Escroc dont le procès eut un grand retentissement
476 COHKK.SFONDANCB DE DOSTOÏEVSKI
vois qu'il faul parler beaucoup et «l'une façon <].l.ull.e. Jamais (lansmavie je n'ai rencontré un critique aussi sincère et aussi plein d'intérêt pour mon œuvre que vous l'ôtee à présent. J'avais même oublié de songer que des critiques pareils peuvent exister. Cela ne veut pas dire que je sois absolument de votre avis, mais il y a cependant le fait suivant : c'est que je me trouve plongé dans un grand doute h propos de beaucoup de choses, quoique j'aie deux ans d'expérience dans l'édition du Journal. Voici ce que c'est: Comment dire, de quel ton le dire, et qu'est-ce qu'il faut ne pas dire du tout? Votre lettre m'a trouvé plongé dans ces doutes, car j'ai sérieusement l'intention de continuer le Journal l'année prochaine, et c'est pourquoi je m'agite et je prie Celui auquel il faut s'adresser de m'envoyer des forces et surtout du savoir-faire. Voilà pourquoi j'étais terriblement content de vous avoir, — car je vois à présent que je puis vous exposer une partie de mes doutes, et vous me direz toujours une parole profondément sincère et perspicace. Je le vois, je le comprends de vos deux lettres. Mais voilà le malheur : il faudrait vous écrire pas mal de choses, et maintenant je ne suis pas libre et je ne suis pas capable d'écrire. Vous ne sauriez croire à quel point je suis occupé, jour et nuit, comme aux travaux forcés! Car précisément, je termine les Karamazov, par conséquent je fais le total de l'œuvre, à laquelle, moi, pour ma part, je tiens beaucoup, car j'y ai mis beaucoup de moi et du mien. Je travaille presque toujours nerveusement, avec peine et souci. Quand je travaille trop, je deviens même physiquement malade. Maintenant, il faut faire le compte de ce qui, pendant trois ans, a été pensé, composé, noté. 11 faut faire bien, c'est-à-dire autant que je serai capable de le faire. Je ne comprends pas le travail fait à la hâte, pour de l'argent. Mais le temps est venu, où il faut finir quand même, et finir sans traîner. Croyez-vous, — malgré toutce qui a été inscrit pendant ces trois années, — certains chapitres, aussitôt écrits, sont mis au rebut, écrits encore et encore. Il n'y a que les endroits d'inspiration qui viennent tout d'un coup, à la fois, mais le reste est un travail très pénible. Voilà pourquoi, à présent, tout de suite, malgré mon ardent désir, je ne peux pas vous écrire : ma disposition d'esprit n'est pas la même, et puis je ne veux
pas déranger l'ordre de mes idées. Je vous écrirai vers le 10 du mois prochain (septembre); les questions sont difficiles et il taut les exposer clairement. Voilà pourquoi vous ne devez pas m'en vouloir, ni prendre cela pour de l'indifférence; si vous saviez combien vous vous tromperiez dans ce cas ! En attendant, je vous embrasse sincèrement et je vous remercie de tout mon cœur. Vous m'êtes nécessaire, et je ne saurais ne pas vous aimer. Votre sincèrement
Th. Dostoïevski.
Au même.
Saint-Pétersbourg, 4 novembre 1880.
Bien honoré et cher Ivan Serguéïevitch,
Avant-hier j'ai envoyée la rédaction delaRouss un manu»* crit, nouvelle ou roman, sous le litre La Marâtre. Voilà ce que c'est : une dame qui écrit depuis fort longtemps, une personne qui paraît être très convenable, Pélagie Egorovna Goussev, a fait ma connaissance il y a environ six ans, aux eaux, à Ems, et maintenant elle a recours à mon intermédiaire au sujet de son roman. Elle demeure dans la ville de Riazan, très pauvrement. La Marâtre a été dans le Housski Viestnik, dans Ogonek. On Га refusée partout. Voilà que Pélagie Egorovna, ayant lu votre annonce dans les journaux, m'a chargé de prendre dans les bureaux de rédaction de VOgonek son manuscrit et de vous l'envoyer à la Rouss, ce que je viens de faire. Je n'ai pas lu La Marâtre; je n'ai aucune idée de ses qualités, et ce n'est que sur la demande très instante de l'auteur que je vous la remets. Faites comme vous jugerez bon, moi je n'y suis pour rien. Je ne vous recommande rien, je ne vous charge de rien. M"»» Goussev ajoute qu'elle vous est peut-être un peu connue par la traduction de quelques poésies tchèques, que vous avez publiées dans une édition quelconque, L'Aide Fraternelle, je crois. D'ailleurs, elle a oublié le titre. La Marâtre est signée du pseudonyme A. Chomnov . Elle veut bien remplacer ce pseudonyme par son véritable nom : P. Goussev. L'adresse de M"* Goussev : Riazan, rue Vedenskaïa, maison du prêtre |Ouspensky.
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Ayant fait ma commission, je vais tous parler de moi. Jusqu'à présent, cher Ivan Serguôïovitch, je n'ai pas encore répondu à votre admirable lettre (reçue il y a deux mois ou un mois et demi). Mais alors, comme à présent, j'étais aux travaux forcés. Je termine mon roman et je ne peux pas le finir. Mais un de ces jours, je crois que je le terminerai tout h fait et alors je serai relativement libre. Votre annonce de la /louss est admirable, mais il s'est trouvé ici des personnes (figurez-vous, qui partagent beaucoup de nos idées) qui trouvent votre annonce présomptueuse, effrontée et obscure. Qu'ils bavardent. Dans bien des cas, nos premiers ennemis sont nos proches. 11 me semble seulement que la Roasi a fait une méprise, en commençant au 15 novembre, au lieu de commencer directement le l*' janvier de Tannée prochaine. Je crois que le public trouvera naturel que les numéros de cette année paraissent, pour ainsi dire, comme essai, pour recommander l'édition. Mais la Bouts et ses tendances doivent être, à mon avis, assez connues de tous, de même que son directeur, pour qu'il n'y ait aucun besoin d'essai. Sans essai il y aurait plus d'importance, plus de fermeté, plus d'a«surance, dans le bon sens du mot. A ce point de vue-là, la société est un peu bote ; elle considère toujours ces numéros d'essai comme si ce n'étaient pas les véritables. D'ailleurs ce n'est que mon opinion, et je puis me tromper. Cependant, je suis persuadé que vous devez absolu ment frapper fortement l'imagination et attirer l'attention par les premiers numéros, pour prouver que ce sont les véritables. Si cela commençait à partir du 1*' janvier, il n'y aurait aucun efîort à faire, car cela serait fait tout seul. Et encore une fois, je puis me tromper.
La thèse que vous me proposez sur la propagande de choses saintes dans la société, sans injures ni colères, ne me sort pas de la tête. Il ne faut pas d'injures, bien entendu, mais peut-on être différent de soi-même, non sincère ! Gomme je suis, il faut me recevoir : voilà comment je voudrais être avec mes lecteurs. S'envelopper dans des nuages de grandeur (le ton de Gogol, par exemple, dans sa < Correspondance avec ses amis >) manque de si ncérité, et le manque de sincérité est facilement reconnu, même par un lecteur peu expérimenté. C'est la première
chose qui trahit: Allons, comment s'abstenir d'une polémique, quelquefois ardente? Je vous avoue, en ami, qu'ayant l'intenlion d'entreprendre dès l'année prochaine l'édition du. Journal (je fais mettre les annonces un de ces jours), j'ai souvent et longuement prié Dieu, à genoux, pour qu'il me donne un cœur pur, une parole pure, sans péché, sans envie, et incapable d'irriter. Je vous le dis en riant : je prends quelquefois la résolution de ne lire ni les attaques, ni les réfutations des revues. A propos, je n'ai pas lu jusqu'à présent l'article de Kochelev dans la Яоазякли Missl. Et je ne veux pas le faire. On sait que ce sont nos amis qui nous attaquent les premiers. Est-ce que cela peut être autrement chez nous? Mais voilà mon papier tout rempli, et combien je voulais vous écrire ! Mais j'écrirai. Au revoir, je vous embrasse très chaleureusement. Que Dieu vous garde ! Tout à vous,
Théodore Dostoïevski.
An même.
Pétersbourg, 3 décembre 1880.
Bien estimé et cher Ivan Serguéievitch,
Depuis l'apparition du premier numéro de votre Roass^ j'avais l'intention de vous écrire, et je puis satisfaire à mon désir à présent seulement, après avoir lu le troisième numéro. La principale cause de ce retard c'est des petits tracas stupides, dans le genre de conférences publiques, etc., mais qu'il est impossible d'éviter; et encore plus une cruelle indisposition, malgré que je sorte ; mon emphysème fait des siennes, l'haleine est courte, et puis mes forces sont affaiblies. Mais assez sur moi : j'ai pris un moment et je veux vous faire part de mes impressions.
Elles sont bonnes et mauvaises. D'abord àproposde vos articles de tond. Oui, il y a longtemps qu'une voix pareille n'a retenti. Vos articles sont écrits d'une façon ferme et entière ( concrète). Vous donnez une idée très nette du zerastvo, — c'est compréhensible comme deux fois deux. Comme c'est en partie le fond de l'oeuvre, vous continuerez certainement à expliquer votre pensée dans les numéros suivants, à l'occasion. C'est ce qu'il faut. Mais ne vous
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attendez pas, oh I ne vous altendez pas à 6tre compris. Aujourd'hui, nous sommes à une telle époque et les esprits sont disposés de telle façon, que Ton aime le compliqué, le tortueux, les chemins de traverse, et l'on ae contredit soi-même à chaque point. L'axiome deux fois deux font quatre a l'air d'un paradoxe, et le tortueux el le contradictoire a l'air d'une vérité. Je viens de lire dans le Novoié Vrémia une citation do la liousska'ia lietch, où le professeur Gradovsky vous enseigne et vous donne des instructions : « Non pas d'architecture, dit-il, mais de savoir-vivre. » Un mort proche la vie, et croyez bien, c'est le mort qui sera écouté et non pas vous. Dans vos lettres, vous m'avez assuré que c'est un homme intelligent, quoique dépravé, et Oreste Théodorovitch Miller m'a transmis que vous vous intéressiez de savoir quelle était son opinion, à lui, Gradovsky, sur la Rouss. Eh bien, maintenant, vous connaissez son opinion. Vous n'avez pas fait attention, dit-il, à un courant nouveau, vivant, national^ qui existait dans notre société depuis vingt-cinq ans, et qui avait été provoqué par les réformes. Et vous ayant fait le reproche de ne pas avoir fait attention, ayant juré qu'il est^ qu'il existeyû demande tout de suite: Dans quelles conditions notre propra croissance morale serait-elle possible? c'est-à-dire dans quelles conditions pouvons-nous devenir plus moraux, plus diligents, plus purs, plus instruits, plus forts de caractère, plus soucieux du bien public ; dans quelles conditions cette sainte idée de la patrie sera-t-elle plus proche de notre cœur et de notre attention ? etc., etc. Mais il a donc découvert un pareil trésor, ce nouveau courant national, que demande-t-il et pourquoi s'embarrasse-t-il de la solution ? Le fait est accompli, il ne nous reste qu'à nous incliner. Il faut décrire le courant, étudier sa direction, d'où il est venu et quelles sont ses qualités, — voilà la solution de la question. Car autrement, s'il ne peut résoudre la question, le courant n'existe donc pas, et cela lui a paru ainsi seulement. Mais il ne la résout pas et, à la fin, il met la création du courant sur le dos du gouvernement. C'est colossalement bien! Je vous le répète, je l'ai lu en extrait. Demain, je recevrai probablement la Rousskaïa Retch et je lirai exprès, dans l'original, les blagues d'Alexandre Dmitriévitch. Mais, croyez-le bien, il aura du succès
et VOUS. .. non; « il a résolu, il a désigné, et vous n'êtes qu'un homme paradoxal. >
Bien entendu, vous n'écrivez pas pour lui et non plue pour la masse énorme de ceux qui détiennent les cerveaux des intellectuels. Ceux qui peuvent vous comprendre, existent, et ils sont nombreux, et, je vous le répète, il faut leur expliquer votre pensée de plus en plus. La force, le peuple réduit à la servitude, les citadins et entre eux les quatorze classes : voilà l'œuvre de Pierre. Délivrez le peuple, l'œuvre de Pierre sera ébranlée. Mais la ceinture, mais la zone entre le pouvoir et le peuple, ne se retirera jamais et ne cédera pas son privilège de gouverner le bas peuple.
Les meilleurs diront : nous serons, nous deviendrons meilleurs, nous nous efforcerons et nous aimerons le peuple, mais nous ne lui donnerons la possibilité de se gouverner que par les bureaucrates, car nous ne pouvons renoncer à nos prérogatives. Voilà précisément ce mur, contre lequel tout le monde se brise le Iront, vou^ ne l'indiquez pas. Vous prononcez une vérité absolue, mais comment sera-t-elle résolue ? Pas un mot. Même le contraire, car chez vous, Pierre (numéro 1 de la Rouss) nous a avancés dans l'Europe et nous a donné une civilisation européenne. Car vous le louez presque, pour cette civilisation européenne, et cependant elle, ou plutôt sa fausse image, se trouve précisément entre le pouvoir et le peuple, sous forme de la ceinture fatale des « meilleurs hommes » des quatorze classes. Cela ne me paraît pas bien clair. Mais assez. C'est toujours un article de vous, ce ne sont plus des paroles, mais des actes. Je ne parle môme pas de ses qualités littéraires. C'est remarquablement bien. Mais, je le répète: continuez d'exposer votre pensée surtout par des exemples et des indications. Vous aurez semé le grain, un chêne poussera.
J'aime bien les articles « Essai de feuilleton >, signés par des initiales (N. B...,je crois). Il y a encore beaucoup de bon. Mais je vous ai dit que mes impressions étaient bonnes et mauvaises : Eh bien ! à mon idée voilà ce qui est mal : voilà trois livraisons de la Rouss et il me semble que le personnel de votre revue est un peu faible. Excepté vous, qui donc ? Depuis le premier numéro une triste idée
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m*«st venue : < Si vous mourriez, {>ar exemple, qui donc resterait pour prêcher « lu tendance russe » ? Il и y a pas d'ouvriers, il n'y a que de l'impuiesiance, malgré qj'il y ait beaucoup de sympathie. Et alors, que Dieu vous accorde de vivre le plus longtemps possible! je le dis du l'iud de mon cœur. Un petit article dan» le genre de la converealion des trois personnages, dans le premier numéro, et le» extraits d'un journal (ne serait-ce pas le (ioloaa '/) sont bien, et c'est très bien visé, que vous vouliez exposer labsurditc de notre presse. C'est tout à fait indispensable, l'idée est excellente et pratique.
Mais dans les deux numéros suivante, il n'y avait pas de compte rendu des absurdités de la semaine. Vous ne trouvez donc pas cette idée aussi pratique et aussi utile? A propos, dans ce petit article, ainsi que dans la conversation dos trois personnages, il y a beaucoup d'esprit et beaucoup de vérité, mais peu d'aiguillon. Croyez, très estimable Ivan Serguéïevitch, que l'aiguillon, ce n'est pas des injures. Au contraire, il s'éraousse dans l'injure. Je ne provoque pas les injures. Mais l'aiguillon n'est que l'esprit d'un sentiment profond, c'est pour cela qu'il faut s'en servir.
Je ne connaissais pas les vers de votre frère, qui ont été publiés dans le premier numéro; ils sont admirables. Les articles de Lamansky sont savants, mais languissants. Je n'ai pas lu les articles de Dm. Samarine. Eh bien 1 voilà, au vol, mes toutes premières impressions. Mais j'en écrirais encore et encore. Si vous saviez comme j'étais heureux de l'apparition de la Rouss ! Je fonde sur elle d'énormes espérances. Mais le personnel, le personnel î
J'attends vos collaborateurs. Ne dédaignez pas encore un conseil « brutal ». Faites que la Rouss soit plus variée, plus intéressante, de plus en plus. Car on dirait : c'est intelligent, mais ce n'est pas amusant, et on ne le lirait pas.
Je veux publier le Journal, mais c'est encore loin. La souscription a commencé: j'ai de l'emphysème: je fais des courses en voiture; je marche, mais pas d'haleine. Dans la critique des Karamazov, je ne vous remercie que pour la note du rédacteur, et pour la promesse de dire encore quelque chose. Dites-le. Je vous embrasse fortement , je
▼DUS souhaite le plus brillant succès, et croyez que pas un de vos lecteurs ne le souhaite plus ardemm ent que moi. Votre dévoué,
Th. Dostoïevski.
P.-S.— Ici, à Pétersbourg, à mon avis, il ne s'est pas formé d'opinion bien définie à propos de la Roass. Le numéro 1 a été lu avec une grande curiosité. Les numéros isolés ont été enlevés. Je connais un exemple, que le soir les porteurs procuraient un exemplaire pour un rouble cinquante. Mais môme ceux qui sympathisent avec la Roass, s'abstiennent d'une critique définie. On aperçoit une certaine hésitation à dire son opinion. Et c'est ainsi chez tout le monde, raôrae ceux qui ont de la sympathie.
P.-S. N. B. — J'ai oublié la politique et la revue intérieure. Sérieux et clair, très bien composé, mais un peu plus de feu, d'indications, de comparaisons. Dans la revue intérieure, il se trouve quelques bonnes indications caracléristiques. Dans la politique, j'aurais lancé un peu de sarcasme.
Ad même.
Saiat-Pétersbourg, 18 décembre 1880.
Très estimable Ivan Serguéïevitch,
Vous n'avez certainement pas le temps de correspondre. Je vous envoie en môme temps un exemplaire de mes Karamazov, yinclus 25 roubles, dans l'intention suivante: Vous imprimez dans la Roass mon annonce de la publication prochaine d\i Journal; je vous en remercie; mais, ne sachant ce que cela coûte, je vous envoie, pour les premiers frais, 25 roubles, en y ajoutant la très humble demande que voici : à l'annonce du Journal, que vous imprimez dans la /?ou«5,ajoutez l'annonce de la publication des ATaramazotJ, dont j'ajoute ici le texte imprimé. Répétez cette annonce plusieurs fois, trois fois environ, et puis faites-moi informer, à la fin, combien il faudra payer encore ? J'enverrai aussitôt. Tout le monde ici est content de la Rouss. Vos articles de fond et les articles N. B... (sans les comparer) sont très utiles. Il fallait précisément en parler mais, ayant parlé, ne pas le laisser, mais expli-
quor, développer, et « piocher » constamment. Car les tètes ont beau être iotclligeoles (admettons qu'elles le soient), s'il surgit une question générale (comme celle des étudiants), tous sont en désaccord, et, dans l'obscurité, ils se donnent (les bosses à но frapper los fronts.
Au revoir, très estimé Ivan Serguéïevitch. Si jamais vous avez le temps, griffonnez donc quelque chose à votre extrêmement dévoué
Théodore Dostoïevski.
Au docteur A. -Th. Blagonravov •.
Pétersbourg, 19 décembre 1880.
Très honoré Alexandre Théodorovilch,
Je vous remercie de voire lettre. Vous devez conclure que je vois la cause du mal dans l'incrédulité, mais que celui qui renie la nationalité, renie aussi la religion. Chez nous cela est ainsi, car notre nationalité est fondée sur le christianisme. Les mots « Russie orthodoxe », le nom général de chrétiens, attribué aux paysans, sont chez nous des bases fondamentales. Chez nous, le Russe qui renie la nationalité (et il y en a beaucoup) est nécessairement un athée ou un indifférent. Réciproquement, chaque incrédule ou indifférent ne peut absolument pas comprendre et ne comprendra jamais le peuple russe, ni la nationalité russe. La question la plus importante : comment en faire convenir notre monde intellectuel ?
Essayez d'en causer : ils vous dévoreront, ou bien ils vous considéreront comme un traître.Mais un traître envers qui ? Envers eux, c'est-à-dire quelque chose qui se porte dans l'air et auquel il est difficile de donner un nom, car ils ne sont pas capables d'imaginer comment il faudrait les nommer. Traître envers le peuple ? Non, je préfère être avec le peuple ; car de lui seul on peut attendre quelque chose, et non pas de la classe intelligente russe, peuple de négation, et qui n'est même pas intelligent.
1. C'est la réponse à la lettre de M. Blagonravov (médecin à Urieso- Polskoë, gouvernement de \\nadirair; qui avait écrit à Dostoïevski son opinion au sujet de la description faite de main de maître de rballucination d'Ivan Karamazov dans la dernière partie du roman.
Mais une nouvelle intelligence paraît: celle-là veut ôtre avec le peuple. Et le premier indice de l'union étroite avec le peuple c'est le respect et l'amour pour ce que le peuple en totalité aime et respecte au-dessus de tout dans l'univers, c'est-à-dire son Dieu et sa religion.
C'est la nouvelle intelligence russe qui vient, et qui, je crois, commence à redresser la tôte. Il semble justement qu'elle soit nécessaire à l'œuvre commune, et elle commence à le comprendre.
Ici, parce que je professe Dieu et la nationalité, on fait tout pour m'anéantir. Pour ce chapitre des Karamazov (sur l'hallucination) dont vous êtes si satisfait, à titre de médecin, on a déjà essayé de m'appeler rétrograde et mécréant, qui écrit jusqu'à € tirer le diable par la queue >. Ils s'imaginent naïvement que tous vont s'écrier : Comment ? Dostoïevski parle du diable ? Ah ! qu'il est vilain ! ah ! qu'il est peu avancé ! Mais je crois que cela ne leur a pas réussi.
Je remercie particulièrement le médecin pour votre communication sur l'exactitude de la description de la maladie psychique de cet homme. L'opinion de l'expert me soutiendra ; convenez-en que cet homme (Ivan Karamazov) ne pouvait pas avoir d'autre hallucination que celle-là, dans les circonstances données. Je veux expliquer moi-môme plus tard critiquement ce chapitre, dans le Journal futur.
Et maintenant, recevez l'assurance de mes sentiments les plus sincères et les meilleurs.
Votre tout dévoué
Théodore Dostoïevski.
REQUÊTK A L'EMPEREUR
Sire,
Ancien criminel politique, j'ose apporter mon humble requête devant votre trône puissant.
Je sais que je suis indigne des bienfaits de Votre Majesté ; que je suis le dernier de ceux qui peuvent espérer mériter votre grâce impériale. Mais je suis malheureux, et vous, notre Empereur, vous êtes infiniment miséricordieux. Pardonnez- moi ma hardiesse et ne punissez pas de votre colère le malheureux qui a besoin de pitié.
Je fus jugé en 1849, à Pétersbourg, pour crime politique. Dégradé, privé de mes droits civils, je fus envoyé au bagre, en Sibérie, pour quatre ans; après les travaux forcés, je devais être incorporé dans l'armée comme soldat.
En 1854, en quittant le bagne d'Omsk, j'entrai comme soldat dans le septième bataillon de ligne de Sibérie.
En 1855, je fus promu sous-officier, et en 1856, Votre Majesté m'honora de sa grâce impériale et je repris le grade d'officier. En 1858, Voire Majesté daigna m'accorder le droit de noblesse héréditaire. Cette même année je donnai ma démission, car je souffrais d'épilepsie, qui m'avait atteint la première année de ma vie au bagne.
Après avoir obtenu ma démission je me suis installé dans la ville de Tver, où je vis maintenant. Mon mal s'aggrave de jour en jour; chaque nouvel accès affaiblit sensiblement ma mémoire, mon imagination, mes forces morales et physiques. Le résultat en sera l'épuisement, la mort ou la folie. J'ai une femme et un beau-fils à ma
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charge. Je ne possède aucune fortune, je n'ai d'autres ressources que le travail littéraire, travail accablant et pénible dans mon élal de santé. (Cependant les médecins me donnent l'espoir de la guérison, se basant sur ce tait que ma maladie n'est pas héréditaire mais accidentelle. Mais je ne puis être sérieusement et efficacement traité qu'à Pétersbourg où il y a des médecins qui s'occupent spécialement des maladies nerveuses.
Sire 1 mon sort, ma santé, ma vie, dépendent de votre volonté ! Permettez-moi de vivre à Pétersbourg pour profiter des soins des médecins de la capitale. Ressuscitezmoi et donnez-moi la possibilité, avec le recouvrement de ma santé, d'être utiln h ma famille et peut-être en quelque chose aussi, à ma patrie. A Saint-Pétersbourg habitent deux de mes frères, desquels je suis séparé depuis dix ans. Leur amitié fraternelle pourrait alléger ma pénible situation. Mais malgré toutes mes espérances, une mauvaise issue de ma maladie ou ma mort peuvent laisser sans aucune ressource ma femme et mon beau-fils.
Tant qu'il me restera une trace de santé et de force, je travaillerai à assurer leur avenir, mais l'avenir dépend de Dieu et les espérances humaines sont fragiles.
Très gracieux Empereur, pardonnez-moi encore une nouvelle demande et faites-moi la plus grande grâce en ordonnant d'accepter mon beau-fils, Paul Is3aiev,âgé de douze ans, en qualité de boursier dans un des lycées de Pétersbourg. Il est gentilhomme hén'îditaire, fils d'un fonctionnaire, Alexandre Issaiev,mort au service de Votre Majesté, en Sibérie, à Kouzoietk dans la province de Tomsk, mort faute de soins médicaux introuvables dans l'endroit désert où il servait, et quia laissé sa femme et son fils sans aucune fortune.
S'il est impossible que Paul Issaiev entre au lycée, daignez. Sire, ordonner de l'accepter dans un des corps de cadets de Saint-Pétersbourg. Vous rendrez heureuse sa pauvre mère qui chaque jour apprend à son fils à prier pour le bonheur de Votre Majesté et de votre auguste famille.
Sire, vous êtes comme le soleil qui luit sur les bons et les méchants. Vous avez déjà rendu heureux des millions de vos sujets ; faites encore le bonheur d'un orphelin, de
sa mère et d'un malheureux malade, sur qui jusqu'à ce jour pèse l'interdiction de résidence et qui est prêt à donner sa vie pour l'Empereur qui a fait le bonheur de son peuple !
Avec les sentiments de vénération et de dévouement infini, j'ose me nommer le plus fidèle et le plus reconnaissant des sujets de Votre Majesté Impériale,
Th. Dostoïevski.
Sur l'urif^inal est écrit de la main du chof de la gendarmerie, prince Dolgoroukov : « Au sujet d'Issaiev, l'Empereur a ordonné de mettre on rapport avec qui de droit, 27 novembre 1859. Quant à Doatoïevaki lui-même, sa demande est déjà résolue d'après la lettre qu'il m'a écrite personnellement. >