‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 2 sur 48 · Voir l'Appendice · texte numérisé non relu

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14 COHREHr'ONDANCB DE D08T0lKV!<iKI

son prcmiervoyngc il avait gagné au jeu 12.000 francs; la seconde fois il perdit loul et ses amis furent obligés d'emprunter de l'argent h la Bibliothèque de Lec^ tare, sur le compte d'un futur ouvrage. En souvenir de cet épisode de sa vie, Dostoïevski écrivit plus tard Le Joueur.

L'année suivante lui fut plus malheureuse encore. D'abord il perdit deux êtres chers à son cœur : sa femme et son frère Michel. En outre il eut un grand désastre avec la nouvelle revue L'Époque qui devait remplacer Vremia. Les tracasseries de la censure, la maladie de sa femme mourante, celle de son frère, le mauvais état de sa santé, tout cela eut pour résultat qu'après deux livraisons de L'Epoque^ qui avait à peine 1.300 abonnés, il ne restait plus un sou et on ne pouvait payer ni collaborateurs, ni papier, ni typographie; tout s'écroulait. La famille de Michel Dostoïevski restait sans ressources et Dostoïevski luimême avait 15.000 roubles de dettes.

Après la disparition de L'Epoque^ une nouvelle période commença : celle de la création des grands romans.

En été 1865, à la fin de juin, Dostoïevski partit pour l'étranger. En automne il rentra à Pétersbourg qu'il ne quitta pas de tout 1866. Ce fut l'époque la plus pénible de sa vie.

Malade, seul, poursuivi par ses créanciers, tourmenté à cause de la famille de son frère défunt, il devait tendre toutes ses forces pour sortir de sa pénible situation financière.

Le résultat de ses efforts fut un très grand roman, le meilleur peut-être que Dostoïevski ait écrit: Crime et Châtiment, composé en 1865-1866. Sa publication commença dans Rousski V/es/nZ/r en janvier 1866. La même année pour sortir de ses dettes, Dostoïevski vendit à Stellovski, pour 3.000 roubles, le droit d'éditer ses œuvres complètes, avec l'engagementd'y joindre un roman inédit. Ce roman devait être fourni dans un certain délai spécifié au contrat. C'est alors que Dostoïevski commença à écrire Le Joueur dont il avait conçu le plan en 1863. Craignant de ne pas être prêt à temps voulu s'il travaillait à sa façon ordinaire, il prit une sténographe, Anna Grigorievna Switkine, que lui avait recommandée un libraire, M. Olkhine. Une année plus tard, cette jeune fille devenait la femme de Dostoïevski. Le mariage eut lieu le 15 février 1867. De cette union naquirent quatre enfants ; deux seuls ont survécu à Dostoïevski : une fille, Lubov, et un fils, Théodore.

Peu de temps après son second mariage, Dostoïevski partit avec sa femme pour l'étranger. Ils y restèrentjusqu'en 1871, allant d'un pays à l'autre, d'une ville à l'autre; mais ils séjournèrent le plus longtemps à Dresde.

Pendant ces quatre années Dostoïesvki écrivit : L'Idiot, publié dans Rousski Viestnik en 1868,Z,eJ/ar/ éternel, dans la revue Zaria, en 1870, et Les Possédés, au Rousski Viestnik en 1871-1872.

En juin 1871 les Dostoïevski revinrent à Saint-Pétersbourg.

Les dix dernières années de sa vie, Dostoïevski les passa à Saint-Pétersbourg qu'il ne quittait que l'été pour aller avec sa famille à Staraïa Roussa; en 1874, il y resta même l'hiver. Pendant cet hiver il écrivit L'Adolescent publié en 1875 par Otelchestvennia Za~ piski.

16 CORRESPONDANCE DB DOeTOlEVSKI

La situation mat<';riclle de Dostoïevski s'améliorait peu à peu; sa vie devenait plus régulière et sédentaire.

En 1873 il fut invité par le prince Mestcherski à diriger le journal Orajdanine (Le Citoyen). En 1870 Dostoïevski commença à éditer le Journal d'un Écrivain qui obtint, pour son temps, un succès inouï. En 1876 il avait 1.982 abonnés et la vente au numéro atteignait 2.500 exemplaires ;plusieursnuméros furent tirés à deux ou trois éditions. En 1877, les abonnements s'élevaient à 3.000,avec le mômechiiïre pourla vente au numéro. Le numéro d'août 1880, qui contenait une étude sur Pouchkine, fut tiré à 4.000 exemplaires vendus en quatre jours. Une seconde édition de 2.000 exemplaires se trouva également épuisée en quelques jours.- En 1881, on tira 8.000 exemplaires du Journal d' un Ecrivain, tous furent vendus le jour delà mort de Dostoïevski ; une nouvelle édition de 8.000 exemplaires fut aussi très vite épuisée.

La dernière année de la vie de Dostoïevski fut marquée par une ovation bruyante, enthousiaste, dont l'honora la foule à l'inauguration du monument de Pouchkine, à Moscou. Le fameux discours qu'il prononça à Moscou, le 8 juin 1880, sur Pouchkine lui valut une popularité dont n'avait joui jusqu'alors aucun écrivain russe.

La même année (1880), Dostoïevski termina Le» Frères Karamazov.

Il fît paraître la même année un seul numéro du Journal d'un Ecrivain. Il avait de grands projets pour cette édition ; le numéro de janvier était déjà sous presse et devait paraître le 31, mais le 28, Dostoïevski n'était plus.

Jamais la Russie n'avait fait de pareilles funérailles à un écrivain ; la foule qui suivait la dépouille mortelle s'étendait sur une longueur de trois kilo-

mètres et on y remarquait 42 dépulations de toutes les cl asses de la société russe.

A la suite de cette correspondance, qui découvre au lecteur la douloureuse vie de Th. Dostoïevski, nous donnons en Appendice quelques articles et documents, qui complètent à propos la si intéressante correspondance du génial écrivain russe.

A son père.

Saint-Pétersbourg, le 23 juUlet 1837.

Cher Père,

C'est aujourd'hui samedi et, grâce à Dieu, nous avons le loisir de vous écrire au moins quelques lignes ; car, habituellement, nous sommes occupés constamment. Voilà septembre qui vient, l'époque des examens approche et il nous est impossible de perdre un seul instant pendant la semaine. Nous ne sommes libres que le samedi et I ' i iche; c'est-à-dire que, ces jours-là, Coronade Phii м

ne nous donne pas de leçons; voilà pourquoi nous n'avons trouvé qu'à présent le temps de causer avec vous.

Les mathématiques et les sciences vont convenablement, de môme que l'étude de la fortiûcation et de l'artillerie. Le dimanche et le samedi nous dessinons et nous traçons des plans. Coronade Philipovitch s'occupe de chacun de nous presque tous les jours, mais quant à nous deux, il nous fait aussi travailler à part, car de tous ceux qui préparent leurs examens chez lui, nous deux seulement voulons entrer en seconde ; tous les autres se préparent pour la classe inférieure. Coronade Philipovitch compte davantage sur nous deux que sur les huit autres qui se préparent chez lui. Bientôt nous commencerons à apprendre à faire l'exercice avec un sous-ofGcier que Coronade Philipovitch a engagé, et nous en ferons jusqu'à notre admission à l'école, c'est-à-dire jusqu'au mois de décembre. Les examinateurs sont très exigeants pour l'exercice, et on aurait beau tout savoir en perfection, on pourrait fort bien n'être accepté, à cause de l'exercice, que dans les classes inférieures. Par contre, cela pourrait nous servir de bonne note auprès de Son Altesse Michel Pavlovitch.

20 COnnESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI

Il tient énormément à l'onJre. Songez donc combien nous devons faire d'exercice, sans compter rjue nous serons tous forcés d'aller en faire au (Ihâteau des Ingénieurs après Гехашсп du mois de septembre. Que va-t-il arriver? Noue n'avons d'espoir qu'en Dieu ! Nous allons nous appliquer de toutes nos forces.

Vous voilà maintenant en train de moissonner; c'est, comme nous le savons, votre occupation favorite. La récolte est-elle bonne dans vos parages? Quel temps faitil? Л Saint-Pétersbourg, il fait un temps superbe, on se croirait en Italie 1 Nous n'avons pas encore vu Shidlovsky, et, par conséquent, nous n'avons pu encore lui transmettre vos salutations.

Que deviennent nos frères et nos soeurs à la campagne? Ils ont dû se promener, oourir, se régaler de baies tant qu'ils ont voulu et ils doivent être brûlés par le soleil. Nous pensons que Sacha a dû bien grandir — l'air de la campagne lui est favorable. Varia s'occupw probablement de quelque ouvrage à l'aiguille et n'oubliera pas d'étudier et de lire V Histoire de Russie de Karamzine. Klle nous l'avait promis. Quant à André, je pense qu'au milieu de tous ces plaisirs champêtres, il songera à apprendre son histoire, qu'il me récitait souvent bien mal. A l'automne, vous le conduirez à Moscou, chez Tchermak,pour prendre la place vacante, à ce qu'il paratt. Oui 1 Vous aurez encore longtemps à vous occuper de l'éducation de vos enfants : noue sommes si nombreux ! Jugez combien nous demandons au Seigneur de conserver votre précieuse santé !

Recevez l'expression de notre profond respect et de notre dévouement. Vous aimant de tout notre cœur, nous

restons

Michel et Théodore Dostoïevski.

P. -S. — Embrassez pour nous nos frères et sœurs.

Au même.

Saint-Pétersbourg, le 6 septembre 1837.

Cher Père,

Il y a longtemps que nous ne vous avons pas écrit et notre long sHence doit certainement vous causer beaucoup

d'inquiétude, surtout dans les circonstances actuelles. Nous n'avons trouvé qu'aujourd'hui le temps de vous donner de nos nouvelles ; nous sommes tellement occupés ; l'examen approche, on s'y prépare continuellement ; tout cela nous déroute complètement.

Le l*' septembre, comme c'était indiqué dans le programme de l'École des Ingénieurs, nous dûmes nous présenter au Château. Nous sommes arrivés à l'heure dite et Coronade Philipovitch nous présenta à l'inspecteur Lomnovsky et au général Sharngornst, directeur de l'École. Le général nous traita tous avec bonté et nous ordonna d'être prêts ; car il paraît qu'on nous appellera souvent à l'École. Que! ennui 1 Ck>ronade Philipovitch reçoit à l'instant du général une convocation pour nous tous ! Je ne sais pour quelle raison. Il paraît que cela doit être pour les certificats, car le général a demandé qu'on apporte les certificats des établissements où les élèves se sont trouvés précédemment. Enfin, l'examen principal est fixé pour le 15 courant. Les candidats sont au nombre de 43. Nous sommes bien contents qu'il y en ait si peu. L'année dernière ils étaient r20,et les autres années 150 et davantage. Les élèves de Kostomarov sont toujours dans les premiers. Que sera-ce à présent, quand il y en a si peu ! C'est vrai, on n'en reçoit que 25, mais je crois qu'on en rayera pas mal ; ils paraissent assez nuls et demandent tous à entrer en quatrième. Ils ont tous l'air de craindre beaucoup les élèves de Kostomarov. On s'adresse à nous avec tant de respect ! Qu'en arrivera-t-il ?

Il y a bien longtemps que nous sommes privés de vos nouvelles. Nous n'osons môme pas vous en demander au milieu de vos occupations. Vous recevrez cette lettre juste au moment où notre sort se décidera, c'est-à-dire quand nous subirons l'examen proprement dit. Dans notre prochaine lettre nous vous informerons du résultat. Nos occupations sont triplées. Le temps lui-môm? marche moins vite que nous. Toujours à l'étude. Nous attendons l'examen avec la plus grande impatience. Je vous écris à la hâte. Que de choses à faire après avoir terminé ma lettre ! J'y ai mis à peine un quart d'heure. Je dois vous dire que nous avons été forcés d'acheter de nouveaux chapeaux pour l'examen. Cela nous a coûté quatorze roubles. Nous

22 CORRESPONDANCE DE DOSTOÏEVBKI

n'avions pas vu Shidlovsky depuis longtemps. Aujourd'hui se ulemenl nous avons passé une heure avec lui dans la cathédrale de Kazan. Nous en avions bien envie, surtout avant l'examen. Shidlovsky et Coronade Philipovilch voue saluent. Au revoir, jusqu'à la prochaine lettre.

Nous avons l'honneur d'élre vos fils qui vous aiment toujours.

M iCHEL et Théodore Dostoïevski.

A son frère Michel Dostoïevski.

Saint-Pétersbourg, 9 août 1838.

Combien ta lettre m'a surpris, cher frère, est-il possible que tu n'aies pas reçu un mot de moi ? Depuis ton départ je t'ai expédié trois lettres : la première bientôt après ton départ; à la seconde je n'ai pas répondu, parce que je n'avais pas le sou (je n'ai pas emprunté chez les Merkourov). Cela a duré jusqu'au 20 juillet quand j'ai reçu de notre père 40 roubles. Et enfin, dernièrement, la troisième. Donc, tu ne peux te vanter de ne pas m'oublier et d'écrire plus souvent que moi. Donc, moi aussi j'ai toujours été fidèle à ma parole. Il est vrai que je suis paresseux, très paresseux. Mais que faire quand dans ce monde je ne suis destiné qu'au désœuvrement complet! Je ne sais si jamais mes tristes idées pourront disparaître? L'homme n'a eu en partage qu'un seul état d'âme : le ciel et la terre se confondent pour créer une atmosphère à son âme; l'homme est un enfant créé en contradiction avec la loi; car la loi de la nature spirituelle est transgressée... Il me semble que noire monde est le purgatoire des esprits célestes qu'une pensée coupable aurait troublés. II me semble que le monde a pris une signification négative et qu'une spiritualité élevée et délicate est devenue satire. Que dans ce tableau se place un personnage ne partageant ni l'effet ni l'idée du tout, un personnage totalement étranger, qu'adviendra-t-il? Le tableau sera gâté et ne saurait exister I

Mais voir la vulgaire écorce sous laquelle languit l'univers, savoir qu'il suffirait d'un seul élan de volonté pour la briser et se confondre avec l'éternité, le savoir... el rester

pareil à la plus infime des créatures . . . C'est horrible I Coaibien l'homme est lâche! Hamletl Hamlet! Quand je songe à ces discours sauvages, tempétueux, dans lesquels on entend la plainte de l'univers engourdi, alors, ni le triste murmure, ni le reproche ne peut serrer ma poitrine... mon cœur est tellement oppressé par le chagrin, qu'il évite de le comprendre de crainte de se briser. Pascal a dit : « Celui qui proteste contre la philosophie, est philosophe lui-môme. > Triste philosophie 1

Mais je bavarde. Je n'ai reçu que deux de tes lettres (excepté la dernière). Allons! frère, tu le plains de ta misère . On ne peut pas dire non plus que je sois riche. Le croirais-tu qu'en allant au camp je n'avais pas un kopck; en route je pris froid (il pleuvait toute la journée et noue étions à découvert) et tombai malade 4e froid et de faim et je n'avais pas une obole pour me procurer du thé et rafraîchir mon gosier. Je guéris enfin et ma vie dans le camp fut la plus misérable jusqu'à ce que mon père m'envoyât de l'argent. Alors, je pus payer mes dettes et dépenser le reste. Mais la description de ta situation dépasse les bornes. — Se peut-il qu'on puisse manquer de cinq kopeks, se nourrir n'importe comment et convoiter d'un œil gourmand les fraises délicieuses que lu aimes tant? Combien je te plains! Tu me demandes ce que sont devenus les Merkourov et ton argent? Voici : après ton départ j'ai été plusieurs fois chez eux. Ensuite, cela me devint impossible. Poussé par la nécessité, j'envoyai chez eux, mais ils me firent remettre si peu, que j'eus honte de redemander. A ce moment je reçus de toi une lettre pour eux. Je n'avais absolument rien, et je me décidai de les prier de mettre ma lettre pour toi dans la leur. Il paraît que tu n'as reçu ni l'une ni l'autre. Ils ne t'ont probablement pas écrit. Avant notre départ au camp (je n'avais pas de quoi envoyer ma lettre à mon père, préparée depuis longtemps d'avance) je m'adressai à eux, les priant de m'envoyer quelque chose : ils me renvoyèrent toutes nos affaires, mais pas un kopek, et ne m'écrivirent rien : me voilà bien planté ! Je voulais leur demander des explications par écrit, mais après le camp je fus consigné et eux avaient déménagé. Je connais la maison qu'ils habitent, mais je ne sais pas le numéro. Je te donnerai l'adresse plus lard.

Mais il est grand temps de changer de conversation.

Eh bien, lu te vantes d'avoir beaucoup lu... ne te figure pas que je t'envie. Moi-même à Pelerhof j'ai lu au moine autant que toi. Tout Hoffmann en russe et en allemand, presque tout Balzac (Balzac est grand! Ses caractères sont le produit de l'intelligence de l'univers I Ce n'est pas l'eepril de l'époquo, mais des milliers d'années de lutte qui ont abouti h produire ce résultat dans un cœur humain); le Faust de Goethe et ses poésies, V Histoire de Polevoï, Ugo" lino, VOndine (je t'écrirai plus tard à propos à'Ugolino). J'ai lu aussi Victor Hugo, excepté Cromwell et Hernani.

Maintenant adieu. Écris-moi, je t'en prie, console-moi et écris le plus souvent possible. Réponds aussitôt à cette lettre. Je compte avoir la réponse dans douze jours. C'est, le délai le plus long! Écris donc, ou tu me feras de la peine

Ton frère.

Th. Dostoïevski.

P.-S. — J'ai un projet: devenir fou. Que les gens perdent la tôte, qu'on les guérisse, qu'on les rende raisonnables. — Si tu as lu tout Hoffmann, tu te rappelles certainement le caractère d'Alban. Comment le trouves-tu? \\ est terrible devoir un homme qui a dans sa puissance l'incompréhensible, qui ne sait ce qu'il doit faire, qui prend pour jouet Dieu I

Écris-tu souvent aux Koumanine? Dis-moi si Koudriavtzevt'a communiqué quelque chose à propos de Tchermak? Au nom du ciel, parle-moi de cela ; je voudrais avoir des nouvelles d'André.

Dis donc, frère. Si notre correspondance continue ainsi, cela n'en vaut pas la peine. Entendons-nous pour nous écrire un samedi dans l'autre, cela vaudra mieux. J'ai reçu encore une lettre de Shrenk et je ne lui ai pas écrit depuis trois mois. C'est affreux 1 Voilà ce que c'est que le manque d'argent.

An même.

Saint-Pétersbourg, le 31 octobre 1838.

Oh I combien de temps, combien de temps sans l'écrire, mon cher frère... Vilain examen I II m'a empêché d'écrire

CORBESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI 25

à toi, à notre père et de voir Ivan Nicolaïevitch, et qu'en est-il résulté? Je ne suis pas reçu 1 Oh, quelle horreur 1 Encore une аппоз entière! toute une aaaée entière! Je ne serais pas si furieux, si je ne savais pas que ce n'est qu'une bassesse, une bassesse qui a été commise envers moi, si les larmes du pauvre père ne me brûlaient pas le cœur. Jusqu'à présent je ne savais ce que signifiait l'amourpropre blessé. J'aurais rougi si ce sentiment s'était emparé de moi... mais sais-tu ? J'aurais voulu écraser le monde d'un seul coup.... J'ai perdu tant de jours avant l'examen, j'ai été malade, j'ai maigri ; j'ai subi l'examen en perfection dans toute l'acception du mot, et j'ai été refusé... Ainsi le voulait un professeur (celui d'algèbre) avec lequel j'avais été impertinent dans le courant de l'année et qui aujourd'hui a eu la bassesse de me le rappeler en me donnant la cause de mon échec. Avec dix points et 9 1/2 de moyenne, j'ai été refusé! Mais au diable ! Tant pis... Je ne veux pas gâcher mon papier, il ne m'arrive pas souvent de causer avec toi.

Mon ami ! Tu fais de la philosophie comme un poète. Autant l'esprit est incapable de conserver toujours le mdme degré d'inspiration, autant ta philosophie est en défaut. Pour savoir davantage, il faut sentir moins, et réciproquement : c'est une règle faite à l'étourdie, c'est le délire du cœur. Que veux-tu dire par eai-ojV? Connaître la nature, l*âme. Dieu, l'amour... c'est par le cœur que nous le pouvons, et non par l'intelligence. Si nous étions des esprits, nous aurions vécu, nous nous serions portés dans la sphère de la pensée, au-dessus de laquelle plane notre âme, qui cherche à la résoudre. Nous autres créatures humaines, nous ne sommes que poussière, nous sommes obligées de deviner, mais nous sommes incapables d'embrasser la pensée. A travers notre fragile enveloppe, c'est V intelligence qui est le conducteur de l'idée dans notre âme. L'intelligence est une faculté matérielle, l'âme ou l'esprit se nourrit de la pensée que le cœur lui murmure. La pensée naît dans l'âme. L'intelligence est un instrument, une machine mise en mouvement par le feu de notre âme. — D'ailleurs (c'est en deuxième lieu), l'intelligence humaine, emporté e dans le domaine des connaissances, agit indépendamment du sentiment, donc, aussi du cœur. Si l'amour et la nature

M сстнавмитАгссЕ та dostoïevhki

sont le but du savoir, le cœur prendra нее droits... Sans vouloir te contrarier, je dois t«' <lirc (|ue je ne р;м m

tes idées sur la poésie et sur la philosophie. La рЬ , lo ne saurait être considérée comme un eimpic problème de mathématique, dont l'inconnue serait la nature !... Remarque bien que, dans un élan d'inspiration, le poète retrouve Dieu, il remplit donc le but de la philosophie. Par conséquent, le transport poétique est aussi le transport de la philosophie, et on peut en conclure que la philosophie e»t aussi de la poésie, mais à un degré plus élevé! Il est étrange que tu raisonnes tout à fait dans l'esprit de la philosophie actuelle. Que de systèmes ineptes sont engendrée dans des tétcs ardentes et intelligentes! Four obtenir un résultat exact de cet amas d'opinions hétérogènes, il faudrait les ramener à une formule mathématique. — Voilà les règles de la philosophie moderne... Mais je me laisse aller à rêver avec loi... Sans partager ta philosophie insipide, j'admets cependant que ma manière de s'exprimer est monotone et je ne voudrais te fatiguer davantage.

Oh ! frère. Qu'il est triste de vivre sans espoir... Je voie un avenir qui m'effraie. Je me trouve plongé dans une atmosphère polaire, où ne pénètre aucun rayon de soleil. Depuis longtemps je n'ai éprouvé aucune inspiration, mais aussi, souvent, je me trouve dans un état pareil à celui du captif de Chilien une fois ses frères morts dans le cachot... L'oiseau bleu de la poésie ne vient plus me visiter, ne réchauffe plus mon cœur refroidi... Tu me dis que je suis renfermé ; mais les rêves d'autrefois m'ont déjà abandonné, et les merveilleuses arabesques, que je créais jadis, ont perdu leur éclat. Les pensées dont les rayons embrasaient mon esprit et mon cœur, ont perdu aujourd'hui leur chaleur et leur flamme; ou bien mon cœur s'est endurci ; ou bien... J'ai peur de continuer. Je crains que tout le passé n'ait été qu'un rêve d'or, que des illusions admirables...

Frère, j'ai lu tes vers... Ils m'ont arraché quelques larmes et pendant quelques instants mon âme s'est trouvée bercée par le murmure accueillant des souvenirs... Tu me dis que tu as une idée pour un drame... Je m'en réjouis... Écris donc ! Oh ! si tu étais privé même de ces dernières miettes du festin du paradis, que te resterait-il?...

Combien je regrette de n'avoir pu voir Ivan Nicolaïevitch la semaiDe dernière ; j'étais malade ! Écoute I II me semble que la gloire elle-même contribue à inspirer le poète. Byron était u" ^i'»'^-*- • — " ' ' " gloire était vaine et infim> jour peut

venir où, à la suite de ton exaltatiou u autrefois, une âme pure, d'une beauté supérieure, pourrait se révéler, la pensée gue l'inspiration, comme un sacrement céleste, pourrait sanctifier les lignes sur lesquelles tu as pleuré et sur lesquelles pleurera la postérité, je soupçonne fortement que cette pensée est capable de se glisser dans l'âme du poète au moment de la création. Quant aux cris stupides de la foule, ils sont complètement négligeables. Tiens! Je viens de me rappeler deux vers de Pouchkine, dans lesquels il décrit le poète et la foule.

< ...Crache (la foule) sur l'autel où brûle ton feu. — Et comme un enfant espiègle secoue ton trépied I »... N'estce pas ravissant 1

Adieu. Ton frère et ami,

Th. DoeTOlETSKi.

A propos I Quelle est l'idée principale de Chateaubriand dans son Génie du Christianisme ? Dernièrement, j'ai lu dans le journal Sin Otetcheslva un article de Nisard sur Victor Hugo. Oh ! Combien Victor Hugo jouit peu de l'e»time des Français... Nisard apprécie bien peu ses drames et ses romans. On est injuste envers lui et Nisard se trompe, malgré toute son intelligence. Encore : écri&>moi l'idée principale de ton drame ; je suis certain qu'il est superbe, bien que dix années puissent à peine suffire pour composer un caractère dramatique. Telle est du moins mon opinion.— Ah I frère, combien je déplore ta pénurie ! Les larmes[m'en viennent aux jeux ! Quand celanous arrivera-lil ? A propos, mon cher ! je te félicite à l'occasion de ta fête et de ton anniversaire.

Dans ta poésie intilulée Vision d'une mère je ne comprends pas la forme étrange que tu donnes à la défunte. Ce caractère d' outre-tombe est incomplet. Mais, en revanche, les vers sont beaux, quoiqu'il y ait un passage mal réussi. Il ne faut pas m'en vouloir de cette critique. — Écris plus souvent et sois plus exact.

28 C0nnE8P0NDANCB DE DOSTOÏEVSKI

Ah ! Bientôt, bientôt je relirai les nouvelles œuvres d'Ivan Nicolaïevitch. Que de poésie ! Que d'idées géniales! J'ai oncore oublié de le dire que Smirdine fait un livre qui deviendra le Panthéon de notre littérature: /*or/rai7# de cent écrivains avec une des œuvre» de сНлсап d'eux. Figfure-toi: Zolov(?) et Ortov (Alexandre AnfimoTitch) sont du nombre. C'est à mourir de rire ! Écoute ! Écoute 1 Envoie-moi donc encore des vers. Les autres étaient ravissants. Les Merkourov vont bientôt partir pour Penza, ou bien sont peut-ôlre déjà partis.

Combien je plains notre pauvre père ! Quel étrange caractère l Que de chagrins il a supportés ! Cela me peine beaucoup de no pouvoir le soulager. — Sais-tu ? Notre père ne connaît pas du tout le monde. Il y a vécu cinquante ans et il conserve la même opinion des hommes qu'il avait il y a trente ans. Heureuse ignorance ! Mais il est désenchanté, ce qui, je crois, f^4i noir*» commun (l«»Hlin. Encore une fois adieu.

A son père.

Le 10 mai 1839.

Comme c'est étrange ! les stupides circonstances de ma vie actuelle me privent de bien des choses. — La revue est remise au 10 mai. Je voulais vous ajouter ces quelques mots, et, le croiriez-vous, cher père, je n'ai pas eu le temps de le faire à cause de l'exercice (on nous torture avec cet exercice) et les examens. — Je vous écris maintenant à la hâte.

Mon cher et bon père ! Pouvez-vous croire que votre fils, en vous demandant de l'argent, vous demande le superflu ? Dieu m'est témoin que je ne voudrais pas que vous supportiez une privation à cause de moi, non seulement dans mon intérêt, mais par nécessité. Combien pénible est-il de demander un secours quand la famille en soufîre ! J'ai une tête, j'ai des bras. Si j'étais libre, livré à moi-môme, je ne vous demanderais pas un kopek ; je me serais habitué à la dure misère. J'aurais eu honte de vous en parler. Tout ce que je puis faire à présent, c'est de faire des promesses pour l'avenir ; mais cet avenir n'est pas éloigné et vous verrez avec le temps.

Maintenant, cher père, songez que je suis réellement au service. — Bon gré, mal gré, je >uis forcé de me conformer aux lois qui régissent la société dans laquelle je ше trouve. Comment puis-je faire exception ? De pareilles exceptions encourent souvent de grands ennuis. Vous le comprenez vous-même, cher père. Vous avez vécu dans le monde. — Voilà : au camp, la vie de chaque élève des écoles militaires exige au moins quarante roubles. (Je vous ai écrit tout cela, je vous parle comme un fils.) Je n'inclus pas dans cette somme diverses exigences : le Ihé, le sucre, etc., il les faut en dehors de cela ; c'est nécessaire non seulement par convenance, mais indispensable. ^)uand par le mauvais temps et la pluie ou est trempé sous la toile de la tente, ou quand, par le môme temps, on rentre de l'exercice gelé et fatigué, si on ne prend pas de thé, on peut tomber malade, comme cela m'est arrivé l'hiver dernier. — Malgré tout, je comprends votre situation, je ne prendrai pas de thé. Il me faut seub'menl seize roubles pour acheter deux paires de bottes ordinaires. — Ensuite, je suis obligé de ranger quelque part mes aflfaires : les livres, les bottes, les plumes, le papier, etc., etc.. doivent bien être mis quelque part. Pour cela il me faudrait un colTre, car dans les camps il n'y a pus d'autres constructions que les tentes. Nos couchettes sont formées d'un tas de paille recouvert d'un drap. Je me demande comment m'arrauger sans cofTre. Bien entendu, l'administration ne s'occupe pas s'il me faut un coCTre ou autre chose. Les examens vont être terminés ; donc, les livres ne seront plus utiles ; l'État m'habille, donc les bottes ne sont pas nécessaires. Mais comment passera is-je mon temps sans livres ? Les trois paires de bottes qu'on nous donne ne dureront pas six mois en ville ! — Encore: l'administration ne m'accorde pas de place pour mettre mon coffre, qui m'est nécessaire. Dans la tente je pourrais gêner les camarades et leur causer du désagrément, et puis on ne me permettra pas de garder mon cofTre dans la tente, car personne ne le fait ; il me faut donc avoir une place pour mon bagage. Je trouverai bien àm'arranger pour avoir une place en m'entendant (comme tous le font) avec quelque soldat brosseur. Mais il faut payer pour cela. Pour l'achat du coffre il faut bien au moins un rouble.

30 C0RRK4M>NDANCB DE OOSTOIBVHKI

Le transport .... 5 roubles.

Le If'gis 2 —

Le cirage des bottes. . 5 — C'est le prix convenu ave(; les brueaouni. En ville on fait autrement, mais au camp il faut leur pAjer chaque pai qu'ils font. L'administration шч s'occu{>e pasdeotU. Ainsi : 10

36 ou ()n4i< lie 40.

(avec 1ел timbres, plumes, papier, etc.)

De l'envoi que vous m'avez fait j'ai économisé 15 roubles. Vous voyez, cher рЛге, qu'il m'est absoliimenl néceasaire d'avoir encore 25 roubles. Nous irons au camp dana les premiers jours de juin. Envoyez-moi donc cet argent vers le 1"^ juin, si vous voulez venir en aide à votre fils dans une grande détresse. Je n'ose l'exiger; je ne demande pas le superflu ; mais ma gratitude sera sans bornes. Adressez-le-moi au nom de Shidlovsky.

Au revoir, mon cher père.

A vous, tout à vous.

Th. Dostoïevski.

A son frère Michel Dostoïevski.

Saint-Pétersbourg, l" janvier 1840.

Je te remercie de tout mon cœur, cher frère, pour ta charmante lettre. Non, je ne suis pas comme toi; tune saurais croire quel doux émoi ressent mon cœur quand on m'apporte une lettre qui vient de toi. J'ai imaginé une nouvelle volupté bien étrange : celle de me faire languir d'impatience. Je prends ta lettre, je la tourne quelques instants entre mes doigts, je la tâte, pour en reconnaître le poids et après avoir admiré et joui de la vue de l'enveloppe, je la mets dans ma poche... Tu ne saurais croire quelle volupté y trouvent mon âme, mon cœur et mes sentiments. J'attends ainsi environ un quart d'heure; enfin je me précipite sur l'enveloppe, je brise le cachet et je

dévore tes lignes, tes chères lignes. Oh ! Que de choses ressent mon cœur quand je les lis 1 Que de sensatians se pressent dans mon âme, des sensations chères et désagréables, douces et amères; oui, cher frère, désagréables et amères; tu ne saurais croire combien il est amer, quand on n'est pas compris, quand on est présenté sous un aspect tout à fait différent, sous un aspect difforme. Quand j'ai lu la dernière lettre, j'étais devenu un enragé, parce que Je ne me trouvais pas avec toi; le meilleur de mes rêveries, principes les plus saints que l'expérience dure et longue m'avait communiqués, était déOguré, exposé sous un triste jour. Tu me l'écris toi-môme : • Écris, riposte, discute avec moi, et tu peux y trouver quelque utilité! » Aucune, cher frère, absolument aucune; uniquement que l'opinion fort av i i-'î que ton éir .-ar nous en avons tous) se forii inautre,des< ,{i»^ de ses principes, de son caractère et de la pauvreté de son esprit... C'est bien ; ' ' ' •, frère! Non ! Une discus> sion dans des lettres a ne peut être que du poison déguisé. Que sera-ce quand nous nous retrouverons? Cela pourrait être, il me semble, une pomme de discorde perpétuelle entre nous... Mais laissons cela ! On pourra en causer encore, dans les dernières pages.

L'académie militaire, — c'est du sublime! Sas-ui iw^n que c'est un projet des plus brillants (?) Je songe btîaucoup à ton avenir, afin de le conformer à notre situation, et j'avais pensé à l'académie, mais tu m'as prévenu, cela le plaît donc... Mais voilà: il faut servir au moins un an, avant d'y entrer; reste donc encore un an à tracer des plans.

Tu me demandes des /lo/es, quand je ne connais pas ton programme ; que puis-je t'envoyer ? Pour l'artillerie, cependant, je pourrai t'envoyer le cours des conducteurs (ce qui, paraît-il, vous est justement demandé); ce sont les notes du général Diadine, qui doit te faire passer l'examen lui-môme. Mais je ne t'envoie ces cahiers que pour un mois. Ils ne sont pas à moi : j'ai eu de la peine à me les procurer. Pas un jour de plus qu'un mois. Copieles ou fais-les copier. (Diadine est un homme à caprices, il faut savoir par cœur ou parler,en propres termes, comme si on lisait un livre.) La fortification de campagne est

32 CUKRtiKrONOANCE DE DOSTOÏEVSKI

si peu dft chose, qu'il est possible de l'apprendre en trois jours. D'ailleurs, je te l'enverrai au mois de mai. Le reste demande davantage de temps; je m'en occuperai. Noua avons auHsi des cahiers lithogrnp)ii^>>i de géométrie analylitjue ; mais c'est Brashmann mot pour mol, bien entendu, en abr(^gé. Ainsi, nous étudions Brashmann. Fais do même. Achète-le.

Connais-tu la géodésie? Nous avons le cours de Bolotov. Pour la pliysique,le cours d'Ozémov. Je ferai mon possible pour le cours lithographie du calcul diiTérenliel. .Noua avons un cours énorme et très complet d'histoire (lithographie) mais je ne puis me le procurer. La littérature russe est de Plaksine— qui enseigne lui-même chez nous. Je te dirai que notre examen d'ingénieur de campagne est très facile. On est Ir^s indulgent, d'après ce principe qu'il est inutile de gêner ses camarades. J'en vois de fréiiucnLs exemples.

J'ai envoyé aux Koumaninc une lettre fort convenable. Ne t'intiuièle pas. J'attends de bons nrsultats. Je n'ai pas encore écrit au tuteur: vraiment, je n'ai pas le temps.

Je te souhaite une bonne année, moucher; que va-t-elle nous apporter ? Comme tu voudras, mais ces dernières cinq années ont été terribles pour notre famille. J'ai lu ton envoi de Г année dernière à l'occasion du nouvel an. La pensée est bonne; l'esprit des vers et leur expression sont le résultat do l'influence de Barbier ; entre autres, tu devais avoir présentes dans ta mémoire ses paroles sur Napoléon.

Parlons à présent de tes vers. Écoute, mon cher frère I Je crois que dans la vie humaine on rencontre beaucoup, beaucoup do chagrins, de douleurs et... de joies. Dans la vie du poète il y a des épines et des roses. La poésie est la compagne inséparable du poète, parce qu'il possède le don de la parole. Tes poésies lyriques sont ravissantes : Promenade, Le Matin, La Vision d'ane mère, La. Rose, Les Coursiers de Phébus, et beaucoup d'autres. Comme elles racontent bien ta vie, mon cher. Et combien tout cela m'est proche. Je pouvais te comprendre, car, alors, ces mots se sont gravés, bien gravés dans ma mémoire. Combien alors m'est-il arrivé de choses étranges et merveilleuses! C'est une longue histoire et

je ue la raconterai à personne... Shidiovsky me montra alors tes poésies... Oh 1 Comme tu es injuste envers Shidiovsky. Je ne puis invoquer pour sa défense, ce que ne peut voir celui qui le connaît peu et qui n'est pas luimême sujet aux fluctuations, — son savoir et ses principes. Mais si tu l'avais vu l'année dernière. Il a passé toute une année à Pétersbourg sans situation et sans occupation ! Dieu sait pourquoi il était venu ; il n'est pas du tout assez fortuné pour demeurer à Pétersbourg pour son plaisir. Mais il était évident qu'il était justement venu à Pétersbourg pour fuir quelque part. Il a l'aspect d'un martyr ! Il est desséché ; ses joues sont creuses ; ses yeux sont secs et brûlants ! La beauté spirituelle de son visage a grandi à mesure que la beauté physique a diminué. 11 a souffert, souffert profondément 1 Dieu ! Comme il aime une jeune nile, Marie, je crois. Elle a épousé quelqu'un. Sans cet amour il ne serait pas le prêtre désintéressé, pur et élevé, de la poésie. En allant le voir dans son pauvre logis, par une soirée d'hiver (il y a environ un an), parfois je me remémorais le triste hiver d'Onég^ine à Saint-Pétersbourg (8« chapitre). Seulement, devant moi ne st; trouvait pas un être froid, rêveur passionné bien malgré lui, mais une créature de beauté et d'élévation, le type régulier de l'homme qui nous a été présenté par Shakespeare et par Schiller ; mais déjà à ce moment il était prêt à devenir la proie des sombres manies des caractères de Byron! Nous avons souvent passé ensemble des soirées entières, discutant diverses choses ! Oh ! quelle âme pure et sincère. Je verse des larmes, quand je me rappelle le passé ! Il ne me celait rien, et cependant, qu'étais-je pour lui? Il avait besoin de s'épancher ; ah ! pourquoi n'étais-lu pas avec nous ! Combien il désirait te voir 1 T'appeler de vive voix son ami, ce nom dont il était si fier. Je me souviens qu'il versait des larmes en lisant les vers ; il les savait par cœur. Comment as-tu pu dire qu'il se moquait de toi ! Oh ! Combien il était à plaindre ! Quelle âme pure, angélique ! Pendant cet hiver si douloureux il n'oublia pas son amour, qui grandissait de plus en plus. Le printemps vint et le ranima. Son imagination se mit à créer des dra'mes, et quels drames, mon frère ITu aurais changé d'opinion, si tu avais lu sa Maria Sipionova, après qu'il

34 OOHRESPONOANCE DE DOSTOÏEVSKI

l'eut remaniée. Il l'avail remaniée pendant IouUî la «lurée de l'hiver, il disait que sa première forme était hideu-e. Et ses poésies lyriques ! Oh ! si lu connaieeaie Ici [loi'-^ief qu'il avait composées le printemps dernier. Par exemple, la poésie dans laquelle il parle de la gloire. Si tu l'avais lue, frère I... Hevenus du camp, nous avons passé peu de tt4n[)s cnsemblr. A notre dernière rencontre nous Ames une promenade à Ekaterinhof. Oh 1 Gomm** nous avons passé celte soirée. Nous nous sommes rappelé notre existence pendant l'hiver, quand nous parlions d'Homère, de Shakespeare, de Schiller, d'Hoffmann, que nous avons tant discuté, tant lu. Nous avons parlé de nous-mômee, de l'avenir, de toi, mon cher. A présent, il est parti depuis longtemps et je n'ai pas de ses nouvelles ! Vil -il encore ? Sa santé a bien souffert. Oh ! Écris-lui donc !

L'hiver dernier je me suis trouvé dans un étal d'exaltation. L'amilic de Shidlovsky m'a procuré les meilleures heures de ma vie ;mais ce n'est pas ellequi eu était la cause. 11 est possible que lu m'aies fait et que tu me fasses encore des reproches, à cause de mon silence. La faute en a été aux stupides embarras au régiment. Mais dois-je te le dire, mon cher: je n'ai jamais éprouvé de l'indifférence envers toi ; je t'aimais pour tes vers, pour la poésie de ta vie, pour tes malheurs, — et pas davantage ; mais ce n'était ni en frère, ni en ami... J'avais un camarade, un ôtre que j'ai tant aimé l Tu m'as écrit, frère, que je ne lisaùs pas Schiller. Tu te trompes ! J'ai appris Schiller par cœur, je me servais de son langage, je rêvais de lui; et je crois que ma destinée n'a jamais fait une chose plus à propos que quand elle me donna l'occasion de connaître le grand poète à une pareille époque de ma vie. Jamais je n'aurais pu si bien apprendre à le connaître. En lisant Schiller avec lui, je vérifiais sur lui Don Carlos, si noble et si ardent, le marquis de Posa et Mortimer. Cette amitié m'a apporté beaucoup de souffrance et beaucoup de joie ! Je n'en parlerai plus jamais maintenant ; mais le nom de Schiller est pour moi quelque chose d'intime, de magique, qui évoque tant de rêves ; ils sont douloureux, frère ; voilà pourquoi je n'ai jamais parlé avec toi de Schiller, de l'impression qu'il produisait sur moi ; je souffre quand j'entends prononcer le nom de Schiller.

Je voulais l'écrire beaucoup de chose s à propos de tes attaques, à propos de ce que tu ne m'avais pas compris. Je voulais aussi discuter certaines choses ; mais ma lettre m'a procuré de si doux instants, de si douces rêveries et de si doux souvenirs, que je suis absolument incapable de parler d'autre chose. Je ne mi défend i"ai que sur un seul point : je n'ai jamais sérié les grands poètes, surtout ne les connaissant pas. Je n'ai jamais fait de comparaisons, par exemple entre Pouchkine et Schiller. Je ne sais où tu as pris cela ; écris-moi mes paroles exactement; quant à moi, je nie avoir fait un assortiment pareil. Il se peut qu'à propos de quelque chose j'aie cité Pouchkine et Schiller l'un après l'autre, mais je pense qu'il y avait une virgule entre cesdeux noms. Us ne se ressemblent nullement. Pouchkine et Byron, c'est autre chose. Quant à Homère et h Victor Hugo, je crois que tu as fait exprès de mal me comprendre. Voici ce que je disais : Homère (Aire fabuleux qui peut être incarné et envoyé par Dieu comme le Christ) ne peut être comparé qu'au Christ et nullement à Hugo. Approfondis-le, frère, tâche de comprendre V/li»de, lis-la sérieusement(car, avoue-le, tune l'as pn ' \ Dans VIliade Homère donne au monde ancien l'oiv on d'une vie

spirituelle et d'une vie matérielle, tout comme le Christ l*a fait pour le monde moderne. Me comprendras-tu к présent ? Victor Hugo, comme poète lyrique, possède un caractère vraiment angélique, donne une tendance enfantine et chrétienne à sa poésie, et personne ne saurait en cela se comparer à lui, ni Schiller (combien peu il est poète chrétien), ni le poète lyrique Shakespeare, ni Byron, ni Pouchkine. J'ai lu ses sonnets dans la traduction française. П n'y a qu'Homère avec sou inflexible foi en sa vocation, avec son adoration enfantine du Dieu de {юésiв, qu'il sert, qui puisse être comparé à Victor Hugo dans la tendance de la source de sa poésie, mais dans la tendance seulement et non dans la pensée, qui lui a été donnée par la nature, et qu'il a su exprimer, j'en conviens. Il me semble que Derjavina serait supérieur à tous les deux au point de vue lyrique. Au revoir, mo n cher.

Ton frère et ami,

Th. Dostoïevski.

36 COllRBePONOANCE DE DOSTOlEVeXI

La lettre d'aujourd'hui me fait verser quelques Itrmee au souvenir du ранее.

Le sujet de ton drame est admirable; on y remarque une idée sûre. Ce qui me platl surtout, c'est que ton héros, qui pareil à Faust cherche l'infini, l'incompréhensible, devient fou au moment où il louche à son but,— quand il est aim^. C'est admirable ! Je suis heureux que Shakespeare l'ail appris quelque chose.

Tu m'en veux de ne pas répondre à toutes tes questions. Je le voudrais bien, mab je n'ai ni assez de temps, ni assez de papier. D'ailleurs, s'il fallait répondre à tout, par exemple à des questions telles <jue : « As-tu une mouela" che?» on ne trouverait jamais le temps d'écrire autre chose. Mon bon frère, mon cher frère, au revoir. Au revoir, encore. Écris.

Je dois te gronder : en parlant de la forme, tu déraison» nés presque; je soupçonne depuis longtemps déjà que ton esprit n'est pas bien équilibré, plaisanterie à part 1 Que me disais-tu à propos de Pouchkine dernièrement '.J'ai paseé cela sous silence et non sans raison. Nous parlerons de la forme dans ma lettre suivante, ici je n'ai ni le temps ni la place de le faireJ Mais dis-moi, je te prie : en parlant de la forme, qu'est-ce qui t'a pris de dire : ni Racine, ni Corneille (?!?!) ne peuvent nous plaire, car leur forme est mauvaise. Malheureux! Et tu ajoutes si raisonnablement : « Est-ce que tu pourrais croire qu'il n'y a pas de poésie chez eux?» Pas de poésie chez Racine? Chez Racine ardent, passionné, amoureux de son idéal, il n'y aurait pas de poésie? Est-ce que cela se demande? Mais as-tu lu Andromaque? Eh? Frère! As-tu \\i Iphigénie? pourrais-tu dire que ce n'est pas admirable? Est-ce que l'Achille de Racine n'est pas celui d'Homère? Racine a volé Homère, mais volé de quelle façon! Quelles femmes il a créées! Tâche de le comprendre. Racine n'était pas un génie ? pouvaitil (?) créer un drame ? Il ne pouvait qu'imiter Corneille I Et Phèdre? Frère ! Tu seras bien peu de chose si tu ne conviens pas que c'est la nature élevés et pure, que c'est la poésie. C'est une esquisse de Shakespeare ; une statue de plâtre, sinon de marbre.

Parlons maintenant de Corneille ! Écoute, frère, je ne sais comment faire pour causer avec toi ; il me semble qu'il

faudrait mettre des gaots. Non, je ne veux pas le croire. Tu ne Газ pas lu et c'est pourquoi tu commets cette bévue. Sais-tu bien que par ses caractères gigantesques, par l'esprit de romantisme, c'est presque du Shakespeare? Pauvre amil Tu n'as qu'une réponse à tout ! < La forme classique. » Malheureux ! Sais-tu bien que Corneille parut seulement cinquante ans après le misérable vagabond, privé de talent, qu'était Jodelle.ayec sa Cléopâtre de pasquinade; après le bouffon Ronsard et le riraeur froid de Malherbe, qui était presque son contemporain? Où aurait-il trouvé le modèle d'un plan? Il est encore bien qu'il ne l'ait pas trouvé chez Sénèque, par exemple. As-tu lu son Cinna ? Avec cette admirable ligure d'Octave, devant laquelle Charles Moor, Fiesque, Tell, Don Carlos pâlissent! Cela aurait fait honneur à Siiakespeare. Pauvre amil Si tu ne l'as pas lu, lis-le, surtout le dialogue d'Auguste et de Cinna, où il lui pardonne sa trahison [et comment il la luipardoDQe(?)]. Tu verras, il n'y a que les anges offensés qui puissent parler ainsi. Surtout quand Auguste dit : « Soyons amis, Cinna.» As-tu lu Horace ? Trouverais-tu de pareils caractères chez Homère ? Le vieil Horace — c'est Diomède. Le jeune Horace — c'est Ajax Télémonide, mais avec l'esprit d'Achille; Curiace, c'est Patrocle, c'est Achille, c'est tout ce qui est capable d'exprimer la tristesse de l'amour et du devoir. Q\ie tout cela est grand! As-tu lu le Cid ? Lis-le, misérable, lis-le donc et tombe en poussière devant Corneille. Tu l'as offensé ! Lis-le, lis-le. Que demande скшо le romantisme, si ses idées les plus élevées ne sont pas développées dans le Cid? Quels caractères que ceux de Don Rodrigue, du jeune fils et de son amante! Et comme cela se termine !

D'ailleurs, je te prie de ne pas te fâcher, pour les expressions injurieuses dont je me sers.

Au même.

Péterhof, le 19 juillet 1840.

Je t'écris de nouveau, mon frère chéri, quoique inexorable, et je dois encore commencer ma lettre en te priant de ne pas m'en vouloir, d'autant plus que tu seras plus

obstiné et plus fAché. Non, cher cl bon frère! Je ne te rjuitterai pas, justju'à ce que tu ne me lendos comme autrefois ta main. Jo ne saie comment cela se fait, mon cher l Autrefois (malgré qu'il y eût quelquf»î* exceptions) tu étais juste envers moi, tu m'excusais en cas de long silence ; mais h présent quand je le présente une excuse, une excuse irréfutable, Iule sais fort bien, tu p. urd h mes paro-

les. Pardonne ces reproches, mon biM) , : j.- ne te cacherai pas qu'ils me viennent du fond du coeur. Je t'aime, mon cher, et je souffre de voir ton indiiïérence. A la pUice j'aurais tout oublie'; depuis longtemps, pour excuser au plusUM mon ami, au lieu do le forcera demander grâce l De mon côté au moins, me voyant à peu près à l'aise, c'est-à-dire avec un peu d'argent (In tuteur m'en a déjà envoyé), quoique la somme ne soit pas importante, je te promets absolument de l'écrire chaque semaine. A présent, je me hâte, car je n'ose entreprendre une longue leltre; nous nous attendons à cha(iuo instant à la générale et aux manœuvres, qui dureront trois jours.

Ah ! cher frère 1 Écris-moi donc quelque chose. Si tu savais comme ton avenir m'inquiète, ainsi que les décisions, tes intentions, ton examen, mon cher, car le voilà qui est proche. Dieu le sait, celte lettre te trouvera-t-elle à Réveil Dieu le fasse, mon cher ami ; ah, si nous continuons à être en désaccord, si notre amitié inaltérable doit changer, je ne sais quels tourments j'éprouverai à cause de ton silenJA.Car voilà le dénouement stupide et cependant décisif de ta destinée qui approche ; dénouement que j'attendais toujours en frémissant.. En effet, de quoi dépend tout cela? Songes-y.Ta vie, ton avenir, ton bonheur, mon cher ; oui, ton bonheur ; car, à moins que lu n'aies changé toimême, ou que ta vie elle-même ait changé depuis que lu m'as parlé de ton espoir, de ton Emilie, il est facile de comprendre quel changement dans ta vie produirait un examen heureux. Eh bien, quand il n'y aurait que cette circonstance dans ta vie, mon bon frère I Crois-tu qu'il ne serait pas vraiment cruel de priver de ta confiance ton frère, dont l'amitié prendrait sa part de la joie ou. ..de ta douleur, mon cher ami? Ah ! mon bon ami ! Que Dieu te juge de me laisser ainsi dans l'incertitude, dans une pénible incertitude.

Enfin, que deviens-tu, mon frère ? Se sont-ils réalisés

au moins, sinon les rêves, du moins les espérances que t'avait fait nourrir le destin, en te montrant dans la sombre perspective de ta vie un coin do lumière, où ton cœur te promettait tant de bonheur ? Le temps, le temps seul le prouvera ; le temps seul peut apprécier et définir clairement la signification de cesépoques de notre vie. — Il peut déterminer, pardonne-moi mes paroles, il peut déterminer, dis-je, si cette activité de l'esprit et du cœur était pure e4 régulière, claire et lumineuse comme notre aspiration naturelle à la vie humaine complète, ou bien une activité irrégulière, sans but, vaine, une illusion imposée au cœur de l'homme isolé, qui souvent ne se comprend pas luimême, qui est souvent pareil à un enfant, mais aussi pur et aussi ardent, qui cherche involontairement autour [de lui une pâture pour son esprit et qui s'épuise dans des aspirations affectées de « basses rêveries ». En effet, combien l'existence est triste, et combien pénibles sont les instants quand l'homme, comprenant ses erreurs, ayant conscience de forces immenses, s'aperçoit qu'elles sont dépensées mal à propos, faussement, dans une activité indigne de sa nature ; il sent alors que le feu de son âme est éteint, étouffé. Dieu sait par qui, que son cœur est brisé, et à cause de quoi donc ? A cause d'une vie digne d'un pygmée et non d'un géant ; d'un enfant, et non d'un homme.

Ici encore l'amitié est nécessaire ; car alors le cœur s'emprisonne lui-même dans des entraves inextric^Mbs et l'homme perd courage, se résigne devant le hasard, devant les caprices de son cœur, comme si c'étaient des commandements de la destinée ; il prend une faible toile d'araignée pour des filets monstrueux, dont il ne peut se débarrasser, devant lesquels tout cède; — alors vraiment notre destinée nous apparaît comme un décret de la Providence, c'est-àdire agit sur nous avec la force inéluctable de toute notre nature.

J'ai interrompu ma lettre; mon service m'avait dérangé. Ah ! mon frère, si tu pouvais te faire une idée de notre existence 1 Mais arrive donc au plus vite, mon cher ami ; au nom du ciel, viens. Si tu savais combien il nous est nécessaire de nous trouver ensemble, cher ami ! Des années entières se sont écoulées depuis notre séparation. Un chii-

40 COnRBBPONDANCE DE DOSTOlÏEVHKI

ion de papier que je feoToyais de mois en mois.voiU tout со qui nouH unissait ; cependant, le temps passait, nous apportant les beaux et les mauvais jours et tout cela s'est écoulé dans une triste, dans une pénible solitude. ЛЬ ! si tu savais comme je suis devenu sauvage, rri ' r, mon bon ami! T'aimer est devenu pour moi un >• ./«jsoin.

Je suis complëlement libre, je ne dépends de personne ; mais notre lien est si fort, mon cher, qu'il me semble que je partage ma vie avec quelqu'un.

Que de changements dans notre Age, dans nos rêves, dans nos espérances, dans nos pensées, qui ont glissé insperçus par l'un et par l'autre, et que nous avons consenrés dans notre cœuri Oh! quand je le verrai, y- sens que mon existence deviendra nouvelle ; je me sens quelque peu inquiet à présent ; le cours de ma vie est si irrégulier... Je ne sais pas moi-même ce que j'ai... Viens, au nom du ciel, viens, mon ami, mon cher frère!

Je ne sais si je dois avoir de l'appréhension à propos de ton examen. Comment es-tu préparé ? (Juant aux examinateurs, je suis sûr d'eux. On vous examine, vous autres, avec tant d'indulgence, que si tu as étudié quelque chose, tu passeras : il y en avait qui n'en savaient pas tant. J'ai vu une masse d'exemples. Je pense que lu ne m'en veux pas pour les cahiers ; je te le répète encore : tu n'en aurais pas besoin, vu qu'ils sont insignifiants; ce sont de mauvais abrégés, c'est honteux ; d'ailleurs, personne n'en a. Notre sœur n'a pas été à Saint-Pétersbourg. Nous quitterons bientôt Péterhof. Adresse à Saint-Pétersbourg. Adieu, mon bon, mon cher ami. Voilà quelques lignes ; j'ai écrit avec beaucoup d'interruptions. Si tu savais comme nous vivons mal à l'aise.

Adieu, mon cher, mon bon ami, mon frère. Écris absolument au plus tôt.

Th. Dostoïevski.

Au même.

Saint-Pétersbourg, le 27 février (1841 ?).

Voilà que les lettres recommencent, mon cher ami î II y a si peu de temps que nous pensions ne jamais nous séparer, et que nous passions notre temps tant bien que

mal, gaiement, saas souci, et soudain tu m'as été enlevé pour longtemps. Je suis devenu bien triste, depuis que je suis seul, mon cher. Je n'ai personne à qui parler, et je n'en ai pas le temps. Quel travail ! nous n'en avons jamais eu autant. On nous saigne à blanc, mon cher. Je ne peux sortir même les jours de fête, et voilà que le mois de mars s'approche — c'est le printemps. Il dégèle, le soleil est plus chaud, il éclaire davantage, le vent du midi souflle — ce serait un délice! Que faire! Mais il n'y en a plus pour longtemps.

Tu devineras sans doute pourquoi j'écris sur ce quart de feuille. Je t'écris la nuit, à la hâte.

Allons, mon cher, je suis heureux, très heureux de l'annoncer une joie, si lu n'es pas encore en train de te réjouir et si ma lettre te trouve encore à Narva. Lundi t^le jour de ton départ), Krivopichine est venu сЬег moi ; mais nous étions à table et je ne l'ai pas vu. Il a laissé un billet, pour m'inviter chez eux. Dimanche soir je suis aîlo chez lui et il m'a montré le rapport de P... à propos de ta nominatioa к Revel. Certainement (et m.' - aucun doute) le voilà

déjà à Revel, en train d'tii ton Emilie (n'oublie

pas do le faire de ma part); car autrement je ne m'expliquerais pas les lenteurs de ta nomination. Seulement, il est probable que tu es bien malade en ce qui concerne l'argent. J'ai écrit au tuteur et j'ai expédié la lettre lundi (le jour de ton dépari). Mais sa lettre, si vraiment quelque chose vient de sa part, sera adressée à Narva, tu ne la recevras donc pas bien vite, et lu l'endetteras en attendant. 11 ne reste pas grand'chose à recevoir de la caisse. En général, les circonstances ne sont pas favorables. Aucun espoir ni pour le présent, ni pour le futur. 11 est vrai que je me trompe! Il y a une chance sur 1.000.000, si je gagne. Chance fort probable! 1 contre 1.000.000 !

Mon cher, ne va pas mourir d'ennui à Narva avant d'avoir reçu ta nomination.

Remercie Krivopichine. Quel homme inappréciable ! On ne trouverait pas son pareil ! Je suis admirablement bien reçu chez eux. On ne reçoit que moi, et on ne reçoit pas les autres, comme cela s'est produit la dernière fois. Ton affaire a été décidée en un instant, car sans cela

< Tu ne vivrais plus avec les humains ! >

42 CORRESPONDANCE DE DCHTOKEVSKI

Remercie-les. lis le œéritenl. Qu'avone-nouH fait pour mériter leur bienveillance ? Je n'y comprends rien ! Je n'ai été encore chez personne de nos amis h Pétcrsbourg, ni chez X..., ni chez Grjgorov, ni chez Bicsenkampr, ni à la forteresse. J'attends le beau temps.

Ma tôle me fait cruellement mal. Devant moi se trouvent les systèmes Marino et Gillomé, qui invitent mon attention. Je n'en peux plus, mon cher.

Je pense que ma prochaine lettre aura un peu moins de décousu, mais й présent cela m'est impossible. Je voudrais te trouver encore à Narva, c'est pourquoi je t'écris.

Oh, frère 1 cher frère ! Vite au port, vite vers la liberté ! La liberté et la vocation ce sont de grandes choses. Je recommence h en rôver, comme autrefois. L'ôme s'élargit pour comprendre la grandeur de la vie ! Mais nous en reparlerons dans ma prochaine lettre.

Quant à loi, mon cher, que Dieu t'accorde le bonheur dans le cercle charmant et paisible de la famille, dans l'amour, dans la prospérité et dans la liberté. Oh! tu seras plus libre que moi, si les circonstances extérieures s'arrangent.

Adieu, ami.

Th. Dostoïevski.

Au même.

Le 22 décembre (1841?).

Tu m'écris, mon précieux ami, le chagrin qui t'a serré le cœur, la peine. Tu écris que tu es au désespoir, mon aimable frère, mon cher frère ! Juge donc de ma peine, de ma douleur quand j'ai appris tout cela. Je suis accablé de tristesse. Cela m'est insupportable. Tu t'approches de cet instant de la vie quand s'épanouissent tous nos désirs et toutes nos espérances, quand le bonheur se greffe sur le cœur et quand le cœur est plein de joie; et quoi? Ces instants sont gâtés, sont obscurcis par la peine, par le travail, par les soucis. Oh ! mon cher ami 1 Si tu savais combien je suis heureux de pouvoir t'aider en quelque chose. Avec quel délice je t'envoie cette bagatelle, qui peut rétablir quelque peu ta tranquillité. C'est peu, je le sais ; mais que faire, si

davantage — je te le jure, frère — m'est impossible? Juge loimême. Si j'étais seul, pour toi, mon cher, je me serais privé du nécessaire; mais j'ai la charge de mon frère ; si j'écris si vite de nouveau à Moscou, Dieu sait ce qu'ils vont imaginer. Ainsi, je t'envoie celte bagatelle. Mais, mon Dieu, combien tu es injuste, mon cher, mon précieux ami, quand tu écris des mots comme — prête, — je paieni. N'as-lu pas honte, n'est-ce pas un péché do le faire entre frères? Mon ami, mon ami, est-ce que tu ne me connais pas? Je le ferais de plus grands sacrifices, à toi ! I Non ! tu devais être de mauvaise humeur et je le pardonne.

A quand la noce? Je fais des vœux pour ton bonheur et j'attends de longues lettres. Quant à moi, il m'est impossible, môme à présent, de l'écrire convenablement. Le croirais-tu, je t'écris à trois heures du matin, et la nuit dernière je ne me suis même pas couché. Ce sont les examens et le travail est formidable. Tout le monde interroge — on ne veut pas perdre sa réputation — on pioche « avec dégoût», mais on pioche quand môme.

Je suis extrêmement coupable envers ta chère tiancée — ma petite sœur, aussi précieuse et aussi chère que toi, mais d'un caractère — excuse- moi, mon bon ami — que je ne comprends pas. Est-il possible d'avoir aussi peu confiance en son parent, ou bien s'est-on déjà formé de moi une opinion monstrueuse — d'impolitesse, de manque d'égards, de mauvais sentiments, enfin de tous les vices, pour être prévenue ainsi contre moi, ne pas croire à mes assertions quand je parle de manque de temps, et m'en vouloir pour mon silence? Mais je ne l'ai pas mérité, non, «ur Г honneur.3e loi fais mes humbles excuses,je demande son indulgence et enfin le pardon complet de mes fautes, à moi pauvre pécheur. Il me serait doux d'en recevoir le nom de frère, de bon frère, aimant bien. Mais que faire? Cependant je nourris l'espoir d'y parvenir un jour. Je n'écris rien sur moi-même dans cette lettre-ci. Je ne puis le faire, je manque de temps. A une autre fois. André est malade, — je suis très ennuyé.

Adieu, mon trésor! Que le bonheur réside avec loi 1

Ton Dostoïevski.

Je t'envoie 150 roubles (ceci pour vérifier).

44 CORRC!iPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI

Au même.

31 décembre 1843.

Il y a longtemps que nous n'avons <^crit, mon cher frère, et, crois-le bien, cela ne nous fait рая bonocur. Tu le mois (lifficilernenl en train, mon ami ! Mais quand c'est une afTaire terminée, il ne reste plus rien que de s'emparer de l'avenir et de te souhaiter une heureuse année et un beau bébé. Situ as une fille, nommola Marie.

Mes plus humbles hommages à l^^milie Fédorovna; je lui souhaite également une bonne et heureuse année. En m Лтп temps, moillcure santé. J'embrasse le petit Théodon^ ot je souhaite qu'il apprenne vile à marcher.

Maintenant, mon cher, parlons des aiïaires. Malgré que Karépino m'ait envoyé cinq cents roubles, ayant des dettes à mon actif, d'après l'ancien système qu'il m'est impossible de ne pas suivre, je dois encore deux cents roubles. Il faut me débarrasser de mes dettes d'une façon ou d'une autre. L'eau ne vient pas à la pierre immobile. — J'ai la chance d'avoir une idée, un projet, comme tu voudras. — Comme il est très avanlag»^ux, je m'empresse de te proposer (le partager les peines, los risques et les profils. Voici de quoi il s'agit.

II y a deux ans a paru la traduction russe de la moitié du premier volume de Mathilde (Eug. Sue), donc la seizième partie du roman. Depuis, rien n'a paru. Cependant, la curiosité du public élait excitée ; d'une seule province on reçut 500 lettres pour demander la prompte suite de Mathilde.

Mais la suite ne parut pas. — Sertchevsky, le traducteur, spéculateur stupide, n'avait ni l'argent, ni la traduction, ni le temps de la faire. Cela dura ainsi un an et demi. Vers la semaine sainte, un nommé Tchernoglazov acheta à Sertchevsky, pour 2.000 roubles assignat ', le droit de continuer la traduction de Mathilde et la partie déjà traduite. Cela fait, il prit un traducteur qui lui traduisit l'ouvrage entier de Mathilde pour 1.600 roubles. Ayant reçu la traduction,

1. Le rouble assignat valait alors environ 1 fr. 25 ; et le rouble argent, 4 francs ; aujourd'hui le rouble papier et le rouble argent ont la même valeur, environ 2 fr. 65.

Tchernoglazov la mit de côté, n'ayant pas un sou non seulement pour la faire publier, mais môme pour payer le traducteur. Mathilde a disparu à jamais. Palton, moi, et toi, si tu veux, nous joindrons notre peine, notre argent et nos elTorls pour exécuter cette entreprise et éditer la traduction pour la semaine sainte. Lafl'aire est tenue secrète, bien étudiée et irrévocablement acceptée.

Voici comment cela va se passer :

Nous partageons le travail en trois parties égales, et nous nous y mettons avec ardeur. Nous avons calculé que si chacun peut traduire journellement vingt pages de la petite édition de Bruxelles de Mathilde, il aura Uni sa part pour le 15 février. Il faut traduire au net, sans brouillon, donc lisiblement. Tuas une belle écriture et lu peux le faire. A mesure que la traduction paraîtra, elle sera censurée. Patton connaît Nikitenko, le censeur en chef; et cela sera fait plus vile que d'habitude. Pour faire imprimer à nos frais, cela coulera 4.600 roubles ass.; nous nous sommes informés du prix du papier, de la typographie.

Pour le papier il faut donner le tiers du prix, le reste attendra. La dette est garantie par les exemplaires. Un typographe français que je connais, m*a dit que si je lui donnais 1.000 roubles, il imprimerait tous les exemplaires (2.500) et attendrait pour le reste la vente du livre.

Il faut très peu d'argent; 500 roubles arg. Pallon a déjà 700 roubles, on m'enverra à moi 500 roubles au mois de janvier (sinon, je prendrai d'avance sur mon traitement). Arrange-loi de ton côté pour avoir 500 roubles au mois de février (pour le 15), môme en prenant d'avance sur ton traitement. Avec cet argent nous imprimons, nous éditons et nous vendons nos exemplaires 4 roubles argent. (Le prix est très modeste, comme en France.)

Le roman se vendra. Nikitenko prédit le succès. D'ailleurs la curiosité est éveillée; 300 exemplaires paieront toutes les dépenses d'impression. Que tout le roman, en 8 volumes, se vende à 1 rouble le volume, nous aurons 7.000 roubles de bénéfice. Les libraires prétendent que l'édition sera épuisée en six mois. On partage le bénéfice en trois. Si nous vendons le roman à 1 rouble, tu retrouveras tes 500 roubles et l'édition sera payée.

Voilà en quoi consiste notre entreprise : veux-tu, oui ou

46 CORRBSPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI

DOo, entrer dans la combinaison? Lee avaolage>t )юп1 éridenU. Si lu veux bien, commenuo à traduire è partir do la cinquième partie. Traduis le plus posHible, je t'écrirai pour t'indiijuer les limites do ta IraductioQ. 1'(|1ч imm/'iliatement si tu veux ou non.

Th. DosTOlETSKi.

Réponds sans tarder. Adieu.

Au même.

Cher frère,

J'ai eu le plaisir de receroir ta réponse et je m'empresse de l'écrire quelques lignes. Tu m'écris que tu ne connaissais pas mon adresse. Mais, mon cher, tu sais bien que je fais partie de la Chambre des dessinateurs des plans du Corps des Ingénieurs. Peut-on se tromper d'adresse quand on connaît l'administration où je suis employé? Tu as très bien fait d'adresser ainsi. Mais je me réjouis de ton excuse, et je l'accepte. Tu ne m'as donc pas complètement oublié, cher frère. Je suis très heureux de ton bonheur, je te souhaite d'avoir une fille et que Théodore profite. S'il m'est destiné d'être le parrain de ton enfant, que la volonté du Seigneur s'accomplisse. Que mes filleuls soient heureux. Je baise les mains d'Emilie Fédorovna et je la remercie de son bon souvenir. — Quant àRevel,noa4 réfléchirons; nous verrons cela, comme dit Papa Grandet.

Maintenant parlons d'affaires, car c'est une lettre d'affaires. Nos affaires vont bien, jusqu'au пес pins ultra. La rédaction m'est confiée et la traduction sera bonne. Patton est inappréciable, quand il s'agit d'intérêts. Tu le sais, de pareils compagnons en affaires valent davantage que les amis les plus désintéressés. — Il faut absolument que tu nous aides; fais ton possible pour traduire avec élégance. Je voulais t'expédier le livre par la poste, mais il est chez Patton et celui-ci est sorti. Je te l'enverrai par le prochain courrier. Mais surtout ne vends pas la mèche, mon cher I Traduis et recopie. Une serait pas mal, si tu nous envoyais la traduction au plus tard pour le l»' mars. Quant à nous, nous aurons terminé nos parts et la traduction sera envoyée

à la censure. Le censeur Nikitenko est bien avec Patlon « il a prorais de terminer la censure eu quinze jours. Le 15 mars tout sera mis sous presse et paraîtra au plus tard à la mi-avril. Tu demanderas d'où nous prenons l'argent nécessaire ; je ferai mon possible et je donnerai 500 roubles. Patton a 700 roubles ; il les pje^iôJi, et sa mère donne 2.000 roubles. Elle prête de l'argentà sonfilsà 400/0, Cet argent suffira grandement pour l'impression. Le reste se fera à crédit.

Nous avons vu tous les libraires et voici ce que nous avons appris :

Tchernoglazov, le traducteur de Mathilde, est un homme qui ne pense à rien, n'a ni argent, ni bon sens. Sa traduction est faite. Nous allons faire les annonces de la traduction quand la moitié sera imprimée et Tchernoglazov sera perdu. Tant pis pour lui ; pourquoi laisser passer trois ans entre la première et la seconde partie. — Chacun a le droit d'éditer deux ou trois traductions du môme ouvrage. Lee libraires répondent pour 1.000 exemplaires en province, et l'argent — tout de suite; seulement ils prennent 40 kopeks du rouble. Les libraires nous ont dit qu'il était insensé de laisser l'ouvrage à moins de 6 roubles arg. (prix de l'ouvrage français de l'édition bruxelloise). Nous recevrons donc à la fois au mois de mai 3.500 roubles. Maintenant, à Saint- Pétersbourg, d'après ces libraires, nous écoulerons certainement 350 exemplaires, 20 0 0 pour les libraires ; en comptant sur 1.500 exemplaires, nous n'obtiendrons pas moins de5.000rûublesarg,Nous aurons 1.000 roubles de débours; 4.000 roubles de bénéfice net. Nous avons convenu départager en frères, en trois, et tu auras ta part. Mais traduis maintenant.

Eu recopiant, laisse les noms propres au crayon, ou bien nous en reparlerons.

Cher petit frère, j'ai une petite prière bien délicate à l'adresser. Je suis sans argent. Je dois te dire que pendant les dernières fêtes j'ai traduit Eugénie GrAudet de Balzac (c'est une merveille!) La traduction est admirable. On m'en donnera pour le moins350 roublesass... J'ai l'ardent désir de le vendre, mais le futur capitaliste n'a pas d'argent pour le faire recopier ; pas de temps non plus. Au nom des anges célestes envoie-moi 35 roubles ass. (le prix de la copie). Je

48 COIlREbPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI

te jure par l'Olympe et par mon juif lankcl (de raoD drame terminé) el par ({uoi encore ? par mes moustaclies, ei tu veux, car j'espère qu'elles pousseront un jour, qur la moitié de ce que j'aurai pour Eugénie sera à toi. — Dixi.

Au revoir.

DosTOlKVSKi.

Tu comprends : par le premier courrier.

Au même.

14 février 18Й.

Cher frère,

Tu me demandes de t'ioformcr ce que devient notre traduction. A mon grand chagrin, mon cher ami, je te dirai que l'affaire paratl ne pas vouloir s'arranger ; — c'est pourquoi je le prie d'allendre, et de ne plus traduire, jusqu'à ce que tu ne reçoives plus ample information. Vois-tu : en réalilé je n'ai aucune raison de craindre l'insuccès. Maie la prudence n'est jamais de trop. Quant à moi, je continue à traduire. Mais je te prie de t'arrôler pour un temps, afin de ne pas te faire perdre ta peine. Je suis déjà bien ennuyé, mon cher, de t'avoir fait perdre ton temps. — L'insuccès que je redoute n'est pas dans la traduction ni dans sa valeur littéraire (l'entreprise serait brillante), mais dans les circonstances étranges qui se sont produites parmi les traducteurs. Le troisième traducteur était Pallon, qui a chargé le capitaine Hartong de corriger sa traduction pour un prix convenu. C'est le même Hartong qui a traduit Plick et Plock, Le Diable Boiteux et qui a écrit dans la Bibliothèque de Lecture la nouvelle Le Service Mortuaire. L'affaire allait très bien. La mère de Patton nous prêtait de l'argent, comme elle s'y était engagée sur sa parole. Mais au mois d'avril, Patton doit aller au Caucase avec sa mère ; il servira sous les ordres de son père ; il dit qu'il terminera sûrement sa traduction et me chargera de l'impression et de la vente. Je ne puis me résoudre à croire qu'un homme comme Patton voudrait me confier 3.000 roubles pour une affaire qui paraît tant soit peu risquée ; pour lui, le risque est double. Malgré cela, Patton traduit. Je le sais ; je l'ai vu moi-même.

Toutes ces raisons m'ont forcé de te demander, mon ami, d'abandonner la traduction en attendant. Dans très peu de temps je t'informerai de ma dernière décision ; mais ce ne sera pas probablement en faveur de la traduction : tu le vois toi-même. Et combien je le regrette, mon ami, combien je le regrette surtout pour toi. Pardonne-moi, mon chéri, je suis bien à plaindre aussi ; je suis vraiment Mouhrad le malheureux. — Je souhaite une belle petite fille à Emilie Fédorovna et beaucoup, beaucoup de santé. Je baise ses mains et celles de Théodore,

A toi toujours,

Th. Dostoïevski.

Écris-moi ce que tu as eu avec Georges Riesenkampf. Le père a écrit quelque chose à son fils. Moi, dans maproclmiiu^ lettre, je te parlerai de mon Riesenkampf-AIexi-^.

Ли même.

[Commencement de 1844.]

Mon cher ti4'i4\

Je t'écris à la hAle et quelques lignes seulement. Je suppose qu'aussitôt que ma lettre t'est parvenue, tu t'es mis à l'ouvrage. Je te prie, occupe-toi de la traduction de Don Carlos. Cela sera fameux! Fais-le au plus tôt. Un de ces jours une idée m'est venue: C'est d'imprimer Don Carlos к mes frais. J'aurai l'argent, je prendrai une avance sur mon traitement, ce que j'ai déjà fait plus d'une fois. Voici le compte de ce que coûtera l'impression, j'ai compté à peu près : pour 1000 exemplaires, papier vélin première qualité, environ 5.000 feuilles; 500 feuilles du meilleur papier coûtent 10 roubles, total : 100 roubles.

Impression petite, très lisible (un peu plus grosse que l'impression belge), 30 roubles ass. pour la feuille ; il n'y aura que 5 feuilles (au plus):

donc. ... en tout 150 roubles

et 100 pour le papier.

Couverture saumon ou

vert clair 30 roubles ass.

Total. . . . '280 roubles ass.

L'exemplaire coulera 1 rouble arg.,100 exemplaires paieront largemonl l'édition, avec intérôla. Si on vend le reste

10 корскз l'exemplaire, en cas d'insuccès tu auras 350 roubles uss., ce (^u'on le donnerait au //^/)er<ojre,tout au plus.

Pense donc, frère. La traduction de Don Ctrlos sera une nouveauté très intéressante en littérature. Les amateurs l'achèteront, on en vendra au moins 30<J «exemplaires. Écoute 1 tu ne risques rien. Ne t'inquiète pas pour moi. Je comprends ces choses et je n'irai pas me fourvoyer, nous paierons toujours les frais.

Tu as une famille. Pendant que tu es assis chez toi, ou que tu circules pour surveiller les travaux et regarder placer les briques, peu d'idées intéressantes te viennent. Ton traitement n'est pas considérable. Vous aurez du pain, mais tu te passeras d'une redingote neuve, quand lu en auras besoin. C'est certain. Les privations sont dangereu* ses quand on est jeune! Il faut donc travailler. Tu manies le vers admirablement. Un traducteur d'oeuvres françaises ne mourra pas de faim à Saint-Pétersbourg ; loin de là ; je le vois bien par moi-môme ; je traduis George Sand et je prends 25 roubles ass. par feuille d'imprimerie. (Ju'estce quia rendu Strougovstchikov célèbre dans notre littérature? Ses traductions. Tu ne traduis pas plus mal que lui. Lui a gagné une fortune. Tu aurais pu le faire depuis longtemps, mais nous n'avons pas su nous y prendre. J'écrirai la préface, et toi tu mettras Schiller en vers. On pourrait commencer à mettre sous presse en juin et, au ]•» juillet, je t'en aurais envoyé un exemplaire sous couverture d'or. En littérature le champ est libre. Ils seront ravis de l'accepter. Je suis sûr que tu vas traduire. Écris vite, au nom du ciel, et tranquillise-moi. Je n'ai pas envoyé les épaulettes par oubli. Je te les enverrai. J'attends la réponse pour l'amour de Dieu. A toi.

Dostoïevski.

Le service m'assomme.

Le service me dégoûte, comme les pommes de terre. Adieu. Salue Emilie Fédorovna. Embrasse mes neveux.

11 m'est impossible de venir vous voir. On ne me donne pas de permission. Mais je viendrai passer une quinzaine de jours au mois de septembre, quand je donnerai ma démission. Nous causerons de tout notre cœur.

Aa même.

30 septembre (1844).

Cher frère,

J'ai reçu Don Carlos et je m'empresse de répondre aussitôt que cela m'est possible. (Le temps me manque.) La traduction est bien, par endroits remarquablement bien, quelques lignes sont mauvaises ; mais c'est parce que tu t'es pressé. Mais il ne s'y trouve que cinq ou six lignes mauvaises. J'ai osé corriger quelques petites choses, aussi en quelques endroits j'ai donné plus de souplesse au rythme. Ce qui est contrariant, c'est que, por moments, lu emploies des mots étrangers, par exemple complot. Ceci est inadmissible. Aussi (cependant je ne sais ce qu'il y a dans le texte) tu emploies le mot Sire. A ma connaissance, ce mot n'existait pas en Espagne, mais seulement dans l'Europe Occidentale, dans les États d'origine normande. Mais ça, c'est peu de chose. La traduction est remarquable. Mieux que je ne m'y attendais. Je la porterai à ces imbéciles du Répertoire. Ils en ouvriront la bouche. Maie si (ce que je redoute), ils ont déjà la traduction d'Obodovsky, alors je m'adresserai à Otetchestvtnnia Zapiski. Je ne la laisserai pas à bon marché, sois tranquille. Dès que je l'aurai vendue, je l'enverrai l'argent.

Quant à l'édition de Schiller, je suis de ton avis, je voulais même te proposer de la diviser en trois volumes. D abord faisons paraître: Les Brigands, Fiesco, Don Carlos, La Ruse et l'Amour^ Lettres Sentimentales et Naïves. Ce sera très bien. Nous réfléchirons aux éditeurs. Mais voilà, il est bien mieux de le faire soi-même; autrement, on a peu de bénéflce. Traduis seulement, ne t'inquiète pas de l'argent; nous le trouverons d'une façon ou d'une autre. Mais voilà, frère, il faut que cette affaire soit terminée dans un mois, c'est à-dire soit décidée, car on ne peut faire d'annonces après, et sans annonces il n'y a pas de succès possible. Voilà pourquoi je vais faire mettre quelques mots à ce propos dans le Répertoire. La traduction fera sensation. (Le moindre succès, et le bénéfice sera remarquable.)

Allons, frère, je sais bien que je me trouve dans une

52 COHBESI'ONbA.^i-i. iifc 11.1Я11лг.>--л1

situation infernale ; voilà, je m'en vaie le l'expliquer : J'ai démissionné, parce que — j'ai démiMionné, c'eet-àdiro je le jure que je ne pouvais plus conlinuer mon eer> vice. La vie vous est à charge, quand on perd son iricilleur temps I)'aillenrs, je n'ai jamais eu l'inlenlion de rester longtemps au service, alors, [)OMrquoi penlrc les Ыппев années? Et enfin, le plus important: on voulait m'cnvoyer en mission — mais, dis-le-moi, comment me serais-je passé de Pélersbourg? A quoi aurais-je été bon ? Me com* prends-tu bien ?

Quant à ma vie, ne t'inquiète pas. J'aurai bientôt trouré un morceau de pain. Je vais travailler beaucoup. Me voilà libre. Mais que vais-je faire maintenant, en ce moment môme, voilà la question. Figure-toi, frère, que je dois 800 roubles, dont .')25 roubles ass. au propriétaire. (J'ai écrit à la maison que j'avais 1.500 roubles de dette, car je connais leur habitude de n'envoyer que le tiers de ce qu'on leur demande.) Personne ne sait que je vais démissionner. Si je démissionne à présent, — que faire alors? Je n'ai pas un kopek pour m'acheter des habits. Ma démission me sera accordée le 14 octobre. Si les Moscovites sont des cochons, me voilà perdu. Et je me ferai mettre très sérieusement en prison (c'est évident). Cela devient comique. Tu parles de partage. Mais sais-tu bien ce que je demande ? Pour renoncer complètement dès à présent à ma part de la propriété, et aussi pour l'avenir, c'est-à-dire que je leur cèdo entièrement la propriété, je demande 500 roubles argent en une fois et 500 autres par 10 roubles par mois (voilà tout). Conviens que c'est peu de chose et que je ne frustre personne. Conviens encore que je ne puis leur proposer cela à présent. Ils n'ont pas confiance en moi. Ils supposent que je vais les tromper. Je te prie, mon ami, réponds pour moi. Dis-leur ceci : qae tu es prêt à répondre sur n'importe quoi que mes exigences n^ront pas au delà. S'ils n'ont pas autant, 600 ou 700 roubles peuvent m'êlre utiles dans ma situation ; je m'en contenterai, et tu peux répondre aussi que j'accepterai cela au lieu de toute la somme de 500 roubles en une fois et des 500 roubles par petites mensualités.

Tu me dis : le salut est dans mon drame. Mais il faut du temps pour le faire jouer, et puis de l'argent aussi. Et

ma démission qui approche. (D'ailleurs, mon cher, si je ne l'avais pas encore demandée, je la demanderais tout de suite.) Je n'ai pas de regrets. J'ai un espoir. Je suis en train déterminer un roman dans les dimensions d'Eugénie Grandet. Le roman est aussi original. Je le recopie ; vers le 14, j'aurai certainement une réponse. Je le placerai dans Oietcheslvennia Zapiski. (Je suis content de mon travail.) J'aurai peut-être 400 roubles, voilà tout ce que j'espère. Je t'aurais donné des détails sur mon roman, mais le temps me manque. (Je tâcherai coûte que coûte de faire jouer le drame. Cela me fera vivre.)

Ces Moscovites sont infiniment chatouilleux, botes et raisonneurs. Dans sa dernière lettre, K... se met à me conseiller à brûle-pour[)oint de ne point m'enthousiasmer pour Shakespeare. Shakespeare, dit-il, et une bulle de savon, c'est pareil. J'aurais voulu que tu comprisses ce trait comique, cette irritation contre Sb >'. Eh bien,

qu'est-ce que Shakespeare vient y fai li en ai écrit,

une lettre 1 En un mot, c'est un modèle de polémique. Je l'ai bien arrangé. Mes lettres sont des chefs-d'œuvre de l'art épistolaire.

Frère, écris au plus vite à la maison, je l'en supplie, au nom du Seigneur. Je suis dans une situation terrible ; le 14 est le dernier terme : il y a un mois et demi que j'ai fait ma demande. Au nom du ciel 1 demande-leur qu'ils me l'envoient. Le plus important, c'est que je n'ai pas d'habits. Khleslakov * veut bien aller en prison, mais « d'une façon honorable». Eh bien, et si je n'ai pas de culotte — sera ce une façon honorable ?

Mon adresse : près l'Eglise Wladimir, maison Prianichnikov, traverse Grafsky. Demander Dostoïevski.

Je suis très content de mon roman. Je ne me tiens pas de joie. Il me rapportera sûrement de l'argent, — et alors I

Pardonne le décousu de ma lettre.

Au même,

24 mars (1845?).

Mon cher frère,

Tu as attendu ma lettre assez longtemps. Ce qui m'a empêché d'écrire, c'était l'incertitude de ma situation. Je

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