s'agit de la Légende de l'Expédition d'Igor
que je m'offre moi-môme, car je ne saurai» considérer votre invilalion d'aider comme uoe proposition formelle. Je trouve iautile et fuslidieux de parler de теч affaires d'argtint, mais la réalité vou3 sera très compréhensible en deux mots : toute ma vie j'ai travaillé pour de l'argent, et toute ma vie j'ai élé constamment dans le besoin ; à présent plus quejamais. Au printemps il me faut absolument de l'argent ; mais pour mon travail tout le monde nj'a donné toujours à l'avance, et beaucoup môme, et cela ne s'est jamais passé autrement. Et cela ne peut être autrement, car je n'ai jamais eu une somme assez importante à la fois, avec laquelle j'aurais pu attendre quelques mois et, ensuite, ayant attendu, vendre mon roman tout achevé, comme le font nos littérateurs plus importants.
Mais je vous dirai franchement, en même iemps, que je n'ai jamais imaginé un sujet pour de l'argent, pour satisfaire à l'obligation une fois acceptée d'écrire pour un terme fixé d'avance. Je me suis toujours engagé — et vendu à l'avance — quand j'avais déjà mon sujet en tête, que je voulais réellement écrire et que je trouvais nécessaire d'écrire. J'ai un sujet pareil en ce moment. Je ne pourrais entrer dans des détails à présent, mais voici ce que je dirai : il m'est rarement arrivé d'avoir quelque chose de plus neuf, de plus complet, de plus original. Je puis parler ainsi sans être accusé d'orgueil, parce que je ne parle que du sujet, que de l'idée qui s'est incarnée dans ma tête, et non pas de l'exécution. Quant à l'exécution, elle dépend de Dieu ; je puis la gâcher, ce qui m'est arrivé souvent, mais quelque chose en dedans de moi me dit que l'inspiration ne m'abandonnera pas. Mais pour la nouveauté de l'idée, et l'originalité du procédé, je réponds et, en attendant, j'envisage cette idée avec transport. Ce sera un roman en deux parties, — pas moins de 12, mais pas plus de 15 feuiles (je le pense), au moins, pas davantage. Il peut être remis sûrement à la rédaction le 1*' décembre de l'année (1870) actuelle. Je puis prendre du temps d'avance, pour écrire convenablement. (N. B. — On aurait pu le remettre le l" novembre, mais j'avoue que j'ai une grande répugnance à imprimer une seconde grande nouvelle dans la même revue, et la môme année. Ne seraitce pas mieux, comme à présent, aux mois de janvier et de
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février de l'année prochaine ? D'ailleurs, il me semble qu'il n'en saurait être autrement.)
Voilà tout ce que je puis offrir de mon côté. Quant à la rédaction, voici ce que je lui demande: 1.000 roubles d'avance, de cette façon: 500 roubles dans un mois à partir d'aujourd'hui, et les autres cinq cents par fractions, à commencer un mois après mavoir donné les premiers 500 roubles, 100 roubles chaque mois, et ainsi pendant cinq mois. Le principal est que les envois soient réguliers. Mais les premiers 500 roubles absolument dans un mois et à la lois. Si vous trouvez vous-même, très estimé Nicolas Nicolaïevitch, d'après votre propre opinion, que ma proposition soit admissible, et exécutable, communiquez-la à Vassili Vladimirovitch et qu'il en décide comme il jugera bon. S'il consent, faites-le-moi savoir, afin que je ne compte pas inutilement et que je puisse m'organiser définitivement avec mon temps et mon travail.
J'ajouterai que je ne trouve pas que de ma part cette proposition soit exagérée et hardie : 1" j'en ai fait de pareilles une dizaine de fois, et même des offres bien plus importantes, qui ont été presque toutes acceptées ; 2" la revue la Zaria, comme je le sais par les journaux, a bien avancé l'année dernière jusqu'à 1.500 roubles. En tout cas, je suis tout prêt à le faire et à travailler avec ardeur ; et puis, que l'éditeur en décide.
J'ajouterai encore que, pendant toute ma carrière littéraire, j'ai toujours rempli exactement mes engagements littéraires, je n'y ai pas manqué une fois ; de plus, je n'ai jamais écrit uniquement pour l'argent, afin de me débarrasser de l'engagement pris. Si j'ai gâché, je l'ai fait dans la pureté de mon cœur, et non pas avec une mauvaise intention.
De plus, je m'engage, jusqu'à la remise du manuscrit, à ne plus tracasser la rédaction par des demandes d'autres secours d'argent, en dehors de ces 1.000 roubles. Et enfin, je m'engage à ne pas mourir cette année.
Ainsi, j'attends votre réponse et j'ai encore une grande et instante prière à vous adresser : si c'est possible, envoyez-moi, pour le crédit prochain (comme vous l'avez fait pour Guerre et Paix), le livre de Stankevitch sur Gra- Renovsky. ndez-moi cet énorme service, dont je me sou-
Звб COnRBSPONOANCE DE 008Т01ВГвК1
vieaJrai toujours. Ce livi'<) m'est nôces^airo comme Tair que je respire ; et aussitôt qie possible, comiie пае source de reaseigoements, pour mon œurre, — source dontjonepuis me passer. N'oubliez d)oc pas, pour l'amour du Christ, si vous trouvez seulamaat possible de l'envoyer.
Anna Grigorievna vous salue et se souvient de voucordialement. Nous nous occupons maintenant de notre Lubothcka. Ah l pourquoi n'éles-vous pas marié et n'aveivous pas d'enfants, très estimé Nicolas Nicolaïevilch? Je vous jure que cela constitue les trois quarts du bonheur de la vie, et le reste fait à peine le quart.
Est-ce qu'aujourd'hui encore je n'aurai pas la Zaria ? Je me pourléche d'avance à l'idée de lire votre article : Question féministe, — quel sujet ! Je m'attends à une jouissance énorme. Vous, précisément, pouvez écrire là-dessus ce qu'il faut. Je commence toujours à découper la livraison à votre article; je ne le dis pas par compliment. Savez-vou»; il serait bien possible que nous nous vissions'cette année.
Votre cordialement dévoué,
Théodore Dostoïevski.
An même.
Dresde, 24 mars (5 avril) 1870.
Je m'empresse de vous répondre, très estimé Nicolas Nicolaïevitch, et d'abord parlons de moi. Je vous dirai très franchement et définitivement, qu'ayant tout calculé, je ne puis nullement, et je n'ose pas promettre le roman pour les numéros d'automne. Il me semble que c'est absolument impossible; et puis, j'aurais prié la rédaction de ne pas me gêner dans mon travail, que je voudrais faire proprement, comme le font ces messieurs-là (les grands écrivains). Je réponds d'une chose, que je serai prêt pour janvier prochain. C'est une de mes pensées les plus chères et je voudrais faire très bien. Quant à maintenant, je travaille quelque chose pour le Roasski Yiestnik, j'aurai bientôt fini. Je leur dois encore considérablement. Si, me trou- •vant dans un grand besoin en ce moment, je m'étais
adressé à Katkov, en lui dépeigaaat ma silualion, il serait évident que mon futur travail lui appartiendrait. Je m'expliquerai tout franchement. (Je compte beaucoup sur la chose que j'écris pour le Rousski Viestnik, non pas au point de vue artistique, mais tendancieux ; je veux exprimer quelques pensées, dût le côté artistique en souffrir mais ce que j'ai amassé dans le cœur et dans l'esprit m'entratne; que ce ne soit qu'un pamphlet, je dois parler. Je compte sur le succès. D'ailleurs, qui donc .se mettrait à écrire, sans compter sur le succès?)
Maintenant, je vous répète ce que je disais avant : J'ai travaillé toute ma vie et toujours pour ceux qui me payaient d'avance. Ce fut toujours ainsi et jamais autrement. C'est mauvais pour moi au point de vue économique, mais que faire 1 Mais aussi, étant payé d'avance, je donnais toujours quelque chose de réel, c'est-à-dire que je ne me vendais qu'une fois l'idée poétique déjà née et mûre autant que possible. Je ne me faisais pas payer une case vide, c'està-dire l'espoir d'inventer et de composer un roman pour la date fixée. Je crois que cela fait une différence. Maintenant, je veux être tranquille dans mon travail. J'aurai bientôt Gni pour le Hoasski Viestnik, et je commencerai le roman avec délice. L'idée de ce roman existe en moi depuis trois ans, mais avant j'avais peur de le commencer à l'étranger, je voulais être pour cela en Russie. Mais dans trois ans, bien des choses ont mûri, tout le plan du roman; et je crois que quant à la première partie (celle que je destine à la Zaria) je puis m'y mettre ici, car l'action commence il y a bien des années. Ne vous inquiétez pas que je parle de première partie. Toute l'idée demandera un volume de grande dimension, au moins autant que le roman de Tolstoï. Mais cela va faire cinq romans séparés, et tellement séparés, que certains d'entre eux, excepté les deux du milieu, pourront paraître dans des revues différentes, comme des nouvelles indépendantes; ou être édités à part, comme des œuvres définies. Le titre commun sera La Vie d'un grand Pécheur, a\ec un titre spécial pour chaque volume. Chaque partie (c'est-à-dire roman) n'aura pas plus de 15 feuilles. Pour le second-roman, je devrai être en Russie ; l'action du second roman se passera dans un monastère et, quoique je connaisse très bien le monastère russe, je veux être quand
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même en Riiesie. J'aurais tant voulu causer avec voue en détail: que peul-on exprimer dans une lettre? Je dirai encore une fois qu'il m'est impossible de promellro pour Tannée courante; ne me pressez pas et vous obli<'ndrez une chos^' consciencieuse, et peut-^tre même bonne. Celte idée ent devenue au moins le but de ma future carrière littéraire (car on ne peut compter de vivre et d'é<Tire (jue six ou sept ans). Que la Zaria ne se fâche donc pas de donner l'argent neuf mois à l'avance : j'en ai quelquefois reçu deux ans à l'avance. Sans rien semer, on ne récolte rien, et vous savez, Nicolas Nicolaïevitch, exactement, que je ne parle pasàlorl et à travers, mais parce que les circonstances se sont organisées ainsi. A'/ /îois la somme d'argent n est pas grande, en réalité. Si je m'adresse à d'autres, il est naturel que mon travail leur appartienne. J'ai toujours été un homme de lettres honnête. J'aurais voulu travailler pour la Zaria, car sa tendance me plaît. Je vous demande une chose sérieusement, Nicolas Nicolaïevitch, si l'affaire estpossible, informez-moi, comme un bon vieux camarade et collaborateur, le plus tôt possible. Mes besoins grandissent tellement, que je ne dois pas perdre de temps ; il faut donc que je sache sûrement. J'ai une femme et un enfant à ma charge, et puis encore, il me faut le calme et une vie assurée.Que Kachpirev décide donc quelque chose, oui ou non ; il faut savoir, au moins,car mon temps est précieux. Dans ce cas, un non sera plus avantageux qu'un oui qui traîne, car le temps ne se perdra pas.
J'ai lu la livraison de mars de la Zaria avec un grand plaisir. J'attends la suite de l'article avec impatience, afin de pouvoir tout comprendre. Je pressens que vous voulez surtout représenter H... comme un Occidental et parler de l'Occident, en opposition avec la Russie, n'est-ce pas • ? Vous avez très heureusement établi le point principal: H... est pessimiste ; mais reconnaissez-vous réellement que ses doutes ne sont pas résolvables (à qui la faute, Kroupofî, etc.) ? Vous évitez cela, je crois, et, à ce qu'il me semble, vous le faites pour exprimer surtout votre idée principale. En tout cas j'attends la suite de l'article avec
l.Il s'agit de l'article: La Carrière littéraire de Hertsen. Article l•^ Zaria, 1870, n» 3.)
une impatience fébrile ; le thème est trop prenant et trop actuel. Gomment cela sera-t-il donc, quand vous prouverez que H... avait dit avant bien d'autres que l'Occident pourris8ait?Que diront les Occidentaux du temps de Granovsky? Je ne sais ce que vous allez dire, mais je devine seulement. A propos (quoique cela n'entre pas dans le sujet de votre article), n'est-ce pas qu'il y a aussi encore un point pour déterminer et établir le sens principal de la carrière de H..., c'est que toujours et partout il a été surtout poète? Le poète prend le dessus chez lui partout et en tout,dan.4 toute sa carrière. Poète agitateur, poète acteur politique, socialiste, poète philosophe, poète au plus haut point! C'est une propriété de sa nature. Il me semble «jue cela peut expliquer beaucoup de choses dans son activité, sa légèreté même et sa disposition aux jeux de mots dans les plus hautes questions moralesetphilosophiques(cequi,soitditen passant, est très désagréable en lui). « La question féministe » (en février) a été traitée admirablement, mais je réponds à votre question, pourquoi j'avais trouvé dans la Zaria un manque </'a55orance? Je ne me suis peut-être pas exprimé exactement, mais voilà : vous êtes trop doux.
Peureux il faut écrire le fouet à la main. Dans bien des cas, vous êtes trop intelligent pour eux. Si vous les attaquiez; plus vivement et plus brutalement, cela vaudrait mieux. Les nihilistes et les Occidentaux exigent le fouet. Dans vos articles sur Tolstoï, vous avez l'air de les supplier d'en convenir avec vous, et dans les derniers articles sur Tolstoï vous tombez dans une certaine tristesse et dans une certaine désillusion, tandis qu'à mon avis le ton devrait être triomphant et joyeux jusqu'à l'impertinence ! Allons, croyez-vous donc qu'ils comprennent vraiment voti'e esprit subtil et brillant dans vos lettres à Kositza ? Quand je lisais ici que M"* Konradi imite Pissarev, ou bien quand vous priez votre correspondant, tout en sentant, à votre étonnement, que vous ne pouvez vous considérer ni comme un sot, ni comme un lâche, — et vous vous excusez aussitôt, comme pris de p?ur : « je vous prie de me comprendre exactement » — je riais aux éclats ; croyez-vous donc qu'un pareil ton leur soit compréhensible ? Bref: vous ne pouvez prendre un autre ton ; car votre sérieux, cet amour et ce respect de votre tâche, est maintenant l'es-
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prit de la revue, et cet esprit est élevé, ce qui fait admirablement l'essence même de la Zaria ; mais qui*lquefois, à mon avis, il faut haixser le Ion, prendre le fouet en main, non pas pour se défendre, mais pour attaquer soi-mAme le plus brutalement possible. Voilà ce que je comprenaifl sous le mot d'assurance. D'ailleurs, il se peut que je me trompe dans mes jugements; c'est par enlhousiasme.
Deux lignes sur Tolstoï,avec lesquelles je ne suis pas d'accord quand vous diles que L. Tolstoï égale tout ce que nous avons de grand dans la littérature. Il est absolument impossible de dire celai Pouchkine, Lomonosov sont des génies. Quand on se présente avec Le Nègre de Pierre le Grand et avec Iielhine,ce\& veut dire décidément paraître avec une parole de génie, nouvelle, telle que jamais nulle pari on n'avait prononcée. Mais se présenter avec Guerre et Paix, c'est venir après cette parole nouvelle déjà prononcée par Pouchkine, et cela dans tous les cas, si loin et si haut que soit allé Tolstoï dans le développement de cette nouvelle parole dite avant lui par un génie, pour la première fois. A mon avis, c'est très important. D'ailleurs, je ne puis m'expliquer complètement en quelques lignes.
Excusez-moi, mais le roman deTchaev: Les Forces secri~ <e5, m'a beaucoup plu: c'est très poétique et, en attendant, c'est bien écrit. Pourquoi l'avez-vous laissé échapper ? La Belle-Mère est plus sérieuse, comme œuvre, mais ce n'est pas un roman et puis c'est en vers (c'est-à-dire que je la juge superficiellement, au point de vue nécessaire, en parlant des abonnés).
Anna Grigorievna vous salue cordialement. Ah ! si Ton pouvait revenir vite Nicolas Nicolaïevitch, le plus vite possible. Tout à vous.
Th. Dostoïevski.
P.-S. — Je vous le répète, j'attends de vos nouvelles au plus tôt, comme d'un excellent vieil ami. Et puis j'ai tant besoin d'argent ; ce serait bien si Kachpirev ne traînait pas l'envoi, s'il disait oui.
J'oublie toujours de demander si le livre de Danilevsky: L'Europe et la Russie, ne paraîtra pas séparément ? Comment cela pourrait-il se faire ? Pour l'amour de Dieu, n'oubliez pas de me le faire savoir.
A A. N. Maïkov.
Dresde, le 25 mars (6 avril) 1870.
Pardonnez-moi, bon et estimable Apollon Nicolaïevitch, d'avoir tant tardé à vous répondre, malgré que tous les jours j'aspirais à vous écrire. Mais d'abord, mon travail, et secondement ma santé : je suis devenu malade imagi* naire, cela m'est venu dans H'isolement ; je m'inquiète à propos de ma santé. Mon cœur palpitait irrégulièrement et je ne pouvais dormir. Je suis allé cependant chez le docteur, un célèbre professeur, qui m'a examiné entièrement. — « Il n'y a rien du tout, ce sont les nerls. Mais les nerfs sont bien dérangés. 11 faudra aller passer l'été quelque part hors de Dresde ; ce serait bien d'aller à la mer, prendre des bains. »Ce serait aussi très bien pour ma femme. Ce serait encore incomparablement meilleur d'aller respirer lair du pays ; tout ce que vous avez écrit à ce propos est la vérité pure, la vérité des vérités. Mais Apollon Nicolaïevitch, est-ce que vous ne savez pas pourquoi je ne reviens pas et ne puis quitter ces pays étrangers ? Croyez-vous que cela me soit agréable d'être enfermé dans la prison pour dettes dès mon arrivée ? Jusqu'à une certaine époque il m'est tout à fait impossible de songer au retour ; est-ce que vous croyez que je ne m'ennuie pas et que je n'aspire pas de tout mon cœur à revenir en Russie? Et combien ma femme s'ennuie ! croyez-vous que cela me fasse plaisir de la л oir languir ainsi ? Bien plus : je suis ithsoliimenl certain, par des faits, qu'au point de vue de l'intérêt mes affaires iraient trois fois mieux qu'à présent. A ce propos-là je voudrais vous dire toute ma faconde penser : je vous jure, mon cher ami, que je n'en aurais fait aucun cas, qu'on me mette sûrement dans la prison pour dettes, n'en ai- je pas mi d'autres dans ma vie ? J'aurais fait mon année et je me serais racheté. Mais je sais que si autrefois (il y a seulement cinq ans) cela eût été possible, maintenant, — je le sais pour sûr, — c'est tout à fait impossible. Avec ma santé je ne supporterais pas même six mois dans un lieu d'emprisonnement, et surtout je ne pourrais pas travailler. Et cependant, j'ai une masse de
sujets à développer. Vous dites des paroles d'or à propos de mon travail ici ; en efFel.je resterai en arrière, non pas au point de vue du siècle, ni au point de vue de la conn.iissancc de ce qui se passe chez nous (je le eau cerlainrmenl mieux que vous, car journellemenl ! je lis trois journaux russes jusqu'à la dernière ligne et je reçois deux revues), mais je me déshabituerai du court vivant de l'existence ; non pas de son idée, mais de son essence môme ; et comme cela agit sur le travail artistique ! Tout cela est vrai, mais comment faire ? Entrer en conciliation avec mes créanciers, les prier de me donner un délai d'une année et payer tout alors ? Consentiront-ils? Si l'on remboursait la moitié, ils accorderaient peut-être un délai d'un an. Je pense à cela nuit et jour Môme si l'on payait 30 0/0, ils consentiraient peut-être 1 Mais ce serait môme difficile d'entrer en rapport avec eux. Dieu sait,s41s sont encore tous à Pétersbourg ? Il le faudrait bien ; car autrement il n'y aurait pas moyen. Je pense qu'en tout, à présent, il doit y avoir de dettes criardes, c'est-à-dire en billets, pour 4.000 roubles. Par conséquent, il faut deux mille pour rembourser, 1.000 roubles pour partir d'ici et arriver à Pétersbourg, voilà donc 3,000 roubles qui me sont nécessaires. Où les prendre? Mais croyez-moi, si je n'avais pas quitté Pétersbourg alors, en deux ans j'aurais pu tout payer. Mais si je suis parti, c'est que Petchatkine avait commencé à me poursuivre,et on m'en avait prévenu. Qu'auriez-vous voulu que je fisse ? me faire mettre en prison quand je venais à peine de me marier ? Je n'ai pas pu supporter cela et je suis parti, — et voilà tout.
D'ailleurs, je vais y penser sérieusement cet été. quand quelque chose sera organisé. Maintenant, je travaille pour leBousski Viestnik.5e leur dois de l'argent, et ayant donné le Mari Éternel à la Zaria, je me trouve par là, vis-à-vis du Rousski Viestnik, dans une situation équivoque. II faut à tout prix que je termine ce que j'écris pour eux. Et puis je le leur ai promis fermement, et en littérature, je suis un honnête homme. Ce que j'écris est une chose tendancieuse, je voudrais exprimer mon opinion avec plus d'ardeur. (Ce que les nihilistes et les occidentaux vont crier que je suis rétrograde 1) Mais que le diable les emporte ! je dirai ma manière de penser jusqu'au dernier mot. Et savez- vous
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combien je suis troublé? Je ne puis absolument pas décider si ce sera bien ou] non. Tantôt il me semble que ce sera très réussi, et que je rattraperai l'argent à la seconde édition, tantôt il me semble que cela ne réussira pas du tout. Mais mieux vaut tomber complètement, que d'obtenir un succès médiocre. Vous m'avez anéanti en faisant votre remarque sur les « efforts de l'imagination » que vous avez observés dans le Mari Élernel.Comhiea cela m'a fait de peine ; mais enfin, à la grâce de Dieu. Sans compter sur le succès, on ne peut travailler avec ardeur. Et moi. je travaille avec ardeur. Donc, j'espère.
Mais je ne vous ai pas encore remercié pour l'intérêt que vous me témoignez et pour votre visite à Slellovsky et autres. Vous ne vous doutez môme pas combien vous avez fait pour moi en faisant cela. Vous m'avez rendu la pai4 du cœur, et vous avez guéri ma blessure. A vous (et à vous seulement) je puis tout avouer à la fin ; j'avais cru que Paul m'avait trompé ! Gomme j'ai souffert.comme j'ai prié pour lui et, enfin, votre lettre est venue dissiper tous mes doutes ; ce n'est qu'un garçon léger, mais il est bon et honnôte. Je vous le répète, vous avez guéri la blessure de mon cœur. Quant à Stellovsky,que le diable l'emporte ! J'en suis môme content à un certain point, figurez-vous ! Il est si pénible d'avoir affaire à ce coquin... !
Et cependant, je me trouve maintenant dans une situation affreuse (Mister Micowber). Pas un sou; et cependant, il faut exister jusqu'à l'automne, quand j'aurai de l'argent. En demander au Bousski Viestnik c'est presque impossible ; d'abord, on peut me le refuser, et secondement ce serait prendre sans mesure à l'avance. Je recevrai sûrement de leur part, mais seulement en automne ; mais alors je recevrai une somme considérable. Ce que je vous écris à présent, je le sais sûrement. Mais jusqu'à l'automne je n'ai pas de quoi vivre. Vous croyez qu'ici je dépense, que je vis dans le luxe. Le croiriez-vous, que depuis mon arrivée à Dresde, depuis huit mois, je n'ai vécu que du Mari Éternel, presque 100 thalers par mois ; et cependant, il y avait les couches, et il fallait s'entretenir, et il fait cher vivre, de sorte que j'ai fini par contracter des dettes et je suis endetté jusqu'à présent. N.-N. Strakhov, il y a un mois, m'a offert définitivement de collaborer à la Zaria. Je lui
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ai répondu de proposer mon roman à Kachpirev pour l'ann6o prochaine, mais h la condition d'avoir 500 roubles tout de suite et 100 roubles par mois durant cinq mois, de sorte que cela fasse en tout 1.000 roubles. Ce n'est pas beaucoup, selon moi ; Kachpirev a bien donné à Stebnitzky jusqu'à 1,500 roubles, un an à l'avance. (Il est aussi tout à fait impossible de publier une revue sans donner à l'avance, car on perdrait tous les auteurs.) Nicolas Nicolaïevitch m'a répondu que Kachpirev veut bien, qu'on m'enverra l'argent au mois d'avril, mais que je dois envoyer mon œuvre cette année, à l'automne. J'ai répondu que cela m'est impossible pour l'année courante. D'ailleurs, Kachpirev ne m'a rien écrit lui-même. J'attends leur réponse définitive. Convenez-en» que si je m'engage encore une fois avec lelioasski Viestnik mon travail futur appartiendra pour longtemps au Rousski Vieslnik.Ce que j'écris en ce moment pour \e lioustki Vieslnik sera sûrement fini dans trois mois. Alors, après m'être reposé pendant un mois, je me mettrais à travailler pour la Zaria. Voilà environ un an et demi que je n'ai pas travaillé et j'ai la nostalgie d'écrire. (Je ne compte pas le Mari Éternel.) Ce que j'écris pour le Rousski Viestnik ne me fatigue pas beaucoup ; mais en revanche, je promets quelque chose de bien et que je veux bien faire. Cette chose pour la Zaria mûrit depuis deux ans dans ma tête. C'est la môme idée dont je vous ai déjà entretenu.
Ce sera mon dernier roman. H aura les dimensions de Guerre et Paix environ, et vous en louerez l'idée, — si je prends en considération nos anciennes conversations. Ce roman sera composé de cinq grandes nouvelles (une quinzaine de feuilles pour chaque), depuis deux ans tout le plan a mûri. Les nouvelles sont tout à fait détachées l'une de l'autre, de sorte qu'il est possible de les mettre en vente séparément. Je destine justement la première nouvelle à Kachpirev ; ici l'action se passe encore vers 1840. (Le titre de l'œuvre totale seraLa Vie d'un grand Pécheur, mais chaque nouvelle portera un titre à part.) La question principale, qui sera conduite dans toutes les parties, est la même dont j'ai soufîert conscieminent et inconsciemment toute ma vie ; — l'existence de Dieu. Pendant son existence le héros est tantôt athée, tantôt croyant, tantôt fanatique et sectaire, tantôt athée de nouveau. La deuxième nouvelle se
passera tout entière dans ua monastère. J'ai fondé toutes mes espérances sur cette deuxième nouvelle. On dira peut-être enfin que je n'écris pas que des bagatelles. A vous seul je veux me confesser, Apollon Nicolaïevilch : je veux représenter dans cette deuxième nouvelle comme personnage principal Tikhon Zadonsky, sous un autre nom, bien entendu, mais ce sera également un archevdque qui vivra retiré dans un monastère. Un enfant de treize ans, qui a été complice d'un crime, un garçon intelligent et dépravé (je connais ce type), le futur héros de l'œuvre totale, a été enfermé dans le monaslère par ses parents (de notre rang, des gens instruits) pour faire ses éludes. Ce petit loup d'enfant nihiliste rencontre Tikhon (vous connaissez bien le caractère et le personnage de Tikhon). Je placerai Tchaadaev dans ce môme monastère (sous un autre nom, bien entendu). Pourquoi Tchaadaev ne passerait-il pas une année dans un monastère ? Nous pourrions supposer qu'après son premier article, à cause duquel les médecins l'examinaient toutes les semaines, il n'avait pu s'empêcher de publier, à l'étranger, par exemple, en français, une brochure, — il serait bien possible dans ce cas qu'on l'ait envoyé pour une année dans un monastère. Tchaadaev pourrait recevoir des visit-^s, par exemple BéUoski, Granovsky, Pouchkine lui-môrae. (Car cen'est pas Tchaadaev que je fais figurer,maisje prends son type pour mon roman.) Dans ce monastère ou rencontrera Paul le Prussien, aussi Goloubov et le moine Parphenï. (Je connais ce monde-là, et je connais le monaslère russe depuis mon enfance.) Mais il y aura surtout Tikhon et le jeune garçon. Pour l'amour de Dieu, ne dites à personne quel sera le sujet de celte deuxième partie. Je ne raconte jamais d'avance à personne quels seront les sujets que je veux entreprendre, cela me gône ; à vous je me confesse. Que cela n'ait aucune valeur pour personne, mais pour moi c'est précieux. Ne parlez donc pas de Tikhon. J'ai écrit à Strakhov à propos du monastère, mais je n'ai pas parlé de Tikhon. Il se peut que je réussisse à créer un caractère majestueux, sérieux, saint. Ce ne sera plus Kostangeoglov, ni l'Allemand (j'ai oublié le nom) dans Oblomov; ni les Lopoukhov,ni les Rakhmetov. Il est vrai, je ne puis rien créer, je ne ferai que représenter le véritable
Tikhon, que je porle depuis longtemps dune mon cœur avec ravissement. Mais si cela réussit, je le considérerai comme une œuvre importante. N'en parlez dmc à personne. Mais pour la deuxième partie du roman, pour le monastère, je dois être en Russie. Ah ! pourvu que cela réussisse ! La première nouvelle, c'est l'enfance de mon héros. Bien entendu, ce no sont pas des enfants qui sont représentés; il y a un roman. Et voilà, piiiscpie je puis fort heureusement écrire cela à l'étranger, je l'offre à la Zaria, Me refuseraient-ils? Et d'ailleurs, 1.000 roubles, ce n'est pas une grande somme. Comme ils voudront : en agissant ainsi, on peut laisser échapper bien des occasions. D'ailleurs, ça les regarde. Hier j'ai écrit à Strakhov et je lai ai demandé de me donner au plus tôt sa décision définitive; autrement je serais obligé d'entreprendre quelque chose sans perdre de temps. Si je m'adresse au Rousski Viestnik, le temps passera ainsi, — si au moins, ils ne relardaient pas leur réponse de la Zaria. (Car je pense qu'il me faudra bien six ans pour écrire tout le roman.) Si vous pouvez dire à la Zaria un mot en ma faveur, dites-le, mon cher ami. Car il me serait affreusement pénible de m'adresser au Housski Viestnik en ce moment ; dans trois mois ce sera autre chose. Je désire moi-même travailler dans la Zaria. Leur tendance est celle qui me convient le plus, avec quelques petites réserves cela va sans dire. D'ailleurs, comme ils voudront. C'est ma misère qui me pousse à bout, autrement est ce que je me serais dérangé pour faire des offres? Et n^marquez bien, dès que je me trouve lié avec une revue, ils me pressent pour en finir ; ils voudraient tout de suite que cela fût prêt dans le plus bref délai. Mais j'aimerais mieux mourir que d'être gêné par le temps 1 Le Housski Viestnik seul ne m'a jamais gêné. Quels braves gens !
Dites-moi donc, cher Apollon Nicolaïevitch, d'où vous est venue celte idée à propos de lanovsky? Je n'y ai jamais songé, ni une fois, ni un instant. J'étais bien étonné, en lisant cela dans votre lettre. Et puis d'ailleurs, sous ce rapport-là, je ne connais pas du tout l'histoire de lanovsky. Est-4;e qu'il lui est arrivé quelque chose dans ce genre ?
Il n'y a rien à dire sur le nihilisme. Attendez que cette couche superficielle, arrachée au sol de la Russie, ait fini
de pourrir. Savez-vous: il me vient à l'esprit que beaucoup, parmi cette jeunesse pervertie et lâche, finiront par devenir purement Russes, fidèles au sol natal. Alors, que le reste finisse de pourrir ! A la fin, ils se tairont aussi, comme frappés de paralysie. Mais qu'ils sont vilains !
L'opinion d'Anna Ivanovna flatte beaucoup Anna Grigorievna. Elle est ambitieuse et fière, ma chère femme. Mais si vous saviez comme je suis heureux avec elle I II n'y a qu'un malheur, c'est que nous ne pouvons revenir encore. Mais peut-être reviendrons-nous quand même ? Luba perce ses dents et soufl're. Elle se porte très bien ; vous seriez étonné de voir cette enfant. Mais sans Anna Nicolaïevna,la mère d'Anna Grigorievna, notre Luba serait morte. Nous serions perdus sans elle.
Eh 1 Que de choses j'aurais voulu vous demander, mais cependant à une autre fois. Ne m'oubliez pas tout à fait et ne m'abandonnez pas, car vous savez que je suis votre éternellement et fidèlement,
Théodore Dostoïevski.
Anna vous salue, ainsi qu'Anna Ivanovna.. Je présente tous mes respects à Anna Ivanovna et je lui adresse cordialement tous mes remerciements pour la bonne opinion qu'elle a d'Anna.
A propos : Kachpirev m'a envoyé il y a un mois 400 roubles, en ajoutant qu'il y aura un petit reliquat, de 50 à 100 roubles, mais qu'il ne les envoie pas encore. S'il y a réellement un petit reste, faites-y une légère allusion, pour l'amour de Dieu, cher Apollon Nicolaïevitch,afin qu'il me l'envoie. Pour moi, 50 roubles ont trop, beaucoup trop de valeur.
Les critiques de Strakhov tous plaisent-elles? J'ai une haute opinion d'elles.
A N.'N. Strakhov.
Dresde, le 28 mai (9 juin) 1870.
Je vous remercie de votre leltre,excellent Nicolas Nicolaïevitch.
Vous écrivez toujours de si courtes lettres, mais qui ont le don de me remuer. Je trouve votre opinion sur vos tra-
378 CORRESPONDANCB DB DOSTO'iBVBKl
vaux de critique très incomplèle et très inexacte. D'abord, je peaso ceci : si vos critiques n'existaient рая, il ne nous resterait plus personne, dans toute la littérature, sachant envisager la critique comme une œuvre sérieuse et sévèrement utile. Parmi les critiques qui écrivent, il n'y a personne qui apprécie quelque peu le besoin (et qui le respecte) de donner une interprétation philosophique précise des faits du passé et du présent, et, par conséquent, qui soit capable d'ajouter de l'importance à la critique, c'est-à-dire à ce qui les concerne immédiatement. Ainsi donc, c'est à vous que revient cette manière d'envisager la critique, sévèrement et philosophiquement, ce que les autres n'ont pas, et ce qui fait de la Zarîa l'unique revue ayant des critiques et la juiçeant d'une façon exacte. (Dans le fiousthi Viestnik,\ai critique est légère, il est vrai qu'elle concorde bien avec le ton général de la direction de la revue, mais c'est trop à fleur de peau.) Donc, si vous n'aviez que ce mérite-là, ce serait déjà énorme. Ensuite, permettez-moi de vous dire que les influences ne se créent pas si vite, que l'absurdité de notre société contemporaine a bien un sens, c'est-à-dire ses lois du mouvement ; et enfin, que vous n'avez aucune possibilité déjuger de l'utilité directe de vos articles et de l'impression produite par eux; et vous n'êtes pas capable de savoir s'ils ne sont écrits seulement que pour ceux qui «sans vous pensaient également ainsi >. Ce n'est pas vrai.
Mais voici ce qui, à mon avis, peut vous servir de point de départ pour juger de l'influence : la revue Zan'a est surtout une re\Tie de direction et de critique ; dans deux ou trois ans le nombre des abonnés montrera son influence sur le public, et en même temps certainement l'influence de la critique ; car la critique est le caractère principal de la Zaria, sa spécialité pour le public. Quoique avec inconscience, le public manifeste toujours.
Je croyais cependant que vous diriez du bien deStrouvel Au moins, à cause des bonnes intentions. Je suis faible en philosophie (mais je l'aime beaucoup ; l'amour de la philosophie est fort en moi). D'ailleurs, en lisant attentivement la thèse de Strouve, la matérialité de l'âme m'a paru bien nouvelle. Cette thèse m'a paru curieuse à ce point de vue-là que je pressentais que c'était la manière
actuelle, la dernière manière de raisonner, des philosophes allemands. Seulement, Nicolas Nicolaïevitch, savez- vous qu'ils vous prendront pour un vieillard rétrograde, qui se sert encore de l'arc et des flèches, quand on a depuis longtemps l'habitude du fusil? Quant à moi, j'ai lu votre article deux fois et avec délice. D'ail leurs.vous écrivez admirablement bien. Votre langage littéraire est meilleur que chez tous les autres. Et cela, comme vous voudrez, sera remarqué à la fia par tout le monde. Je suis très content que vous vous soyez rapporté avec tant do mépris à la manière actuelle de faire de la philosophie, mais j'aurais bien voulu qu'ils vous répondissent. Et quel ton dissipé dans toute la ittéralure actuelle ! Quant au désordre el au tumute dans les idées, laissons-les ; ils devaient forcément se produire. Mais ce ton général 1 Quel laisser-aller, quelle trivialité ! Pas une idée acquise, ferme, quelle qu'elle soit, môme fausse ! Quelle philosophie ont-ils, quels feuilletonistes ! Tout ça ne vaut rien ! Mais il se trouve des unités, qui pensent et qui peuvent influer, cela se passe toujours ainsi pendant les désordres. Pourvu que ces unités puissent vaincre le désordre du public, vous verrez que celui-ci finira par adopter leur ton.
A propos : qui est ce jeune professeur, qui par les articles de fond dans le Goloss a complètement tué Katkov, de sorte qu'on ne lit plus celui-ci? Le nom de cet heureux? Écrivez-le-moi au plus tôt, pour l'amour de Dieu, annoncez-le-moi 1 II y a longtemps, plus d'une vingtaine d'années, à la première apparition de La Foire aux Vanités en Angleterre, j'entrai chez Kraevsky ; je luifdisais que peutêtre Dickens écrivait quelque chose, qu'onpourrait traduire pour le nouvel an. Kraevsky me dit soudain : Qui ? Dickens ? Dickens est tué ! A présent, il y a Thackerey qui vient de paraître ; il l'a tué raide ; personne ne lit plus Dickens 1 J'ai lu dans la Zaria quelque chose sur ce professeur. Écrivez-moi, Nicolas Nicolaïevitch, le nom de ce professeur, je vous en prie. Et puis, voici encore ce que je voulais vous demander ; ne connaissez-vous pas Léon Tolstoï personnellement ? Si vous le connaissez, écrivezmoi, je vous en prie, comment il est ? 11 m'est très intéressant de savoir quelque chose sur lui. J'ai entendu très peu parler de lui, de sa vie privée.
380 CORHESPONDANCB DE DOSTOÏEVSKI
J'écrie pour le Rottsski Viettnik avec beaucoup d'ardeur, et je ne puis pas du loul prévoir ce qui va en résulter. Je n'avais enrore jamais adopté un pareil sujet et un pareil genre. La pensée d'organiser mon retour en Russie cette année me tourmente ; j'y empUiierai tous mes efTorte. Ah 1 Nicolas Nicolaïevitch, comme il m'est insupportable de vivre à l'étranger, je ne saurais voue l'exprimer !
J'ai à vous adresser une demande, très estimé Nicolas Nicolaïevitch. Rendez- moi service, je vous en prie, quoique j'aie honte de voue déranger. Voici ma demande :
Vous n'êtes pas sans savoir, peut-être, que V.issili Vladimirovitch m'a donné 8Я parole(en m'écrivant exactement et indiquant lui-même les dates et les termes; de m'eovoyer tous les mois, le 15 de chaque mois, 100 roubles. Le premier envoi de ce genre a élé fixé par lui môme au 15 mai, de notre style. Et nous voilà au 28 mai, et je n'ai encore rien reçu !... Vous ne sauriez croire, Nicolas Nicolaïevitch, combien une pareille façon d'agir dérange toutes mes affaires et mon genre de vie. Je m'étais organisé alors; les 500 roubles sont tous partis (j'ai ici des dettes et des emplettes indispensables). Des cinq cents qu'on m'a envoyés je m'en suis gardé juste jusqu'au 15 mai. Et voilà déjà quinze jours d'écoulés depuis le 15 mai. Et le logement, les achats, l'entretien, tout est arrêté, et puis l'enfant est tombée malade et le docteur vient. Vous ne sauriez vous figurer comme cela influe sur mes occupations, sans parler du reste. Il m'arrive d'être incapable de travailler durant quelques jours. Si avec le premier envoi (des 100 roubles promis tous les mois) il arrive une pareille inexactitude, que sera-ce plus tard avec les autres envois ? Maintenant, voilà l'été, vous êtes tous à la campagne, c'est un moment d'arrêt ; on m'oubliera tout à fait. Et moi, je ne puis espérer de recevoir quelque chose en dehors de la Zaria que vers la fin de l'année. Que dois-je faire ? Qu'ils ne m'en veulent pas, si je ne suis pas exact 1
Je vous jure que, si ridicule que vous paraisse ce sentiment, mais l'exactitude de l'envoi est plus important pour moi que l'argent lui-môme. A la fin, d'une façon ou de l'autre, l'argent apparaîtra ; mais la tranquillité, mais la possibilité de se débarrasser des soucis, au moins pendant mon travail, cela n'arrivera plus, ce sera troublé.
CORRESl'ONDANCE DE DOSTOÏEVSKI 381
Toute la demande que je vous adresse : faites penser Vassili Vladimirovilch à moi, faites cela pour moi, en vieil ami. Et voici encore : je regrette à présent de lui avoir demandé d'envoyer tous les mois. Je pressens qu'il en sera ainsi chaque fois. Si seulement cela lui était possible, ne vaudrait-il pas mieux qu'il m'envoyât les 500 roubles à la fois (qui étaient promis par fractions de 100 roubles par mois). Si c'était seulement possible ! Si non, 300 ou 200, ce ne sera toujours pas de l'inquiétude et du bouleversement tous les mois. C'est eu effet du bouleversement ; car pendant environ cinq mois je ne puis attendre rien de personne, excepté ces 100 roubles mensuels. C'est pourquoi s'ils s'arrêtent, la vie s'arrêtera aussi.
Tout cela ce sont des détails petits, vilains; mais venez à mon aide, Nicolas Nicolaïevitch, parlez à Vassili Vladimirovilch. Je suis dans une grande détresse.
Ma femme vous salue et vous remercie de votre bon souvenir. Elle aussi est malade ; elle nourrit son enfant, et maintenant, à cause de sa maladie; elle passe des nuits.
Avec mon sincère dévouement et ma sympathie. Votre
Théodore Dostoïevski.
Au même.
Dresde, 11 (23) juin 1870.
Je vous remercie, mon bon Nicolas Nicolaïevitch, pour votre prompte réponse, mais votre lettre m'avait effrayé, d'abord pour vous : il me semble que je vous ai entraîné, à cause de moi, dans des ennuis avec Kachpirev. Comme je n'aurais pas voulu cela 1 D'ailleurs, il se peut que je n'aie pas bien compris votre lettre. En tout cas, je vous remercie des peines que vous avez prises pour moi. Le refus de Kachpirev m'a étonné, et maintenant, je ne comprends mêmi3 pas ce que je dois faire. C'est un moment bien critique pour moi. Des 500 roubles, je n'ai rien gardé pour moi, comptant sur l'envoi continu. Comment pourrai-je exister, je ne puis l'imaginer. L'enfant est malade et les dépenses augmentent. Je n'ai ici presque pas de connaissances, et je ne voudrais pas m'adresser au Rousski
382 CORRESPONDANCB DE DOSTOÏEVSKI
Viestnik avec des demandes, avant la date que j'avais indiquée.
J'ai eu l'occasion d'avoir le Viestnik Evropi pour cette année et j'ai (examiné tous les numéros. Cela m'a étonné. Ëst-il possible qu'une médiocrité aussi inouïe que cela, chez nous (excepté [>eut-étre Severnafa Ptchela de Boulgarine), puisse avoir un pareil succès (6.0<Ю exemplaires et la deuxième édition I). Voilà ce que veut dire être à la portée de tous, avoir le désir de plaire à tout le monde 1 C'est du dernier libéralisme réglementaire ! Voilà donc ce qui prospère chez nous! Mais ils organisentadroitemont l'édition, le premier de chaque mois, et il y a beaucoup de littérateurs. J'ai lu, entre autres, Г < Exécution de Tropmann », de Tourguenev. Vous pouvez avoir une autre opinion, Nicolas Nicolaïevitch, mais cet article plein d'emphase et de peu de valeur m'a révolté. Pourquoi se sent-il mal à l'aise et pourquoi répète t-il qu'il n'a pas le droit de s'y trouver? Oui, certainement, s'il y est venu comme à une représentation; mais à la surface terrestre, l'homme n'a pas le droit de se détourner et d'ignorer ce qui se passe sur la terre, et il existe pour cela des raisons morales supérieures.* Homo sum et nihil humanum », et ainsi de suite. Le plus drôle, c'est qu'à la fin il se détourne et ne voit pas au dernier moment quand on exécute : « Voyez, messieurs, comme j'ai été élevé délicatement ! Je n'ai pu le supporter ! » D'ailleurs, il se trahit lui-même. L'impression importante de l'article, en résultat, c'est le soin extrême, jusqu'à la dernière limite, de soi, de sa sûreté et de sa tranquillité, et cela en vue de la tête coupée. Je me moque d'ailleurs de tout cela. Ils m'assomment terriblement. Je considère Tourguenev comme un des écrivains russes épuisés, le plus à bout d'écrire, quoi que vous écriviez pour Tourguenev, Nicolas Nicolaïevitch, je vous demande bien pardon.
Avec votre opinion sur notre activité, encore une fois je suis au plus haut degré en désaccord.
Comme il serait bon de nous revoir un instant au moins ! Pourquoi n'iriez-vous pas passer un mois à l'étranger ? Deux cents roubles avec le voyage, pas davantage, et si c'est 300, on pourrait visiter un peu l'Europe. Vous seriez venu à Dresde, pour nous voir. Est-ce que ce n'est pas possible?
Au revoir, je vous remercie encore une fois. Ne m'abandonnez pas, occupez-vous de moi, si vous pouvez seulement. Toul à vous,
Théodore Dostoïevski.
Anna Grigorievna vous salue. Elle est tout à fait anéantie par son noui'risson et les soucis qu'elle a. Et puis encore tous ces ennuis.
Au même.
Dresde, 9 (21) octobre 1870.
Voilà déjà trois semaines que j'ai reçu votre lettre, très estimé Nicolas Nicolaïevitch, et jusqu'à présent je ne vous ai pas répondu, et je suis sûr que vous pensez Dieu sait quoi de moi. Et cependant, votre lettre m'a été très précieuse : tendresses à part, je vous dirai que j'étais très heureux que vous ayez voulu de nouveau reprendre notre correspondance. Je n'ai jamais tant apprécié les hommes que depuis que je suis dans mon vilain isolement. L'espoir de revenir cet automne à Pétersbourgne s'est pas réalisé; les moyens ont manqué ; il a fallu remettre encore au printemps et s'ennuyer douloureusement encore un hiver à Dresde.
Je ne vous avais pas répondu encore, parce que j'étais occupé du roman pour le Bousski Viestnik,']e n'ai pas redressé le cou, à la lettre. Ça n'allait pas, il a fallu tant de fois refaire, qu'à la fin je me suis promis de ne plus lire, ni écrire, ni même regarder autour de moi, avant d'avoir fini ce que je m'étais donné pour tâche. Et ce n'est encore que le commencement. Il est vrai que, dans le roman, bien des choses du milieu ont été écrites, et beaucoup de choses rejetées (pas en entier, bien entendu). Mais, néanmoins, je suis encore au со mmencement. C'est un mauvais indice, et cependant j'aurais voulu faire le mieux possible. On dit que chez l'artiste, le ton et la manière du récit doivent naître spontanément. C'est vrai, mais quelquefois on s'y perd et on les cherche. En un mot, jamais aucune œuvre ne m'a coûté plus de peine. Au commencement, c'est-àdire vers la fin de l'année dernière, je considérais cette
384 CORnESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI
chose comme étudiée, composée, je la regardais avec hauteur. Ensuite m'est venue la véritable inspiration, —et eoudain je l'ai aimée cette œuvre, je l'ai saisie des deux mains et je me suis mis h bifTer ce qui était écrit. Cet été, un autre changement est survenu : un nouveau personnage a surgi, avec la prétention de devenir le héros véritable du roman, de sorte que le premier héros a dû se retirer au second plan (c'était un personnage intéressant, mais qui ne méritait pas réellement le nom de héros). Le nouveau m'a tellement ravi que je me suis mis encore une fois à refaire mon œuvre. Et à présent, depuis que j'ai envoyé à la rédaction du Housski Vieslnik le commencement, je me suis soudain effrayé, j'ai peur que le sujet ne soit au-dessus de mes forces. Mais j'ai peur sérieusement, douloureusement ! Et cependant, je n'ai pas introduit ce héros de but en blanc. J'ai préalablement inscrit son rôle dans le programme du roman (le programme occupe quelques feuilles d'imprimerie) et tout son rôle est marqué par des scènes et non pas par des réflexions. Je crois donc qu'il en sortira un personnage et môme, peut-être, nouveau; j'espère, mais je crains. Il est temps enfin d'écrire quelque chose de sérieux. Et peut-être ferai-je faillite. Quoi qu'il en soit, il faut écrire, car avec ces corrections j'ai perdu beaucoup de temps, et j'ai écrit fort peu.
Mais passons à l'affaire : vous ne pouvez vous figurer, très estimé Nicolas Nicolaïevitch, combien j'ai eu de peine de manquer à ma promesse à la Zaria. Mais je suis arrivé à un tel point qu'encore un peu je deviendrais fou ! Je ne pouvais prévoir de tels arrêts et de tels bouleversements dans mon travail. Mais si je ne termine pas une chose préalablement, je ne ferai pas davantage une autre. Ma chose pour la Zaria sera pour l'année prochaine, mais à la fin de l'année, et pendant cet intervalle je reviendrai à Pétersbourg. Quant à ma nouvelle, je ne sais pas si je serai capable de tenir cette promesse. Il y a deax mois (en la donnant) j'étais dans une autre situation. Je vous dirai seulement : toutes mes sympathies et souhaits sont tournés vers la Zaria, et si de mon côté je puis lui être utile, si peu que cela soit, je me trouverai heureux. Attendez, et alors vous prononcerez votre jugement. En attendant, épargnez-moi.
J'ai lu votre lettre avec grand plaisir. Ce qui m'a plu en elle c'est un certain changement dans votre façon de considérer votre propre travail. Je vous dis et je vous prédis que vous devez absolument trouver des partisans en grand nombre. Car vous prêchez la vérité ! J'attends avec impatience toute une série de vos articles pour la saison actuelle. D'une façon ou d'une autre, la vérité doit triompher. Vous dites qu'on crie : mais tant mieux. Quant au Viestnik Evropi et ses succès, n'en parlons pas, si ce n est que c'est la revue qui convient aux tonctionnaires de Saint- Pélersbourg et à d'autres (dans le sens vil et non dans le sens populaire). // n'a pu ne pas avoir de saccès et vivra encore très longtemps, plusieurs années. Mais vous vaincrez. Ce qu'il faudrait uniquement souhaitera \aZaria c'est l'exactitude bureaucratique du Vieslnik Évropi. (N. B. — Avez-vous remarqué, cependant, que les meilleures revues qui aient existé en Russie, ne se sont pas distinguées par l'exactitude? Mais il vaudrait mieux ne pas les imiter ) Dans le dernier livre de la Zaria j'ai lu votre article sur Polonsky. Je n'ai fait que parcourir le reste, je n'avais pas de temps, mais il me semble que le livre est admirablement bien composé. Tous les articles se laissent lire et correspondent à l'intérêt du moment. Anna Grigorievna m'a dit que le roman d'Avséenko est bien. Si Dieu le permet, je le lirai. L'article sur Polonsky m'a beaucoup plu. C'est indiscutablement un sujet important ; en quoi consiste la véritable poésie ? Mais il me semble qu'il serait encore mieux si en même temps vous vous étendiez sur ce qui constitue la fausse poésie, la poésie hypocrite. Je vous jure, Nicolas Nicolaïevitch, que le public actuel est loin d'être ce qu'il a été dans les jours de notre jeunesse. A celui d'aujourd'hui il faut expliquer bien des choses. Ah ! Nicolas Nicolaïevitch, soyez plus méchant! Vous serez très utile par là à vous-même et aux autres. D'ailleurs, vous n'avez pas besoin de mes conseils ! Mais vous m'êtes cher. Ce n'est pas en vain que je coupe votre article le premier. Le jour où je reçois le livre avec votre article est un jour de fête.
Comment est votre santé ? Je ne puis me louer de la mienne, ça c'est mauvais. Maintenant commence pour moi un hiver de travail acharné, jour et nuit. Je voudrais terminer tout au printemps. C'est la seule manière posas
386 COBREePONDANCE DE DOSTOÏBVBKI
Bible de travailler, c'est-à-dire sans героя, aulrement on se fatigue et on ne termine pas. Je mène une vie ennuyeuse et trop régl«Se , Tous les jours je fais une promenade et je lis plusieurs journaux, entre autres «leux russes. Л mon avis, tous ces événements émouvants, actuels, auront une action directe et rapide sur notre vie russ*?, et, par conséquent, sur la littérature. En tout cas, les temps sont extraordinaires. Je ne crois pas que ia littérature perde de son influence et de son i/nportanco. Au contrairo, dans tous les cas, elle y gagnera ; mais, en lisant, par exemple, les journaux russes, on s'aperçoit tout de suite combien tout cela a mûri hAtivement et sans idée propre (en dehors des Moscovskié Viédomosli, bien entendu).Ne pourriez-vous me répondre de quelque façon, cher Nicolas Nicolaievilch ? Vous me rendriez heureux. Et moi je vous promets d'être exact.
Votre sincèrement dévoué,
Théodore Dostoïevski.
Ad même.
Dresde, 2(14) décembre 1870.
Pardonnez-moi à votre tour, très estimé Nicolas Nicolaïevitch, de n'avoir pas tout de suite répondu à votre lettre. Tous mes tracas sont au-dessus de mes forces. Vous me parlez de l'article promis à la Zaria,du roman. Il y a longtemps que je craignais votre question, et que puis-je répondre ? Maintenant, en ce moment, je suis surchargé. Mon engagement avec le ^oa5s/«' Viestnikéiali une dette, à proprement parler, c'est-à-dire que j'y suis resté débiteur d'une somme considérable. On ne m'a pas tracassé, on m'a traité de la façon la plus délicate et la plus noble. Pour dire l'exacte vérité, la nouvelle (plutôt le roman) que j'ai conçue pourle/îoass/ct Viestnik a été commencée àla fin de l'année dernière (1869). J'avais espéré le terminer pour le mois de juillet même, quoiqu'il ait augmenté au delà de quinze feuilles. J'étais complètement sûr dêtre prêt pour la Zaria. Eh bien ! Toute l'année je n'ai fait que déchirer et changer. J'ai écrit des tas de papiers si grands, que j'ai
perdu tout le système pour me renseigner sur ce qui avait été écrit. J'ai changé mon plan au moins dix fois, et j'ai écrit de nouveau toute la première partie. Il y a deux ou trois mois j'étais au désespoir. Enfin, tout s'est constitué à la fois, et ne peut plus être changé, mais il y aura trente ou trente-cinq feuilles. Si j'avais eu 1« temps d'écrire sans me presser (sans un terme fixe), il est possible qu'il en serait résulté quelque chose de bien. Mais il y aura certainement des parties qui seront plus longues les unes que les autres et plus étendues ! J'ai écrit jusqu'à 10 feuilles en tout, cinq sont envoyées, j'en envoie cinq dans quinze jours et ensuite je travaillerai tous les jours comme un nègre, jusqu'à ce que j'aie fini. Voilà ma situation : comment puis-je vous répondre affirmativement en ce moment?
Croyez bien que tout ce que je vous ai écrit p^t la vérité pure, jusqu'au dernier mot.
Je ne pouvais donc pas savoir à l'avance que je me tourmenterais toute l'année sur le plan du r<>ni;in /"vraiment tourmenté).
Enfin, si pour tenir la promesse faite cet été à la Zaria j'avais abandonné le roman et si j'en avais commencé un autre pour la Zaria^ convenez-en, aurait-il été matériellement possible de l'écrire ? Je n'aurais pu d'aucune façon abandonner mon travail actuel, précisément parce qu'il m'est revenu si douloureusement cher. Je m'adresse à vous, à votre subtile compréhension de la situation d'un écrivain : décidez-en vous-même, cela est-il possible ?
Ainsi, j'écrirai; mais je ne connais pas l'avenir. Je ne sais qu'une chose: la deuxième moitié du roman me sera beaucoup plus facile que la première. Si je termine cet été (ce qui est presque certain), vers la fin de l'année je publierai L dans la Zaria ou bien une nouvelle, ou bien le commen-
■ cernent d'un roman, (c'est-à-dire un tel commencement I de roman qui par lui-même sera un roman séparé). Vous
■ demandez le titre ? Je ne puis vous le donner. Voici de В quoi il s'agit : de ces nouvelles, que j'ai imaginées et ^ bien notées, il se trouve six, — chacune d'un tel genre, Hftque je me serais rais avec ardeur à la travailler. Mais si ^^'étais libre, c'est-à-dire si je n'avais pas de besoins constants d'argent, je n'aurais pas écrit une seule des six, je me serais mis tout de suite à mon futur roman. Ce futur
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roman me tracasse déjà depuis plus de trois ans, naais jo ne le commence pas, car je voudrais l'écriro sans me ргеьзег, comme écrivent les Tolstoï, les Tourgiienev et les Gontcharov. Qu'il existe donc au moins une de mes œuvres qui soit libre et qui n« soit pas écrite pour une époque déterminée. Je considère ce roman comme le dernier mot de ma carrière littéraire. Son titre sera : La vie d'un f/r and pécheur. Il se fractionne naturellement en toute une série de nouvelles. Mais je ne sais si je pourrai le commencer celte année, môme si je termine en juillet pour le Jiousski Mestnik. Ainsi, tout dépend du temps. Je ne puis vous donner les litres à présent. Nous en parlerons à notre rencontre, ou à la fin d'avril, ou en mai de l'année prochaine. (J'aurais été en automne à Saint-Pétersbourg, si je n'étais pas en relard avec le roman, par conséquent avec l'argent. Maintenant, en décembre, ce n'est pas possible de faire voyager l'enfant, et je dois rester ici jusqu'au printemps.) Pour terminer en ce moment, je vous dirai que la rédaction peut en tout cas me promettre (sans titre), et, quoi qu'il arrive, je tiendrai ma parole. (N. B. — Quoique, je dois vous l'avouer, l'ouvrage me revienne cher, je commence à avoir le sang fortement à la tôle ; jai peur de me faire du mal. Mais le roman pour le Bousski Viestnik m'a anéanti cette année.)
Vous écrivez à propos de Pissemski et de Kluchnikov. Mais cependant Pissemski écrit d'une manière intéressante. Vous dites que leurs noms n'attireront personne. Faites donc ainsi : écrivez que l'année prochaine vous aurez comme collaborateurs, Tolstoï, M™« Kokhanovskaïa, Pissemski, Kluchnikov, Tchaev, moi, etc., etc., et croyez bien que cela sera très convenable. Mais quelle est donc la revue qui peut donner davantage en belles-lettres ?
L'année prochaine la tendance de la Zaria pourrait attirer rattention, à cause des circonstances politiques de l'Europe qui penchent vers elle. Dans tous les cas, les années prochaines ne se passeront pas, à ce qu'il paraît, sans la solution de la question slave orientale. Si môme la souscription de l'année prochaine n'était pas satisfaisante, une revue comme la Zaria ne doit pas se décourager. L'avenir relèvera sans aucun doute et même un avenir prochain ; l'avenir appartient à cette direction et les nihilistes
disparattront comme une fumée. Il s'agit donc de résoudre la question.
Vous demandez mon avis à propos des derniers livres. C'est difficile de le donner à la hâte, mais si on se voyait, il me semble que nous parlerions beaucoup et longuement. Combien j'aurais voulu m'épanoher! Pour moi, la Zaria esL quelque chose de très proche. Seule, presque seule parmi les revues, elle défend les opinions que je mets audessus de ma vie et auxquelles, à mon avis, appartient l'avenir. Quant à la situation actuelle, d'après moi, elle n'est pas tout à fait satisfaisante (en dehors de vos articles, dont je me délecte). Mais tout cela est un sujet fort long. Voici pour vous une petite observation : il me semble qu'on ne devrait pas mettre dans le môme numéro deux articles tels que celui d'Ogoi'oJnikov sur l'Amérique, et la Lecture et la Popularité de Konstantinov, exactement opposés de vues.
Pour Ogorodnikov, parmi les Russes seul l'étudiant l..., qui est allé dans le fond de l'Amérique pour apprendre par expérience comment l'ouvrier américain travaille, lui plaît et de lui seul il parle avec déférence. Et tout à coup dans le môme numéro l'article de Konstantinov !
Mais d'ailleurs, j'écris tout cela en vain. Il n'y a qu'une chose qui me déplaise dans vos articles, c'est que vous en publiez rarement. Ainsi, peut-on manquer la livraison de novembre, mon cher Nicolas Nicolaïevitch, с 'est -à dire la livraison la plus importante pour la souscription ! (Je dois remarquer que dans la livraison de novembre, pour une raison ou une autre, tous les articles sont très intéressants. Si le vôtre y était aussi, ce serait deux fois plus intéressant.)
L'article sur Karamzine (le vôtre) a ma prédilection, car ma jeunesse était ainsi, et j'ai été nourri de Karamzine. Je l'ai lu avec sentiment. Mais le ton m'a plu également. Il me semble que c'est la première fois que vous exprimez d'un ton si tranchant les choses à propos desquelles tout le monde gardait le silence. Ce ton асегЬз тч plaît. Il faut justement davantage de hardiesse, davantage de respect exagéré de soi-même. Je ne suis pas du tout étonné que cet article vous ait procuré de^ ennemis môme.
Le roi Lear de Tourguenev ne me plaît pas du tout. C'est
une chose pleine d'emphase et vide. Le ton est bas. Je vous jure, je ne parle pas par jalousie.
Au revoir, très eslimé Nicolas NicolaTevilcIi, ne m'oubliez pas et croyez à mes sincères sentiments. Est-il poesible que nous nous voyons bientôt ? Comme j'ai envie d'aller en Russie I Anna Grigorievna en est malade. Aa revoir, cher Nicolas Nicolaïcvitch. Votre,
Théodore Dostoïevski.
P.-S. — Anna Grigorievna vous salue.
[En marge de la 2* page]: Il y a ici une foule de Ruseee. Cette semaine tous se sont réuni»(de leur propre initiative) et ils ont envoyé une adresse au chancelier à propos du 19 octobre.
C'est moi qui ai composé l'adresse.
[En marge delà 3" page]: Ce n'est pas que tous m'aient oublié, mais tous m'ont abandonné. A. Nicolalevitch Maïkov est-il en bonne santé ?
[En marge de la 4» page] : Vous dites qu'un moment intéressant est venu pour vous. Mais à présent approche précisément une époque qui sera de plus en plus intéressante pour votre tendance.
A A, N. Maïkov^
Dresde, 15 (27) décembre 1870.
Il y a longtemps que nous ne nous sommes pas écrit cher et aimable Apollon Nicolaïevitch. Je ne sais pas si vous n'avez quelque raison de m'en vouloir ? Il me semble que non 1 II est probable que c'est ma longue absence qui est cause de tout cela. Cependant (car bientôt approche le temps où je dirai adieu à l'étranger et où je reviendrai chez moi), je me souviens des amis et des camarades des jours passés, et je pense beaucoup à eux. Comment nous retrouverons-nous, que nous dirons-nous, et quelle impression produirons-nous l'un sur l'autre ? Bref, je pressens l'avènement d'une nouvelle période de vie, et je suis agité. Anna Grigorievna a le mal du pays au point d'en souffrir. Mais hélas ! je n'ai pu arranger mon retour pour
l'automne. J'arriverai vers le 1" mai 1871 et tant pis 1 Bien entendu, je ne perds pas l'espoir d'arranger mes affaires au moins à moitié. Mais tout cela n'existe qu'à l'état de projet. Une chose est certaine, c'est que je ne changerai pas la date de mon retour. Ma vie actuelle est affreuse. Si je n'étais forcé de travailler jour et nuit, je périrais d'ennui. Ma santé est toujours la même. Une chose me tourmente: Anna Grigorievna est toujours souffrante. Ma fille est gaie et bien portante.
Je me suis chargé d'un travail qui est presque au-dessus de mes forces. J'ai imaginé d'écrire un roman énorme (un roman à thèse, — ce qui est pour moi très difGcile) et je croyais au commencement que je m'en tirerais facilement. Eh bien I J'ai déjà changé plus de dix fois ma façon de rédiger et j'ai vu que la ihèse oblige, et voilà pourquoi je suis devenu très méfiant envers mon roman. C'est à peine si j'ai pu terminer la première partie (la graude, de 10 feuilles; il y aura 4 parties) et je viens de l'envoyer. Je pense qu'elle ne dit pas grand'chose et qu'elle ne fait pas d'effet. D'après la première partie, le lecteur ne pourrait môme pas deviner ce que je veux dire et ce que va devenir l'action. On a répondu avec bienveillance du fiousski Viestnîk. Le nom du roman: Les Démons (toujours les mômes démons dont je vous avais parlé un jour), avec une épigraphe tirée de l'Évangile. Je veux faire connaître mes opinions sans ambages à la jeunesse actuelle. D'ailleurs, il est difficile de dire quelque chose dans une lettre. C'est dommage que je n'aie pu tenir ma promesse à la Zaria. S'ils ont de l'indulgence pour moi, et s'ils ne m'appellent pas coquin, je me mettrai à la disposition de la Zaria à un autre moment. Il est impossible de calculer tout exactement. Savaisje que dans une année entière j'écrirais à peine dix feuilles 1 Je ne puis ra'arracher du Ronsski \iestnik avant une certaine époque. Et puis, ayant commencé une chose, on ne peut entreprendre autre chose.
Apollon Niçolaïevitch, j'ai une demande très importante à vous adresser, mais ne croyez pas que je ne vous écrive que quand j'y suis poussé par la nécessité. Ma demande est extravagante ; je n'ai personne à qui me confier en cette affaire. Et c'est si important pour moi, qu'il est possible qu'en prenant une certaine tournure cette affaire puisse
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contenir pour moi une grande calamité, ou bien la solution (1(5 toutes mee difricult«''8.
Sleilovsky a annoncé l'édition de mes œuvres et de Crime et ChAliinent. J'ai lu l'annonce dans le Golosê (je crois du I i décfîmbre). Il n'y est pas dit quelle est cette édition, ancienne ou nouvelle, et si c'est publié dans le format de son Becueil des Aalears Huasea (c'eet>à-dire 2 colonnes et in-octavo). Mais cela doit être l'ancienne édition et le format in-octavo. Car, autrement, d'après son contrat, il devrait me payer 3,000 roubles d'amende : voilà pourquoi il n'ira pas faire de nouvelle édition. Ce qui est iniporlmil pour moi, c'est qu'il a publié Crime et Châtiment, pour lequel il devait me payer immédiatement, en vertu du contrat et sous peine d'une amende de3.000 roubles. Le paiement devait être réparti ainsi, aux termes du contrat : il doit payer chaque feuille de Crime et Châtiment (imprimé absolument dans son format du Recueil des Auteurs Russes, c'est-à-dire in-octavo et à 2 colonnes) exactement autant que lui a coûté la feuille de l'édition de mes œuvres qu'il a publiée en 1866 (dans son format). 11 est facile de vérifier ainsi : il faut compter le nombre des feuilles de son ancienne édition (dans son édition, à l'exception de Crime et Châtiment, qui vient de paraître à présent seulement) et diviser 3.000 roubles (le prix que je reçus de lui alors) par le nombre des feuilles. On aura ainsi le prix de la feuille. Ensuite, ayant multiplié le prix par le nombre de feuilles de Crime et Châtiment (dans son format à lui), nous obtiendrons le chiffre de la somme que je dois recevoir de lui. Cette sonome est, il me semble, environ 900 roubles. Je me souviens que je vous ai écrit alors à propos de cela, et puis Stellovsky, il me semble, vous en a parlé.
Je vous le répète : Stellovsky n'a aucune raison et aucune possibilité de refuserle paiement immédiat surmapremière demande. Car autrement il est forcé de payer une amende de 3.000 roubles. Voilà pourquoi il n'osera pas refuser.
Maintenant, voici en quoi consiste la prière que je vous adresse : ne consentiriez-vous pas (pour l'amour du Christ !) à exiger de lui le paiement et à recevoir l'argent? Si vous consentez, l'affaire, selon la procédure normale, doit se passer ainsi :
Ayant obtenu votre consentement, je vous envoie immédiatement, d'ici, une procuration légale et absolument indiscutable pour toucher cet argent, d'après les articles du contrat. Cette procuration sera légalisée dans notre consulat russe (ces sortes de procuration sont, je le sais, très légales et indiscutables). En môme temps, je vous envoie une copie exacte de mon contrat avec Slellovsky, en 1865, et, enfin, la lettre que j'adresse d'ici à Stellovsky (non fermée).
Cette lettre contiendra ce qui suit :
Monsieur, vous avez annoncé votre publication de mon roman Crime et Châtiment, ce que j'ai appris en lisant vos annonces dans les journaux. D'après tel article du contrat, que nous avons signé mutuellemant (là et là), vous devez me payer immédiatement la somme qui me revient. Et, d'après tel article du contrat, en cas de non-paiement, vous êtes passible d'une amande légale de 3.000 roubles en ma faveur. Me trouvant en ce moment à Dresde, j'ai envoyé au conseiller d'État aclue, Apollon Nicolaievitch MaUkov, une procuration légale et indiscutable pour toucher l'argent que vous me devez pour le roman qui vient d'être imprimé, procuration légalisée, d'après la loi, par le consulat russe. De plus, je lui envoie également une copie conforme du contrat que nous avons signé mutuellement en 186э. Par suite de quoi je vous prie, aussitôt après avoir reçu cette lettre, d'effectuer ce paiement entre les mains d'Apollon Nicola'ievitch Maïkov, dans l'étude de l'agent de change Barouline, dans laquelle nous avons contracté l'engagement précédent. Sur la présentation de la procuration, qu'on vous fera dans cette étude, et après avoir remboursé l'argent, je vous prie d'apposer la signature sur l'original et sur la copie du contrat et de faire signer également sUr l'original du contrat et sur la copie Apollon Nicolaievitch Maïkov, pour acquitter le remboursement de l'argent. Après quoile remboursement et l'acquittementseront certifiés par l'agent de change Barouline. Tout cela doit être fait suivant l'exemple et le modèle de ce que j'ai fait en recevant de vous, en 1865, 3.000 roubles pour le droit d'éditer mes œuvres. Quant à la somme que vous avez à тз payer pour le roman que vous avez imprimé, Crime et Châtiment, je confie à Apollon Nicolaievitch le soin d'établir le
394 CORREf^PONDANCE DE DOSTOKeVSKI
ccmple d'accord avec vous ei ье1оп les termes du conlrat.
Voilà dons quel esprit ma lettre sera écrite; je lui donnerai une forme plus juridique.
Ayaut reçu ma procuration, la copie et les lettres, voici ce qui vous restera à faire :
Écrire à Stellovsky quatre lignes et les lui envoyer avec ma lettre. Vous l'iulormcrez, qu'ayant ma procuration, ce qu'il apprendra par la lettre que je lui adresse, voue le priez de vous désigner, le plus vite possible, quand il lui eera convenable de rembourser la somme, selon les conventions dont parle ma lettre ?
Voilà tout. C'est tout ce que j'ai à vous demander I Vous sera-t-il agréable de me rendre ce service, Apollon Nicolaïevilch? C'est le dernier senice que je sollicite de vous. Je ne vous dérangerai plus par mes demandes.
Écoutez à présent, Apollon Nicolaïevilch, pourquoi tout cela est important pour moi.
Bien entendu que le remboursement de celle somme assez grande est important pour moi. D'autant plus que Slellovsky ne peut refuser de payer, sous aucun prétexte, car il sait qu'il est passible d'une amende de 3,000 roubles, selon un article très précis et très clair du contrat. Je vous prie donc très instamment, et avec tant d'insistance parce que je ne prévois ici aucun embarras tant soit peu considérable ; car il n'osera pas refuser, sachant ce qui l'attend.
Mais, outre le remboursement de l'argent, l'avenir aussi a de l'importance pour moi. Dans toute cette affaire, il peut se trouver très sûrement quelque chose capable d'influer sur mon avenir. Voici : Slellovsky, après avoir acheté en 1865 mes billets à ordre (faits pour mon frère) à D...., et mon billet à ordre à Gavrilov, me força alors de signer avec lui ce contrat honteux de la vente de mes œuvres, en demandant un paiement immédiat et en me menaçant de prison. Il peut agir avec moi de la même façon, dès que je serai revenu. Ayant acheté avec profit, c'est-à-dire pour rien, mes billets à ordre, il peut devenir encore pour environ sept ans le propriétaire de mes œuvres anciennes et nouvelles, en me forçant, à mon retour, à signer quelque contrat, comme celui de 1865. J'ai même une raison de le supposer : s'il a réussi une fois, pourquoi ne pas essayer
encore ? Maintenant, songez donc : si, sous un prétexte quelconque, il venait à ne pas vous payer cet argent pour Crime et Châtiment (en vous déclarant, par exemple, qu'il a un billet à ordre sur moi en sa possession, ce qui est entièrement illégal, car le billet est une chose, il faut quand même effectuer le remboursement), à l'avenir, j'aurais contre lui une défense à invoquer : exiger de lui les 3.000 roubles d'amende, parce que lui, selon les termes du contrat, n'a d'aucune façon la possibilité d'éviter le paiement légal au moment où on l'exige.
Et alors je vous prie beaucoup :
S'il évite de payer, retarde la réponse, ou présente quelque raison, il serait excellent qu'il s'y trouvât quelque témoin. Pour cela, à mon avis, voici ce qui serait le plus commode et le meilleur à faire»
Quand vous lui enverrez la première fois votre mot, ajouté à la lettre que je lui adresse, dites dans votre billet que vous attendrez une réponse au plus tard dans trois jours. S'il ne vous répond rien, ou s'il vous donne une réponse (quelle qu'elle soit, n'importe), mais non écrite, c'est ici qu'il serait bon d'avoir un témoin. Pour cela, voici ce qu'il faut faire : s'il évite de répondre avant trois jours, envoyez-lui encore quatre lignes, mais pas par la poste, par quelqu'un (on pourrait prendre quelque homme d'affaires, si cela ne coule pas cher ; je paierai) et obtenir de lui une réponse (quelle qu'elle soit) mais une réponse devant témoin. De cette façon.j'aurai le fait, et les témoins du lait que Stellovbky n'a pas payé l'argent qui lui a été réclamé en mon nom, légalement. Cela me suffit. Il me paiera sûrement alors 3.000 roubles.
Ainsi, je vous prie, mon très estimé ami, de ne chercher à obtenir de lui qu'une réponse quelconque, et qu'une troisième personne, c'est-à-dire votre envoyé, connaisse cette réponse. Voilà tout. Quant à faire des démarches pour obtenir sûrement le remboursement de l'argent, dans le cas où il chercherait à biaiser et à s'échapper, — c'est absolument inutile. Il me suffit que sous un prétexte quelconque il ait refusé de payer.
Mais je le répète encore une fois : il est presque impossible de supposer qu'il ne vous paie pas à votre première réquisition et qu'il se mette à biaiser. C'est un trop fin
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renard el il sait ce qu'il risque. Il sait aussi que je ne l'épargnorai pas et que je lui ferai payer l'amende. Et alors il n'osera pas ne pas vous payer et ne pas répondre aussitôt à voire lettre. Et comme en outre dft ma procuration, voue aurez encore entre les mains une copie conforme de notre contrat de 180'), ol que l'affaire se passera dans l'étude, il n'osera aucunement douter de la rôgi'arité de la procuration que je vous aurai délivrée, ou autre chose du m6me genre. L'affaire sera menée trop sérieusement, clairement et ouvertement. Et je le répète encore : s'il ne veut pas payer, i/ ne faut pas insister. Je n'oserais vous embarrasser d'une telle demande. Il n'y a qu'à lui adresser quatre lignes pour l'informer et avoir une réponse.
(N. B. — Le remboursement devrait être effectué dans l'étude de Barouline (quelque part dans la perspective Nevsky), pour sa parfaite tranquillité, uniquement. Mais s'il veut vous donner l'argent tout simplement avec votre signature, sans Barouline, c'est encore mieux; moins d'embarras.)
Ne me refusez pas, Apollon Nicolaïevitch.Je vous en prie instamment. L'affaire ne peut vous occasionner d'embarras particulier, et vous m'aurez rendu par là un service immense).
J'attendrai votre réponse. Comme l'affaire est importante pour moi, je vous prie, très aimable Apollon Nicola'ievitch, répondez-moi immédiatement à la réception de cette lettre, deux lignes seulement : oui ou non ?
Anna Grigorievna vous salue bien ainsi qu'Anna Ivanovna. Mes salutations respectueuses à Anna Ivanovna. Tout à vous,
Théodore Dostoïevski.
Paul s'est-il marié ?
Au même.
Dresde, 30 décembre 1870.
Je vous remercie infiniment, très aimable Apollon Nicolaïevitch, d'abord pour votre empressement à m'obliger; secondement, pour ne pas avoir tardé de me répondre. Mais vous avez oublié de mettre poste restante sur l'enve-
loppe, et je n'ai reçu votre lettre que le troisième jour de son arrivée à Dresde, et le facteur s'était adressé à la police pour me trouver. Je vous envoie la procuration, ne me taxez pas d'impudence en la lisant : tout cela n'est qu'une forme nécessaire, comme on m'a assuré. D'ailleurs un plein pouvoir pareil sera môme impressionnant pour Slellovsky. Il faudra faire légaliser celte procuration au bureau des Affaires étrangères, il me semble (Paul le sait) que c'est là où l'on certifie la signature de notre ambassade. De plus, je vous envoie une copie conforme de mon contrat avec Stellovsky en 1865. Lisez, je vous en prie beaucoup, lisez cette copie avec attention, surtout les articles 8 et 13, et vous verrez très clairement le fond de l'affaire et vous serez persuadé à quel point elle est simple et indis' cutable. Il n'y a qu'à se donner la peine de toucher. Et puis cela m'aurait ennuyé de vous charger d'une affaire plus embarrassante. A mon avis, plus vous mènerez l'affaire ouvertement, simplement et sèchement (c'est-à-dire sévèrement), mieux cela vaudra. Je vous envoie la lettre à Stellovsky, non cachetée; lisez-la. Le principal est que vous ïiyez sous la main un envoyé (s'il le faut, je le paierai de la somme que Slellovsky doit donner, si ce n'est pas grand'chose), afin qu'il porte à Stellovsky cette lettre avec un billet de quatre lignes de votre part (mais que l'envoyé remette également ma lettre sans qu'elle soit cachetée). Dans vos quatre lignes proposez-lui de venir chez Barouline s'il le veut, et de vous indiquer le jour et l'heure qui lui conviendront pour vous rembourser dans l'étude de Barouline. Ou bien qu'il fasse comme il voudra, pourvu, qu'il paie contre votre signature.
Mais il he peut ne pas payer : lisez l'article 13 du 'contrat. Ce sera malheureux s'il biaise et traîne. Alors, votre envoyé pourrait demander par la police. L'important c'est qu'il donne une réponse. Certainement, c'est une affaire trop simple, et plus tôt, ou plus tard, je serai payé. Mais combien j'aurais voulu l'être à présent ! Je n'ai pas bien envie de demander une avance, surtout au Rousski Viestnik, mais nous n'avons pas de quoi л'ivre autrement.
Je vous le répète, comme dans ma dernière lettre : je ne crois pas qu'il puisse refuser, et je ne saurais même me figurer quelle raison il en donnerait ? Mais dans le cas où
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i, refuserait de payer, pour D'imporle quelle m«n je Uu, prie iaetammenl de moutrer ma cop.e «l ™ ,PJ«^гаНоЛ „ue,„ue ''»■»- ''„^^-'е^'; И e;»'.'*":;! e,l '"-''-''f ;t:;,:r ir^e d'artair., »e charge
;^xrqr*^a:n:p:utair;r„L.;v...,,,e,,,ue
"''п'^'^ы,,, les cas ie voua le répèle, je ne vou» .icmaude ,ueT 6 e'u'r malellre à sJlov.ky. accompagnée de râtre Ug «es de votre part, et dobteuir de lu. une répoa« Г onque.Voilà tout. Le priucipal. c'est que, e vous.upnl"e surtout de m'mformer sans relard de sa répoase.Ces Très important pour mo, : songe,, donc, ou b.en je saura, „ue^e recevrai ««0 roubles, ou bien adresser au Ло»„*. 'ï^- ,, п,Гипе .lemande. A propos, faites le compte. Ce a es 'Za insunl : il sutni de connaître le nombre des feu.Ue, dans Cr;m. e< CM<.m.n(, qui vient d'être publ.é et mul- UoÛerpar le nombre de roubles que chaque feuille de Й on de mes œuvres complètes a coûté à S ellovsky, en 866. Ce même nombre de roubles est facile à connat- . Tfaut compter le nombre des feuilles deslro.s volu- Zs de mesœuTres publiées par StellovsUy en .866 (bien «Tteudu excepté Crime et Chiliment) et d.v.ser par ce nombre la somme de 3.000 roubles. On saura alors le pr.x dKhlque feuille. D'ailleurs, lisez le hu.t.ème arl.cle da ;!ыг»1 cela Y est dit clairement. Eh b.en, voilà tout; A Ы fin des flns'e crois qu'il ne refusera pas. et qu'il paiera :„t sUnpleminl, tout en biaisant peut-être un peu. Ma.s, nour 1'a.nour de Dieu, informez-moi au plus lot. Tui ie veux absolument revenir et je reviendra, sûrement au printemps. Ici, je me trouve dans une s. abc^ ГпаЫе dispos.tioa d'esprit, que je ne pu.s presque рм écrire II m'est terriblement pénible d'écrire, esu^ fiévreusement Iles événements chez nous et .c. et j'a, beau- Гир vécu dans ces quatre ans. J'ai vécu beaucoup, malgré mon isolement. Ce que Dieu nous accordera à 1 avenir, je accepterai sans murmurer. La famille vous force aussi a écouter votre conscience. Et enfin, je veux me replonger
dans la société.
Strakhov m'écrivait que dans notre société tout est bien vert et bien jeune. Si vous saviez comme on s'en aperçoit d'ici 1 Mais si vous saviez aussi quel dégoût sanglant, jusqu'à la haine, m'a inspiré l'Europe dans ces quatre années. Mon Dieu, que d'idées préconçues nous nous sommes faites sur l'Europe 1 Mais n'est-ce pas un enfanlelet ce Russe (et môme presque to is) qui croit que le Pru-sieti a vaincu par l'école ? C'est môme impertinent : elle doit être fameuse l'école qui pille et torture comme les hordes d'Attila? (Peut-être môme davantage 1)
Vous prétendez que l'esprit de la nation entière s'élève maintenant en France contre la force brutale I Mais je n'en ai jamais douté depuis le commencement, et sils ne commettent pas de bévue, en concluant la paix, et s'ils attendent environ trois mois, les Allemands seront chassés et alors quelle honte ! Il serait trop long de l'écrire et je pourrais vous communiquer des choses bien curieuses que j'ai observées, par exemple, de quelle façon on envoie d ici les soldats en France, comment on les rassemble, comment on les équipe, comment on les nourrit et on les transporte.C'est très intéressant. Une malheureuse petite femme, par exemple, qui vit en louant deux pièces et les ayant meublées, les sous-loue (donc, elle a un mobilier de deux sous), parce qu'elle possède des meubles, est obligée de loger et nourrir à ses frais une dizaine de soldats. Ils y logent trois jours, deux jours, un jour, rarement une semaine. Mais cela lui coûte à elle de 20 à 30 thalers. J'ai eu l'occasion de lire moi-môme des lettres de petits soldats allemands qui écrivaient de France, tout près de Paris, à leurs mères et à leurs pères (des boutiquiers des commerçants). Seigneur, qu'est-ce qu'ils écrivent ! Comme ils sont malades, comme ils sont affamés ! Mais, c'est trop long à raconter ! Entre autres observations i avant on distribuait souvent la Wacht ani fihein dans la foule, maintenant plus du tout. Les plus ardents et les plus orgueilleux sont les professeurs, les médecins, les étudiants, mais le peuple, pas beaucoup. Pas du tout même. Mais les professeurs s'enorgueillissent. Dans la Lese-Bibliothèque je les rencontre tous les soirs. Un savant blanc comme la neige et très influent, criait l'autre jour: Paris mass bombardirt seyn ! Voilà les résultats de leur
400 C:ORnB8PONDANCE DB DOeTOÏEVSKI
science. S'ils ne s'occupent pas de science, ils disent des bêtises. Qu'ils soient savante, mais ils sont de grands sots' Encore une observation : tout le peuple ici est lettré, maie incroyablement peu cultivé, sot, stupide, avec les intérêts les plus bas. Enfin, au revoir, c'est assez. Je vous embrasse, je vous remercie d'avance. Pour l'amour de Dieu ne m'oubliez pas et informez-moi promplement. Votre,
Dostoïevski.
Conservez la copie du contrat; c'est un document d*une grande importance pour moi.
P. -S. — Dans le cas où vous recevriez l'argent de Stellovsky, ne l'envoyez pas par une maison de banque, mais simplement, en recommandant, envoyez-le-moi ici en billets de banque russes, c'est-à-dire les mêmes que vous recevrez. Ici on peut bien les changer.
P.-S. — Si Slellovsky vous proposait au lieu de paiement quelque affaire, par exemple l'édition de L'Idiot, et autres, ne consentez pas et ne l'écoutez pas, mais exigez le remboursement, sans atermoiement.
An même Dresde, 18 (30) janvier 1871.
Très aimable Apollon Nicolaïevitch, je vous adresse à mon tour quelques lignes, en réponse aux vôtres du 12 janvier. Je ne comprends pas pourquoi Paul n'a pas trouvé de nouvelles au Ministère des Affaires étrangères, au bureru des Affaires intérieures. Je viens à l'instant de m'inf ormer à la chancellerie de l'ambassade : on l'a envoyé le ô courant. Je vous envoie le numéro, qui vous permettra de trouver dans un instant, si Paul ne trouvait pas encore.
Je vous remercie beaucoup de m'avoir renseigné et aussi d'avoir trouvé le monsieur aux sourcils épais, en forme d*0, qui s'est chargé de s'occuper de l'affaire.
Pourquoi.les revues ne paraissent-elles pas? C'est affreux comme elles sont en retard. Le Ronsski Viestnîk lui-môme n'est pas parvenu à Dresde ; autrefois le numéro de janvier paraissait toujours de bonne heure. S'il vousarrive de
lire mon roman, envoyez-moi, pour l'amour de Dieu, deux lignes au moins de votre critique. J'ai entendu dire qu'ils sont contents là-bas, au Rousski Viestnik ; mais moi, je suis bien mécontent de ma première partie !
Avez-vous lu le roman de Lesskov dans le Rousski Viestnik? Beaucoup de blagues, beaucoup de Dieu sait quoi, comme si cela se passait dans la lune. Les nihilistes sont abtmés jusqu'à la friponnerie, — mais en revanche il y a quelques types! Comme Vauskok 1 II n'y a rien de plus typique et de plus fidèle chez Gogol. Car cette Vanskok, je la vois, je l'entends, c'est comme si je l'avais touchée I Quelle figure étonnante! Si le nihilisme de 1860 mourait, cette ligure vivrait éternellement dans notre souvenir. C'est génial ! Et comme il sait bien dépeindre nos petits popes ! Le père Evangèle, par exemple ! C'est le second pope que je trouve chez lui. Quelle destinée étonnante que celle de ce Stebuitzky dans notre littérature. Car un talent pareil à celui de Stebnitzky mériterait d'être étudié et le plus sérieusement possible.
Au revoir, je vous remercie de tout mon cœur; quant à l'argent, nous en avons un besoin extrême, incroyable. Ma femme est toujours soutirante, et l'enfant se porte bien. Qu'elle est charmante, votre filleule, quel appétit elle possède et quelle humeur sans caprices, éternellement gaie ! Je n'ai encore jamais vu une pareille enfant: Votre,
Théodore Dostoïevski.
Au même,
Dresde, le 26 janvier (5 fév.) 1871.
J'ai reçu hier votre lettre, mon cher ami, et je m'empresse de vous faire part de ma façon de voir. D'abord, je n'ai rien compris à votre réfutation de l'article 8. Vous demandez le terme du paiement, « qui n'est pas indiqué », selon vous, dans l'article 8, et vous prévoyez des chicanes et leurs conséquences? Mais quel terme vous faut-il donc, quand tout est marqué très exactement et très clairement. Voici le texte de l'article 8, approfondissez-le bien :
« Si durant le délai de cet engagement, Stellovsky dési-
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raitcomprendre dan» l'édition complèle de mes œuvres, que lui, Slellovsky, a enlrepriîie d'après cet en^agemeat, les œuvres nouvelles que moi, Dostoïevski, j'aurais écrites en 1866 et 1867, Stellovsky n'aurait рая le droit de les éditer aulremont «pi'en payant par Quille autant que moi, I)osloïi'vski, ai reçu par feuille eu vefidant«'i Siellovsky, d'après cet engagement, la collection complète actuelle de mes œuvres, mais à condition, C(;pendanl.,.etc. » (N. B. — Le reste ne concerne pas l'alTaire actuelle.)
Ainsi, qu'est-ce qui vous trouble donc, maintenant? Quel est donc ce terme/ Il est dit: € Stellovsky n'a pas le droit d'éditer autrement qu'en payant la feuille d'après le compte... etc. » Et comme к présent Stellovsky a déjà édile complètement, puisque c'est imprimé et mis en vente, il faut donc qu'il paye selon le compte indi<}ué dans l'article 8! Vous demandez: depuis quel moment faut-il le considérer comme obligé de payer! Mais, bien entendu, depuis le jour de l'annonce de la mise en vente! L'annonce a été faite dans le Golos$ (probablement aussi dans d'autres journaux) à la fin de novembre et au commencement de décembre. Ainsi, le jour de l'annonce est le terme d'après le sens le plus exact, le plus clair et le plus naturel de l'article 8. Ou bien c'est le mot éditer qui vous trouble ? Vous paraissez faire une différence entre les mots imprimer et mettre en vente. Mais s'il n'avait fait qu'imprimer, sans mettre en vente, j'aurais pu ne pas le savoir du tout. Qui donc fait imprimer sans mettre en vente ? Éditer veut dire imprimer et vendre. Et comme il a commis les deux actions, c'est-à-dire qu'il a imprimé et qu'il vend, alors, depuis \ejour de V annonce, il est devenu coupable, en raison de l'article 8, car il y est dit explicitement: « Il a le droit de les éditer ! pas autrement ! qu'en payant par feuille d'après le compte, etc. » Voilà votre terme î Si je ne suis pas venu chez lui le lendemain de l'annonoe pour exiger le paiement qui m'est dû, — ce que j'étais parfaitement libre de faire (si j'avais été à Pétersbourg), peu importe. Je puis consentir aussi à attendre le paiement d'un billet à ordre plusieurs années, et il conserve quand même toute sa valeur. Qu'est-ce qui vous trouble ?
Vous dites aussi qu'il faudrait avoir un billet à ordre, car dans le billet sera indiqué un terme quelconque, ce
qui complétera la lacune (soi-disanl) du huitième article, A mon avis, c'est le contraire; le véritable terme est le jour de l'annonce de la mise en vente ; mais si vous admets tez un autre terme quelconque, alors vous renoncez ainsi à vos droits sur l'ancien terme (le jour de l'annonce) qui est trop clairement désigné dans le contrat ; vous consentez donc volontairement (et aussi des deux cAtés) à enfreindre l'article 8 du contrat.
Et enfin : si vous avez consenti à accepter un billet à ordre (dans lequel le terme sera indiqué), pourquoi vous faudra-t-il alors un terme et l'article 13 du contrat ? S'il a donné une partie de l'argent, et s'il a délivré un billet à ordre pour l'autre partie, et queroMs at/ez consenti à accepter et l'ayez reçu, alors, à mon avis, il a payé complètement, il s'est acquitté envers moi, il a terminé l'affaire, le contrat est exécuté, et les articles 8 et 13 sont bons à mettre aux archives. Car il ne peut ne pas payer le billet à ordre, car il est commerçant et le même jour il serait déclaré en faillite. Mais s'il ne paie pas le billet à ordre, je n'aurai besoin de le poursuivre que pour ce billet, et l'affaire du contrat sera quand môme terminée; en un mot ce sera une affaire complètement différente.
Croyez bien que s'il y avait quelque omission dans l'article 8, Stellovsky en aurait certainement profité et n'au» rait pas désigné lui-môme l'époque de son retour de Moscou comme terme du paiement.
Vous me conseillez d'accepter ses conditions, c'est-àdire une partie de l'argent et un billet à brève échéance. Oui, je le vois, il est impossible de ne pas consentir. Mon ami, ne vous fâchez pas si je fais une observation ; mais, il me semble que M. Zvélouguine s'occupe de l'affaire avec trop de douceur et trop de timidité I Allons, comment est-il possible d'y aller trois fois et de lui permettre de se dire absent? Et puis, comment ose-t-il proposer lui-môme des conditions, c'est-à-dire de donner la moitié de l'argent à son retour de Moscou, et puis un billet, etc., c'est-àdire comme s'il avait le droit de poser ses conditions ? A mon avis, il faudrait tout de suite lui faire peur en exigeant légalement, pour qu'il comprenne tout de suite que nous avons conscience de nos droits. Et non seulement l'effraye- , mais exiger légalement pour de bon. Ce ne sera
iOl CORRESPONDANCE DE DOiTro'iEVeKI
pas du tout UD procét ; ici il y a un contrat, dont le sen^ est clair et précis. La marche de ГаГГа1гс pendra sans doute quelque temps, mais le paiement sera complet. Et puis il ne voudra pour rien au monde discuter la chose lui-même et entamer un procès, d'abord parce qu'il n'a aucune raison ni aucune possibilil/* de faire des chicanes pour se tirer d'embarras, tout f.^l Irop net ; et deuxième^ ment, quand il sera forcé de payer de par la loi, cela voudra dire qu'il aura enfreint l'article 8 du contrat, puisqu'on a dû recourir à la loi pour le forcer à payer, et qu'il ne voulait pas payer tout seul. Alors, soyez certain, il aura peur de l'article 13, et s'il voyait seulement que M. Zvôtouguine a sérieusement l'intention de s'adresser à la loi, croyez-moi, il se trouverait aussitôt à la raai.son et consentirait tout de suite à tout payer.
Néanmoins, je suis d'accord avec vous, quoique cela me soit pénible. Mais voici ce que je vous demande humblement, moucher Apollon Nicolaïevitch :
1» Ne pourrait on arranger cela plus vite! Je vous jure, ce n'est pas une vaine impatience. J'ai tout dépensé et je n'ai pas le sou, et il faudrait attendre longtemps ! Admettons que sur ma première demande on m'ait envoyé du fiousski Viestnik, mais alors cela ne me sera pas bien commode (et puis ce sera impossible) de demander au Rousski Viestnik de me donner 2.000 roubles à la fois pour mon retour, et voilà, je ne pourrai pas encore revenir I Je comptais sur l'argent de Stellovsky pour traîner jusqu'au printemps.
Il vous a dit : je reviendrai à la fin de janvier. Mais, à en juger par sa manière de faire, il s'arrangera, à son retour, de façon à faire dire qu'il n'y est pas à M. Zvétouguine, et on lui dira qu'il n'est pas encore rentré ; et Dieu sait combien de temps cela peut dur er. Voilà ce que je crains. Ainsi, ne pourrait-on éviter cela de quelque façon ! C'est ma première demande.
2» Ne pourrait-on arranger qu'il donne au moins la moitié de l'argent ? N'importe quel billet, même à brève échéance, me fait l'effet de n'avoir rien du tout. S'il est impossible d'avoir la moitié, au moins le tiers. Pour l'amour de Dieu !
N. B. — Je laisse tout cela cependant à votre propre
jugement et à votre décisioD, et je vous supplie, mon cher ami, ne m'interrogez pas par lettre à propos de quelques détails, les plus petits môme, car tout cela prend du temps. Je ne vous en voudrai pas et je ne murmurerai pas contre vous, d'ailleurs cela serait impossible, car je sais que vous me voulez du bien, et de plus vous êtes si bon que vous vous êtes chargé de tant de tracas.
3» Enfin, ma troisième demande (la plus importante). Dès que vous aurez reçu l'argent, tâchez de vous faire donner en même temps le billet promis, dans la môme liasse, ensemble, et donnez-lui une quittance ainsi : Reçu en paiement tant en argent, le reste de la somme en billet. Mais seulement ensemble, absolument. Alors l'affaire sera tout à fait terminée ; car, je le répète, il paiera tout.
4' Paul m'avait écrit l'année dernière que les billets de Stellovsky pourraient ôtre escomptés, en perdant 8 à 10 0/0, à la Banque Commerciale Internationale (mais pas à la Banque d'Etat). Je vous prie : appelez Paul, et tâchez de le savoir de lui exactement, et si Ton peut escompter, escomptez donc le billet, et envoyez-moi l'argent ; car je serais prêt à perdre Dieu sait combien, pourvu que je reçoive de l'argent; j'en ai un besoin urgent !
Enfin, je me repose entièrement sur vous à propos du compte à faire d'après le nombre des feuilles. Certainement, plus vous obtiendrez, mieux cela vaudra. (N. B. — Mais seulement, combien y en a-t-il eu : 27 feuilles avec une fraction ou 28 avec une fraction ?)
Voilà, je le crois, tout ce qui concerne cette affaire maudite. Je ne vous écris rien. Si vous saviez comme je me trouve fatigué par le travail dont je suis surchargé ! J'ai lu avec tristesse ce que vous dites dans votre lettre à propos de notre société, et quant aux affaires d'Allemagne, vous savez bien ce qu'il faut en penser. On ne saurait se représenter plus de mensonges et plus d'astuce. Ils veulent rétablir Napoléon par la force, ils s'attendent à trouver en lui et en sa descendance d'éternels esclaves, et en revanche ils lui garantiront la dynastie, c'est-à-dire tout ce qu'il demande, cela est évident. Vous verrez que si une assemblée générale a lieu, ils forceront exprès par leurs exigences démesurées l'assemblée à ne pas consentir et alors ils déclareront Napoléon.
406 COHRE8PONDANCB DE DOSTOÏEVSKI
Maiâ rappolez-vous le lexto de rÉvangile. « Celui qui tire l'épée périra par l'épéc. » Non, ce qui est fondé par l'épée n'est pas durable 1 Et l'on crie après cola : « La jeun^ Allemagne 1 » Au contraire, — un peuple ayant Hurvécu à 868 forces, car après un loi esprit, après une (elle science, se confier à l'idée de Tépée, du sang, de la violence et ne pas se douter môme de Texistence de l'esprit et du triomphe de l'esprit, et se moquer do tout cela avec une grossièreté de caporal I Non, c'est un peuple mort et sans avenir. Mais s'il est vivant, après sa première ivresse, il trouvera en soi la force de protester vers le bien, et le glaive tombera de lui-même.
Et puis encore : l'épuisement matériel de rAlIemagoe est si grand, qu'elle supportera à peine quatre mois de résistance.
Oh I Quand ils reviendront de France, les deux premières années ils nous flatteront ! D'ailleurs, il se peut qu'avec leur grossièreté ils se trahissent avant.
Que Dieu accorde la vie au Tsar et à la Russie, mais l'avenir sera certainement embarrassant vis-à-vis de l'Europe.
Au revoir, mon cher ami, ne vous fâchez pas de mes répliques. Tout à vous,
Théodore Dostoïevski.
P. -S. — Si Stellovsky vous propose de nouvelles conditions avant le remboursement, c'est-à-dire l'achat de mes dernières œuvres, etc., ne l'écoutez pas, pour l'amour de Dieu, et exigez l'argent ; en un mot, ne lui laissez pas traîner l'affaire.
A N. N. Strakhov.
Dresde, 10 (22) février 1871.
Je m'adresse à votre bonne, délicate et presque toujours exacte connaissance des hommes et des choses, très aimable et très estimé Nicolas Nicolaïevitch, et je vous prierai d'être assez bon de ne pas me laisser dans un embarras désagréable. Dans le numéro d'octobre et de novembre (peut-être aussi de décembre, je vous demande pardon,' ne
les ayant pas sous la maio) de la Zaria. de l'année dernière étaient publiés deux articles de M. Konstantiaov*. Dans un de ces articles, pour soutenir son opinion, il prétend que la revue Vrémia el quelques autres revues d'une certaine direction n'avaient qu'un faible sarcès. Le Vrémia avait la première année plus de 2.500 abonnés, et la troisième année, l'année de l'interdiction, jusqu'à i.iOO abonnés. Les livres de la rédaction sont encore intacts : les témoins sont sains et saufs. Bazounov lui-môme peut témoigner. A quoi bon attaquer comme le fait M. Konstanlinov et renverser les faits? 11 ne se gêne рая avec les faits : il le lui faut ainsi, et il affirme, comme si cela était certain, ce qu'il ne connaît pas. Je vous a^roue, très estimé Nicolas Nicolaïevitch, qu'il m'a été pénible de rencontrer cela dans la Zaria. Quand Pissemsky, il y a deux ans, dans son roman publié par la Zaria, avait placé quelques appréciations méprisantes à propos de moi comme homme de lettres, je n'ai fait que rire de la natui*e et de l'impatience de Pissemsky ; je n'ai eu aucune prétention contre la revue qui, ayant désiré publier ma nouvelle (ce qu'elle avait annoncé à moi et au public) et avant de publier une critique quelconque sur moi, avait donné l'hospitalité à l'injure que je recevais d'un autre écrivain. Mais à présent, je me sens offensé. La revue Vrémiu a été tout autant mon oeuvre que celle de mon frère. Nous étions tous les deux directeurs. Le succès de la revue était inouï. Deux revues seulement ont eu un tel succès immédiat : la Bibliothèque de Lecture d'autrefois, et le Sovremennik d'autre fois. Je ne considère pas que ce soit vanité ou 'Acheté d'en tirer gloire. Un fait dénaturé nuit à T'îistoire de la littérature. Il se trouve dans le témoignage de la Zaria (dans la(juelle il y a beaucoup d'anciens collaborateurs de Vrémia) que le Vrémia n avait pas de succès. Que ce fait soit infime pour l'histoire du journalisme russe, d'accord : mais il peut servir ; car ce fait a bien servi à M. Konstantinov en vue d'affermir une opinion quelconque? Pour moi, je vous l'avoue, ce fait a une certaine importance personnelle : il existe jusqu'à présent une accusation dirigée
1. Il sagltde l'article : « La Lecture et le Peuple » (Zaria, 1870, novembre et décembre.)
408 CORHESPONDANCB DE UOSTOKBVBKI
par certaines gens contre moi,que !>oi>di»anl j'ai ruiné mon frère, on IVnlevant à se» anciennes occupations commerciales et en l'engageant d'éditer une revue. Cette ассцздtion se prononce avec amertume, et ceux qui la colportent n'iront pas не renseigner sur les livres de la rédaction du Vr^m/.ï.Mais une ligne dans une revue(une ligne est si peu de chose, il est si facile de la lire) donnera beaucoup plus de force à l'accusation qu'ils portent contre moi dans leur conscience. Cependant, dans ces trois ans, mon frère a obtenu de la revue au moins 65.000 roubles Ae bénéfice net, et, s'il est mort sans le sou et en laissant des dettes, cela ne regarde pas «lu tout la revue.
Dans le m^me article, ce môme M. Konslantinov dit que l'article La Question Fatale a été écrit avec intelligence, mais publié sans tact. Cependant ces misérables rédacteurs qui manquaient de tact ont forcé toute la Russie à lire leur revue (4.500 abonnés, — c'est toute la Russie, alors au moins). De plus, très estimé Nicolas Nicolaïevitch, toutes les circonstances de la publication de cet article vous sont connues mieux qu'à n'importe qui. Jusqu'à présent mon avis n'a pas changé : l'article n'a pas été publié sans tact, mais le rapport en a été fait sans tact, par des gens qui ne l'avaient pas lu en entier, et ont fini de le lire après. Il est évident que M. Konstantinov sait que toutes les circonstances de l'affaire vous sont connues, et que vous êtes un des principaux collaborateurs de la Zaria ; il trouve l'article intelligent, mais il a jeté l'insulte à ceux qui ont souffert et qui sont sans défense (car, comment pourrais-je me défendre ouvertement, c'est-à-dire par la presse, et prouver que tel article n'a pas été publié sans tact?). Il savait parfaitement qu'il est impossible de lui répondre. C'est un homme adroit.
Ainsi, qui donc est ce cavalier qui a trouvé à la Zaria une telle hospitalité ? Chez lui, l'hospitalité est cependant excessive : à Waterloo, Napoléon est vaincu par Blucher (qui ne s'y trouvait pas); et la Zan'a a publié tout cela sans explication et sans réplique.
Pardonnez-moi ma mauvaise humeur, Nicolas Nicolaïevitch ; tout cela est trop personnel, j'en conviens. Il me fallait le laisser passer sans attention, car ce sont des bagatelles. Mais l'amertume a pris racine dans mon cœur,
et veut se répandre. Je ne sais si c'est de la vanité, ou de la pusillanimité, mais cela m'a fait bien mal de lire que mon activité (de journaliste), dans laquelle j'avais entraîné mon frère, ne donna lieu qu'à des bagatelles sans tact et qui n'ont pas réussi, et voilà tout.
Il y a longtemps que je voulais vous écrire à propos de cela, alors môme que je l'ai lu, mais j'ai été très occupé. Maintenant je me remets à l'ouvrage. Je n ai presque pas le temps de lire, mais je regrette beaucoup de n'avoir pas eu l'occasion de lire votre article sur la littérature russe dans la Zaria. La rédaction m'a exclu du nombre de ses abonnés pour cette année et ne m'a pas envoyé de numéro de la revue. (Vous n'ignorez pas que je ne recevais pas le numéro gratis, mais à crédit, jusqu'à ce que les comptes fussent faits avec la rédaction pour mes œuvres, j'étais donc quand même un abonné de la Zar/"a.) Je ne puis nullement comprendre pour quelle raison on m'a exclu. Je ne trouve que deux explications possibles : ou la méfiance en ma solvabilité, comme je dois déjà beaucoup à la rédaction, ou quelque sentiment hostile de la rédaction, parce que je n'ai pas pu tenir ma promesse à propos de l'article. J'avoue que je répudie sincèrement cette seconde raison — ce serait trop vraiment — c'est à-dire ce n'est pas le sentiment désagréable de la rédaction que je répudie, mais ce moyen de me le donner à comprendre. La rédaction du Bousski Viestnik de la fin de 1869 et du commencement de 1870 nourrissait des sentiments d'inimitié envers moi, parce que je ne leur avais rien envoyé pour 1870, malgré ma promesse, et que j'avais donné à la Zana; malgré cela et malgré que je dusse encore jusqu'à 2.000 roubles au Roasski Viestnik, ils ne m'ont pas privé de la revue,'et continuaient à me l'envoyer.
Est-ce qu'ils sont fâchés contre moi à ce point ? Cependant, dans les annonces des journaux je figure au nombre des collaborateurs. Cela veut dire : « Tu es endetté, tu ne peux t'échapper ; tu donneras la nouvelle quand môme, n'importe comment on te traite. » Est-il possible qu'il en soit ainsi ? Comment expliquer autrement ?
Je vous écris à vous seul, Nicolas Nicolaïevitch. Car il se peut que vous ayez encore assez d'estime pour moi, pour ne pas croire que je voudrais tout simplement, par votre
410 C0RRB8P0I4DANCB DB DOgTOlBVRKI
entromise, obtenir une livraison de la Zaria, n*ayant pas d'argent comptant poury souscrire? Quant à la Zaria elle-mâme, je n'ose pas in'adressor à elle dans de bdles circonstances, parconséquf^nt je resterai jusqu'à l'été sans la Zaria. Tout me revientplus cher qu'à d'autres. Dieu, qu'eHt-ce que font d'autres homraesde lettres aux directeurs, et exprès encore, et non pas parce que le besoin les pous8<;. et tout s'arrange I
Encore une fois pardonnez-moi cette lettre. Les plaintes, les bavardages, quelle vilenie 1 Kt c'est cette vilenie que je vous envoie au lieu de lettre l Ne vous fâchez pas. Ou bien mieux : grondez-moi d'abord, et dites ensuite : « Mais il a cependant un peu raison. »
Votre santé est-elle bonne? Écrivez donc quelque chose à n'importe quel moment. Kst-il possible que vous m'en rouliez à ce point? Votre tout sincère,
Dostoïevski.
A A. N. Maïkov.
Dresde, 25 février (9 mars) 1871.
Très estimé Apollon Nicolaïeviich, Je n'ai pu me retenir et je viens vous déranger encore une fois. Il est trop pénible de rester dans l'incertitude, et puis cela m'est nuisible : — j'attends toujours, je ne sais pas ce que je dois entreprendre. Je vous prie beaucoup de m'informer si je dois espérer quelque chose. II me vient à l'idée que peut-ôtre Stellovsky n'est pas encore à Pétersbourg. Comme je ne reçois pas de vous le mot décisif que l'affaire est perdue, je suppose que vous avez encore de l'espoir. Mais l'espérance est quelquefois très pénible, et nuit directement aux intérêts; il faudra que je me décide à écrire à Moscou. Mais comme cela peut ruiner complètement mon projet de revenir en printemps à SaiaL-Pétersbourgfcar en prenant à présent, c'est-à-dire à une époque non favorable, de l'argent au Ronsski Vietlnik. je serai privé de la possibilité de demander au printemps une certaine somme), j'attendrai encore votre réponse à cette lettre, et alors seulement je tenterai d'écrire au Roasski Viestnik. Ainsi, répondez-moi pour l'amour de Dieu, bon Apollon Nicolaïevitch.
Enûn, ne seriez-vous pas fâché contre moi ? Cela est possible : — car je vous ennuie trop. Dans ma dernière lettre je vous ai prié de ne pas tenir compte de mon opinion, et d'agir uniquement comme bon vous semblera. Je vous le répète encore : de quelque façon que vous arrangiez l'affaire, je serai très content, pourvu que cette canaille donne quelque chose. Je comprends très bien moi-même ce que c'est que d'avoir affaire à lui.
Je ne suis pas très bien portant et je ne peux presque pas écrire. J'ai examiné les premiers numéros de toutes les revues (elles y sont presque toutes) ; — ce n'est pas grand' chose. C'est tout de même mieux dans les nôtres. Mais dans celles-là c'est toujours la vieille chanson: les associations, les ouvriers, et puis Lassalle, ou bien l'actualité russe défigurée dans toutes sortes de critiques. Quant aux fameux juges 1 je lis maintenant l'affaire de la Dmilriev , on Га acquittée! Quelles bécasses! Ils ont fait cela comme si on le leur avait commandé. Non, dans le monde, le plus difficile est de rester soi-même.
Cependant il peut bien se faire qu'en Europe, à la conclusion de la paix, les choses deviennent encore plus intéressanttîs.On nous flattera et on nous cajolera bien pendant trois ans au moins. Il paraît qu'en France va éclater la guerre civile entre les villes et les paysans. Bismarck s'est douté de la chose et il a désiré lui-même une république, afin que l'ordre soit rétabli. La France se perdra. A moins qu'elle ne cherche à se sauver en choisissant un roi très ferme. Quant au changement d'opinions politiques dans les têtes françaises (ce que Danilevsky espère naïvement) — cela n'arrivera jamais, ou de très longtemps. Cène sont pas celles-là qui renonceraient à leur haine envers la Russie. Et ils se perdront eux-mêmes. On n'a pas besoin de plaindre de pareils êtres.
Entendez donc ma prière et répondez-moi quelque chose pour que je sache. Surtout, hâtez-vous de répondre. Je ne vous décris pas ma situation, ce n'est pas la peine. Votre sincèrement,
Théodore Dostoïevski.
P. -S. — Qu'est-ce que c'est que la Biesséda ? Je viens de recevoir une offre de collaborer. Bien enteadu,j'ai répondu
412 COHRBHPONDANCB DE DOSTOÏEVSKI
({ue ce serait avec un g^and plaisir. On m'informe que Ton m'envoie un numéro de la revue; mais je ne l'ai pas encore reçu. Ce sera très curieux. Mais qu'eu pensez-vous?
A propos, pour l'nmour de Dieu n'oubliez pas d'éerire poste restante. Car autrement je ne recevrai pas du tout les lettres. Le numéro de janvier de la Zariaa voyagé cinq jours par la ville et s'est trouvé chez une autre personne parce que l'on avait oublié d'écrire poste restante.
Au même.
Dresde, 2 (M) mars 1871.
Très aimable et très estimé ami, Apollon Nicolaïevitch, avant tout parlons de notre interminable affaire.
J'ai décidé de la terminer, c'est-à-dire d'aller en justice' On a gagné des procès plus difficiles, et mon droit d'après le contrat est indis<utable. En un mot, voilà ce que je désire et ce que j'ai décidé irrévocablement. Comme ces poursuites sont telles que je n'ose pas vous en charger, et de plus vous n'êtes pas avocat, je vous prie très instamment : remettez cette affaire (comme vous en avez le droit par ma procuration) entre les mains de quelque avocat connu (Spassovilch, Arkhangelsky, ou un autre), et à n4mporte quel prix et que celui-ci commence tout de suite les poursuites contre Stellovsky, en forme légale, pour réclamer l'argent (et il faut désigner la somme selon le compte des feuilles; s'il y a une erreur, la justice en décidera). D'ailleurs, l'avocat saura ce qu'il faut faire. Surtout, communiquez à l'avocat la copie du contrat et priez-le d'étudier particulièrement les articles 8 et 13. Surtout l'article 13, car je veux demander des dommages-intérêts. Voilà ce que je vous prie de communiquer à l'avocat.
Surtout, il faudrait constater que Stellovsky ne veut pas payer, autrement on ne pourrait pas le poursui\Te en vertu de l'article 13. Mais l'avocat commencera certainement par une demande formelle adressée à Stellovsky pour exiger le remboursement en argent liquide (sans billet). (Cela se fait, je crois, avec l'aide de la police ; d'ailleurs je ne sais pas. L'avocat le sait.) Et si, par exemple, Stellovsky refuse de payer dans un délai de trois jours, il faudra com-
mencer les poursuites en vertu de l'article 13, c'est-à-dire exiger les dommages-intérêts par-dessus le remboursement. Mais, s'il paye, que le diable l'emporte avec son article 13. Alors l'affaire sera terminée.
Ainsi, je vous adresse la prière suivante : 1» remettre immédiatement la procuration à un avocat, mais il faut qu'il soit bon, et à n'importe quel prix.
2» Faire cela sans le moindre retard et sans la moindre crainte de nuire à mes intérêts. (N.B. — Car d'après la loi l'avocat est payé quand l'affaire est terminée, n'est-ce pas ainsi? De sorte que rien ne peut vous arrêter.) Mais pour l'amour de Dieu, faites cela sans le moindre retard, dès que vous aurez reçu cette lettre. Ne craignez rien : c'est mon propre désir, et si je gâche mou argent, c'est que je le veux bien. C'est pourquoi, pour l'amour de Dieu, remettez cela à un avocat. Si vous avez encore mes lettres écrites dès le début de l'affaire, en remettant l'affaire à l'avocat, lisez-les lui ou donnez-lui à lire quelques extraits de ces lettres, pour qu'il connaisse mon avis .
Enfin, 3", on pourrait tenter la chance encore une fois avant de s'adresser à l'avocat. Pour cela, en recevant cette lettre, voici ce qu'il faudrait faire : écrivez, cher ami, un billet très laconique à Stellovsky(sans hésitation et sans crainte de nuire à mes intérêts), que je veux intenter des poursuites légales, et que vous vous adressez pour la dernière fois, à lui, Stellovsky, en l'invitant à payer. En môme temps, désignez-lui dans le billet un jour (je vous prie aussi d'un ton formaliste, sec et inébranlable), par exemple, après-demain, et l'heure à laquelle il peut vous rencontrer et apporter la somme totale. Ajoutez aussi que vous n'attendrez pas davantage que ce jour et cette heure, que vous ne le voulez pas et que moi j'exige qu'il en soit ainsi.
Il peut se présenter deux cas : ou bien Stellovsky ne viendra pas chez vous, et alors il faudra chercher tout de suite l'avocat et commencer les poursuites ; ou bien Stellovsky viendra payer. Alors il faut exiger de lui la somme totale, ou au moins la moitié ; quant au billet (s'il offre d'en faire un, pour la moitié de la somme), pour trois mois, pas davantage, à aucun prix.
Si Stellovsky vient sans argent et cherche à traîner, à
i 1 1 CORRESPONDANCE DE DOHTOIeVSKI
faire des offre», dans ce cas n'écoutez rien. El s'il demaii<ie un délai (il dirait, par exemple, qu'il toucherait dans quinze jours el paierait), n'écoutez rien. Le plus grand délai que vous puissiez lui accorder, c'est le lendemain, c'ost-àwJire encore un jour. Et pas une heure do plus. Pour l'amour de Dieu (ceci est important pour les poursuites) n'entrez avec lui en aucune conversation ou discussion à propos de l'alTaire.
Enfin, si les poursuites commencent, et que Stellovsky apporte de l'argent pendant les poursuites, mais avant daller au tribunal, ce qui est indubitable, car croyez bien qu'il ne voudra pas laisser continuer les poursuites, alors l'avocat saura lui-même ce qu'il doit décider.
Donc, surtout, ne traînez pas : faites à la lettre comme je vous le demande. Car l'argent est à moi, car c'est moimême qui désire agir ainsi, et si je le perds par ma manière d'agir, cela vous est égal : c'est moi qui l'ai voulu. Faites donc à la lettre comme je vous le demande (et sans aucune hésitation, sans informations préalables, sans visites à Stellovsky, envois, renseignements, etc.). Pour l'amour de Dieu faites à la lettre ce que je demande. El ne perdez pas un seul jour. Car autrement vous aurez tellement gâté Stellovsky par toutes ces indulgences, qu'il sera un imbécile de donner l'argent.
Pour l'amour de Dieu, ne me demandez aucun renseignement et n'exigez aucune permission, afin de ne pas traîner l'affaire. Faites à la lettre comme je vous le demande à présent, voilà tout.
(N. B. — Ne lui accordez pas plus de deux jours de délai, dans votre billet, pour rien au monde, ponr rien au monde/ Et immédiatement chez l'avocat.)
Quant à l'avocat, je vous le répète, prenez-en un bon (et non un monsieur aux gros sourcils, mais un avocat véritable). Un avocat de renom se chargera peut-être de l'affaire, malgré qu'elle soit bien minime, — mais il s'agit de littérature, cela lui fera de la réclame et il ne refusera pas à cause de cela.
Surtout, je vous le demande à la lettre : sans trouble, sans questions et sans crainte pour mes intérêts. Pour l'amour de Dieu, faites ainsi.
La flatteuse opinion que vous avez du commencement
CORRESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI 4l5
de mon roman, m'a ravi. Dieu, que j'avais peur et que j'ai peur encore ! Quand vous lirez cela, vous aurez probablement lu la deuxième moitié de la première partie dans le livre de février du Bousski Viestnik. Qu'en direz-vous ? J'ai peur, j'ai peur. Quant au reste, je suis tout simple' ment au désespoir, arriverai-je? A propos, il n'y aura q ue quatre parties, quarante feuilles. Stépane ïroGmovitch est un personnage secondaire, il ne s'agit pas de lui dans le roman : mais son histoire est liée intimement à certaines aventures (principales) du roman, et c'est pourquoi j'ai fait de lui la pierre fondamentale de l'œuvre entière. Mais pour Stépane Trofimovitch le meilleur sera dans la quatrième partie : ici sa destinée va se terminer d'une façon très originale. Je ne réponds pas pour autre chose, mais je puis répondre d'avance pour cet endroit. Mais je le répète encore : j'ai peur, comme une souris effrayée. Vidée m'a tenté et elle m'a énormément plu, mais réussirai-je ?
Figurez-vous que j'ai déjà reçu plusieurs lettres d'endroits différents où l'on me félicite pour la première partie. Cela m'a énormément encouragé. Mais sans vous flatler,je vous dis tout simplement : votre appréciation est celle qui a le plus de valeur pour moi. Premièrement, vous ne me flatterez pas, et secondement, dans votre critique,vous avez laissé échapper une expression géniale :« ce sont les héros de Tourguenev dans leur vieillesse. » Ça, c'est génial I En écrivant, je pressentais quelque chose de ce genre-là ;mai8 en trois mots vous avez tout défini, comme par une formulé. Allons, je vous remercie pour ces paroles: vous avez rendu toute l'œuvre lumineuse.
Je travaille avec beaucoup de difficulté, je me sens malade et une période de crises fréquentes va commencer. J'ai peur de ne pas être prêt à temps, d'être en retard. Je n'aurais pas voulu gâter les choses par ma hâte. Il est vrai, le plan est bien conçu et étudié, mais on peut tout gâter avec trop de hâte.
J'ai décidé de revenir absolument au printemps. Ce que nous pourrons causer! J'ai reçu la Biessèda: que sera-telle plus tard? Il n'y a pas de partie esthétique, vous aviez bien raison. En quoi la Zaria est-elle pire qu'une autre revue 1 A mon avis, elle est mieux. Mais le désordre et le manque
4 16 CORKBHPONnANCE DE DOSTOÏEVSKI
de savoir-faire de la part de la rédaction (voue le verrez) seront sa perdition. Je ne suis pas d'accord avec vous à propos do Slrakhov, c'est l'uniijuc critique de noire temps. Une critique sévère, — c'est la spécialité de la Zaria. Si Ton avait pris le temps et amélioré la partie de la rédaction, ils y auraient gagné. Que la Bieaséda existe, à mou avis elle n'aurait nullement pu nuire à la Zaria par sa concurrence. Mais elle nuira. Au revoir. Je voue remercie pour vos bons sentiments pour moi. Les arbres bourgfeonnent, c'est le printemps qui commence. Allons, au revoir et à bientôt. Tout à vous,
Th. Dostoïevski.
Ne m'oubliez pas pour l'amour de Dieu, écrivez-moi quelques lignes.
A N. N. Slrakhov.
Dresde, 18 (30) mars 1871.
D'abord pardonnez-moi, très estimé Nicolas Nico'.aïevitch, de n'avoir pas répondu si longtemps à vos lettres. Les circonstances sont coupables. Quelque temps j'étais malade, et surtout j'avais des humeurs noires après l'accès d'épilepsie. Quand les crises ne sont pas fréquentes et qu'il en éclate une soudain, il m'arrive des humeurs noires extraordinaires. Je suis réduit au désespoir. Autrefois celte humeur durait trois jours après la crise, maintenant, sept, huit jours, quoique à Dresde les crises soient bien plus rares qu'ailleurs. Ensuite, ye m'ennuie à cause de mon travail. Je suis à bout de forces, j'écris si difficilement. Il faut aller en Russie, quoique je me sois complètement déshabitué du climat de Saint-Pétersbourg. Mais, quand même, à tout prix, il faut revenir. C'est inutile d'énumérer tous ces ennuis. Bref, tout me détournait et je ne puis me mettre à vous causer qu'à présent, malgré que depuis votre lettre j'aie pensé énormément à vous.
Vous ne sauriez vous figurer quelles tristes et pénibles considérations me sont venues à la lecture de votre lettre. Qu'est-ce que c'est donc? Tout ce par quoi la Zana possède de l'originalité, tout ce qui lui donne un aspect par-
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ticulier, individuel, parmi les autres revues, tout cela pour eux est un obstacle au succès ? Et c'est Tunique revue russe dans laquelle on rencontrait la critique littéraire pure 1 C'est précisément parce que tous l'ont abandonnée qu'elle est nécessaire à présent. C'est elle qui a donné à la Zaria son caractère. Ils se sont effrayés des bavardages et des railleries. 11 fallait au contraire insister sur son idée plus souvent, dans chaque numéro, et l'avenir serait à eux. Je ne sais pas ce que font les autres, mais en recevant la Zaria, chaque fois, je découpais avant tout vos articles et je m'en délectais. Bien entendu, je n'étais pas entièrement d'accord avec vous (par exemple, à propos des procédés, du ton, c'est-à-dire de voire douceur excessive, et puis dans l'exagération de quelques phénomènes de la littérature ou de la vie), mais l'intérêt était toujours extraordinaire. Votre article sur Karamzine est si profond et si virilement franc, qu'ici je me suis réjoui qu'une voix pareille puisse retentir encore chez nous. Vous m'avez écrit quelque chose en passant, mais moi aussi j'ai lu quelque chose ensuite, et autant que je puisse en juger, on l'avait accusé d'être rétrograde. Votre rédaction ne seraitelle pas avec les autres ?
Dans tous les cas, votre voix ne peut pas se taire et ne le doit pas. Sans aucun doute, d'avoir fait connaître vos nouvelles relations équivaut à moitié à une démission. Eh bien! Nicolas Ni colaïevitch, comment en décidez-vous? Dans trois, quatre mois peut-être, nous nous verrons, et alors nous parlerons à notre aise, mais en attendant? Bien entendu, il faut continuer, en attendant, dans la Zaria, à y imprimer encore quelques excellents articles, et penser en automne à votre situation. Car si vous ne pouvez vous établir à la Zaria, dans des conditions sûres et tout à fait convenables à vos convictions, vaut-il la peine de rester?(Jene tiens pas compte de l'amour-propre; je ne songe qu'à la critique, à 1 existence chez nous d'un organe littéraire avec une critique saine.) Enfin que faire, si la Zaria ne la trouve pas elle-même nécessaire ?
J'espère, Nicolas Nicolaïevitch, que je vous écris maintenant confidentiellement et que cette lettre restera entre nos quatre yeux. A propos : vous écrivez dans votre lettre, tout à fait en passant, que vous voulez vous occuper de souve-
nirs littéraires. Qu'est-ce que ce sera ? Et quel résultat euro7,-vou8 ? Vous avez fait meiilion du temps «le la publication de notre ancienne revue, d'Apollon (jri;5orieT, de nous. Je comprends trop bien que cette époque de notre vie puisse s'être gravée profondément, et peut-être même agréablement, dans votre mémoire (comme souvenir do votre jeunesse.) Mais n'est-ce pas trop loi de l'écrire, et 8era-<"e intéressant en ce moment? Je pense que c'est un peu trop tôt et que ce ne sera pas intéressant pour les autres. El cependant, voici Tidée qui me vient :
Il serait en effet admirable que vous entreprissiez quelque œuvre importante, sérieuse, en dehors de vos articles critiques ordinaires (et surtout dans une autre forme), quelque chose de nouveau, dans le genre historique et littéraire. (N. B. — Par exemple, j'ai lu avec un plaisir extrême vos délicieuses et ardentes pages dans l'article sur Karamzine, dans lesquelles vous vous rappeliez le temps de vos études). Si la Zaria vous laisse maintenant tant de loisirs, vous auriez pu préparer quelque chose pour l'automne. Que pensez-vous, par exemple, de la Biesséda ? Là il n'y a pas du tout de critique littéraire, mais il me semble qu'elle ne refuserait pas le moins du monde de publier ce que vous auriez préparé pendant l'été, et cela pourrait vous servir pour faire autre chose. Je ne veux pas de circonlocutions et de biaisements, c'est pourquoi je vous dirai franchement: cela ne peut être considéré comme une trahison envers la Zaria. Je ne vous engage pas à abandonner l'ancien drapeau et à vous réfugier sous un autre. Mais, convenez-en que tout ici, tout est renfermé dans la solution de cette question : la Zaria elb-même désiret-elle votre collaboration ?L'estime-t-elle ou non? Car cela doit être éclairci dans un temps très court.
Quant à la Biesséda, je ne sais pas du tout ce qu'elle sera, quoique j'aie lu le premier numéro. Ils m'ont envoyé la revue et ont demandé ma collaboration. Bien entendu, je collaborerai avec le plus grand plaisir, si j'ai le temps. Moi, je ne suis lié avec personne et avec rien, excepté mes dettes. Mais l'argent n'est pas une chose si délicate et se rembourse par de l'argent. (Gela ne veut pas du tout dire que je ne pense pas à ma nouvelle pour la Zaria ; j'y pense, j'y pense beaucoup et je l'enverrai à tout prix.)
Je le répète encore, j'attends avec impatience et émotion le moment de rencontrer à Pétersbourg ceux qui me sont chers. Mais encore une demande, à propos: ne parlez pas, à l'occasion, affirmativement de ma prochaine arrivée. J'aurais voulu que mes créanciers me laissassent tranquille au moins la première semaine après mon arrivée ; je m'attends à ce qu'ils se jettent sur moi, et j'ai peur, parce que je n'ai pas d'argent, je n'ai que des espérances.
GrifTonnez-moi donc quelque chose, Nicolas Nicolaïevitch, je vous suis dévoué et je vous parle très sincèrement. Mon adresse est toujours la môme (toujours poste restante).
Je n'ai pas de goût à écrire, Nicolas Nicolaïevitch, ou bien j'écris avec une grande souffrance. Qu'est-ce que cela veut dire,je ne saurais le comprendre. Je pense seulement que c'est le besoin de la Russie. Il faut revenir coûte que coûte. Je vous remercie extrêmement, que vous n'ayez pas oublié de me parler de mon roman. Vous m'avez bien encouragé. Je suis au plus haut degré d'accord avec vous à propos du ton ; j'ai longtemps souffert de ne pas pouvoir le soutenir. A mon retour en Russie, il faudra que j'interrompe même mou travail. Dans tous les cas je terminerai cette année mon roman.
Je vous remercie beaucoup pour quelques explications de mes perplexités. S'il fallait le faire encore, je ne vous aurais pas écrit cette lettre-là. J'étais alors dans un terrible état maladif d'irritation nerveuse.
Où passerez-vous l'été : en ville ou à la campagne ? Il serait bon que je le susse à l'avance. Il me semble que j'arriverai au milieu môme de l'été. Oh '.quels tracas avec notre départ, cher Nicolas Nicolaïevitch ! Nous sommes partis tous les deux, avec ma jeune femme, et maintenant je reviens avec la môme jeune femme, mais aussi des enfants ! Un secret : l'une a dix-huit mois, l'autre encore X, Y, Z. Que de tracas pour voyager ! Votre dévoué entièrement,
Théodore Dostoïevski.
A A. N. MaXkov.
Dresde, 19 mars (!•' avril) 1871.
Très aimable et estimé ami Apollon Nicolaïevitch, faites pour l'amour du Christ comme je vous l'ai demandé et
remettez l'afTaire entre les mains d'un avocat. Vous ayant envoyé la dernière lettre, j'ai pensé que l'aiTaire marcherait enfin, et cependant voilà de nouveau la correspondance et la marche de l'affaire qui traîne tout un moi».
Non seulement l'escompte, mais beaucoup d'autres choses seraient très bien. Mais vous savez bien vous-même que tout est impossible. Ni vous, ni moi ne comprenons rien à l'escompte. Vous commencerez à m'écrire, me demandant mon avis, et l'affaire traînera encore. fc!l enfin, comment savoir si Stellovsky ne nous trompera pas encore une fois avec son escompte?
El alors toujours la môme décision ; remettez ГлГГ.пп* h un avocat, que vous choisirez vous-même.
Pardonnez-moi, mon cher, de ne pas répondre à volnt excellente lettre, qui m'a ranimé. Car ici vos lettres m»î rappellent à la vie, le savez-vous ? Mais en ce moment, je suis complètement accablé de travail. Je suis en retard, non par suite de paresse, mais parce que cela ne me dit rien d'écrire. Ce n'est qu'un énervemenl et qu'une torture. Il faut que j'aille en Russie ; ici l'ennui m'écrase. Je pensais envoyer au Rousski Viestnik environ six feuilles, mais il n'y en aura pas même trois. La livraison de mars paraîtra sans mon roman. Je n'ai que quelques jours jusqu'au moment d'envoyer mon travail. Je voulais vous répondre beaucoup de choses, et certaines avec beaucoup de détails ; je ne peux pas le faire. Au revoir, je vous embrasse et vous dis : « Christ est ressuscité. » Ma femme vous salue; votre filleule se porte admirablement bien et nous donne énormément de joie. Ci-inclus la petite lettre que vous m'avez demandé d'écrire sur un ton plue officiel. Tout à vous,
Th. Dostoïevski.
Choisissez l'avocat que vous voudrez; à votre idée. Moi je ne connais personne.
An même.
Dresde 19 mars (l»"^ avril) 1871.
Très estimé Apollon Nicolaïevitch,
Après trois mois de tracas avec Stellovsky, je suis arrivé enfin à la conviction qu'il ne voudra pas payer de son
propre gré et qu'il est préférable de recourir à la justice. Je vous ai déjà demandé de remettre l'affaire entre les mains d'un avocat, — bien entendu, à des conditions qui ne soient pas trop désavantageuses pour moi. Qu'il lise le contrat dans tous ses détails, et surtout Tartit le 8 du contrat. L'affaire est très simple, tout à fait légale, tout à tait claire. Il me semble que l'avocat devrait commencer par adresser à Stellovsky une simple demande de remboursement, l'inviter à payer, — mais le faire le plus ofûciellement possible, c'est-à-dire dans ce sens qu'ensuite il ait de quoi faire constater qu'on a invité Stellovsky à payer, et qu'il ne l'a pas fait.
(N. B. — Votre opinion: que Stellovsky n'a pas d'argent, me paraît tout à fait erronée. C'est un homme qui, en tout cas, peut toujours se pro -urer de l'argent. D'après le sens du contrat, il devait préparer le paiement de mon roman édité le lendemain du jour où il a annoncé dans les journaux la mise en vente de ce roman, c'est-à-dire il y a quatre mois. Il n'a pas le droit de refuser, et il a tant d'argent qu'il pourrait acheter toute la littérature russe s'il le voulait. Peut-il ne pas avoir dargent, l'homme quia acheté tout Glinka pour 25 roubles !)
Vous demandez mon avis déGnitif sur l'article qui traite des dommages-intérêts. Mais si Stellovsky invité par l'avocat à payer dans le bref délai désigné (comme d'ailleurs l'avocat trouvera plus commode ; il faut laisser cela à sa discrétion) ne paye pas et que l'on puisse prouver en justice qu'il n'a pas payé, on pourra certainement commencer des poursuites pour obtenir les dommages-intérêts de 3.000 roubles. Mais je me serais bien contenté si l'avocat le faisait payer au plus tôt le prix convenu tout simplement (article 8), selon le compte indiqué clairement dans le contrat ; alors, tant pis pour les dommages-intérêts 1
Quant au chiffre élevé des dommages-intérêts, il me semble vraiment que Stellovsky mériterait ce chiltinif^nt. Ce n'est pas moi qui les ai imaginés, mais c'est lui qui a voulu les marquer dans le contrat, et, bien entendu, il m'aurait fait payer jusqu'au dernier kopek les 3.000 roubles si je n'avais pas exécuté quelque article du contrat. Savez-vous dans quelles conditions ce contrat a été écrit ? Il a lancé contre moi D... et Gavrilov avec des billets
422 coвREaPo^DANCE ож dostoIevski
que j^avaie reprie à mon nom, pour payer les dettes de mon frère et d'un autre côté il m'a fait offrir 3.000 rou- Lies pour mes œuvres ; Ba/ounov m'aurait (ionné six mille en automne, mais eu été il n'avait ран d'argent. J'ai vendu mes auvres, et puis j'ai encore écrit pour eux une nouveMe de 1.000 roubles (je prends 150 roubles par feuille.) Et voilà pourquoi, si je prenais les dommages-intérêts de SlellovHky,je ne ferais que reprendre mon bien, et encore avec une grande perte.
En général, laissez l'avocat agir comme il le trouvera mieux et plus avantageux. Le mieux, c'est de faire payer au plus vile Crime etChàlimenl. Si ce n'est pas possible, effrayer Slellovsky par les dommages-intérêts, et certainement l'effrayer en action et non en paroles.
Voilà tout, à ce qu'i 1 me semble, ce qu'il fallait vous dire. Faites-le ainsi, mon bon ami, comme je vous lo demande; remettez ma procuration à un avocat. Je me fie entièrement à vous pour le choix d'un avocat. Je n'en connais aucun. Tout à vous,
Théodore Dostoïevski.
P.-S. — Ce ne serait pas mal si l'avocat, ayant commencée inviter Stellovsky à payer, lui rappelait que, d'après tel article, ayant refusé de payer ou bien traînant le paiement, il doit payer des dcmmages-intérêts. D'ailleurs, il sauia mieux ce qu'il faut faire. Que savons-nous dans ces affaires?
An même.
Dresde, !•' (13) avril 1871.
Bien estimé Apollon Nicolaïevitch, je reçois à l'instant voire dépêche. Je n'y comprends rien du tout. Pourquoi faut-il aller à Saint-Pétersbourg ? Si je demande de l'argent au « Fonds des littérateurs », dans le meilleur cas, il se passera trois semaines ou un mois jusqu'à ce que je touche, et vous envoyez une dépêche. Qu'est-il arrivé?
S'il ne s'agit que de l'ancien procès pour l'anciemie somme d'argent, cela ne vaut pas la peine que je me décide à une chose aussi affreuse, c'est-à-dire à partir tout de suite. Il y a impossibilité matérielle, même si j'avais de 1 argent.
Songez donc : Si je viens tout de suite à Pétersbourg, mes créanciers ne me permettront pas de revenir à Dresde. Et alors je serai à Pétersbourg, et ma femme restera à Dresde, car non seulement pour 100 roubles, mais môme pour 400 roubles, il nous sera impossible de partir avec l'enfant (dettes, etc.). Et elle sera à Dresde, et cependant au moi* d'août elle doit accoucher. 3e ne recevrai l'argent du Bousski \iestnik qu'au commencement de juin (c'est ex&ci). Maie avec de l'argent, elle ne pourrait revenir seule, sans moi, dans les derniers temps de sa grossesse et avec un enfant sur les bras. 11 est d'ailleurs impossible de louer une servante ; elles ne veulent pas aller en Russie. Ainsi, elle ne peut partir sans moi, par conséquent, elle serait obligée de rester à Dresde, d'accoucher, et comme il est impossible de faire voyager un nouveau-né tard en automne, il faudrait qu'elle reste ici un an ou dix-huit mois, et moi sans elle, et puis encore au moment de l'accouchement.
Mais Stellovsky tout entier et toutes mes affaires ne valent pas cela !
Écrivez-moi une lettre tout de suite, pour l'amour de Dieu.
Quel est le procès que veut commencer Stellovsky? Mon ancienne affaire est claire et nette, on ne saurait la discuter.
Pour l'amour de Dieu, consultez un avocat adroit, un avocat véritable.
En tout cas, je comprends et je sens combien vous me traitez en ami. Je l'apprécie et ne l'oublierai pas. Tout à vous,
Th. Dostoïevski.
Pour l'amour du Christ, écrivez plus vite.
La nuit j'ai eu une crise des plus violentes, et je suis tout brisé et tout énervé, tout anéanti.
P.-S, — Le Fonds littéraire me donnera-t-il 100 roubles? En 1864, j'ai demandé un secours pour aller à l'étranger, pour cause de maladie. (Car autrement comment aurais-je fait avec l'épilepsie dont je souffrais alors, et surtout avec le climat de Saint-Pétersbourg ?) A cause de cela Lavrov et une centaine de personnes ont fait tant de bruit, que j'ai dû cesser d'être membre du comité. Si c'est un malheureux
424 r.OnnR8PONDANCB DB I>Of«TOl(EV»KI
qui a souiïerl, un malade estropié physiquement el moralement, — un travailleur éternel, — ils ne viendront pas en aide. Mais si c'est un nihiliste, ib donneront tout de suite. Souvenez-vous donc de quelles personnes le comité est formé 1 Ils me refuseront avec honte '.
Aa même.
Dresde, 5(17) avril 1871.
Mon aimable ami Apollon Nicola'fevilch, comme je n'ai reçu ni hier, ni avant-hier de lettre de votre part (qui explique la dépêche), je suis obligé mainlenanl de conclure, selon toute apparence, que tout cela a été l'œuvre de quelque vaurien. Le !•' avril j'ai soudain reçu un télégramme de votre part, de Saint-Pétersbourg, dans lequel vous m'invitiez à tout quitter el à partir pour Saint-Pétersbourg à propos de l'alTaire Stellovsky (le procès !) et de prendre l'argent au Fonds littéraire.
Je vois seulement que ce lâche X... connaît bien toutes mes affaires de famille et avec Stellovsky. Je conclus encore, d'après quelques données, que ce n'est pas une plaisanterie, mais un calcul quelconque, afin que je vienne à Saint-Pétersbourg. D'ailleurs, je m'en moque. Mais, en tout cas, l'affaire paraît tellement vraisemblable, que j'aurais pu me laisser tromper et partir, d'autant plus que je n'ai besoin de demander l'argent à aucun Fonds, mais que j'en ai en ce moment.
En tout cas je vois et je pressens ce que je puis attendre à mon retour à Saint-Pétersbourg ! D'où est-ce que je me suis procuré une telle quantité de petits ennemis qui me ha'issent ? Il me semble, je n'ai fait de mal particulier à personne.
Mais en attendant ils vont être attrapés. Pardonnez-moi, mon cher ami,rétonnement que vous a pu causer ma dernière lettre. Ce serait bien si vous m'écriviez quelque chose, même à ce propos.
1. Th. -M. Dostoïevski n'a reçu de secours qu'une fois du Foods littéraire ; en 1863, le 24 juillet, il reçut un prêt de 1.500 roubles jusqu'au 1" février 1864, en donnant toutes ses оеи\тез en nantissement et 5 0/0. La somme empruntée et les intérêts ont été payés à temps.
En attendant, au revoir. Ce serait bien si on pouvait arranger toutes les affaires. Donnez-moi exactement votre adresse pour l'été.
Les miens vous saluent et je suis tout à vous,
Tu. Dostoïevski.
Aa même.
Dresde, 21 avril (3 mai) 1871.
Pardonnez-moi, mon cher ami, de n'avoir pas répondu immédiatement, à votre lettre d'explication du 4 avril, mais d'avoir laissé cela pour un petit moment, et le petit moment est devenu un long terme. Je dois encore m'excuser d'avoir dans ma dernière lettre appelé vaurien le supposé plaisant anonyme, qui avait envoyé le télégramme. Vous comprenez certainement, mon cher ami, que si en effet une chose pareille avait été faite par un étranger, pour rire (et il m'est bien arrivé de recevoir des lettres injurieuses anonymes), je serais vexé et j'aurais le droit de l'insulter. Toute cette absurdité s'est produite d'abord à cause de 100 rou~ blés dans la dépêche, ensuite parce que je n'avais nullement été prévenu par vous, de sorte que, dès que j'ai ouvert la dépêche, j'ai eu des doutes à ce sujet. Mais ce qui a surtout confirmé mes soupçons, c'est que votre lettre d'explication a tardé et n'est pas venue par le premier courrier pour expliquer la dépêche. Alors, j'étais complètement convaincu et je vous en ai conté. Maintenant, je comprends tout, et votre intérêt amical me réjouit excessivement. Mais, voyez vous comme le Fonds a été orgueilleux envers ma (c'est-à-dire votre demande pour moi) demande d'emprunt, combien il a fallu de garanties.etc. ;et quel ton hautain dans la réponse. Si un nihiliste avait demandé, ils n'auraient pas répondu ainsi. Quant à mon retour, je vais vous expliquer une chose, pour que vous le sachiez bien : pour revenir et môme nous trouver à l'arrivée sans le sou, il nous faut beaucoup plus que vous ne croyez. Quand on a habité longtemps un endroit, il n'est pas si facile de partir. En quatre années, chaque caftan se trouve percé et le raccommodage coûte. Sans allégorie, cela nous est impos- ,
426 COHRESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI
sible à moine de 1 .000 roubles, et cela de la façon la plus misérable. Vous comprendrez bion qu'il ne s'agit рав seulfraent du voyage. Pour lout le Noyage, avec Anna et Luba, nous avons compté 120 roubles. Pour les fêles de PAquPS,on m'a envoyé de l'argent <lu Housski Vieslnik, maie pour les 1.000 roubles que j'avais demandés exj>ressément pour mon voyage, on m'a prié d'attendre jusqu'à la fin de jiin.Kt cependant, il m'est presque impossible d'attendre. Au commencement du mois d'août, ma femme doit accoucher, et il serait préférable de partir deux mois avant les couches, plutôt qu'un mois avant, car dans ce dernier cas ce serait môme impossible. Songez donc, nous devons partir sans domestique et avoir la charge de Luba. Quant ù partir après les couches, c'est aussi impossible ; nous ne pouvons pas revenir au mois d'octobre avec un enfant nouveau-né. Enfin, rester à Dresde encore un an c'est encore plus impossible. Cela veut dire faire mourir Anna Grigorievna d'un désespoir qu'elle ne peut pas surmonter, car elle souffre du véritable mal du pays. 11 m'est impossible aussi à moi de ne pas partir : d'abord, pour certaines raisons, je ne serai pas capable de terminer mon roman si je reste ici et je puis perdre beaucoup au point de vue pécunier ; je vous expliquerai tout cela à notre rencontre.
Ainsi, la première chose, c'est de revenir. J'écris à Katkov une demande particulière et instante pour hâter l'envoi et je lui en explique la raison. Mais s'il ne se hâte pas, et il est presque certain qu'il en sera ainsi, alors, que faire ? Alors justement je n'aurai d'espoir qu'en l'argent de Slellovsky, et pour parfaire les 1.000 roubles (nécessaires pour partir) je tâcherai de m'arranger.
Ainsi, ma demande constante, douloureuse, que je vous adresse toujours est de vous presser avec Stellovsky. On ne peut d'ailleurs se hâter de faire qu'une chose : c'est de remettre vos pouvoirs le plus vite possible à l'avocat (Goubine, je crois) et le prier de commencer l'affaire légalement (c'est-à-dire par voie de justice), immédiatement et énergiquement. Et précisément comme vous l'avez écrit dans votre dernière lettre : c'est-à-dire d'abord exiger le remboursement immédiat et complet, et, s'il ne paie pas, s'adresser au tribunal pour exiger les dommages-intérêts. (N. B. — Ce qui est tout à fait légal.) Stellovsky com-
prendra qu'il est très juste de ma part de réclamer les dommages-intérêts, et je continue à croire encore qu'il ne voudra pas risquer le procès, mais qu'il paiera. C'est tout ce qu'il faut. Mais s'il reste longtemps sans payer, et que le cours du procès montre qu'il serait possible de les obtenir, pourquoi perdre ce qui nous revient? En payant ces dommages-intérêts, il ne paiera rien de plus, à vrai dire, parce que, en m'achetant mes œuvres, il m'a trompé au moins pour 3.000 roubles, m'ayant lorcé de \endre pour 3.000 ; parce qu'il avait racheté mes lettres de change et avait lancé contre moi les créanciers, qui, de la façon la plus honteuse, avaient soudain exigé le remboui-sement (car D..., par exemple, m'avait juré après la mort de mon frère qu'il n'exigerait pas de sitôt le remboursement, pourvu que je prisse en mon nom les billets de mon frère).
Mais dans tous les cas, ne retardez pas l'affaire, mon cher
ami. Pressez Goubine. Rappelez-\ou8 cela, que de cette
aflaire dépend mon voyage en Russie, et par conséquent,
tout mon avenir, et que si je ne reviens pas, je périrai
presque.
Stellovsky a de l'argent et doit en avoir, toujours. Au moment même où il vous assurait qu'il n'avait pas d'argent il achetait Sérov à la veuve, et elle a dû se faire bien payer.
J'aurais voulu causer avec vous de bien des choses. A nous revoir : nous causerons bien alors. Où pa$serez-vous l'été ? Pour moi, le changement de vie actuelle est très important, et c'est un événement qui m'agite jusqu'à présent, de sorte que je ne puis pas travailler. Quel dommage supportera mon roman.surtout si je suis lorcé de le retarder 1
C'est affreux I Tout à vous. Griffonnez-moi quelque chose.-Votre,
A. N. N. Strakhov.
Dresde, 23 avril (5 mai) 1871.
Comme toujours, très estimé Nicolas Nicolaïevitch, votre lettre a été excessivement intéressante. Mais quelles étranges nouvelles : je ne pouvais me figurer que vous en aviez complètement fini avec la Zaria. Je conclus cela
428 CORRESPONDANCE OE DOSTOtEVSKI
do votre lettre, et puis vous dites que vous Ates content de vous reposer et que vous vous êtes chargé de traductions. Non, il ne faut pas agir ainsi, Nicolas Nicolalevitch. Vous ne pouvez abandonner une œuvre aussi importante. Nous n'avons pas un seul critique. Vous étiez unique, littéralement. Je me suis réjoui pendant deux ans qu'il existât une revue, dont la spécialité principale, relativement aux autres revues, était la critique. Eh bien lils ont détruiteux* mômes ce qu'ils avaient d'indépendant, d'original, leur appartenant en propre. Je me suis enivré de vos articles, moi votre admirateur passionné, et je suis bien persuadé que vous avez, excepté moi, assez d'admirateurs, et qu'en tout cas vous n'aviez qu'à continuer. L'abandonner c'est de la pusillanimité. Pardonnez-moi ce mol-là : mais depuis longtemps, connaissant personnellement votre caractère, j'étais certain que vous perdriez courage outre mesure au premier échec. Mais l'échec arrive toujours, dans chaque œuvre. El puis ensuite, vous ne le supporterez pas vous-même : vous vous reposerez, comme vous le dites, mais vous ne vous bornerez pas aux traductions et vous publierez des brochures. Alors, pourquoi donc, au lieu de cela, ne pas se mettre à l'abri du besoin, ne pas se placer dans une nouvelle re\'ue {la BiesséJa)? Et il me semble que, dans la Biesséda, il y a des gens qui sauraient mieux vous comprendre et vous apprécier plus profondément que dans la Zaria.
En même temps voici la conclusion que j'ai tirée, Nicolas Nicolaïevitch, et que vous devez connaître aussi ; mais vous ne vous en êtes pas pénétré entièrement, comme je ne l'étais pas davantage, jusqu'à ces derniers temps. Voici de quoi il s'agit : à cause de perturbations énormes, à commencer par celle de la vie ordinaire et en arrivant au cycle puiement littéraire, la civilisation et l'intelligence sociales ont été interrompues, dispersées, et abaissées. Les gens se figurent qu'ils n'ont pas le temps de s'occuper de littérature (comme si c'était un jouet, quelle fameuse éducation !) et le niveau du sentiment critique et de tous les besoins littéraires a baissé effroyablement, de sorte que n'importe quel critique qui aurait paru, n'aurait pas produit l'impression nécessaire. Dobrolubov et Pissarev ont eu du succès précisément à cause de ce qu'ils ont répudié
la littérature, domaine de l'esprit humain. Mais il est impossible d'encourager cela et il faut continuer son activité critique. Pardonnez-moi donc mon conseil, mais voilà comment j'aurais agi à votre place.
Dans une de vos brochures, vous avez eu une pensée superbe, et surtout exprimée pour la première fois en littérature, — c'est que chaque talent, à peine important et réel, finissait toujours par s'adresser au sentiment national, devenait national, slavophile. Ainsi, ce siffleur de Pouchkine, qui, bien avant les Kiréevsky et les Khomiakov, crée le chroniqueur du monastère de Tchoudovo, bien avant tous les slavophiles expose leurs idées essentielles, et, bien plus encore, les exprime avec une profondeur incomparable, dont ils n'ont pas été capables jusqu'à présent. Regardez encore Hertzen : que de tristesse et quel besoin de revenir dans cette voie-là et l'impossibilité de le faire à cause des vilaines qualités de la personne ! Mais c'est peu encore : cette loi de revenir à tout ce qui est national peut être tracée non seulement chez les poètes et les littérateurs, mais dans tous les autres domaines de l'activité. Ainsi l'on peut tirer môme une autre loi: si l'homme a réellement du talent, d'une couche sociale dégénérée il cherchera à revenir au peuple ; mais s'il n'a pas de talent réel, non seulement il ne restera pas dans cette couche sociale dégénérée, mais il va s'expatrier,
se convertir au catholicisme, etc.,etc Bélinski (que vous
appréciez jusqu'à présent) a eu précisément un talent impuissant et infirme, et c'est pour cela qu'il a maudit la Russie et lui a fait sciemment tant de mal (on parlera encore beaucoup de Bélinski plus tard, vous le verrez). Mais il s'agit que cette pensée est si forte en vous, qu'elle doit être absolument développée à part, spécialement. Écrivez un article sur ce sujet, développez-le spécialement et placez cela dans la Biesséda.lls en seront bien contents. Ce sera la môme critique, mais sous une autre forme. Deux, trois articles pareils par an, et je vous prédis le succès, et, de plus, le public ne vous oubliera pas, mais dira précisément que vous avez passé à un milieu dans lequel on comprend mieux. La Biesséda, ce n'est pas la Zaria. Surtout, pourquoi abandonner la littérature ?
Mais pardonnez-moi; si nous causions de vive voix, nous
430 COUREXF'O.NDANCE ПК flOSTOlK VSKI
nous serions mieux compris. Hélas ! si vous allrz à Kiev, je no vous trouverai pour rien au monde к Saint Péterabourg. Je ne reviendrai qu'au mois de juin, ainsi se sont arrana^ées mes affaires d'arj^enl. Ainsi donc, à l'automne. Ce serait bien, si, en «piiltant Pétersbi>urg, vous m'écriviez une petite lettre. Je reçois vos lettres avec joie. Mais voici ce que je vous dirai de votre dernier avis sur mon roman: 1» vous me placez trop haut pour c»; cpie vous avez trouvé de bon dans le roman ; 2» vous avez très justement indiqué son principal défaut. Oui. j'ai souffert de cela et j'en souffre encore i je ne sais pas du tout, jusqu'à présent (je n'ai pas appris), disposer de mes moyens. Beaucoup de romans et de nouvelles séparées se confondent chez moi en un seul, de sorte que je n'ai ni mesure, ni harmonie. Tout cela est dit avec une justesse étonnante, et comme j'en ai souffert moi-môme de longues années, <:ar j'en avais conscience 1 Mais il y a pire encore ; sans m'enquérir de mes moyens et entraîné par un transport poétique, je me charge d'exprimer une idée artistique au-dessus de mes forces. (N. B. — Ainsi, la force du transport poétique est toujours, par exemple, chez V. Hugo, plus forte que les moyens d'exécution. On remarque même chez Pouchkine des traces de ce dédoublement.) Et je me perds ainsi. — J'ajouterai que le voyage, et de nombreux soucis que j'aurai cet été nuiront beaucoup au roman. Mais je vous remercie pour votre sympathie. Combien c'es^ dommage de ne pas se voir encore de longtemps î En atten* dant,je suis votre entièrement dévoué.
Théodore Dostoïevski.
A V.-J . Goabine.
Dresde, 8 mai 1871.
[Extrait.] ... Stellovsky m'acheta mes oeuvres, en l'été 1863, voici dans quelles conditions : Je me trouvais en une terrible passe. Après la mort de mon frère, en 1864, je m'étais chargé d'une partie de ses dettes ; 10.000 roubles (que j'avais obtenus de ma tante) furent mis par moi dans la revue l'Époque, la revue de mon frère, afin d'en pouvoir
continuer l'édition au profit de sa famille; je n'avais aucun intérêt dans cette revue, et n'avais pas même le droit d'y faire figurer mon nom comme directeur. Mais la revue tomba ; il fallut l'abandonner. Ensuite je continuai à payer les dettes de mon frère et celles de la revue comme je pouvais. J'ai souscrit beaucoup de billets à ordre, entre autres (aussitôt après la mort de mon frère) à uu corUin D... Ce D... était venu me trouver et m'avait supplié d'endosser le billet à ordre de mon frère (c'était son fournisseur de papier) ; il me donna sa parole d'honneur qu'il attendrait tant qu'on voudrait. Bêtement je signai le billet.
En été 1865, on commença à me poursuivre avec le billet à ordre de D... et encore quelques autres (j'ai oublié lesquels).
D'autre part, un employé de la typographie (alors chez Pratz, Gavrilov)préseata aussi le billet à ordre de 1.000 roubles que je lui avais signé, il avait besoin de Cf^i ;и г.- t pour continuer la publication d'une autre revue...
Juste à cette époque Stellovsky, tout à coup, mo fait demander si je ne voudrais pas lui vendre mes œuvres pour 3.000 roubles, avec i'engagemenl d'écrire un nouveau roman, etc., etc., c'est-à-dire les conditions les plus humiliantes. Si j'avais attendu j'aurais pu recevoir le double pour le droit d'édition, et une année plus tard au moins le triple, car dans une année une seule édition de Crime et Châtiment fut vendue pour 7.000 roubles de dettes. (Toujours les dettes de la revue à Bazounov, Pratz et un fournisseur de papier.) De sorte que pour la revue de mon frère et pour ses dettes j'ai payé par mon travail de 22.000 à 24.000 roubles, et encore il me reste 5.000 roubles de dettes.
Stellovsky me donna alors dix à douze jours de réflexion. C'était aussi le délai de la saisie et de l'arrestation pour dettes.
Remarquez que les billets à ordre de D... étaient présentés par un certain fonctionnaire, B... (Autrefois il se donnait pour traducteur de Goethe, maintenant il est, me semble-t-il, juge de paix du quartier de lîle Basile.)
Pendant ces dix jours je frappai à toutes les portes, afin de trouver de l'argent pour les billets à ordre et d'échapper
432 COKRESI'ONDANCE DE DOSTOYeVëKI
à l'obligation de vendre mes œuvres à Stellovsky à de si fôchcuses conditions. Je fus aussi chez B... huit fois, ean^ jamais le trouver h la maison. J'appris entin (d'un officier de paix avec qui j'étais très lié et dont le nom m'échapfie pour le moment) que B... était un ami de Stellovsky, qu'il s'occupait de ses afTaires, etc.
A'ors je consentis, et nous écrivîmes ce traité dont vous avez la copie. Je payai D...,Granilov, et les autres, et avec les 35 louis qui me restaient je partis à l'étranger.
En octobre je revins de l'étranger avec un roman en train, Crime et Châtiment, et entrai en pourparlers avec le Rousski Viestnik, qui me donna une petite avance.
Après avoir signé le traité avec Stellovsky, l'été, je lui déclarai que je ne pourrais pas Onirle roman pour le l** novembre lS65.il me réponditqu'il ne IVxigeail pas pour cette date, qu'il ne pensait pas l'éditer avant une année; il me demanda seulement d'être exact pour le 1" novembre 1866. Tout cela fut dit verbalement, entre quatre yeux ; mais le dédit draconien, si je ne suis pas prêt pour le 1*' novembre 1866, reste stipulé dans le traité...
A. N. N. Strakhov.
Dresde, 18 (30) mai 1871.
Très estimé Nicolas Nicolaïevitch, vous avez directement commencé votre lettre par Bélinski. Je le pressentais. Mais regardez donc Paris, la Commune. Est-il possible que vous soyez l'un de ceux-là qui disent que cela a raté encore à cause du manque d'hommes, à cause des circonstances, ainsi de suite ? Dans tout le xix» siècle, ce mouvement rêve le paradis sur la terre (à commencer par les phalanstères) et dès qu'on les voit à l'œuvre (48, 49, maintenant), ils montrent une basse impuissance à prononcer quelque chose de positif. En réalité, c'est toujours le même Rousseau et le rêve de refaire le monde par la raison et l'expérience (le positivisme). Il me semble qu'il y aurait assez de faits prouvant que leur impuissance à dire quelque chose de nouveau est un phénomène qui n'est pas accidentel. Ils tranchent des têtes, pourquoi ? Uniquement, parce que cela est le plus facile. Il est infiniment
plus difficile de dire quelque chose. Désirer quelque chose n'est pas l'atteindre. Ils désirent le bonheur de l'homme et se contentent de la définition du mot bonheur, donnée par Rousseau, c'est-à-dire de la fantaisie qui n'est môme pas justifiée par l'expérience. L'incendie de Paris est une monstruosité : « Cela n'a pas réussi, périsse le monde I » car la Commune est au-dessus du bonheur du monde et de la France. Mais à eux (et beaucoup d'autres) cette fureur ne paraît pas une monstruosité, mais une belle chose, au contraire. Ainsi, dans l'humanité nouvelle, l'idée esthétique est troublée. La base morale de la société (prise dans le positivisme) non seulement ne donne pas de résultats, mais ne peut pas se définir elle-même, s'embrouille dans les désirs et dans les idéals. Se trouve-t-il donc enfin trop peu de faits pour prouver que la société ne se fonde pas ainsi, que ce ne sont pas ces chemins qui conduisent au bonheur, et qu'il ne provient pas de là, comme on le croyait jusqu'à présent ? Mais alors d'où provient-il ? On écrit tant de livres et on perd de vue le principal : à l'Occident on a perdu le Christ (par la faute du catholicisme) et l'Occident tombe à cause de cela, uniquement à cause de cela. L'idéal est changé et combien c'est évident 1 Et la chute du pouvoir du pape à côté de la chute du chef du monde germano-romain (France et d'autres), quelle coïncidence !
Tout cela exige de gsands et longs discours, mais voilà ce que je veux dire: Si Bôlinski, Granovsky, et toute celte bande voyaient à présent, ils diraient : € Non ce n*est pas ce que nous avons rôvé, non, on s'est éloigné du vrai chemin : attendons encore, la lumière paraîtra et le progrès va régner, et l'humanité va se reconstruire s'ir des principes sains,et sera heureuse ! » Ils n'auraient jamais voulu convenir que, une fois dans ce chemin,on n'ira plus nulle part ailleurs, qu'à la Commune et à Félix Pyat. Ils ont été tellement stupides, qu'à présent môme, après l'événement, ils n'en conviendraient pas et continueraient à rôver. J'ai blâmé Bélinski plutôt comme un phénomène de la vie russe que comme un personnage. Ce fut un pht^nomène puant, stupide et honteux de la vie russe. La seule excuse de ce phénomène, c'est qu'il est inévitable. Et je vous assure que Bélinski se serait calmé à l'idée suivante ; « La Commune
434 COUHESPONDAMCE DE DOeTOlEVBKI
„-a pas réussi, car avant tout cil» Mail '""«•'»«• ^'««';': h1 ôa'cllc a Kurdé la conUgion d« la nafonahlé С ..t поигчиоТ b'druil chercl,..r un peuple dans l.quel ,1 ny eTpas trace de nationalité Ы qui «oit «us. «.pabl. nue moi de souffleter sa mère (la Uuasie). . El 1 écume a
voilà encore ; vous ne l'avez jan.ais connu, mo. e 1 a, connu et le rai v" et maintenant je lai toul à fait b.en compna. СеГьоште n'était pas capable de s« -"----: eeu. qui conduisaient les peuples , r^que-^biln il faire a comparaison. Il ne pouvaii гсша м мчтпя-
y avait en sof et en eu. de même van.t^, '^'■^^b^'^ ^ ™p. Lnce, d'irritation, de bassesse et surtout d amour prop^ Il ne 9'esl jamaU dit; qui mettrons-nous 4 sa Р'»«'^"*'' I, possibJque ce '«^----^^ГыГсЫа qu'U esr^lTo
n"rcr;r::i^rprbt:riiié-'^^^^ brrnrnnrr/u^é^itqurdF::^.^;:^
Tns dTsês jugements purement artistiques (par exemple, sur UriLfMor,e,r,i\ se rapportait supertoellement ,lu4 la monstruosité et avec du mépr.s au. types de ^^ Уе. il était heureux jusqu'au transport quand Gogol
rritiaues • il a insulta Pouchkine, quand celui-ci аЬал dlTsa rausse no. et se P^-- ^ /^ „^::'Га " ZlVL^^TrblntbZ Ы Nouvelle de Gogol.
Ы „ne n uvelle, mais seulement un récit burlesque Па Л ^ la fin d'Euaène Onéquine. Lui, le premier, sesi "Té de ce que Poud кше tW gentilhomme de la сЬашr 1 Л>1 qu'e Tourguenev ne deviendrait^as un artis^et cependant cela a été dit après la lecture dun réc.t
COBnESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI 435
important de Tourguenev : Les trois Portraits. J'aurais pu vous trouver autant de ces exemples que vous voudrez, pour prouver la fausseté de son sens critique et de la « frayeur impressionnable » sur laquelle brodait Grigoriev (car il était poète lui-même). Quant à Bélinski, et à bien des phénomènes de notre vie, nous les jugeons jusqu'à présent à travers une quantité de préjugés extraordinaires.
Est-ce que je ne vous ai pas parlé de votre article sur Tourguenev? Je l'ai lu, comme tous vos articles, — avec ravissement, mais aussi avec un peu de dépit. Si voue reconnaissez que Tourguenev a perdu le point et biaise et ne sait pas que dire de certains phénomènes de la vie russe, (en s'y rapportant eu tout cas sarcastiquement), il aurait fallu aussi reconnaître que sa grande faculté d'artiste avait faibli (et devait faiblir) dans ses dernières œuvres. II en est ainsi, en effet : il a beaucoup faibli comme artiste. Le Goloss dit que c'est parce qu'il vit à l'étranger; mais la cause est plus profonde. Quanta vous, vous lui reconnaissez dans ses dernières œuvres son ancienne valeur artistique. N'est-ce pas ainsi? D'ailleurs, je me trompe peut-être (pas dans le jugement de Tourguenev, mais dans votre
article). Peut-être ne vous ôles-vous pas bien exprimé
Savez-vous, tout cela n'est que de la littérature de grande propriétaires. Elle a dit tout ce qu'elle avait à dire (admirablement chez Léon Tolstoï). Mais celte parole de propriétaire au plus haut point a été la dernière. Il n'y a pas eu de nouvelle parole, qui remplace celle-ci, et il n'en a pas eu le temps. Les Rechetnikov n'ont rien dit. Mais cependant, les Rechetnikov expriment l'idée de la nécessité de quelque chose de nouveau dans la parole de l'art, qui ne vienne pas des seigneurs, malgré qu'ils l'expriment de façon monstrueuse.
Gomme j'aurais voulu vous trouver encore à Saint Pétersbourg! Je n'ai aucune idée, quand je reviendrai. (Entre nous, je rêve que ce sera dans un mois.) Mais si l'argent ne vient pas et que je passe l'époque, il faudra rester encore. Mais c'est affreux et insensé !
Ou bien mon roman sera gâché jusqu'à la boue, jusqu'à la honte (j'ai déjà commencé à le gâter), ou bien j'en serai le maître et il en sortira quelque chose de bien. J'écris au
430 CORRESPONDANCE DE DOgrOÏEVSKl
hasard. Voilà raa devise actuelle. (Tout cela entre nous, pour l'amour de Dieu.)
Et moi j'avais tant rôv<? vous renconlnT le |tremier a Pétersbourg! U\on entendu, il vous est très né<«H-^aire de l'aire un voyage. Mais, n'allez pas rester à Kiev tout à fait. Vos lettres ont commencé à m'efîrayer terriblement pour vous. Vous êtes un des hommes qui ai<înt fait le plus d'impression sur ma vie, et je vous aime sincèrement. Vous êtes tout simplement découragé (vous avez commencé à parler de la mortl ). Ah, comme il serait bon de nous voir !
Et la Zaria semble ne plus devoir paraître. Serait-il possible? Comme c'est triste. Voilà deux mois que je ne reçois pas le numéro d'avril et je ne le vois pas dans les annonces. J'ai une idée que la Zaria aurait pu se sauver de la chute, — c'est tout un plan. Mais c'est long à écrire, et je ne connais pas de spécialité de la Zaria. Je pense seulement, en général, qu'il ne serait pas mal que les revues (à commencer par une) se spécialisassent. Ainsi, la Zaria devrait le faire d'un côté esthétique et critique, et ne s'occuper d'aucune autre chose, d'aucune autre partie. Et vraiment, cela aurait pu réussir. C'est dommage que je ne puisse développer tout de suite ma pensée devant vous.
J'ai lu avec délice ce que vous dites de Tourguenev dans votre lettre
J'aurais pu élucider bien des choses, mais je laisse cela à notre rencontre.
Votre tout sincèrement très dévoué,
Th. Dostoïevski.
Si vous pouvez griffonner, écrivez . Toujours la môme adresse. Ma femme vous salue.
A S.-D. lanovsky.
Saint-Pétersbourg, 4 février 1872.
Très estimé et inoubliable Stépan Dmitriévitch, combien je suis heureux de savoir enfin où vous écrire. Au mois de novembre encore, Alexandre Oustinovitch ' me disait que vous étiez en Suisse. Y a-t-il si longtemps que vous vous
l.Poretzky.
trouvez à Kiev ? Et pourquoi avez-vous choisi précisément Kiev ? (A cause du climat ?) Ce qui est mal, c'est que vous vous plaignez de votre santé. Figurez-vous, moi aussi j'ai une toux exactement comme celle que vous me décrivez; mais pour moi, au moins pour cette année, il ne s'agit pas de songer au climat du Midi. Autre chose cet été , j'irai peut-être, non pas en Italie, mais à Voro nèje et Kiev, et Dieu veuille yu'iV m'arrive de vous rencontrer à Kiev. Je serais très, très content, si nous pouvions nous voir ! Car vous êtes un des < inoubliables », un de ceux qui ont nettement compté dans ma vie, et à votre nom sont liés mes souvenirs. Il noua est impossible, Stepan Dmitriévilch, de ne pas nous revoir avant que la vieillesse arrive. Eh bien! il faut l'avouer, la vieillesse arrive, et cependant, on n'y songe pas, on se dispose encore à écrire du nouveau, à publier quelque chose qui puisse contenter enfin, on attend encore quelque chose de la vie, et cependant il est possible qu'on ait lout reçu. Je vous parle de moi. Eh bien, je suis parfaitement heureux, nous faisons bon ménage à ce qu'il me semble, et nous avons deux enfants, Luba et Fedka, une fille et un garçon. Vous en souvient-il quand nous nous sommes vus la dernière fois à Moscou ? Dieu, que vous étiez solide alors, et maintenant vous vous plaignez de votre santé ! Eh bien, s'il faut aller à l'étranger, qu'on en rapporte au moins la santé. Quant à moi* j'y ai passé quatre années à l'étranger, en Suisse, en Allemagne,en Italie, et cela m'a enfin terriblement ennuyé. J'ai commencé à remarquer avec efîroi que je me déshabituais de la Russie: je lis trois journaux russes, je parle avec des Russes, et cependant c'est comme si je ne comprenais pas certaines choses ; il faut revenir et voir de ses yeux. Enfin me voilà revenu, et je n'ai trouvé aucune énigme particulière, on peut comprendre tout de nouveau dans deux, trois mois. Mais, en général, ce voyage à l'étranger fut un grand mécompte de ma part : en allant à l'étranger, j'ai cru y séjourner environ deux ans, écrire un roman, le vendre, gagner de l'argent, payer les dettes (qui étaient restées après la revue) et revenir déjà en homme libre, et avec une santé rétablie. Eh bien ! les dettes n'ont fait que croître, ma santé (c'est à-dire l'épilepsie) s'est un peu améliorée relativement, mais je ne me suis pas guéri
438 C0RnE8P0NDANCE DB DOSTOÏEVSKt
radicalement ; et cependant il nous est né des enfanta, et plus nous allions, plus il nous était pénible de noue déplacer pour aller en Russie. J'ai encore contracté des dettes terribles, mais enfin j'ai fini par revenir, — et voilà mon épopée, d'un côté.
Je ne suis ici que depuis six mois. Je termine la dernière partie du roman que je publie dans le Rouathi Viestnik, et aussitôt fini, vers l'été, j'ai envie d'aller (j'ai cela en vue) à la campagne, dans le gouvernement de Toula,pour .émettre la santé de ma Lubolchka. Tout va bien, mais elle est si maigre, et moi je l'aime le plus au monde. Voilà Fedka {il est venu au monde ici, six jouru après notre arrivée (!) maintenant il a six mois), il aurait sûrement obtenu le prix à l'exposition des nourrissons l'année dernière à Londres, (que ça ne nous porto pas malheur).
Non, nous avons besoin de nous voir et de causer. J'ai bien dans l'idée d'aller en Orient (Conslantinople, l'Archipel Grec, Athos, Jérusalem), et d'écrire un livre. Je me prépare, c'est-à-dire je lis. Le voyage demandera moins d'un an, et je voudrais écrire beaucoup de choses, et puis le livre payera.
Ne m'abandonnez pas, cher, inoubliable ami. Car vous êtes mon bienfaiteur. Vous m'aimiez et vous vous occupiez de moi, de moi malade menlalement (car je le reconnais à présent), avant mon voyage en Sibérie, où je me suis guéri. J'aurais voulu savoir ce que vous avez à présent dans l'esprit et dans le cœur, ce qui vous occupe, comment vous considérez les choses, ce que vous désirez ? Ecrivez, écrivez même rarement. Les lettres sont des choses stupides, j'en conviens, on ne peut pas du tout s'épancher ; mais on peut y raconter quelque chose, et c'est ainsi qu'on apprend q[uelque chose de son ancien ami.
Je vois Maïkov souvent, et je lui parlerai de Zeidler à la première rencontre (il me semble que Zeidler est à Moscou, ou près de Moscou). Ma vie actuelle est une vie de travail. J'écris avec difficulté, et j'écris la nuit. Mais il est impossible d'être isolé ici même en travaillant. Voilà pourquoi je vois d'anciens amis ; je fais aussi de nouvelles connaissances.
Ma femme vous salue beaucoup et a été très heureuse quand vous avez donné signe de vie. Elle vous connaissait
trop par raoi encore bien avant, et vous considère (dès le premier coup d'œil, à Moscou) comme le plus bien/eillant de mes amis. Je suis heureux d'avoir de l'argent juste en ce moment, et je m'empresse de vous envoyer ma dette de 100 roubles. Ne me grondez pas, cher ami, de ne pas vous les avoir envoyés avant : je n'avais presque rien; à l'étranger je vivais avec une écono'uie terrible, et quand il m*arrivait d'avoir de l'argent, ou bien je ne savais pas votre adresse, ou bien il s'envolait si vite que l'on n'avait pas le temps de se retourner. — Mais, en vous les rendant, je vous remercie encore une fois. Ces 100 roubles nous ont décidément soutenus à cette époque, à Genève.
Au revoir. J'attends sans faute une petite leltre . Et peutêtre nous verrons-nous cet éi.é. Ce serait bien !
Pour toute la vie votre sincèrement dévoué et qui vous aime beaucoup,
Théodore Dostoïevski.
Ma femme vous salue et vous prie de ne pas l'oublier. Mon adresse : rue Serpoukhovsky, n" 15, près de l'Institut Technologique.
N. B. — Inutile de mettre : maison Arkhangelsky.
Saint-Pétersbourg, 9 avril 1876.
Très profondément estimée Christine Danilovna 1
Je vous prie bien de m'excuser de ne pas vous avoir répondu tout de suite. Quand j'ai reçu votre lettre du 9 mars, j'avais déjà commencé mon travail. Quoique j'aie l'habitude de terminer vers le 25, mais il reste encore les tracas avec l'imprimerie, l'envoi, etc. Et ce mois-ci, de plus, j'ai pris un rhume et je ne suis pas encore guéri.
Vos lettres m'ont procuré un grand plaisir, surtoutle supplémeutd'un chapitre de votre journal; c'est ravissant, mais j'en ai déduit la conclusion que vous êtes une de )lles qui ont le don de ne voir que le bien.
D'ailleurs, je ne sais rien à propos de l'orphelinat de M"^ Tchertkov (mais je me renseignerai, à la première occasion) ; je veux bien croire que tout est exactement comme vous l'écrivez, mais il serait possible qu'à côté il
Я0 trouvât quelque chose qui laissât à désirer, ceci tout n'avez pas voulu le remarr/aer. Tout cela peint un caractère et je vous estime trop pour ce trait. De plus, je vois que vous appartenez aux gens de la nouvelle couche (dans le bon sens du mot) : vous êtes active et vous voulez agir. Je suis très heuHMix d'avoir fait votre connai^^sancc au moins {)ar vos lettres. Je ne sais pas où les médecins vont m'onvoyor passer l'étôije pense que ce sera à Ems, où j'ai été déjà deux ans de suite, mais peut-ôlre aussi h Kssentouki, au Caucase ; dans ce dernier cas, quoique cela me fasse faire un détour, je passerai par Kharkov, en revenant. J'avais depuis longtemps l'intention «le visiter votre Midi, où je n'ai jamais été. Alors, si Dieu le permet, et si vous me faites cet honneur, nous ferons connaissance personnellement.
Vous me faites part de la pensée que dans la revue Le Joumnl, je fais la menue monnaie de ma pièce. Je l'ai entendu dire ici également. Mais, voici ce que je vous dirai, entre autres : je suis arrivé à la conclusion que l'écrivain d'art, en dehors des poèmes, doit connaître jusqu'aux plus infimes détails (historiques et courants) la réalité que l'on représente. A mon avis, chez nous, il n'y a qu'un écrivain qui se distingue par là : le comte Léon Tolstoï. Victor Hugo, que j'apprécie très haut comme romancier (ce qui, figurez-vous, avait mis une fois feu Th. Tutcheven colère contre moi, et il disait que Crime et Châtiment (mon roman, était supérieur aux Misérables)^ quoiqu'il s'étende quelquefois trop dans l'étude des détails, a donné cependant des esquisses si admirables qui sans lui auraient été totalement inconnues au monde. Voilà pourquoi, me préparant à écrire un très grand roman, j'ai eu l'idée de me plonger spécialement dans l'étude non pas précisément de la réalité, je la connais déjà, mais des détails courants. Un des plus importants problèmes dans ce courant sera pour moi, par exemple, la jeune génération, et en même temps la famille russe moderne, qui, j'en ai le pressentiment, est loin d'être ce qu'elle a été il y a vingt ans. Mais il y a encore beaucoup en dehors de cel?.
A l'âge de 53 ans, il est facile de se mettre en retard sur la génération, à la première négligence. J'ai rencontré un de ces jours Gontcharov, et à ma sincère question : com-
prend-il tout dans l'aclualilé courante, ou bien a-t-il déjà cessé de comprendre certaines choses ? il m'a répondu franchement qu'il avait cessé de comprendre beaucoup de choses, (N.B. — Ceci entre nous.) Certainement je sais par moi-même que cette vaste intelligence comprend non seu' lement, et serait capable d'en remontrer aux plus doctes) mais dans le sens spécial, dans lequel je l'interrogeais (et qu'il a comprise demi-mot), certainement, ce n'est pas qu'il ne comprenne pas, mais il ne veut pas comprendre. « Mon idéal m'est cher, ainsi que tout ce que j'ai aimé dans la vie », ajouta t-il,« je ne veux pas m'en séparer pendant le peu d'années qui me reste, et pour étudier ces gens-là (il désigna la foule qui passait sur la perspective Nevsky cela me serait Irop pénible, parce que cela me prendrait un temps précieux... »
Je ne sais si je me suis exprimé d'une façon compréhensible, Christine Danilovna, mais j'ai la tentation d'écrire encore quelque chose en pleine connaissance du sujet; voilà pourquoi je me propose d'étudier pendant quelque temps, d'étudier et de mener parallèlement le Journal d'un Écrivain afin de ne pas perdre une masse d'impressions. Tout cela n'est cerlaic ement qu'un idéal ! Le croiriez-vous, par exemple, que je n'ai pas encore eu le temps de me présenter clairement la forme du Joarnal, et je ne sais pas si je réussirai jamais à le faire ; de sorte que le Journal, môme durant deux ans, par exemple, sera néanmoins une chose manquée. Par exemple ; j'ai dix ou quinze sujets, quand je commence à écrire (pas moins); mais les sujets qui me plaisent le plus, je les mets, malgré moi, de côté: ils prendraient trop de place, il faudrait dépenser trop d'ardeur pour les traiter (l'affaire Kroneberg, par exemple). Cela nuirait au numéro, ne serait pas assez varié, il y aurait peu d'articles ; et voilà, on écrit ce qu'on ne voulait pas. D'un autre côté je croyais trop naïvement que ce serait un véritable journal. Un véritable journal est presque impossible, on ne peut en faire un que pour la montre, pour le public. Je rencontre des faits et j'emporte beaucoup d'impressions, qui m'occupent beaucoup parfois; mais comment écrire autre chose? C'est quelquefois absolument impossible. Par exemple : voilà déjà trois mois que je reçois de partout beaucoup de lettres.
442 COHRBSPONDAACE DE DOSTOÏEVSKI
signées et anonymes, — toutes rae sont sympathiques. lj"i unee sont écrites d'une façon curieuse et originale, etd'uilleups (le toutes les tendances existantes possibles.
A propos de toutes ces tendances possibles, qui se sont confondues en un souhait de bienvenue pour moi, j'aurais voulu écrire un article, sur l'impression causée par ces lettres (sans désigner les noms). D'ailleurs, la pensée qui m'occupe ici le plus c'est en (juoi consiste notre communion d'idées, quels sont les points sur lesquels nous pourrion» nous rencontrer, tous de n'importe quelle lendan''^? Mais, ayant réfléchi ù cet article, je me suis soudain aperçu qu'il était impossible de l'écrire en toute sincérité ; alors, s'il n'y a pas de sincérité, est-ce que cela vaut la peine de l'écrire ? Et puis, il n'y aura pas d'enthousiasme.
Il y a deux jours, le matin, arrivent chez moi deux jeunes filles, d'une vingtaine d'années chacune. Elles entrent et me disent: « Depuis le carême nous voulions venir faire votre connaissance. Tout le monde se moquait de nous et on nous disait que vous ne nous recevriez pas, et que si vous nous receviez, vous ne nous diriez rien. Mais nous avons décidé de tenter la chance, et nous voilà, une telle et une telle. » Ma femme les a reçues d'abord, ensuite je suis venu. Elles ont raconté qu'elles étaient étudiantes de l'Académie de médecine, qu'elles sont là déjà environ cinq cents femmes, et « qu'elles sont entrées à l'Académie pour recevoir une instruction supérieure, et se rendre utiles ensuite.» Je n'avais pas rencontré ce type de jeunes filles, (quant aux vieux nihilistes j'en connais des quantités, je les connais personnellement et je les ai bien étudiés). Croyez bien que j'ai rarement passé mon temps mieux que durant ces deux heures avec ces jeunes filles. Quelle simplicité, quel naturel, quelle fraîcheur de sentiment, quelle pureté de l'esprit et du cœur, le sérieux le plas sincère et la plus sincère gaieté! Par elles, bien entendu, j'ai fa't la connaissance de beaucoup d'autres, qui sont pareUIes, et, je vous avoue l'impression a été forte et lumineuse. Mais comment la décrire ? Avec toute la sincérité et la joie de mes sentiments pour la jeunesse, c'est impossible. Et puis c'est presque personnel. Mais alors, dans ce cas, quelles impres sions dois-je noter ?
Hier, j'appris qu'un jeune homme — qui fait encore
ses études (où, je ne puis le dire) et que l'on m'a montré — se trouvant dans une maison amie entra dans la chambre du précepteur des enfants de cette famille, et ayant aperçu sur la table un livre interdit, vint le rapporter au maître de la maison qui, aussitôt, mit le précepteur à la porte. Quand dans une autre famille on fit ob server au jeune homme qu'il avait commis une lâcheté, il ne le comprit pas. Voilà le revers de la médaille. Eh bien I Comment pourrais-je raconter cela ? C'est personnel, et cependant ce n'est pas sa personnalité qui est caractéristique ; c'est surtout, à ce que l'on m'a répété, le processus de ses pensées et de ses opinions qui l'ont empoché de comprendre, et dont on peut dire quelque chose d'intéressant.
Mais, je bavarde. D'ailleurs, j'ignore totalement l'art épistolaire. Pardonnez-moi mon écriture, j*ai la grippe, j'ai mal à latôte,ot aujourd'hui j'ai des douleurs dans les yeux, et j'écris sans presque voir les lettres.
Permettez-moi de vous serrer la main et faites-moi l'honneur de me compter parmi ceux qui vous estiment profondément.
Veuillez en agréer toute l'assurance. Votre serviteur,
Théodore Dostoïevski.
A M. Kovner.
Saint-Pétersbourg, 14 février 1877.
Très honoré monsieur Kovner,
Je suis resté si longtemps sans vous répondre, cai* je suis malade, et j'ai beaucoup de peine à écrire ma publication mensuelle. D'ailleurs, tous les mois je suis obligé de répondre à quelques dizaines de lettres. Enfin, j'ai une famille, j'ai des aCfaires et j'ai des devoirs à remplir. Positivement, je n'ai pas le temps de vivre et il m'est impossible d'entamer une longue correspondance. Surtout avec vous.
J'ai rarement lu quelque chose de plus intelligent que la première lettre que vous m'avez adressée (la deuxième lettre est spéciale). J'ajoute complètement foi à tout ce que vous me dites de vous-même. Vous vous êtes si clairement exprimé et si compréhensiblement (à moi au moins), que
441 СОПН1;!<1Ч)>Г)А>ГЕ r»E DOHTiJlKVHKI
moi qui ne connaissais pas voire affaire en délail, à présent je la consid/îre de la môme façon que vous.
Vous jugez mes romans. Je n'ai rien à voue dire là. dessus, mais j'ai été content que vous mettiez IJIdiot è part, comme lo meilleur. Figurez-vous qu»r j'ai entendu ce jugement une cinquantaine de fois au moins. Le livre ье vend cha((ue аппЛе, et môme chaque année davantage. J'ai parlé de l'Idiot à présent, parce que tous ceux qui m'ont parlé de lui, comme de ma meilleure œuvre, avaient (juelque chose de parli<'.ulier dans l'organisation de leur intelligence, qui me frappait et qui me plaisait beaucoup. El si l'organisation de votre esprit est la môme tant mieux pour moi. Bien entendu, si vous parlez sincèrement. Mais si môme ce n'était pas sincère...
Laissons cela. J'aurais bien voulu que vous ne vous découragiez pas. Vous avez commencé à faire de la littérature, c'est un bon signe. Quant à les placer ' quelque part, je ne sais que vous dire. Je pourrais seulem -nt en parler à Nékrassov, ou à Saltikov, et j'en parlerai sans faute avant qu'on ne les lise, mais je compte très peu sur le succès, môme dans ce cas. Si bien disposés qu'ils soient envers moi, ils ont déjà refusé à une personne une œuvre que j'avais recommandée et que j'avais apportée moi-môme à la rédaction ; ils l'ont refusée sans môme décacheter le paquet, pour la raison que de cette personne, quoi qu'elle écrive, ils ne pourront rien imprimer et que la reyue garde son drapeau. Alors je suis parti. Mais je parlera» de vous quand môme, pour cette raison que, si c'était à l'époque où feu mon frère publiait la revue Vrémia, votre comédie ou votre nouvelle seraient indiscutablement publiées, si elles convenaient à la tendance de la revue (même fussiez- vous en prison).
N. B. — Je ne trouve pas selon moncœarces deux lignes de votre lettre, dans lesquelles vous dites que vous ne ressentez aucun repentir de l'action que vous avez commise à la banque. Il existe quelque chose de plus élevé que les déductions supérieures de la raison, et de toutes les circonstances fortuites, et chacun doit s'y soumettre (c'est-àdire encore quelque chose comme un drapeau). Peut-ôlre,
1. Il s'agit de deux manuscrits envoyés par Kovner à Dostoïevski.
ôtes-vous assez intelligent pour ne pas vous offenser de la sincérité de mon observation indiscrète. D'abord, je ne suis pas meilleur que vous, ni meilleur que personne (et cela n'est nullement une fausse humilité, et puis, à quoi bon?) et, deuxièmement, si je vous acquitte dans mon cœur (comme je vous invite à m'acquitter) il est toujours préférable que ce soit moi qui vous acquitte, que si vous vous acquittiez vous-même. Il me semble que ce n'est pas clair.
(N. B. — A propos, un petit parallèle : le chrétien, c'est-à-dire le chrétien partait, supérieur, idéal, dit : « Je dois partager avec mon plus jeune frère tout mon bien et les servir tous». Mais le communard dit:« Oui, tu dois partager avec moi, plus jeune et misérable, tout ton bien et tu dois me servir.» Le chrétien aura raison, et le communard aura tort. D'ailleurs, maintenant, il est possible que vous compreniez encore moins ce que je voulais vous dire.)
Maintenant, à propos des Israélites. Il est impossible de discourir sur des thèmes pareils, surtout ai'ec vous, comme je l'ai dit plus haut. Vous êtes si intelligent que nous ne résoudrions pas cette question dans cent lettres môme, et nous ne ferions que nous fatiguer. Je vous dirai que j'ai reçu des notes de ce genre, aussi d'autres israélites. Surtout, j'ai reçu dernièrement une lettre idéalement noble d'une Israélite, qui signait avec d'amers reproches. Je pense que j'écrirai à propos de ces reproches des israélites quelques lignes dans le numéro de février de mon Journal (que je n'ai pas encore commencé à écrire car je suis encore malade depuis mon dernier accès d'épilepsie). Maintenant je vous dirai que je ne suis pas du tout l'ennemi des israélites, et je ne l'ai jamais été. Mais leur existence depuis quarante siècles, comme vous le dites, prouve que cette race a une force vitale excessivement grande, qui ne pouvait ne pas se formuler dans divers status in statu pendant toute leur histoire. Le plus vigoureux status in statu existe sans contredit chez nos israélites russes. Mais, s'il en est ainsi, comment pourraient-ils ne pas se mettre, en partie au moins, en désaccord avec la racine de la nation, avec le peuple russe ? Vous parlez de l'intelligence Israélite, mais vous aussi, vous êtes une intelligence, et voyez...
Mais laissons cela, le thème serait trop long. Je n'ai pas été ennemi des israélites. J'ai des amis israélites des deux
446 COnnESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI
sexes qui viennent encore me demander des conseils à propos de divers sujets, el ils lisent le Journal еГип Écrivain; et malgré qu'ils soif ni susceptibles, comme tous les israélites, ô propos du judaTbme, ils ne sont pas mes ennemis, mais ils viennent nie voir.
Л propos de l'afTaire de la Kornilov je remarquerai seulement que vous nesavezrien et, par conséquent, vous n'êtes pas compétent non plus. Mais, voyons, quel élève pouvoz-vous être? Avec une telle façon de comprendre le cœur de l'homme et ses actes, il ne vous reste qu'à voue
plonger dans les jouissances matérielles
. . Mais jp ne vous connais pas du tout, malgré votre lettre. Votre lettre (la première) est tout à fait séduisante. Je veux croire de tout mon cœur que vous êtes tout à fait sincère. Mais si vous ne l'êtes pas, cela m'est égal . Car, dans ce cas, le manque de sincérité est une chose très compliquée et très profonde dans son genre. Croyez à la complète sincérité avec laquelle je serre la main que vous me tendez. Mais élevez votre esprit et formulez votre idéal. Car vous l'avez bien cherché jusqu'à présent, ou non ?
Avec mon profond respect. Votre,
Théodore Dostoïevski.
A Mademoiselle Gaérassimov.
Saint-Pétersbourg, 7 mars 1877.
Très honorée mademoiselle Guérassimov,
Votre lettre m'a tourmenté, parce que je ne pouvais y répondre depuis si longtemps. Qxie penserez-vous de moi ? Et dans votre situation morale pénible, vous prendrez, peut-être, mon silence pour une injure.
Apprenez que je suis surchargé de besogne. Outre le travail pressé que j'ai à faire avec mon Journal je suis débordé par la correspondance. Des lettres, comme celle que vous m'avez écrite, il m'en arrive tous les jours plusieurs (positivement), et il est impossible d'y répondre en deux lignes. Je viens de supporter trois accès de mon épilepgie — , ce qui ne m'était pas arrivé de cette force et si souvent. Mais, après les accès, pendant deux ou trois jours, je ne puis ni travailler, ni écrire, ni même lire, parce que
je suis brisé, de corps et d'âme. Voilà pourquoi, à présent que vous le savez, je vous prie de m'excuser d'être resté si longtemps sans répondre.
Dans aucun cas, je ne saurais considérer que votre lettre soit ni puérile, ni sotte, comme vous le dites. Le principal, c'est que maintenant c'est la disposition générale et qu'il y a beaucoup de ces jeunes filles qui souffrent. Mais je ne vous écrirai pas beaucoup sur ce sujet, j'exprimerai seulement mes idées fondamentales, à propos d«^ cette question, en général, et relativement à vous.en particulier. Il s'agit de ce que ce n'est pas la peine, il me semble, de vous demander de vous calmer, et de rester dans la maison paternelle, en vous occupant de quelque chose d'intelligent (quelque spécialité touchant l'instruction, etc.), car vous n'écouteriez pas. Mais cependant, pourquoi vous pressez- vous et où vous hâtez vous ? Vous vous hâtez de vous rendre plus vite utile. Et cependant, avec une ardeur morale pareille à la vôtre (en supposant qu'elle soit sincère), on pourrait vraiment, sans se hâter Dieu sait où, mais en s'occupent régulièrement de son instruction, se préparer à une activité cent fois plus utile que le rôle infime el obscur de quelque infirmière, sage-femme ou doctoresse. Vous aspirez de toutes vos forces à suivre les cours de médecine. Je ne vous conseille positivement pas de vous y inscrire. Là, on ne reçoit pas la moindre instruction ; bien plus, il s'y passe quelque chose de pire. Et qu'importe que vous soyez un jour sage-femme ou doctoresse ? Une telle spécialité, si vous voulez absolument la choisir, pourrait venir ensuite ; ne serait-il pas mieux de poursuivre maintenant d'autres buts, desoccuperde votre instruction supérieure ? Voyez donc tous nos spécialistes (môme les professeurs de faculté), quel est leur point faible et par quoi ils nuisent (au lieu d'être utiles !) à leur besogne et à leur vocation ? Parce que la plupart de nos spécialistes sont des gens profondément peu instruits. Cela se passe autrement en Europe, où vous rencontrez Humboldt et Claude Bernard, et d'autres, des hommes à la pensée universelle, avec une instruction solide et des сопгnaissances, ne concernant pas seulement leur spécialité. Quant à nous, nous avons des hommes d'un talent énorme, Selchénov, par exemple, qui est eu réalité un homme peu
448 CORRB8PONDANCB DE DOSTOÏEVSKI
instruit et connaissant peu de choeee en dehors de son sujet. 11 n'a aucune idée de ses adversaires (philosophe») et il est plutôt nuisible qu'utile par ses déductions nci«;nliliques. Et la plupart des étudiants et des étudiant4-, sont tout à fait sans aucune instruction. Quel bien peuvent-ils taire à riiunianilé ? Ce n'est que pour occuper au plus lAt une place salariée.
Ici, à Fétersbourg, h l'Ile de Vassili,à un des gymnases, par les soins do personnages influenLs, on vient d'annexer des cours univerxilaires pour les femmes. A présetit, beaucoup de ces personnages influents s'occupent, toujours et sans cesse, d'obtenir que le gouvernement accorde aux élèves deces cours certains droits, autant que possible pareils à ceux qu'après avoir subi les examens, les hommes obtiennent do l'université, c'est-à dire la possibilité d'occuper certaines situations et certaines places, ainsi de suite. J'ai parlé de vous à une dame très influente, qui s'occupe précisément d'organiser ces cours pour les femmes, jouissant de certains droits. EWe a accueilli ma demande très chaleureusement, et m'a promis, si vous pouvez venir à Saint- Pétersbourg, de vous faire admettre à suivre ces cours, dans très peu de temps, quoiqu'il faille attendre tout de môme un peu. Croyez bien qu'ici vous élargirez et élèverez votre instruction et peut-être bien arriverez-vous à obtenir les droits dont s'occupent les protecteurs de ces cours. Alors, vous pourriez choisir une spécialité, ou simplement une place après l'examen. Votre lettre ne me permet pas de comprendre votre situation dans votre famille,et je ne sais pas de quelle façon il faut entendre la phrase : « me sauver de chez mon père »,car je ne vois pas pourquoi votre père ne consentirait pas et ne vous permettrait pas de continuer votre instruction dans ces cours universitaires de l'île de Vassili? Ce n'est pas l'Académie de Médecine, ce n'est pas la carrière d'une sage femme, qui aurait pu l'effrayer tout naturellement, tout comme moi j'aurais été effrayé pour ma fille (car je voudrais pour ma fille une instruction supérieure et une activité utile à l'humanité, et non pas Vinfèriorité). De plus, dans un cas extrême, votre père aurait pu prendre des renseignements sur ces cours; précisément chez une des patronnesses, cette même dame (noble de cœur et généreuse) que j'ai priée pour
VOUS. C'est Anna Pavlovna Philosophov, la femme du secrétaire d'Étal, Philosophov. De mon côté au moins, je puis vous promettre la protection entière de cette dame. Elle sympathise profondément et de tout son coeur à toute la jeunesse, et surtout aux femmes qui cherchent à acquérir de l'instruction.
Avec votre disposition et vos manières d'envisager les choses, épouser un marchand est certainement impossible. Mais être une bonne épouse et surtout une bonne mère, c'est le but le plus élevé pour une femme. Vous comprendrez vous-même que je ne puis rien vous dire sur le jeune homme dont vous me parlez. Vous l'appelez pusillanime, mais s'il vous seconde ainsi et est prêta vous seconder en tout, il n'est plus pusillanime. D'ailleurs, je ne sais rien. Le principal, c'est qu'il soit bon et généreux. Si, de plus, il est vraiment bon et généreux, il est possible que ce soit vous qui vous trouviez inférieure à lui, et non pas lui inférieur à vous. D'ailleurs, vous écrivez que vous ne l'aimez pas, et c'est /oo/. Il ne faut gâcher sa vie pour aucun but. Si vous n'aimez pas, ne vous mariez pas. Si vous voulez, écrivez-moi encore. Celte dame (il faut garder le secret de son nom; d'ailleurs, à la rigueur, vous pouvez le dire à votre père) vous viendra aussi en aide. Pardonnez-moisi vous trouvez que ma lettre ne correspond pas à ce que vous attendiez, mais vous m'avez posé trop de questions et il n'a pas été facile d'y répondre. Vôtre entièrement.
Th. Dostoïevski.
A. A. Th...
Saint-Pétersbourg, 16 avril 1877,
Très honorée A. Th...,
J'étais malade et occupé tout le mois, mais quoique je sois encore bien occupé, de sorte qu'il m'est impossible de répondre aux lettres, je ne puis pas me refuser le plaisir très cordial de vous écrire deux mots au moins en réponse à votre lettre du 15 mars (quoique vous ne demandiez pas de réponse). Je voulais vous dire seulement que j'ai appris dix fois plus de votre seconde lettre que de la
450 CORKBHPONDANCE DE DOflTOlEVtfKI
première, et que j'ai l'irrésistible désir de vous exprimer mon profond respect. Ce que voue dites de votre père(qui, quoique malgré lui, est la cause de votre situation pénible), qu'il uVîst pas instruit, mais qu'il est bien meilleur que bien des gens instruits, que vous l'aimez et que voue craignez de lui faire de la peine, tout cela peint votre belle âme. Ne vous étonnez donc pas après cela, si votre fiancé (que vous n'aimez pas) tient à vous. Votre décision d'attendre six mois est admirable. D'ici là il passera beaucoup d'eau sous le pont, et puis à la grâce de Dieu. Quant à moi, en tout cas. je ferai tout ce que je pourrai pour voue être utile. .\ la mi-raài je quitterai Saint-Pétersbourg , maie vers la lin d'août, je serai de retour (de plus j'y passerai une dizaine de jours à la fin de juin). En tout cas, avant six mois, je serai h Saint-Pétersbourg.
Veuillez agréer mon profond respect,
Th. Dostoïevski.
A.O-A. Anlipov.
21 avril 1877.
Très honorée Olga Athanasievna,
Me suis-je trompé ou non en écrivant votre prénom et votre dénomination patronymique? C'était trop long de chercher votre ancienneadresse pour m'en informer, surtout qu'en ce moment le temps me fait complètement défaut. Si je me trompe, excusez-moi.
Je regrette beaucoup l'échec à l'examen de géographie, mais ce sont de telles bagatelles, qu'il ne faudrait nullement les exagérer. Vous m'av^ez écrit une lettre tout à fait désespérée. En réalité, il ne s'est rien passé que de bon, car vous avez réussi aux examens des deux matières les plus difficiles. Quant à la géographie, laissez cela jusqu'à l'automne et voilà tout. Pourquoi ces larmes et ce désespoir ? Je vois que vous vous tourmentez et que vous avez détraqué vos nerfs, comme il n'est pas permis de le faire. Oui, il me semble que toute votre famille est dérangée et inquiétée par vous. C'est très bien, que vous aimiez tant vos parents, cela m'a beaucoup touché et me force à vous respecter beaucoup; mais il n'est pas permis
et il est impardonnable d'être aussi impatiente, de se tant hâter, et de s'écrier, dans votre si jeune âge : « Je ne deviendrai rien de bon.» Vous n'êtes qu'une enfant, vous n'êtes pas encore arrivée à l'âge où l'on a le droit de s'écrier ainsi. Au contraire, avec votre persévérance, vous deviendrez sûrement quelque cliose de bien. Restez seulement bonne et généreuse. Vous avez besoin de repos, il faut vous soigner, c'est pourquoi il faut que vous vous reposiez absolument quelque part en été (à la campagne, peut-être). Vous parlez des enfants, vous voudriez vous eu occuper ; pour<juoi ne vous en occuperiez-vous pas à présent ? et si ce n'est pas possible à présent, vous avez encore le temps ; ne vous tracassez donc pas, la vie est longue ; et quand les choses se seront arrangées, vous direz que la vie est belle.
Le prêtre qui vous a fait passer votre examen de religion est certainement un brave homme, mais à sa place je vous aurais dit que vous ne méritiez pas une bonne note. C'est parce que dans votre lettre vous citez un texte de l'évangile sur « ceux auxquels on ôtera ». Mais vous comprenez cet admirable passage de l'évangile tout au rebours. C'est honteux. D'ailleurs, ce n'est pas grave. Vous avez, je crois, du sentiment et un cœur ardent, malgré que vous soyez capricieuse et gâtée. (Vous ne m'en voulez pas ?) Ne vous fâchez pas, donnez-moi votre main et calmez-vous. Mon Dieu 1 Qui donc n'a pas éprouvé des mécomptes? Et puis, que vaudrait la vie qui coulerait trop doucement? Un peu plus de courage et de la conscience de soi, — voilà ce qu'il vous faut. Et surtout une bonne santé. Calmez vos nerfs et soyez heureuse. Voilà le désir sincère de votre
Th. Dostoïevski.
A Georges Alexandrovitch Muller.
Pétersbourg, 21 septembre 1877.
Très honoré Georges Alexandrovitch,
Je suis allé dans le gouvernement de Koursk et je viens de recevoir votre lettre seulement à présent. Voilà pourquoi je vous prie d'excuser ma réponse tardive. Avant tout je vous remercie pour votresouhait de bienvenue, trop flal-
452 CORRB8PONDANCE DB DOSTOYEVSKI
leur pour moi. Mais j'apprécie beaucoup plue une déclaration comme la vôtre, que toutes les louanges littéraires. Dans votre douce et cordiale parole, vous avez exprimé beaucoup plus que je ne mérite, et si mes quelques lignes de réponse sont jugées dignes par vous d'être remises à vos enfants en souvenir et pour être conservées, moi, À mon tour, je conserverai votre lettre pour être remise à mes enfants, en môme temps que d'autres, qui sont aussi flatteuses et aussi précieuses pour moi, et qui me viennent de mes lecteurs, qui m'en ont jugé digne pendant ma carrière littéraire.
Encore une fois je vous remercie et je vous serre chaleureusement la main.
Avec mon profond respect.
Th. Dostoïevski.
A. Af"* L.-A. N..., Ancienne inttitutrice en province.
n décembre 1877.
Très honorée Madame,
Pardonnez-moi d'ôtre resté si longtemps sans répondre à votre si chère, si bonne, si flatteuse lettre, qui m'est au plus haut degré précieuse. Je ne m'excuserai pas, car il faudrait dire ici trop de choses: dans ces deux années ma santé est tellement ébranlée et je mène une existence tellement anormale que, vraiment, je ne saurais par où commencer, si j'avais pensé à m'excuser. Mais voilà encore une circonstance : figurez-vous que je ne sais pas du tout, si je vous ai répondu ou non à votre (unique) lettre du 13 octobre. Je commence à douter de vous avoir répondu, de vous avoir écrit, mais d'avoir oublié de le marquer sur mon agenda.
Vous pouvez conclure de là quelle affreuse mémoire je possède (à cause de mes accès d'épilepsie). J'oublie même les visages des personnes avec lesquelles je viens de faire connaissance, et si je les rencontre ensuite, je ne les reconnais pas et ainsi (le croiriez-vous?) je me crée des ennemis. Je serai très content, si vous m'informez que ma lettre vous est parvenue, et si vous dissipez mes doutes à ce sujet: si je vous ai écrit ou non ?
Je VOUS dirai seulement ceci : malgré que dans ces deux années je sois fatigué avec le Journal, et c'est à cause de cela que je veux me reposer, ce Journal m'a procuré bien des moments heureux, par cela que j'ai appris que la société sympathise à mon activité. J'ai reçu des centaines de lettres de tous les endroits de la Russie, et j'ai appris beaucoup de choses que je ne connaissais pas avant. Auparavant je ne pouvais pas supposer qu'un si grand nombre de personnes pût s'intéressera ce que je crois. Dans toutes ces lettres, on m'a loué surtout pour ma franchise et ma droiture. N'est-ce pas la preuve que cela fait de plus en plus défaut dans notre littérature, si l'on m'a compris si rapidement et si chaleureusement? Gela veut dire que tous ont soif de sincérité et de droiture et en trouvent trop peu. Mais cette soif est significative et capable de faire germer dans le cœur les plus heureuses impressions.
Je vous salue profondément, je serre votre main en toute sincérité.
Votre dévoué et reconnaissant
Théodore Dostoïevski.
Л N.-L. Ozimidov.
Pétersbourg, février 1878 Très bon et très cher Nicolas Loukitch,
1* Pardonnez-moi d'avoir tant tardé à vous répondre; la cause en est la maladie et divers ennuis.
2» Que puis-je vous répondre ; quelle réponse donner à votre question vitale et éternelle ? Et peut-on exposer cette affaire en deux lignes? Si nous causions ensemble plusieurs heures, ce serait autre chose, et même alors, peut-être n'en sortirait-il rien. Les mécréants se convertissent bien difficilement par les paroles et les raisonnements. Ne vaudrait-il pas mieux pour nous lire attentivement tous les épîtres de l'âpôtre Paul ? Il est dit beaucoup sur la foi et on ne peut mieux dire. Ce serait bien aussi pour vous de lire toute la Bible. Ce livre fait une impression extraordinaire en son entier : vous en tirez la conclusion qu'il n'existe pas un
4ji CORRBiiPONDANCE DB DOSTOÏEVSKI
autre livre pareil dans rhumanilé et qu'il n'en peut être. C'est l'impression produite, que vous croyiez ou non.
Il n'y peut être aucune allusion. Je ne vous dirai qu'un mot : chaque organisme est sur la terre pour vivre et non pour se détruire. La science l'a déjà déûni ainsi et ses loie sont déjà assez exactes pour /'tablir cet axiome. L'humanité en son entier n'est sans doute qu'un organisme. Cet organisme a ses lois d'existence, et c'est la raison humaine qui les cherche.
Maintenant, imaginez qu'il n'y ait ni Dieu ni l'immortalité de l'âme (l'immortalité de l'Ame et Dieu c'est la même chose, c'est toujours la môme idée). Alors dites-moi pourquoi il me faut vivre bien, agir bien, si après la vie terrestre il n'y a plus rien ? Sans l'immortalité, mon seul but est d'atteindre mon terme et que le reste brûle I Si c'est ainsi (si je crois en mon habileté et en mon esprit pour ne pas tomber sous la loi), pourquoi ne pas tuer son prochain, le piller, le voler, ou plus simplement, pourquoi ne pas vivre des autres, en ne pensant qu'à son propre ventre ? Si je meurs, tout mourra et rien ne restera 1 Ainsi seul l'organisme humanité ne tomberait pas soue l'axiome général; il ne vivrait que pour se détruire au lieu de vivre pour se conserver et s'accroître. Quelle société sera-ce si tous ses membres sont les ennemis les uns des autres? Ce sera un tohu-bohu inimaginable. Ajoutez encore mon moi qui a conscience du tout. Si ce moi a la conscience du tout, c'est-à-dire de tout l'univers, alors ce moi est inférieur à tout cela. Il se met à part de tout cela, audessus de tout cela, le juge et le connaît. Mais dans ce cas, ce moi non seulement ne se soumet pas à l'axiome terrestre, à la loi de la terre, il est supérieur à sa loi- Où donc est cette loi ? Pas sur la terre où tout est limité et meurt sans traces ni résurrection. N'y a-t-il pas ici allusion à l'immortalité de l'âme ? Si cette allusion n'était pas, vous-même, Nicolas Loukitch, en seriez-vous inquiet, auriez-vous écrit les lettres, chercheriez-vous ? Alors vous ne pouvez vous arranger avec votre moi. Il ne se contente pas de l'ordre terrestre ; il cherche autre chose de plus que la terre à quoi il appartient aussi.
D'ailleurs on aura beau écrire, rien n'en sortira.
Je vous serre fortement la main et vous dis adieu.
N'abandonnez pas votre inquiétude. Cherchez, peut-être trouverez-vous.
Votre serviteur et ami sincère,
Th. Dostoïevski.
Saint-Pétersbourg, 28 février 1878, Très honorée madame Lubov Alexandrovna,
En examinant les lettres auxquelles je n'avais pas répondu par maladie et défaut du temps, je suis tombé sur votre seconde lettre, du 7 janvier.
Je vois, d'après cette lettre, que vous n'avez pas reçu de réponse à votre première lettre,et cependant je vous avais répondu ; il me semble que j'avais mis une des adresses que vous aviez indiquées, celle de N.-N. Beketov (n'est-ce pas ? l'avez-vous reçue ?). Ou bien je n'ai tait que me proposer de vous répondre, mais par manque de temps et à cause de ma volumineuse correspondance je l'avais remis à plus tard, ensuite je suis tombé malade, j'ai oublié et vous n'avez reçu aucune réponse de ma part ? Tout cela a pu arriver, car j'ai la mémoire la plus détraquée du monde (par l'épilepsie). Je confonds souvent les intentions avec l'exécution, et il y a souvent des personnes qui se fâchent avec moi.
En tout cas, quoiqu'il soit possible que je vous aie répondu et adressé une lettre (ceci, je crois, est certain), par acquit de conscience, je vais vous répondre encore quelques lignes.
J'ai lu vos deux lettres avec un sentiment sincère. • ous m'avez intéressé, et il m'a été agréable d'apprendre à vous connaître. Je vous assure, Lubov Alexandrovna, que pas un instant je n'ai mis en doute le sens des expressions de votre première lettre, ce qui, je crois, vous inquiète (2» lettre). Si jamais nous nous rencontrons, ce sera encore mieux. Quant aux lettres, je suis bien ennuyeux à ce propos : je ne sais pas écrire les lettres et je crains de le faire. J'écris avec ardeur, j'écris beaucoup (cela arrive quelquefois), et soudain, quelque petit trait et toute la lettre est comprise au rebours. Eh bien, si réellement il y
456 COnnESPONOANCB DE DOSTOlEVHKI
a une idée qiio l'on ne saurait partager ? Traîner une correspondance à propos de quelque idée, — deut ou Iroie ans? Quelle admirable occupation I Je ne crains pas d'entrer avec vous en correspondance, car votre intelligence se manifeste dans vos lettres ; on peut causer avec vous, vous comprendrez et vous ne vous fâcherez pas. Mais dernièrement une dame s'était offensée beaucoup, quand (ne la connaissant pas du tout) j'ai refusé d'entamer la correspondance qu'elle m'avait proposée. Croyez-vous donc que je soie de ceux qui sauvent les cœurs, qui délivrent les âmes et qui chassent la douleur ! Beaucoup de personnes me l'écrivent, mais J6 suis sûr que je suis bien plus capa< ble d'inspirer le désenchantement et le dégoût. Je ne suis guère habile à bercer, quoique je m'en soisohargé quelquefois. Mais beaucoup de créatures ne d^mninItMit qu'à être .bercées.
Je ne me rappelle pas ce que je vous ai répondu à votre première lettre. En tout cas permettez-moi de vous serrer la main cordialement et amicalement, de vous remercier <le vos bons sentiments et d'espérer que ce sentiment ne se transformera pas de sitôt en inimitié.
Au revoir, que la destinée vous soit douce 1 Votre
Théodore Dostoïevski.
A Vladimir Vassiliévilch Mikhaïlov.
Saint-Pétersbourg, 16 mars 1878.
Très estimé VladimirVassiliévitch,
Cher correspondant, Votre charmante, intelligente et sympathique lettre a été reçue le 19 novembre de l'année dernière, et maintenant nous avons le 16 mars 1878. Et ce n'est qu'à présent que j'ai pu vous répondre, — pouvez-vous pardonner cela ? Il est vrai que dans le Journal de décembre, qui^ paru en janvier, il y avait quelques mots, mais cela ne modifie pas beaucoup les choses. Je ne me disculpe pas, mais je donnerai deux raisons. Ma santé trop dérangée jusqu'au moment même du dernier numéro. J'avais décidé
alors de ne répondre à personne jusqu'à la publication du dernier numéro. Et puis ensuite, presque jusqu'à présent, encore plus malade, l'épilepsie et les humeurs noires.
La seconde raison, c'est mon dégoût terrible, invincible, inimaginable, d'écrire des lettres. J'aime beaucoup recevoir des lettres, mais je considère comme presque impossible et môme stupide d'écrire des lettres raoi-môme ; on écrit souvent certaine lettre et l'on reçoit des avis ou des réfutations à propos d'idées, soi-disant que l'on avait exprimées, et auxquelles on n'avait jamais songé. Et si je vais en enfer, je serai certainement condamné pour mes péchés à écrire une dizaine de lettres par jour, pas moins. Voilà la seconde raison, croyez-moi.
Votre lettre a produit sur moi une impression très charmante et très agréable. Je reçois beaucoup de lettres aimables, mais peu de tels correspondants que vous. On sent que vous êtes un des noires, et maintenant, la vie passe; et cependant, l'on voudrait encore vivre et agir, maintenant la rencontre avec un des noires me donne de la joie et soutient mon espérance. Il y a donc des hommes en Russie, et ils sont nombreux, et ils sont la force vitale; ils la sauveront pouvu qu'ils se réunissent. Voilà pourquoi, pour nous réunir, je vous réponds et je vous serre la main de tout mon cœur.
J'ai lu votre lettre tout entière trois fois,et(excusez-moi) je l'ai lue encore à quelqu'un et je la lirai encore à quelqu'un autre. Je voudrais répandre votre manière de juger les choses et commenter votre esprit russe (véritable) à quelques-uns par ici. (N. B. — Je l'ai lue, entre autres, à Apollon Nicolaïevitch Maïkov, le poète. lia été ravi et il a même emporté votre lettre pour quelque temps. Je partage beaucoup les idées de cet homme.)
Je ne parlerai pas des détails de votre lettre. On pourrait écrire beaucoup de choses sur ce qui se passe ici, mais je ne sais pas écrire brièvement, et puis tout simplement je ne sais pas écrire les lettres. Mais si vous demandez quelque chose, c'est à-dire si vous voulez précisément une réponse à propos de quelque chose, je vous répondrai, je vous le promets. Et maintenant, il s'agit d'une chose: vous m'écririez volontiers, comme vous l'avez dit dans votre lettre. Je l'apprécie beaucoup et je comple sur vous. Ce qui m'a
458 CORRSePONDANCB DB DOBTOIeVBKI
bien intéressé dans votre lettre, entre autres, c'est que vou» aimez les enfants, vous avez beaucoup vécu avec eux et vous êtes souvent ave<- eux. Eh bien, voilà ce que j'ai à vous demander, cher Vladimir Vasttiliévitch : j'ai l'idée d'un grand roman, et je le commencerai bientôt, daoa lequel, oiilte autre!*, des enfanta figureront; de jeunes enfants, de sept h (|iiinze ans, par exemple. Il y aura beaucoup d'enfants. Je les étudie et je les ai étudiés toute ma vie, et je les nimo beaucoup et j'en ai à moi. Mais lee observations d'un homme tel que vous me seront précieueea (je m'en rends compte). Ainsi, écrivez-moi sur les enfaots tout ce que vous savez; aussi sur les enfants de Saint- Pétersbourg, qui vous appelaient « mon petit oncle », sur les enfants d'Elisavetgrad, et tout ce que voas savez. (Les accidents, les réponses, les mots et petits mots, les rapports avec la famille, la foi, la malice el l'innfw.ence ; la nature et le maître, le latin, etc., etc. — bref, tout ce que vous savez.) Vous me serez très utile, je vous en serai très rec<innaissanl et j'attendrai avidement. Je serai sûrement à Saint-Pétersbourg jusqu'au 15 mai, après cela je serai probablement (avec mes enfants) à Starala Roussa, Jusqu'au 15 mai l'adresse est la môme.
Je vous envoie ma photographie et je vous prie encore une fois de m'excuser. Malgré que j'aie été peu poli avec vous, je vous aime.
Et maintenant, au revoir. Croyez à ma sincérité cordiale et à mon très profond respect. Tout à vous,
Théodore Dostoïevski.
An général-aide de camp Th.-Th. Radetzky. Pétersbourg, 16 avril 1878.
Mon général, cher à tous les Russes, et mon vieux camarade inoubliable, Théodore Théodorovitch,
Il est possible que vous ne vous souveniez pas de moi, votre vieux camarade à l'École Supérieure des Ingénieurs. Vous étiez dans la seconde classe, celle des conducteurs, quand je passai mon examen pour entrer dans la troisième; mais je me souviens de vous quand vous étiez sous-offi-
cier à dragonne d'argent, comme s'il n'y avait pas trentecinq ans de cela. Quand l'année dernière commencèrent vos exploits, qui firent enfin connaître votre nom à la Russie entière, nous ici, vos anciens camarades (certains, comme moi, avaient quitté depuis longtemps le service militaire), nous suivions votre œuvre, comme quelque chose qui nous tenait au cœur, qui nous concernait non seulement en qualité de Russes, mais aussi personnellement. Quand nous nous sommes trouvés cet hiver avec cet estimable Alexandre Ivanovitch, et quand nous avons parlé de la guerre, nous nous sommes souvenus avec transport de vous et de vos victoires. Quand Alexandre Ivanovitch a su que j'avais formé le projet de vous écrire, il a insisté chaleureusement afin que je n'abandonne pas mon intention. Et il se trouve que vous vous souvenez aussi de nous, vous si cher à tous les Russes. Je vous en remercie infiniment. Ici nous tremblons de crainte sur l'issue de la guerre, nous tremblons devant notre « européisme ». Nous n'avons d'espoir qu'en l'Empereur, et qu'en de tels que vous. Que Dieu vous donne le meilleur et le plus grand succès! Moi, de mon côté, je vous envoie mes ardentes salutations russes, et mon profond respect Nous voici à Pâques 1 Christ est ressuscité ! Et que la grande race slave qui est travaillée et chargée ressuscite à la vie par lesefTorls de ceux qui, comme vous, accomplissent la grande œuvre russe et universelle.
Et en môme temps, que notre européisme russe rentre dans la voie du Christ orthodoxe, dans la voie nouvelle et himineuse. 11 est indiscutable que la meilleure part de la Russie est en ce moment, avec vous, au delà des Balkans. Si elle revient couverte de gloire, elle apportera de l'Orient une lumière nouvelle. Ainsi, beaucoup le croient et l'espèrent.
Recevez, très estimable Théodore Théodorovitch, mes bons souhaits et mes salutations profondes, comme l'expression cordiale et sincère des sentiments d'un vieux camarade et d'un Russe reconnaissant. Votre humble serviteur,
Théodore Dostoïevski.
4вО CORRESPONDANCE DB DOBTOÏkvski
Aax étudiants de Moicoa.
Saint-Pétersbourg, 18 avril 1878.
Très honorés Messieurs les Étudiants qui m'avez écrit. Pardonnez-moi d'être resté si longtemps sans vous répondre; outre mon indisposition réelle, il y a encore eu des circonstances qui m'ont mis en retard. Je voulais voue rôfюndre par les journaux, publiquement; naais il s'est trouvé soudain que cela était impossible, par suite de circonstances qui ne dépendaient pas de moi^ ou bieo au moins, impossible de répondre avec la plénitude voulue. Secondement, quanta vous répondre par lettre, je me suis demandé ce que je pourrais vous répondre ? Vos questions comprennent tout, absolument toute la vie intérieure contemporaine do la Russie; ainsi, il faudrait écrire tout un livre, n'est-ce pas — une profession de foi?
Je me suis enfin décidé d'écrire cette petite lettre, au risque de vous paraître au plus haut point incompréhensible, et cela me serait très désagréable .
Vous m'écrivez:* II nous est le plus nécessaire de résoudre la question : combien sommes-nous coupables nousmêmes, nous autres étudiants, quelles déductions peuvent être tirées de cet événement par la société et par nousmêmes * ? »
Ensuite, très finement et très exactement vous avez observé les traits essentiels de l'attitude de la presse russe contemporaine envers la jeunesse :
Dans notre presse règne manifestement* un ton d'excuse (envers vous) indulgente qui prévient. » C'est très exact : il prévient justement, il est préparé d'avance, en tout cas, d'après un certain patron qui est au plus haut point devenu administratif et usé.
Et plus loin, vous écrivez : « Évidemment, nous n'avons rien à attendre de ces hommes qui n'attendent rien de nous et se détournent, ayant prononcé leur jugement irrévocable sur les « peuples sauvages >.
C'est tout à fait exact, on se détourne précisément, et
1. Il s'agit d'une bagarre qui avait eu lieu entre les étudiants et les bouchers du marché Okhotni.
(au moins pour la majorité) ils ne s'intéressent pas du tout à vous. Mais il y a des gens, et ils sont assez nombreux, dans la presse et dans la société, qui sont anéantis par l'idée que la jeunesse s'est écartée du peuple (surtout ceci avant tout) et ensuite, c'est-à-dire à présent, de la société. Car il en est ainsi. Elle vit rêveuse et abstraite, suivant les enseignements des étrangers, ne veut rien savoir concernant la Russie, et cherche à l'instruire ellemôme. Et enfin, maintenant, indiscutablement^ elle est tombée entre les mains d'un parti dirigeant de politique tout à fait extérieure, qui ne s'intéresse nullement à la jeunesse, et qui s'en sert comme d'une matière et d'un troupeau de Panurge, pour ses buts extérieurs et particuliers. Ne songez pas à le nier, messieurs; c'est ainsi.
Vous demandez, messieurs : « Combien nous-mêmes sommes-nous coupables? » Voici une réponse :à mon avis, vous n'êtes coupables en rien. Vous n'êtes que les eufa nls de cette même société que vous abandonnez à présent et qui est « mensonge de tous les côtés ». Mais, en s'arrachant à elle et en l'abandonnant, notre étudiant ne va pas au peuple, mais quelque part à l'étranger, dans « l'européisme », dans le règne abstrait de l'homme universel qui n'a jamais existé ; et de cette façon, il rompt avec le peuple, le méprise et le méconnaît, comme un véritable fils de la société dont il vient de s'arracher. Et cependant, c'est dans le peuple que se trouve notre salut (mais c'est un sujet trop long)... Mais la rupture avec le peuple ne peut être sévèrement reprochée à la jeunesse. Comment aurait-elle pu avant d'avoir vécu se rapprocher du peuple, par suite de ses médilalions ?
Et cependant, le pire est ceci: le peuple a déjà aperçu et remarqué sa rupture avec la jeunesse intelligente russe et, pis encore, il appelle du nom d'étudiants les jeunes gens qu'il veut mettre à l'index. 11 lésa mis à l'index depuis longtemps, depuis 1860 ; ensuite, cette propagande dans le /jeu/)Ze a inspiré au peuple du dégoût:* Des jeunes messieurs ! » dit le peuple (je connais ce nom, je vous garantis qu'il les appelle ainsi). Et cependant, en réalité, il y a une erreur du peuple ; car il n'y a jamais eu chez nous, dans notre vie russe, une pareille époque, où la jeunesse serait dans sa grande majorité comme en ce moment, plus
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sincèrn, plus piirft de cœur, plua altérôe de la vt-nli;, plus heureuse do sacrifier tout, la vie même, pour la v/srité et la parole de la vériUS (comme si elle pressentait que la Russie se tient t'i un point final, et se balance au-dessus del'ablm C'est rôellernenl le grand espoir de la Hus^ie ! Je le déjà depuis longtemps, et je l'écris depuis longtemps. El soudain, qu'arrivc-t-il ? Cette parole do vérité dont est altérée la jeunesse, elle la cherche Dieu sait où, dans des endroits extraordinaires, mais non pas dans le peuple, dans la Terre (et elle s'accorde encore une fois avec la société pourrie de Russes européens qui l'a oaise au monde). Alors, à la fin, à une époque déterminée, ni la jeunesse, ni la société ne connaissent plus le peuple. Au lieu de vivre de sa vie, les jeunes gens, ne le connaiseant pas, et dédaignant au contraire profondément ses bases, telle que la foi, s'en vont vers le peuple — non pour n'y instruire, mais pour l'enseigner, l'enseigner avec hauteur, avec mépris, — amusement purement aristocratique, jeu de seigneur ! « Ces jeunes messieurs », dit le peuple, et il a raison. C'est étrange : partout et toujours, dans tout l'univers, les démocrates tiennent pour le peuple ; chez nous seuls, notre démocratisme intellectuel russe s'unit aux aristocrates contre le peuple : ils vont au peuple,* pour lui faire du bien y et méprisent ses coutumes et ses bases. Le mépris ne conduit pas à l'amour !
L'hiver dernier, pendant noire afTaire de Kazan, — il s'agit d'une grande manifestation politique quia eu lieu devant la cathédralede Notre-Dame de Kazan à St-Pétersbourg, — une foule de jeunes gens fait du scandale dans un temple populaire ; ils fument des cigarettes, et provoquent un tumulte. « Écoutez, aurais-je dit à ces gens de Kazan (et je l'ai dit à quelques-uns en face), vous ne croyez pasen Dieu, c'est votre affaire, mais pourquoi insultez-vous le peuple, en outrageant son temple?» Et le peuple les a appelés encore une fois des jeunes messieurs », pire encore, il les a désignés sous le nom « d'étudiants », malgré qu'il s'y trouvât beaucoup d'Israélites quelconques et d'Arménien s (la démonstration, comme il a été prouvé, était politique, extérieure). Ainsi, après l'affaire de Zassoulitch, le peuple a de nouveau appelé « étudiants »ces porteurs de revolversdans la rue. C'est mai, quoiqu'il soit hors de doute qu'il s'y trouvait aussi des étu-
diants. C'est mal, que le peuple les remarque, que la haine et la discorde paraissent. Et voilà que vous-raôraes, messieurs, vous appelez « bouchers » le peuple de MosCou,d' accord avec toute la presse intellectuelle. Qu'est-ce que c'est donc ? Les bouchers ne seraient-ils pas du peuple ? C'est le peuple, le vrai peuple, Minine aussi était boucher. L'indignation ne s'éveille que de la façon dont le peuple se manifeste. Maie savez-vous. messieurs, si le peuple est offensé, il se manifeste toujours ainsi. Il est mal élevé, il est moujick. C'était à proprement dire la résolution d'un malentendu, mais déjà ancien et qui s'était formé entre le peuple et la société (ce que l'on n'avait pas remarqué), ou plutôt avec sa partie la plus ardente et la plus prompte à prendre une décision : la jeunesse. L'affaire n'a pas été bien belle, et loin d'être régulière autant qu'il le faudrait, car on ne saurait rien prouver à coups de poing. Mais il en a été ainsi toujours et partout, dans tout l'univers, chez le peuple. Dans les meetings le peuple anglais met souvent en action ses poings contre ses adversaires, et pendant la révolution française, le peuple hurlait de joie et dansait devant la guillotine, pendant qu'elle était en marche. Tout cela est dégoûtant, bien entendu. Mais le fait est que le peuple (le peuple, et non les bouchers seuls, inutile de se consoler par l'un ou l'autre mot) s'est révolté contre la jeunesse, et a déjà marqué les étudiants: d'un autre côté, il est malheureux (et significatif) que la presse, la société et la jeunesse se réunissent pour méconnaître le peuple : c'est de la tourbe — ce n'est pas le peuple.
Messieurs, si dans mes paroles il se trouve quelque chose qui soit en désaccord avec vous, vous ferez mieux de ne pas vous fâcher. Il y a assez de tristesse comme ça. Dans la société pourrie, le mensonge règne de tous les côtés. Elle ne peut se soutenir elle-même. Il n'y a que le peuple de fort et de puissant, mais depuis deux ans le désaccord avec le peuple est immense. Nos sentimentalistes, quand ils ont délivré le peuple du servage, croyaient avec attendrissement qu'il commencerait à entrer aussitôt dans leur mensonge européen, dans l'instruction, comme ils disaient. Mais le peuple s'est montré indépendant, et, surtout, commence à avoir conscience du mensonge des couches supérieures de la vie russe. Les événements des deux der-
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nières années l'ont bien éclairé et bien fortifié. Maie outre ses ennemis, il distingue aussi ses amis. Des faits triste», douloureux, s«^ sont produits: la jeunesse», sincère, très honnête, qui désire la vérité, avait cherché à aller dans le peuple, pour soulager ses misères. Eh bien ? le peuple la chasse, et ne reconnaît pas ces honnêtes efforts. Car cette jeunesse prend le peuple pour ce <|u'il n'est pas ; elle hait, elle méprise ses principes fondamentaux, et lui porte des remèdes, qui lui paraissent sauvages et stupides.
Ici, à Pctersbourg, nous avons Dieu sait quoi. Parmi la jeunesse on prêche le revolver et on est persuadé que le gouvernement la craint. Quant au peuple, elle le méprise toujours, ne tient pas compte de lui, et ne remarque pas que le peuple, au moins, ne la craint pas, et ne perdra jamais la tête. Mais alors, si d'autres rencontres se produisent ? Nous vivons à une époque douloureuse, .Messieurs ".
Messieurs, je vous ai écrit ce qae je pouvais. Je réponds au moins directement, sinon complètement à votre question : à mon avis, les étudiants n'étaient pas coupables; au contraire, jamais la jeunesse n'a été plus sincère et plus honnête (ce qui n'est pas un fait négligeable, mais un fait admirable, grandiose, historique). Mais le malheur est que la jeunesse porte le mensonge des deux siècles de notre histoire. £'//en'es< donc pas capable d'étudier la question complètement, et il est impossible de l'accuser, d'autant plus qu'elle s'est trouvée en cette affaire partisan intéressé (et offensé). Mais quoiqu'elle ne soit pas capable, béni soit celui-là, bénis soient ceux-là qui réussiraient dès à présent à trouver la bonne voie 1 La rupture avec le milieu doit être beaucoup plus forte que serait, par exemple, la rupture de la société future avec la société actuelle, selon l'enseignement socialiste. Bien plus forte ! car, pour aller dans le peuple et rester avec lui, il faut avant ioui perdre Г habitude de le mépriser, et ceci est presque impossible aux couches supérieures de notre société, dans ses rapports avec le peuple. Secondement, il faut, par exemple, croire en Dieu, et ceci est définitivement impossible à notre européisme (quoique, en Europe, on croie en Dieu).
Je vous salue, messieurs, et, si vous permettez, je vous serre la main. Si vous voulez me faire un grand plaisir, pour l'amour de Dieu, ne me considérez pas comme un
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professeur et un prédicateur hautain. Vous m'avez demandé de dire la vérité en mon âme et conscience ; et j'ai dit la vérité, comme je pense et comme je suis capable de penser. Car personne ne saurait faire plus que ses forces et ses capacités ne lui permettent.
Votre entièrement
Théodore Dostoïevski.
Л Madame N. N'"
8 mai 1878.
Très estimée N. N...,
Je vous remercie pour les livres, mais je vous renvoie le livre de Flerovsky. C'est que dans huit jours au plus je quitte Saint-Pétersbourg ; et maintenant je suis occupé du matin jusqu'à la nuit et la nuit de tout ce que j'ai à terminer avant mon départ. Pendant la journée, pour toute la semaine, mes heures sont prises par toutes sortes de courses ; je ne pourrai donc pas lire ici à Pétersbourg, et je n'essaierai pas de le faire ; il est donc nécessaire que je vous rende Flerovsky, car vous tenez à ce livre. Quant à Taine, je l'emporte avec moi jusqu'en septembre. Mais si ce livre vous est nécessaire, prévenez-moi et je vous le rendrai avant mon départ. D'ailleurs, j'irai sûrement moi-même vous faire mes adieux. Ainsi, je vous remercie pour vos livres.
Quant au technologue, il y a quelque friponnerie là-dessous. Ce monsieur est venu chez moi un de ces jours (pour la première fois de sa vie). Son nom est N... (Il s'est nommé ainsi.) Il m'a dit la môme chose qu'à vous (à propos des marchands; il m'a également assuré qu'il n'avait pas mangé depuis vingt-quatre heures), il m'a aussi montré ses vêtements. Il m'a demandé de quoi acheter du pain. Je lui ai donné trois roubles, et je le regrette presque, à présent ; je vois clairement que c'est un chevalier d'industrie. C'est parce que je ne vous l'ai jamais envoyé, je ne lui ai pas dit un mot de vous, je n'ai pas prononcé votre nom (et je n'ai même pas eu l'idée de vous l'envoyer !) Et voilà qu'il dit tant de mensonges. 11 est clair qu'il a su, par quelqu'un et quelque part, que je vous connaissais, et il a profité de mon nom pour se recommander à vous, pour profiter de vous. (Quelques-uns ont prafité autrefois de mon nom, se
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préeentant comme si je les arais envoyée et m'ont bien compromis par \h, dans les rédactions, par exemple.) Ainsi c'est un fripon déclaré. Je vous prie de ne pas le re<ieToir. Je vous certifie encore une fois, et je vous donne ma parole que je ne vous l'ai pas envoyé, et que je n'ai pas fait men> lion de vous dans ma conversation avec lui, ni directement, ni par allusion.
Qu'il soit technologue, cela peut être. Qu'il est fripon, c'est indiscutable. Ne serait-ce pas un espion ?
Et maintenant, au revoir. Je vous remercie et je tous serre la main. Votre,
Th. Dostoïevski.
Si Taine vous est bien nécessaire,écrivez un mot, je vous l'apporterai.
Staraïa Roussa, 11 juillet 1879.
Chère, estimée et inoubliable****. Voilà exactement un mois que j'ai reçu votre chère lettre, et je n'ai pas encore répondu, — ne jugez pas. Est-ce que vous vous mettrez à juger, tous bonne sans conditions et sans limites, avec votre excellent cœur intelligent. J'ai été tout le temps à Roussa, dans un état d'esprit insupportablement pénible, et malgré que j'avais le temps de causer avec vous, j'avais parfois le cœur si lourd, que je remettais ma lettre chaque lois qu'i m'arrivait de prendre la plume. Le principal, cest que mon état de santé a empiré, nous avions tout le temps des malades — d'abord mon fils a eu la fièvre typhoïde, ensuite, tous les deux ont eu la coqueluche ; le temps est affreux, impossible, il pleut à verse depuis le matin jusqu'au soir, et toute la nuit; il fait froid, il fait humide, l'on s'enrhume; durant tous ces mois nous n'avons pas eu plus de trois jours sans pluie, et le soleil ne s'est montré qu'un jour à peine. Dans cet état d'esprit, j'écrivais tout le temps, je travaillais la nuit, j'écoutais gémir le vent, qui brisait des arbres séculaires. J'ai écrit très peu, etpuis j'ai remarqué, depuis longtemps, que plus je vais, plus mon travail me devient difficile. Alors, par conséquent, des pensées toujours impossibles à être consolées, des pensées sombres, et
moi j'aurais voulu causer avec vous dans une autre disposition d'esprit.
Nous nous sommes extrêmement réjouis, (ma femme et moi), que vous ayez l'idée d'aller au Caucase ; d'abord, vous éprouverez un bien incontestable après le traitement, je le crois parfaitement, pourvu que vous réussissiez à tomber sur un docteur passable. (Oh 1 gardez- vous des célébrités médicales I Ils sont tous fous de présomption et d'orgueil ; ils vous feront mourir.) Choisissez toujours un médecin de moyenne valeur, quelque modeste Allemand, car je vous jure qu'en qualité de médecins, les Allemands valent mieux que les Russes, ceci je vous le certifie, moi, slavophile ! Ensuite, un voyage lointain, dans un endroit aussi caractéristique que le Caucase, vous distraira vivement, et vous arrachera de notre absurdité et de notre trivialité pétersbourgeoises, ennuyeusement monotones (quoique en appatence très caractéristiques).
Vous vous reposerez, pourvu que vous ayez la force d'esprit d'oublier le passé récent, et que vous vous livriez plus directement aux impressions de la nature et de la nouveauté des lieux. Et puis, au mois d'août, à la campagne, auprès de vos chers enfants. Comme c'est bien, que vous en ayez, combien ils humanisent l'existence dans le sens le plus élevé. Les enfants, — c'est un tourment, mais un tour^ ment nécessaire, sans eux il n'y a pas de but dans la vie. Et quand on pense que les socialistes européens prôchent tous les Enfants-Trouvés ! Je connais des gens doués d'un cœur admirable, qui sont mariés, mais qui n'ont pas d'enfants, eh bien ! avec une intelligence pareille, un cœur pareil, il leur manque toujours quelque chose, et (je vous le jure) dans les problèmes et questions supérieures de la vie, ils ont l'air de clochers.
11 se trouve chez vous des lignes amères à propos de la cruauté humaine, et de l'imprudence de ceux-là mômes que vous aimez et auxquels vous avez sacrifié toute votre vie et toute votre énergie. (On peut le dire de vous.) Mais ne soyez ni étonnée, ni chagrinée, il ne faut jamais rien attendre de personne. Ne m'accusez pas d'avoir l'air de prendre le ton d'un professeur supérieur; je suis blessé moi-môme par bien des personnes, et quelquefois tout à fait innocent ; d'autres à leur tour ont été ofTensés par mon
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caracl^,re(cn réalité parce que je leur parlais franchement, cara д«1 л г„'л^\ ,.Ь bien ! i'élairt «ûn-ment plu^
Ч11Г leur propre (Icmanaej, <n nicu . j « ,., , '^ ,
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ГгГс^е'ТыпТсеи: si' lein de raison. Ma femme s'est X à voL aimer tout de suite, et elle vous connaît moins
''"raTu poitrine tellement malade que le 17 juillet je vais „a ser С six semaines, jusqu'au mois de septembre, ctt aLuxce que je vais supporter d'ennui pendant lisof i7u Umps de mon traitement, ficr.ver-moi donc '„rûgnc alrZins (Allemagne, Ems. M. Théodore Dos-
%;fprSt;t's . votre mari, au revoir, cbére'", i.vous serre et vous baise la main ; Anna Grigor.evna vou.s Cbe^ucoup et vous exprime son éternel dévouement.
^®^^® Théodore Dostoïevski.
Rappelez-moi au bon souvenir de vos enfants.
A Vassili Vassiliévitch Samoîlov К
Pétersbourg, 17 décembre 1879.
Très honoré Monsieur, Très estimé Vassili Vassiliévitch, T. vous remercie beaucoup pour votre aimable lettre. Je J:t:r^ure..deposséde^^^^^^^^^^^^
:;înZT:nrec::p- -- - ^^s o^^ges,
.. Le plus ^a„d artUle dramatique, contenipcain deDo,t»te«4.
qu'il me soit jamais arrivé de lire. J'entendis exprimer la môme chose par un gr and psychologue, qui me ravissait dans ma jeunesse et dans mon adolescence, quand vous commenciez à peine votre carrière artistique. Sûrement et certainement, votre talent génial a eu une grande influence sur mon cœur et mon esprit. 11 m'est agréable de vous exprimer cela, quand je me trouve au déclin de mes jours. Que Dieu nous accorde à tous les deux longue vie. Je vous serre fortement la main.
Recevez l'assurance de ma profonde et sincère estime pour vous et votre admirable talent.
Th. Dostoïevski.
A une auditrice des cours supérieurs,
15 janvier 1880.
Pardonnez-moi d'abord d'avoir tant tardé à vous répondre : il y a quinze jours que je travaille jour et nuit, et je n'ai terminé qu'hier mon ouvrage pour l'envoyer dans la revue, où l'on me publie maintenant. Et maintenant encore j'ai la tête qui tourne après un travail si assidu. Que puis-je répondre à votre lettre? A ces questions, «7 est impossible de répondre par écrit. Tout à fait impossible. Je suis presque toujours chez moi de3 à 5 heures del'aprèsmidi, pour la plupart, quoique pas toujours. Si vous voulez, venez me voir, malgré que j'aie peu de temps, mais on peut se voir et dire infiniment plus de vive voix que par lettre, où tout est si abstrait. Votre lettre est ardente et sincère, vous devez réellement souffrir et il n'en peut être autrement. Mais pourquoi vous découragez-vous? Vous n'êtes pas la seule qui ayez perdu la foi, mais ensuite ils se sont sauvés. Vous me dites que l'on a détruit en vous la foi en Christ. Mais comment ne vous ôtes-vous pas posé cette question avant tout : quels sont ces gens qui renient le Christ comme Sauveur ? Je ne veux pas dire par là s'ils sont bons ou méchants, mais connaissent-ils euxmêmes le Christ, dans son être ? Croyez bien que non, car, dès qu'on le connaît un peu, on voit un être merveilleux, et non simple, ressemblant à tous les hommes bons
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et meilleur. Easiiile, lou^t ce^ geas-là ont la corucience fa,cUe,k ua toi point qu'ils ne sont pas ргйрагб* par l'élude à connaître ce qu'iU nient. Mais leur esprit est-il par et leur cœur osl-il limpide ? Je ne dis pas, encore une foi», que ce soient de mauvaises gens, mais ils sont coatamioés par la maladie contemporain*; commune à tous les intellectuels russes : c'est de se rapporter très légèrement à leur sujet, d'avoir une présampli;)ii extraordiniipt), dont ne rêvaient pas les esprits les plus forts de l'Europe, et d'avoir une ignorance phénoménale, relativement au sujet qu'ils jugent. Ces considérations seules pourraient, il me аешЫе, vous arrêter dans la voie de la négation, ou bien au moins vous faire réfléchir, vous faire douter. Je connais une masse de négateurs, qui se sont ensuite donnés de tout leur être au Christ. Mais ceux-là cherchaient la vérité réellement : qui cherche^ finit par trouver.
Je vous remercie beaucoup pour vos bonnes paroles à mon adresse. Je vous serre la main et, si vous voulez, au revoir. Votre
Pétersbourg, 11 avril 1880.
Très honorée et très estimable N. N...,
Pardonnez-moi d'avoir tant tardé à répondre à votre si admirable et si aimable lettre ; ne croyez pas que cela soit par négligence. Je voulais vous répondre quelque chose de sincère et de cordial, mais je vous jure que ma vie passe dans une ébullition désordonnée et dans une telle hâte que, vraiment, je m'appartiens rarement. Et même à présent, quand j'ai enfin choisi un instant pour vous écrire, je crois que je serai à peine capable de vous écrire une petite partie de ce que mon coeur voudrait vous communiquer. Je ne puis ne pas apprécier l'opinion que vous avez de moi : les lignes que votre mère m'a montrées, dans la lettre que vous lui avez adressée, m'ont vivemsnt touché et môma frappé. Je sais que moi, соттз écrivain, j'ai beaucoup de défauts, parce que je suis, le premier, bien mécontent de moi-même. Vous pouvez vous figurer que dans certaines
minutes d'examen personnel, je constate souvent avec peine que je n'ai pas exprimé, littéralement, la vingtième partie de ce que j'aurais voulu, et peut-être môme pu exprimer. Ce qui me sauve, c'est l'espoir habituel qu'un jour Dieu m'enverra tant de force et d'inspiration, que je m'exprimerai plus complètement, bref, que je pourrai exposer tout ce que je renferme dans mon cœur et dans ша fantaisie. A la dernière thèse de doctorat qui a été soutenue dernièremeut, le jeune philosophe Vladimir Soloviev (le fils de l'historien) a fait entendre une phrase profonde : « Selon |ma profonde conviction (disait-il), ГЛиАма/и'/в connaît beaucoup plus qu'elle n'a su exprimer jusqu'à présent dans les sciences et dans les arts. » La môme chose se passe avec moi ; je sens qu'il y a beaucoup plus de choses secrètes en moi, que je n'ai pu exprimer jusqu'ici comme écrivain. Mais cependant, sans fausse modestie, je sens que dans ce que j'ai exprimé il y a eu déjà quelque chose qui venait du coeur et qui était vrai. Et voilà, je vous jure, j'ai rencontré beaucoup de sypmpathie, peut-ôlre même plus que je ne méritais ; mais la critique littéraire qui était publiée, s'il lui arrivait (assez rarement) de me louer, parlait de moi si légèrement et si superficiellement, qu'elle paraissait ne pas avoir du tout remarqué ce qui, décidément, venait de naître de mon cœur avec souffrance, et ce qui découlait vraiment de mon âme. Et ainsi vous pouvez conclure à quel point doit m'ôtre agréable une appréciation aussi délicate, aussi profonde de moi, comme écrivain, que celle que j'ai lue dans votre lettre à votre mère.
Mais ne parlons pas toujours de moi, malgré qu'il soit difficile de ne pas le faire en parlant avec le critique protond et sympathique que je vois en vous. Vous me parlez de vous-même, de votre disposition morale actuelle. Je sais que vous êtes une artiste, que vous faites de la peinture. Permettez-mai de vous adresser un conseil, de tout mon coeur : n'abandonnez pas votre art et donnez-vous à lui encore plus qu'avant.
Je sais, j'ai entendu dire (pardonnez-moi) que vous n'êtes pas trop heureuse. Vivant isolée et torturant votre cœur par les souvenirs, vous pouvez rendre voire vie par trop sombre. Un rsfuge, uu remède: l'art et la création. Quant à votre confession, maintenant au moins, ne vous décidez
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pas d'écrire : cela vous sera, peut-élre,bien pénible. Pardonnez-moi de vousconseiller, mais j'aurai» bien voulu vous yoir et vous dire au moins deux mots de vive voix.
Après la lettre que vous m'avez écrite, vous m'êtes devenue bien chère, un être proche à mon âme, une sœur par le cœur, comment pourrais-je ne pas avoir de la sympathie pour vous ?
Que parlez-vous de votre double nature ? Mais c'est un caractère très ordinaire chez les personnes qui ne sont pas cependant ordinaires. C'est un trait commun à la nature humaine, en général, mais qui est très loin de se rencontrer dans chaque nature humaine à un degré aussi élevé que chez vous. Voilà pourquoi vous me devenez proche parce que ce dédoublement est en vousexactement comme en moi, comme cela a été toute ma vie en moi. C'est un grand tourment, en même temps aussi une grande jouissance. C'est: une forte conscience, le besoin de s'analyser et celui d'accomplir son devoir moral envers soi et envers l'humanité. Voilà ce que signifie ce double être. Si vous étiez moins développée intellectuellement, plus bornée, vous seriez moins consciencieuse, et cette nature double n'existerait pas. Au contraire, il vous serait venu une grande présomption. Mais quand môme cette double nature est un tourment pour vous. Chère, profondément estimable N. N.., croyez-vous à Christ et à ses promesses? Si vous croyez (ou si vous voulez y croire), abandonnez-vous à lui entièrement, et les tortures de cette double nature s'adouciront, et vous obtiendrez pour votre âme un grand soulagement, et c'est le principal.
Pardonnez-moi de vous avoir écrit une lettre aussi désordonnée. Mais si vous saviez combien je sais peu écrire les lettres, et combien cela m'est à charge. Mais je vous répondrai toujours, si vous m'écrivez encore. Ayant acquis une amie telle que vous, je ne veux pas la perdre. En attendant, adieu.
Votre ami dévoué de tout cœur et proche en esprit.
Th. Dostoïevski.
(En marge) : Pardonnez l'apparence de ma lettre, les ratures, etc.
Staraia-Roussa, 18 août 1880.
Cher Nicolas Loukitch,
J'ai lu votre lettre avec beaucoup (l'attention, mais qu'y puis-je répondre ? Vous avez remarqué très intelligemment que dans une lettre on ne peut tout dire. Je pense même qu'on ne peut rien écrire d'une lagon satisfaisante, sauf des phrases générales. Mais aussi, c'est bien en vain que vous veniez chercher un conseil chez moi, car je ne me vois раз compétent pour résoudre vos questions.
Vous m'écrivez que jusqu'à ce jour vous n'avez rien donné à lire à votre petite fille, dans le domaine littéraire, craignant de développer sa fantaisie. Il me semble que ce n'est pas tout à fait juste.
La fantaisie est une force naturelle chez l'homme, d'autant plus chez l'enfant, où elle se développe dès le bas-âge avant toute autre capacité et demande satisfaction. Si on ne lui donne pas satisfaction, on la tuera ; inversement, on la laissera se développer d'une façon exagérée, (ce qui est nuisible) par ses propres forces. Une nature pareille épuisera le côté moral de l'enfant avant le temps. Et les impressions du beaa sont précisément nécessaires dans l'enfance. A l'âge de dix ans j'ai vu, à Moscou, la représentation des flri^ranJs, de Schiller, avec Motchalov dans le rôle principal, et je vous assure que cette impression, la plus forte que j'ai eue alors, a agi sur mon esprit d'une façon bienfaisante.
A douze ans, à la campagne, pendant les vacances, j'ai lu tout Walter Scott ; la fantaisie et l'impressionnabilité se développaient ainsi en moi, mais je les dirigeais du bon côté, non du mauvais, d'autant plus que de ces lectures j'ai gardé, dans la vie, quantité d'impressions belles et grandes qui sans doute ont donné à mon âme une grande force dans la lutte contre les images séduisantes, passionnées et dépravantes. Je vous conseille de donner aussi à votre fille, dès maintenant, Walter Scott, d'autant plus que chez nous, en Russie, il est complètement oublié, et que plus tard, quand elle vivra déjà par elle-même, elle ne trouvera ni la
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possibilité, ni le besoin de faire connaissance de ce grand écrivain.
Profilez du moment de le lui faire connaître, tant qu'elle est encore dans la maison paternelle. Waltcr Scott a une grande importance éducative. Qu'elle lise tout Dickens, sans rien omettre. Faites-lui connaître la littérature des siècles passés, /^on Qutc/io^/e et môm'i Gil lilas. Il vaut mieux commencer par les vers. Pouchkine, elle doit le lire tout entier, vers et prose. Gogol aussi, Tourguenev et Gontcharov si vous voulez ; je ne pense pas que mes œuvres lui peuvent être utiles.
C'est bien qu'elle lise Yllistoire universelle de Schlosser et l'histoire encore de Soloviev ; il serait bon de ne pas oublier Karamzine.Ne lui donnez pas encore Koslomarov.
La Conquête du Pérou et du Mexique par Pres<-ott, c'est nécessaire. En général, les œuvres historiques ont une très grande importance éducative. Léon Tolstoï doit être lu en entier; Shakespeare, Schiller, Gœthe sont excellemment traduits en russe.
Eh bien! pour le moment cela suffit. Dans la suite vous verrez vous-même qu'avec les années on peut encore ajouter. Les journaux, pour le moment du moins, tâchez de les écarter.
Je ne sais si vous serez content de mes conseils. Je vous ai écrit d'après le raisonnement et l'expérience ; si je puis vous être utile, j'en serai très heureux. Je ne crois pas qu'un rendez-vous soit présentement nécessaire, d'autant plus que je suis fort occupé en ce moment, et, je vous le répète, je ne suis pas particulièrement compétent en cette matière.
Le numéro du Journal vous est envoyé. Il revient avec le transport à 35 kopeks ; je vous redois donc 65 kopeks.
Votre bien dévoué.
Th. Dostoïevski.
A Oreste Théodorovîtch Miller.
Staraïa Roussa, 26 août 1880.
Très estimable Oreste Théodorovitch, Aucune possibilité de revenir à Pétersbourg pour le 8 septembre 1 A mon grand regret, bien entendu. Je tra-
vaille ici comme un forçat, et malgré les beaux jours, dont il faudrait profiter, je suis nuit et jour à l'ouvrage — je termine les Karamazov. Je n'aurai fini que vers la fin de septembre, et alors je reviendrai. Le 8 septembre je serai très occupé avec l'envoi de ce que j'ai écrit pour le Romski Viestnik. En général, j'ai trop travaillé. Quelle belle pensée a eue notre Société de faire une séance particulière et solennelle à l'occasion du cinquième centenaire de la bataille de Koulikovo. Remerciez K. N... pour son bel article. C'est ce qu'il fallait justement à présent. Il taul faire revivre l'impression des grands événements dans notre société intellectuelle, qui a oublié notre histoire et qui s'en moque. J'attends aussi que vous disiez votre mot. Comme il serait bien de faire mention môme en passant du grand prince qui € était allé dormir » (peut-être par lâcheté) quand les autres se battaient. Il faudrait relever grandement cette belle image et effacer une masse d'idées abominables, qui ont couru sur notre histoire pendant ces derniers ving-cinq ans. Comme je regrettai, étant à Moscou, de ne pas vous trouver; vous auriez su admirablement servir notre bonne œuvre par votre parole énergique et ardente ! Pour ce que j'ai dit à Moscou, voyez donc comme j'ai été traité presque partout dans notre presse : comme si j'avais volé ou escroqué dans quelque banque. UkhantzefT ' lui-même ne reçoit pas tant d'ordures que moi. En tout cas, je n'ai aucune possibilité de venir le 8 septembre, malgré mon extrême désir. A. G... vous salue de tout son cœur. Je viens de recevoir d'Aksakov une lettre admirable, étonnante, en réponse à mon Journal. Mais il serait aussi très intéressant de lire votre lettre.
Votre bien cordialement dévoué,
Th. Dostoïevski.
A Ivan Serguéïevitch Aksakov.
Staraïa Roussa, 28 août 1880.
Cher et estimé Ivan Serguéïevitch, je voulais répondre immédiatement à votre première lettre, et maintenant, ayant reçu la seconde lettre, si précieuse pour moi, je