Quand il s'agit d'idées contemporaines il y a beaucoup de jeunesse et une certaine impudence. Beaucoup de poésie vraie, mais un certain relent de saucisses. C'est bien, parce que ce n'est pas assommant.
Tu me diras peut-être de l'envoyer ma nouvelle par
morceaux. Mais le principal est qu'il faut connaître le terme
extrême et ne pas gâter la nouvelle en se hâtant. Je le
prie, ne te gêne pas et ne me ménage pas. Il m'est com-
\ plètement égal d'écrire n'importe quoi pourvu que ce soit
terminé. Je voudrais terminer ma nouvelle le mieux possible.
Au même.
Moscou, le 9 avril 1864.
Mon cher ami Michel, Je réponds aussitôt à ta lettre : d'abord à propos de l'emprunt. Voici mon avis :
1" Emprunter à la tante est possible et icnpossible. Gela veut dire que ce n'est pas tout à fait impossible.
Et comme tu te trouves dans une situation critique, et que c'est presque un crime de laisser péricliter une entreprise réellement brillante, tu dois absoluraant essayer d'emprunter à la tante. On ne risque rien de le demander, on n'y perdra rien, et le gain serait trop grand.
2» Maintenant, comment le faire ? Là-dessus j'ai une opinion tout arrêtée, peut-ôtre erronée, mais aussi arrêtée. D'abord, que je te présente les circonstances actuelles : la tante, quoique ayant complètement sa tôte (j'étais chez elle il y a peu de temps), a la mémoire très faible (mais pas au point d'oublier les gens et de ne pas garder le souvenir des événements). Elle est d'excellente humeur. Elle s'est remise à jouer du piano pour se consoler, après l'avoir abandonné depuis trente ans. Elle n'a aucun caractère, aucune volonté, se trouve toujours sous une influence quelconque; l'influence assez grande (très grande môme) de la grand'mère. Ensuite, je soupçonne qu'elle a peur de différentes personnes, qui, de leur côté, n'ont rien à démêler avec elle (excepté dans le cas auquel j'ai toujours songé — que les ... voudraient eux-mêmes s'emparer de son argent et lui payer les intérêts. Je n'ai aucune raison de le croire, mais ils sont si avides, que je le crains toujours). Maintenant, je vais te décrire ce que me racontait Alexandre Pavlov itch, il y a un mois, sur la façon dont la tante accueillait les demandes sans fin, du vivant de l'oncle. Habituellement, on envoyait d'abord une lettre à Alexandre Pavlovitch, en le priant de remettre une lettre particulière à la tante. Celui-ci se présentait devant la tante, et sans préambule ni préparation, lui remettait la lettre, afin
218 COnnESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI
de la .saJHJr loul de suiU>. La tant« s'ciTrayait, geHticulail, gémissait, so lamenlail el ne voulait pas* acc<;pU*r la lettre. L'autre la Juissuit par force. On acceptait la lettre, maison ne la décachetait pas. Knfin, on l'envoyait cherch«*r «4 on le forçait à la décacheter lui-niôme et à la lire. 11 lisait>^an8 faire de remarques personnelles et sans aucune préparation. — « Eh bien, ne lisez pas, est-ce de l'argent, voyons, est-ce de l'argent qu'il faut ? > — « Oui, madame. » — « Combien, combien? » — « 800 roubles. » — « Ah I Ah I > et ainsi de suite. Enfin, on l'envoie encore chercher le lendemain. — « Mais dites donc, vous, que faire? que faire? Diles-le donc! » — Et je vois bien, dit Alexandre Pavlovitcb, (цГоп Jiiiira par donner, mais (|ue ce n'est qu'un jeu. — « Mais c'est votre argent, faites comme vous voudrez, je n'ai rien à y voir! — « Ah, mon Dieu l Ah, mon Dieu, faut-il le dire?» — с Certainement, diles-le. » — «Alexandre Alexeievilch, il y a une lettre. » — « Ah, lis-la, lis-la donc », et elle fond en larmes. — € On demande de l'argent, Alexandre Alexeievitch, 800 roubles.» — « Envoie-les, envoie-lee donc, envoie-les loul de suite î » et elle éclate en sanglote. Mais alors loul est terminé et l'argent est envoyé. 11 faut
considérer qu'elle craignait alors les Mais certainement,
depuis, elle n'a pas davantage de caractère ni de fermeté.
Je ne dirai rien de notre secret à Alexandre Pavlovitcb, ni à personne (quoique 7e Cassure qu'Alexandre Pavlovitcb ne le divulguerait pas). J'ai vu Varia dernièrement. Elle t'aime, elle parlait de toi, mais je ne sais vraiment pas si elle saurait résister à la tentation de raconter tout à la tante. Mais qu'elle ne plaidera pas la cause et suntout qu'elle ne la plaidera pas d'avance, pour préparer, cela fen suis certain. Mais, peut-être, sera-t-elle capable de garder un secret.
Mon avis est, en définitive, celui-ci:
Si tu agis par un intermédiaire (quand cela ne serait que par Varia, s'il était possible qu'elle consente, car il n'y aurait pas d autres intermédiaires) el si tu lui écris pour lui demander de remettre une lettre à la tante, tu n'obtiendras sûrement rien . On te refusera, certainement. Et Varia, je le répète, ne voudra sûrement pas négocier directement.
. S'il s'agissait d'un millier de roubles, on consentirait
CORRESPOiNDANCE DE DOSTOÏEVSKI
peut-être encore, mais dix mille roubles, — il est peu probable qu'on les donne.
Gela pourrait être toute autre chose si tu venais toimême et si ta exposais ta demande en personne. (Je dis pourrait être ; quant à répondre, je ne puis le faire sur n'importe quelle considération. Je dis seulement que c'est mon opinion définitive, et c'est ainsi.) A mon avis, il est tout à fait inutile de préparer. Crois-moi. Personne ne saurait exposer les choses aussi bien que toi-même. Ce ne serait que des gloussements inutiles et très nuisibles, en cas de préparation, et de plus un bavardage inutile, une publicité. Au contraire, si tu veux, fais ainsi : mets ton livre sous presse et viens dès qu'il aura paru, au commencement de la semaine de Pâques. (N. B. — Je crois que tu ne trouveras pas Alexandre Pavlovitch. 11 ira sùrenun/ passer dix jours de congé à la campagne pour la déliiiil i lion définitive, et il ira à Pâques. C'est décidé.)
Tu descendras chez Alexandre Pavlovitch.il ne lant pas leur dire d'abord pour quelle raison tu es venu. (Je pourrais prévenir, quelques jours avant ton arrivée, que tu viendras /эеи/-е/ге, pour dos afîaires d'argent avec Bazounov.) On pourrait le dire seulement à Varia, et encore, à condition qu'elle paraisse au moins ne pas considérer ton projet en ennemie. Mais agir et lui demander de préparer les voies, voilà ce qu'il ne faudrait pas faire. Tu feras la première visite. Ensuite, le lendemain, tu viendras exposer ta demande. Je crois qu'il serait bien, si l'on exposait l'aftaire à la grand'mère, complètement et franclieraenL Cela pourrait même la tlatter. Mais cela ne peut être autrement, car la tante parle à tort et à travers (quoiqu'elle ait parfaitement son bon sens). Elle s'elTraiera et appellera aussitôt la grand'mère. Celle-ci, déjà prévenue, ne voudra peut-être pas appuyer ta demande, mais ne s'y rapportera pas en ennemie, grâce à ta préparation. Il faut parler résolument à la tante, très franchement et très clairement. Il faut songer que si déjà l'année dernière tu as réussi de sortir ton cou du nœud, à la lettre, comment ne réussirais-tu pas d'achever ta revue et comment périrais-tu, la veille d'un brillant et indiscutable succès? 11 faut représenter à la tante qu'elle ne se ruinerait pas, et que son refus serait un désastre pour toi et ta famille. — Du premier coup,
ni In tante, ni la grand'mëre ne se décideroat ; elles glous< seront, elles se lamenteront. Tant pis. Il faut leur porter un premier coup, leur faire violence moralement, afin qu'elles aient devant elles le dilemme suivant : < Si Ton donne, on risque, — il pourrait ne pas le rendre;si l'on ne donne pas, on pourrait perdre cet homme et se charger d'un péché. » Bien entendu, elles do se décideront pas tout de suite et elles se consulteront. On pourrait employer alors Varia, si vraiment elle voulait prêter son aide, autrement mieux vaudrait qu'elle n'y allât pas. Si Varia le voulait, son avis serait utile ; elle n'a pas besoin de supplier la tante, mais qu'elle lui dise h la Alexandre Pavlovitch : < C'est votre argent ; si vous voulez, donnez-le ; sinon, gardez-le. Si vous ne donnez pas, vous le ruinerez de fond en comble et vous le perdrez ; c'est votre neveu, votre filleul, qui n'a jamais rien eu de vous et qui ne vous a jamais rien demandé. Vous avez un pied dans la tombe et vous commettrez un crime : comment paraltrez-vous devant le Seigneur et devant votre pauvre sœur ? Vos sœurs ont été établies par Alexandre Alexeievitch, et vous, qu'avez-vous fait par vous-même? Vous avez 150.000 roubles et vous avez peur de vous ruiner ! » Il faut dire tout cela brièvement, d'autant plus que c'est vrai et qu'iZ faudra le dire un jour. Si Varenka ne veut pas le dire, je le dirai moi-même. Et je suis décidé à le faire. En général, il ne faut pas être trop suppliant, il ne faut pas trembler et s'humilier. Il ne faut pas employer un ton sec de commerçant; un air sérieux d'homme d'affaires n'y fera pas grand'chose non plus. Il faut agir moralement, sur les sentiments, et ne pas agir pathétiquement, mais avec raideur et rigueur. C'est ce qui la frappera le plus. Il est bien possible que je ne sache pas toutes les circonstances et que, peut-être, à propos de son propre argent, elle doive demander la permission à X... Il peut arriver alors un résultat, très bon ou très mauvais, selon les idées de X...
Quant à Varia, en général, elle peut faire beaucoup de bien, mais elle ne peut rien faire avant aucune préparation ; elle ne doit agir que quand elles se mettront à glousser et à se jeter partout pour demander des conseils.
En un mot : il y a des chances de gagner — il y en a
CORRESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI 2'2l
beaucoup et, à mon avis, il y en a davantage que de perdre. Tout ton avantage est de commencer l'aflaire ; le gain sera grand, et le seul risque est de faire en vain le voyage à Moscou. Voilà pourquoi je te conseille de commencer et de commencer sans tarder, dans la semaine de Pâques.
11 est possible qu'on refuse simplement la première fois. Mais après, le remords les prendra, elles te rapp(»lleront et te donneront.
En attendant je ne dirai pas un mot à Varia. Réponds immédiatement à cette lettre, ausii/ô/, pour que je sache ce que tu as décidé ? On pourrait alors prévenir Varia (mieux vaudrait peut-être la prévenir après ton arrivée — c'est mon avis). 11 laul commencer parla grand'mère.
En définitive : commence l'affaire en personne et je ne le conseille pas de la remettre.
Maintenant^ autre chose :
Mon ami, tu as certainement reçu ma dernière lettre. Je t'ai écrit que je croyais que la nouvelle ne serait pas terminée. Je te le répète, Michel : je suis tellement tourmenté, tellement anéanti par les circonstances, je me trouve dans une situation si pénible, que je ne pourrais répondre môme pour mes forces physiques, nécessaires à mon travail. J'attends ta réponse avidement. Mais, à présent, voici ce que je te dirai : la nouvelle s'étend. Elle aura, peut-être, cinq feuilles d'imprimerie, je ne sais ; de sorte que, môme avec un effort immense, il est matériellement impossible de terminer. Que faire ? Faudrait-il l'imprimer avant qu'elle fût terminée? C'est impossible. On ne peut la détailler. Et cependant, — je ne sais pas ce qui en résultera — peut-être, pas grand'chose, mais personnellement je fonde sur elle de grandes espérances. Ce sera une œuvre forte et sincère ; ce sera la vérité. Ce serait même mauvais que cela produisît de l'effet. Je le sais. Peut-être cela sera très bien. Que faire ? En tout cas, je le répète, un pareil travail est matériellement impossible dans un temps si court ; et si tu veux publier pour la semaine de Pâques, l'article de critique sera peut-être également impossible. . Même sûrement. Et c'est pourquoi, si c'est seulement possible, dispense-moi du numéro du mois de mars, sois mon
222 COnRESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI
bienfaiteur. En revanche, pour avril lu aurae une nouvelle assez considérabhj et un Hrticledo critique. Je l'en réponds 8ur ma lêle, si je ne meurs pas. I^isse-moi terminer ma nouvelle et tu verras alors comme je m'appliquerai.
Tu me dis qu'il faudrait que les numéros suivants fusHé«nl plus intéressants. Je réponde pour avril. .Mais mars? Tourmente donc Strakhov pour la critique ; si tu ae quelque chos«» d'iuléressant pour le mois d** mars, publie-le. !^^e t'inquiète pas pour le mois d'avril, mais place autant que possible âe Natures énigmatiques, car elles sont très curieuses. Lo nombre des souscriptions n'au^^menlerail pas beaucoup en ce moment, môme si «laus chaqu»^ numéro nous eussions donné un Tourguenev. Toute la 8ou.scriptton part du premier numéro. Les annonces et les articles du premier numéro sont tentants. En province, c'est h peine si les annonces et les livraisons sont parvenues. Plus tard, c'est-à-dire vers Tété, cela augmentera à peine, même avec des livraisons parfaites. Le mois de mars n'est pas unique, dans l'année, pour faire une bonne impression sur les lecteurs. Pour l'année prochaine nous avons le temps de préparer admirablement les lecteurs. J'en réponds.
Un de ces jours vient de paraître une nouvelle de A... Je te préviens d'avance, afin que tu ne te figures pas que c'est ma nouvelle, quand tu recevras un paquet adressé par moi. Celle nouvelle n'est pas plus mal que ses précédentes et peut aller.
Je le remercie pour les 100 roubles. Ce qui m'arrivera ensuite, je ne saurais le comprendre.
Avant de prendre une décision quelconque à propos de la tante, réponds sûrement et immédiatement à ma lettre. Ne l'oublie pas, c'est très nécessaire.
Jusqu'à ta réponse à cette lettre, je ne montrerai pas la lettre à Varenka, je ne lui dirai rien et je ne dirai rien à personne. Quant à toi, je le prie de ne pas écrire à Varenka.
Marie Dmitrievna est presque à son dernier soupir. Je te préviens : tu viendras chez moi, peut-être à l'occasion de l'enterrement. Adieu, je t'embrasse et je salue tout le monde. Ton
Th. Dostoïevski.
N'am6nerais-tu pas Mâcha ? Vraiment, cela pourrait le servir. Et ici, on voudrait tant la voir. Tout le monde a gardé un bon souvenir de vous tous.
Moscou, 13 avril 1864.
Mon cher ami Michel,
J'ai reçu aujourd'hui tes deux lettres : l'une chargée avec 100 roubles et uu post-scriptura de deux lignes, et pour cela (c'est-à-dire pour la lettre et le post-scriptura) je te remercie de tout mon coeur. A l'autre lettre qui est du 10 avril, je m'empresse de répondre. Je l'ai déjà parlé de ma nouvelle dans deux lettres. Je ne le sais que trop douloureusement moi-même, mon ami chéri, qu'elle n'est pas prête et que je t'ai laissé dans le moment le plus critique (à l'époque des premières livraisons de la revue) sans nouvelle et sans article. Mais que faire : tout cela n'est qu'une fatalité, causée par les circonstances extérieures ; tout cela ne dépendait pas de moi. J'aurais donné volontiers une année de ma vie pour chaque livraison de la revue, pourvu que cela ne fût pas arrivé. Je me trouve dans une situation affreuse, nerveux, malade moralement, et je ne fais que te soutirer de l'argent, car mes dépenses ne diminuent pas, mais elles augmentent. Tout cela me tourmente, me torture et je ne sais comment cela finira. Mais revenons à notre affaire. Ce que j'écrivais à propos de la nouvelle, je l'écris encore : la nouvelle s'étend; il est bien possible que cela fasse beaucoup deffet, je travaille de toutes mes forces, mais j'avance lentement, car, malgré moi, tout mon temps est pris. La nouvelle comprend trois chapitres, dont chacun n'a pas moins d'une demi-feuille d'imprimerie. Le deuxième chapitre est encore à l'état de chaos, le troisième n'est pas encore commencé, le premier est eu train d'être revu et arrangé. Le premier chapitre comprend une demi-feuille, il peut être complètement prêt dans cinq jours environ. Est-ce qu'il faudrait l'imprimer séparément? Cela prêterait à rire, d'autant plus que sans les deux autres (les plus importants), il perdrait toute sa saveur. Tu comprends ce que c'est qu'une tran si-
2*24 COBnESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI
tion en musique. C'est la même chose. Dans le premier chapitre, évidemment, rien que du Ь '«^ ; mais tout
à coup, dans les deux derniers cha|i iiavardage so
résout en une catastrophe inattendue. Si tu m*écrie que je dois l'envoyer le premier chapitre seul, je l'enverrai. Écris donc sans faute. Je puis faire le sacrifice de bagatelles pareilles et je l'enverrai le chapitre. Mais voilà : tu écrivais toi-même que tu voudrais publier un livre à РЛques. Quand faudra-t-il te l'envoyer ? Serait-ce publié après les fêtes? Cela arrêtera la souscription. Maintenant, parlons de la souscription. Frère, je suis certain, et ta propre expérience doit l'apprendre que maintenant les souscriptions sont presque terminées ; si nous publions dans chaque livraison une nouvelle œuvre de Tourguenev, nous ne pourrions, même alors, élever sensiblement le nombre des souscriptions. Tu as une œuvre assez volumineuse de Zaroubine. Fais-la imprimer. Ce n'est pas mal. Prends des contes de Milukov, et d'autres. Ne t'occupe que de la critique, surtout de la critique. Notre opinion est, bien entendu, indubitable pour le public, mais il n'y a que peu d'articles qui étudient spécialement celte tendance. Oh I il faut certainement, il faut absolumenl,que la livraison de mars soit mieux que les deux premiers numéros. Mais que faire ? D'ailleurs, on ne peut plus compter sur des souscriptions pour cette année. Mais alors nous l'emporterons avec les numéros suivants, avec toute Tannée et à la fin de l'année nous aurons préparé une superbe souscription pour l'année suivante. J'en réponds. Quant à l'argent pour cette année, fais-le donner par la tante. Tu as certainement déjà reçu ma réponse à celle question. Ce serait une folie que de ne pas tenter cet emprunt (ayant tant de chances de succès) ! Publie donc vite Ion livre avant Pâques, et arrive ici pour la semaine de Pâques.
A propos : procure-toi, si c'est possible, pour le mois de mars, un article de Gorsky, avec un titre ronflant. Ce sont ces articles-là que le public aime à lire. A Moscou, j'ai vu les grands et les petits lire cet article et en parler *. C'est
1. Il s'agit d'un conte de Pierre Gorsky : Les Pauvres Locataires. A l'hôpital et an froid {YÉpoqne, 1864, n»' 1 et 2).
COBFESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI 225
clair, c'est compréhensible. C'est ce qui en fait le channe. Quant à l'article de Tourguenev, tous ceux qui appartiennent à ce qu'on appelle la masse, n'en disent pas de bien, et ces gens-là sont comme les grams de sable de la mer. Donne aussi davantage de Natures Énigmatiques. Promets que dans le numéro suivant il y aura sûrement la suite des Mémoires du sous-sol. Annonce que j'ai été malade. J'ai vu annoncer dans les journaux que la livraison de mars des Olelchestvennia Zapiski va paraître ; celte annonce seule équivaut à une dose de potion.
Je t'ai déjà écrit une lois à propos de Tchaev, et j'attendais toujours ta réponse. J'avais écrit environ une demi page, je me le rappelle comme je vis. Tu l'as certainement passée sans attention, ou bien la lettre s'est perdue. Personnellement, je n'ai aucune idée de ce drame. 11 l'a lu ici à toutes les soirées littéraires. Dans le journal Denn^ Aksakov en vantait les vers. Tchaev est un homme instruit, et il connaît bien l'histoire de Russie. Ostrovski a dit qu'il n'y a pas de situation dramatique, mais que c'est une chronique ; les vers sont beaux et il y a des scènes réussies. Son drame a été envoyé depuis longtemps à Boborikine. Dmitriev (nouvelle La Forêt, et d'autres), son ami, lui a écrit dernièrement qu'il prend son drame chez Boborikine et qu'il va le porter à V Epoque. Boborikine ne se décidait pas à le publier en entier, mais il voulait publier quelques scènes. Tchaev n'y consent pas. Il a demandé 100 roubles la feuille à Boborikine. J'ai dit que dans tous les cas tu ne donnerais pas cela. (D'ailleurs, on ne peut pas les donner.) Voilà pourquoi, si tu le reçois de Dmitriev, ne le publie pas avant de faire les conditions. Tchaev voulait l'écrire lui-môme. C'est un très brave homme. Mais tu dois lire son drame avec attention. Car, peut-être, l'ensemble serait-il lourd. Ces sortes de choses n'attirent pas les abonnés. Eh bien ! en voilà assez à propos de Tchaev.
Maintenant à propos de Strakhov : comme il aurait bien fait s'il m'avait écrit encore avant deux lignes à propos de cette affaire ! En partant, je lui ai dit, qu'à la première demande de Boborikine, l'argent serait tout préparé chez toi. Voilà qu'on te le demande. J'aurais bien voulu savoir 4;omment cela s'est passé chez eux. Ce n'est pas par simple
curiosité, mais (;'еь1 ntw. queslioii сГЬоппеиг. Je n'aurais pus voulu qu(> Bobonkine pût s'imagiucr que j«> l'avais trompé. Dieu m'est lémoin que, malgré n'import»* (|ueUe circoastancc, j'aurais commencé parlui [юг1егта nouvelle. Si je ne l'ai pas donnée, c'est que je ne veux рая (jue l'on se permette do se moquer de moi pour 1Юо roubles. Si encore je n'avais pas pris là-bas ces 300 roubles, je me serais moqué de leur raillerie, et si les circonstances l'avaient demandé, j'y aurais porté ma nouvelle. Mais la rédaction de la liihLiuthèque m'ayant lié, non par une promesse, mais par une parole d'honneur et de Targent, elle ne devait pas admettre de railleries sur mon compte $ur les pages mêmes de sa revue : cela veut dire : il est acheté, il ne peut se détourner et il n'ose pas se fâcher, et il donnera quand môme sa nouvelle. Non, monsieur, je ne vends ni ma personne, ni ma liberté d'action pour 300 roubles. C'est pourquoi j'ai un violent désir de connaître les détails, c'est-à-dire comment et en quels termes Boborikine a exigé l'argent. J'ai terriblement envie de ne pas rendre ces 300 roubles sans ra'expliquer avec Boborikine en personne. En ce moment, je ne pourrais écrire d'ici à Boborikine, car Dieu sait ce qui s'est passé là-bas et à quoi il faudrait répondre ? J'aurais voulu savoir cela d'abord. Mais là, il a dû se passer sûrement quelque chose ; car autrement Nicolas Nicolaïevitch ne se mettrait pas à exiger de toi l'argent. Pendant mon séjour à Saintr- Pétersbourg, j'étais brisé par ma maladie et je ne pouvais songer à la Bibliothèque. Je me souviens que Nicolas Nicolaïevitch m'engageait à aller chez Boborikine, mais je n'avais ni le temps ni la santé nécessaires, et d'ailleurs il y avait encore quelque chose qui m'empêchait d'y aller. Voilà : si Boborikine se doutait un peu que déjà alors je m'étais offensé, il me semble que la simple politesse, la plus simple des politesses, aurait exigé qu'il fît lui-même le premier pas — non pour s'excuser, mais simplement pour s'expliquer. Mais il n'a même pas fait cela. Et alors, pour l'amour de Dieu, demande de ma part à Nicolas Nicolaïevitch s'il ne pourrait faire cela pour moi, qui l'aime bien sincèrement : retarder au moins de quelques moments la remise de l'argent à Boborikine. Je comprends très bien la situation mauvaise et équivoque dans laquelle il se
trouve grâce à moi (c'est-à-dire pas à moi, mais grâce à Boborikine et à toutes ces circonstances). Il a été l'interraédiaire entre moi et Boborikine au commencement de l'emprunt. Il lui a transrais ma parole d'honneur, et, par son intermédiaire, il a, pour ainsi dire, garanti lui-môme cet emprunt à Boborikine. Si Boborikine se fâche, est offensé et exige de l'argent, cela doit être très péniblement désagréable pour lui. Cest pourquoi, s'il se voit vraiment dans une situation extrêmement équivoque, qu'il le rende • et toi, donne-lui l'argent, tant pis, quoique peut-être cela ne serve qu'à mon déshonneur ; car, en rendant l'argent en silence, /ai Vair de convenir d'avoir réellement trompé Boborikine. Mais s4l est possible d'attendre un tout petit peu au moins, supplie Nicolas Nicolaïevitch de le faire. En attendant, efforce-toi de connaître par lui, en mon nom toutes les circonstances de l'affaire. J'espère qu'il ne refusera pas de te communiquer tout en détail, car il ne me l'aurait certainement pas refusé (je ne prétends pas à sa franchise complète et je n'ose exiger qu'il me communique tout ce qui s'est passé personnellement entre lui et Boborikine). Après m'ôtre renseigné, 5t quelque chose ne s'était pas passé et suivant ce qui s'est passé, j'aurais adressé une petite lettre à Boborikine, d'une politesse exquise, justifi cative et sans l'ombre d'une offense, je te l'aurais envoyée pour remettre à Nicolas Nicolaïevitch sans être cachetée. Nicolas Nicolaïevitch l'aurait contrôlée lui-môme, c'est-àdire, pour constater qu'il ne s'y trouve rien de déplacé, rien qui le concerne directement, car il a été quand môme intermédiaire dans cette affaire — et alors en y incluant l'argent, tout cela serait envoyé à Boborikine par la rédaction de la revue VÉpoque, ou bien, si c'était possible, transrais par Nicolas Nicolaïevitch. En un mot, je prie beaucoup: 1» de m'informer (s'il est encore possible d'attendre avec l'argent) de quelle façon Boborikine envisage cette question? 2" Ne m'accuse-t-il pas publique^ ment? N'y aurait-il pour moi rien d'injurieux, ainsi que pour Nicolas Nicolaïevitch ? Voilà pourquoi il faut que tu communiques cette partie de ma lettre à Nicolas Nicolaïevitch. Ce qu'il dira en définitive, cela sera. Je le répète, s'il lui est le moins du monde pénible que le paiement soit retardé, qu'il prenne aussitôt chez toi l'argent et qu'il le
228 COIiliK.^I'ONDANCE DE DOBTOlEVhKI
rende. Mais si l'on peut attendre, vaudrait mieux alors que je connusse l'affaire d'une façon plus d/îtailléc, et alors je pourrais agir comme il me paraîtrait néceeeaire.
J'aurais pu sans relard écrire à Boborikine. Mais !• (je l'ai déj^ dit plus haut) je ne connais pas les circonslaocea actuelles, qui pourraient être fort délicates, et i" je ne sais de quel œil Nicolas Nicolalevitch verrait cela, car dans cette affaire, il a servi d'intermédiaire. En un mot, c'est une histoire bien embrouillée.
Et à propos : que Nicolas Nicolaïevitch ne m'accuse pas de ne pas lui écrire moi-môme. SMl savait comment je vis ici, il aurait compris que jusqu'à présent je n ai pas eu le temps de lui écrire au sujet de cette affaire. Et en ce moment j'ai tant de choses à considérer que je me serais bien passé de ces ennuis avec Boborikine. J'avais l'intention d'écrire à Nicolas Nicolaïevitch après avoir lu son article dans VÉpoqae et j'aurais certainement oublié d'écrire à propos de Boborikine, si la lettre à Nicolas Nicolaïevitch avait été écrite.
Adieu, frère. Je t'embrasse. Bonne santé et bon courage. Tout à toi,
Th. Dostoïevski.
Mardi, 14 avril. Hier, à 2 heures du matin, j'ai fini celle lettre. Ensuite, Marie Dmitrievna s'est trouvée bien malade. Elle a demandé le prêtre. Je suis allé chez Alexandre Pavlovitch et j'ai envoyé chercher le prêtre. Nous avons passé la nuit ; à 4 heures elle a communié. A 8 heures du matin je me suis couché, à 10 heures on m'a éveillé. En ce moment, Marie Dmitrievna se trouve mieux.
Des 100 roubles que tu m"as envoyés, pour le lendemain de Pâques il ne restera pas un sou ; voilà ma vie.
J'espère, mon cher ami, que j'ai écrit adroitement à propos de Boborikine. Ayant lu cela, il se peut que Nicolas Nicolaïevitch attende un peu. D'ailleurs j'ai écrit la vérité. Car autrement je n'aurais pas pu résoudre la question moi-même. Mais qu'est-ce que je deviens donc, moi qui, jusqu'à maintenant, ne fais que te soutirer de l'argent ! Jamais je n'ai traversé une période aussi douloureuse.
J'envoie la nouvelle de A... à part. Fais-y attention. On pourrait bien la publier.
CORRESPONOANCB DE DOSTOÏEVSKI
Aa même.
Moscou, 15 avril iSfii.
Cher Michel,
Je viens de l'envoyer à l'instant une dépêche télégraphique par Alexandre Pavlovitch. J'ai prié d'envoyer Paul. Il a peut-être quelque veston noir. Il n'y aurait qu'une paire de pantalon à lui acheter. J'ai peur qu'il ne te fasse faire des dépenses. Il serait bon qu'il parte demain, 16 avril, avec le train de midi.
Hier Marie Dmitrievna a eu un accès décisil ; le sang a jailli de la gorge et lui a inondé la poitrine, ce qui a provoqué des éloulTements. Nous attendions tous la fin. Nous étions tous près d'elle. Elle a fait ses adieux à tous, a demandé pardon à tout' le monde, a fait ses recommandations. Elle m'a chargé de ses bons souhaits pour toute ta famille. Surtout pour Emilie Fédorovna. Elle a exprimé le désir de faire la paix avec toi, (Tu sais, mon ami, qu'elle a toujours été convaincue que tu étais son ennemi secret.) Elle a passé une mauvaise nuit. Aujourd'hui même, tout à l'heure, Alexandre Pavlovitch a dit indubitablement qu'elle mourrait aujourd'hui. C'est incontestable.
Je vais chez la tante pour lui demander de l'argent. Mais il se peut qu'elle refuse, car elle pourrait ne pas en avoir.
Je ne sais comment faire. Mais je te prie, ne m'abandonne pas. Les dépenses seront fort grandes. Envoie-moi le plus que tu pourras, pour tout. Pour l'amour de Dieu l Je le gagnerai.
J'ai reçu avant-hier une lettre de Boborikine. Mais dans les circonstances actuelles, je ne puis lui répondre toat de suite. Ce n'est pas le moment de m'occuper de littérature. D'ailleurs, je ne tarderai pas avec ma réponse. Il la recevra dans huit jours au plus .
Il me demande l'argent directement. Une phrase est grossière jusqu'à l'impudence. Je veux lui répondre. Je lui répondrai poliment, et je lui écrirai que je < te prie de lui donner l'argent pour moi. Que j'espère que tu le lui rendras et qu'il ne se fâche pas, si tu tardes quelque peu,
230 CORRESPONDANCE DE DOMTOIeVSK!
n'étant ран prépar»^. Kn tout ras (je Гавьигс) le retard sera minime et tu lui rcmetlru^ sans faute, »
Voilà dans quel ton j'écris à Boborikine è profjoe de l'argent. Je ne pouvais faire autrement, Michel, «onvien»en. 11 faut absolument rendre l'argent et le plus vite poesible. En tx)ut cas, à Boborikine et à Nicolas Nicolaïevitch, je ne te présente pas du tout comme lié et obligé complètement de рау<'Г pour moi. Si lu paies,c'estsurmon nrdente prière, et seulement si tu veux le faire.
II se peut que j'écrive alors aussi à Strakhov. J<' t enverrai une copie de la lettre de Boborikine.
Dis à Strakhov quel était le contenu de la déi)éche. 11 comprendra qu'il m'est impossible dans un moment pareil d'être trop minutieux dans mes réponses à un personnage tel que Boborikine. Et ce serait fort bien, s'il voulait le transmettre à Boborikine.
Quant à celte lettre-ci, que je t'écris, tu pourrais ne рае en parler à Strakhov.
Adieu, mon ami, je t'embrasse bien fort. Ton
Th. Dostoïevski.
P.-S. — Maintenant dans aucun cas je ne pourrais envoyer la nouvelle (même pas le commencement). Que faire? On aura avril en revanche.
Viens pour la semaine de Pâques. Publie vite ton livre — quel qu'il soit, ce sera toujours mieux que les Otetchestvennia Zapiski, peut-être aussi que le Sovremennih. La table des matières est importante, tu sais faire ton choix.
Maria Dmitrievna se meurt doucement, en pleine connaissance. Elle a béni Paul absent.
Copie delà lettre à P.D. Boborikine (jointe à la précédente).
Moscou, 14 avril 1864.
Monsieur,
J'écris à mon frère aujourd'hui et je le prie de vous payer ma dette. J'espère bien qu'il voudra accéder à ma demande.
Je vous remercie beaucoup d'avoir résolu enfin mes hésitations en exigeant que l'on vous rende cet argent. Le plus important pour moi est que, en dehors de l'argent, je suis lié avec vous par ma parole d'honneur; et de plus, c'est
notre ami commun, le très honoré Nicolas Nicolaïevitch Strakhov, qui vous avait transmis cette parole d'honneur et qui s'était occupé de moi. Ne tenant pas mes engagements, j'ai peut-être l'air de mettre une ombre sur la valeur de ma parole d'honneur et, peut-être, j'occasionne aussi un certain désagrément à Nicolas Nicolaïevitch. L'une et l'autre circonstances m'obligent à vous dire quelques mots, pour avoir la possibilité d'éclaircir cette affaire le plus en détail. Pour l'éclaircir il faut mon sincère aveu, qu'en dehors de pénibles chagrins domestiques qui m'ont accablé et de ma longue maladie, ce qui m'a bien dérangé dans mes occupations, j'ai manqué, il y a environ deux mois, de bonne volonté d'apporter à votre revue mon futur travail, quoique en même temps j'eusse bien le désir de tenir ma promesse. Je pourrais vous apporter des preuves convaincantes que jusqu'à ce moment,c'est-à-dire il y a environ deux mois,j'avais la ferme intention et le désir sincère de remplir mes engagements envers la Bibliothèque de Lecture. Mes idées ont changé malgré moi, depuis que j'ai eu quelque déplaisir à lire dans votre revue des railleries à propos de mes œuvres. Il y a eu une quantité de railleries publiées sur mes œuvres, depuis de si longues années de ma carrière littéraire. Quoique mon attention ait été attirée par un grand nombre de celles-là, jamais je ne suis entré à propos d'elles dans quelque explication, publique ou non. Mais à présent, il en est autrement et à cause de ma façon d'envisager certaines choses, je ne pouvais laisser sans attention la raillerie de la Bibliothèque (quoique assez bénigne). Dans un de vos articles, il est dit que j'écris dans un « genre sentimental * et c'est dit d'un ton sufïisamment moqueur. Certainement, c'est très innocent, mais un ton pareil, avec mes relations à la Bibliothèque, est même — excusez-moi — impossible. Si je n'avais pas reçu d'argent d'avance, et surtout si je ne m'étais lié avec vous par ma parole d'honneur, cette raillerie, quelque impression qu'elle me fasse, n'aurait aucune influence sur mon impossibilité de publier ou de ne pas publier dans la Bibliothèque. Mais à présent, elle avait rapport à une personne complètement liée. On pouvait supposer que je n'oserais pas modifier les circonstances et que je supporterais n'importe quel ton, car j'avais pris l'argent. Certainement, je suis loin de supposer môme
23*2 CORRESPONDANCE DE DOSToYEVeKI
une idée pareille, dans nos rapports arec la rédacUon do lu Bibliothèque, mais la seule possibilité en est dans ce ca.s très délicate. Je conviens que, de ma part, c'est de la « sue* ceptibilité ». Mais, selon moi, dans certaines circonstances de la vie, une susceptibilité exagérée vaut toujours mieux que des rapports familiers, — pardonnez-moi, mais je ne saurais trouver le mot exact pour exprimer le cynisme, que j'ai toujours évité dans mes rapports avec le monde.
Vous direz que j'aurais pu ne pas vous ennuyer par ces détails, d'autant plus que vous en avez écarté toute allusion, et vous avez donné à l'affaire une tournure purement commerciale en exigeant que l'on vous rende l'argent. Mais, pardonnez-moi, il m'a semblé, je ne sais pourquoi, que dans les circonstances actuelles il ne serait pas oiseux de s'expliquer avec une certaine sincérité. Malgré tout, je ne saurais vous considérer autrement que comme un confrère en littérature, d'autant plus que j'ai eu le plaisir de faire votre connaissance, quoique je n'aie pas eu l'honneur de poursuivre cette connaissance. Mais en tout cas, je vous remercie encore une fois, que, manifestement désireux de me débarrasser d'un coup de toutes difficultés, vous ayez transformé avec tant de délicatesse tous nos rapports mutuels uniquement en un rapport commercial, et que vous trouviez, comme vous l'avez dit vous-même : « que le remboursement de l'argent, par moi, sera la meilleure issue de nos relations. » Je partage cet avis et j'espère que mon frère ne vous fera pas attendre longtemps.
Avec mon profond respect, j'ai l'honneur d'être, très honoré monsieur, votre.
Dostoïevski.
A Alexandre Egorovitch Vrangel Ч
Pétersbourg, 31 mars 1865.
Mon bon, mon cher ami Alexandre Egorovitch,
Je comprends que vous ayez dû être très étonné et sans doute, étant donnés vos sentiments à mon égard, très offensé de mon silence après ces deux lettres si cordiales et si intimes. Ne vous étonnez pas, ne vous offensez pas .