‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 3 sur 48 · Un personnage de la comédie de Gogol : Le Reviseur · texte numérisé non relu

Un personnage de la comédie de Gogol : Le Reviseur

ne pouvai.4 m'adonner complètement à quoi que ce fût, tant que j'avais sous les yeux l'inconnu et l'incertain. Mais comme jusqu'à présent je n'ai pu encore rien faire pour arranger mes propres affaires, je t'écris quand même ; car il y a longtemps que j'aurais dû «écrire.

J'ai reçu des Moscovites 5(X) roubles. Mais j'ai tant de dettes, d'anciennes et de nouvelles, que je n'ai pas eu амег pour fuire imprimer. Ceci ne serait rien encore. Il est encore possible de devoir h l'impriraerie ou chez les fournisseurs, mais le roman n'était pas prêt. Je l'avais terminé presque complètement en novembre, mais au mois de décembre j'ai eu l'idée de le refaire; je l'ai refait et recopié, puis au mois de février je me suis remis à l'éplucher, à l'arranger, h supprimer, à ajouter. Vers la mi-mars j'étais prêt et content. Mais alors, c'est encore autre chose : les censeurs n'acceptent pas pour moins d'un mois. Нэпе peuvent faire la censure avant. Ils sont surchargés. J'ai repris mon manuscrit ne sachant à quoi me résoudre. Car outre la censure de quatre semaines, l'impression prendra enriron trois semaines. II n'aurait pu paraître avant le mois de mai. Ce serait trop tard î Ici, de droite et de gauche, on a commencé à m'engager à le porter aux OtetchettrennU Zapfiski. Mais non ! Si je le fais, je le regretterai après. D'abord, on ne le lira pas, et si on le lit, ce ne sera que dans six mois. Ils ont assez de manuscrits sans celui-là. On l'imprimera, et on ne me paiera rien. Là-bas, c'est une véritable oligarchie. Que m'importe la gloire, quand je travaille pour mon pain? J'ai pris une décision désespérée : je vais attendre, faire encore des dettes, et vers le !•' septembre, quand tout le monde revient à Pétersbourg et que chacun flaire les nouveautés comme un chien de chasse flaire le gibier, je fais mettre mon roman sous presse, avec mes dernières ressources, et peut-être ne suffiront-elles pas. Quand on place quelque chose dans une revue, on se met sous le joug non seulement du principal maître d'hôtel, mais encore de tous les souillons et de tous les marmitons qui se nichent dans les endroits d'où se répand la civilisation. II n'y a pas qu'un dictateur : il y en a une vingtaine. Faire imprimer soi-même, cela veut dire faire sa trouée et, si l'œuvre est bonne, non seulement elle ne sera pas perdue, mais encore me délivrera

des embarras de mes dettes et me donnera du pain.

Et maintenant à propos de pain? Tu sais, frère, que soue ce rapport, je suis complètement livré à moi-même. Mais quoi qu'il en soit, j'en ai fait le serment, même parvenu aux dernières limites de la privation, — je tiendrai bon et je n'écrirai pas sur commande.La commande tue, la commande perd tout. Je veux que chacune de mes œuvres par elle-même soit bien. Vois donc Pouchkine, vois donc Gogol. Us ont écrit peu de choses, et on va leur élever des statues. Et maintenant Gogol se fait payer 1000 roubles argent la feuille imprimée et quant à Pouschkine, lu sais bien qu'il vendait chaque vers un louis d'or. Mais aussi leur gloire, surtout celle de Gogol, a été achetée par des années de pauvreté et de famine. Les anciennes écoles disparaissent; les nouvelles écoles barbouillent, mais n'écrivent pas. Tout le talent est employé à un élan colossal, dans lequel on aperçoit une idée monstrueuse, mais indéfinie, et la force de l'impulsion donnée à l'élan, mais peu de résultats. Déranger a dit, en parlant des feuilletonnistes français actuels, que c'est une bouteille de Chambertio dans un seau d'eau. On les imite bien cher nous. Raphaël a peint pendant des années, détaillant, cherchant et il a obtenu des merveilles l Les divinités naissaient sous son pinceau. Vernet fait un tableau par mois, il commande pour cela des salles de dimensions particulières, la perspective est des plus riches, il fait des esquisses, c'est gran diose, mais ce n'est pas sérieux. Ce sont des décorateurs !

Je suis sérieusement content de mon roman. C'est une chose grave et harmonieuse. 11 y a cependant de grands défauts. Je me rattraperai quand on mettra sous presse. En ce moment, j'ai la tôle vide. Je songe à écrire quelque chose pour le début, ou pour me faire payer, mais je ne veux pas écrire n'importe quoi, et il faut beaucoup de temps pour faire quelque chose de sérieux.

L'époque approche à laquelle j'avais promis de vous rendre visite, mes chers amis. Mais je n'en aurai pas les moyens, c'est-à-dire l'argent. Je me décide à garder mon ancien logement. Ici au moins j'ai un engagement de location et je serai tranquille pendantenvironsixmois.il s'agira de payer tout cela avec mon roman. Si l'affaire ne réussit pas, il est possible que je me pende.

56 CORr.EiiPONOANCE DE DOSTOÏEVSKI

J'aurais voulu garder en réserve envirop 300 roubles pour lo mois d'août. On peut faire imprimer pour 300 roubles. Maie l'argent fait cuinme \сн écrcvisses, qui gliesent de tous les côtés. J'ai environ -100 roubles argent de dettes (avec les dépenses et rachat d«' v. ' ), mais j'ai de

quoi me vôtir convenablement peii'i ux an». Cepen-

dant, j'irai absolument vous voir. Écris- moi vile conunenl je dois faire avec mon logement. C'est un pas décisif. Mais que faire 1

Tu écris que l'avenir sans argent t'etlraie. Mais Schiller paiera tout cela, et de plus, qui sait combien d'exemplaires de mon roman seront vendus?

Adieu. Réponds au plus vite. Par le prochain courrier je te communiquerai toutes mes décisions.

Ton frère,

Dostoïevski.

Embrasse les enfants et salue Emilie Fédorovna. Je pense souvent à vous. Tu voudrais peut-être savoir ce que je fais quand je n'écris pas ; eh bien, je lis. Je lis énormément et la lecture agit sur moi d'une façon bizarre. Je prends quebiuc chose que je n'ai lu depuis longtemps, je le relis et il me semble que j'y puise de nouvelles forces, j'entre en tout, je comprends mieux et j'en retire la faculté de créer.

Écrire des drames ! Allons, frère, il faut pour cela des années de travail et de calme, au moins pour moi. Il serait bon d'écrire aujourd'hui. Le drame est devenu du mélodrame. Shakespeare pâlit dans les crépuscules et à travers les brouillards des dramaturges modernes, il paraît comme une divinité, comme un esprit apparu sur le Brocken ou sur le Hartz. D'ailleurs, cet été j'en écrirai peut-êtreun. Nous verrons dans deux ou trois ans, mais en ce moment il faut attendre ! Frère, au point de vue littéraire, je ne suis pas le même depuis deux ans. Alors, ce n'était que de l'enfantillage, de la blague. Deux années d'étude en ont apporté et emporté.

Dans le journal L'Invalide, j'ai lu le feuilleton où l'on parle des poètes allemands morts de faim, de froid, ou bien dans des maisons d'aliénés. Ils sont au moins une vingtaine, et quels noms I J'en ai le frisson jusqu'à présent. Il faut être charlatan...

Au même.

4 mai 18t5. Mon cher frère,

Pardonne-moi d'être resté si longtemps sans t'écrire. Jusqu'à présent, j'ai été occupé d'une façon infernale. C'est mon roman, dont je ne puis me débarrasser, qui me donne tant de travail, que, si j'avais su, je ne l'aurais pas commencé. J'ai eu l'idée de le transformer encore une fois et cela est bien mieux ; vraiment, il y a énormément gagné. Mais maintenant, c'est terminé et c'est la dernière correction. Je me suis donné la parole de n'y plus toucher. Le sort des pn^mières œuvres est toujours d'être corrigées à l'intini. Je ne sais si Atala de Chateaubriand a été sa première œuvre, mais je crois qu'il Га refait dix-sept fois. Pouchkine faisait de ces corrections môme à ses plus petites poésies. Gogol fait reluire ses œuvres merveilleuses pendant deux ans ; et, si tu as lu Le Voyage Sentimental de Stern, —un tout petit volume, — tu dois te rappeler ce que dit Waller Scott dans sa Notice sur Stern, eu se rapporlautà l'autorité de Lalleur, domestique de Stern.

Latleur dit que sou maître a usé une centaine de mains de papier pour décrire son voyage en France. Eh bien, à quoi cela a-t-il servi ? A faire un petit volume, pour lequel un scribe capable comme Pluchkine ' se serait contenté de la moitié d'une main de papier. Je ne comprends pas de quelle façon ce môme Walter Scott a pu écrire en quelques semaines des œuvres aussi parfaitement achevées que Mannerîng par exemple î Peut-être, parce qu'il était déjà âgé de quarante ans.

Je ne sais, frère, ce que je vais devenir. Tu prétends injustement que ma situation ne m'est pas pénible. Mais si, elle me fait souffrir jusqu'à l'anéantissement, jusqu'à la nausée ; souvent, je ne dors pas à cause des pensées qui me torturent. Des personnes sensées me disent que je serai perdu, si je fais imprimer mon roman à part. Elles me disent : — Admettons que l'ouvrage soit bien, très bien. Mais vous n'êtes pas un commerçant. Comment l'annoncerezvous? Dans les journaux ? Il faut absolument avoir dans la

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