‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 30 sur 48 · EN WAGON · texte numérisé non relu

EN WAGON

« Le Français n'a pas de raison cl rejçarderail comme le plus grand désastre d'en posséder. > Celle phras<' a été écrite au xviii* siècle par Von-Vizine et, mon Dieu, ce qu'il devait être contenl de l'avoir écrite ! Je parie que son cœur tressaillait de plaisir, quand il l'eut inventée. Et qui sait, peutêtre qu'après V'on-Vizine, nous aussi, trois ou quatre générations à la suite l'une de l'autre, nous l'avons lue non sans quelque plaisir. Toutes les phrases pareilles, qui renferment une critique à l'égard des étrangers, présentent môme aujourd'hui, quand elles se rencontrent, quelque chose de particulièrement agréable pour nous autres Russes. Certainement, nous en faisons un grand mystère, quelquefois môme nous ne l'avouons pas. On dirait une vengeance de quelque chose de passé et de vil. Admettons que cela soil un mauvais sentiment, mais je suis persuadé qu'il existe en presque chacun de nous. Nous nous fâchons certainement si on fait mine de nous soupçonner et en ceci nous sommes de bonne foi ; cependant, je crois que Bélinski lui-même a été, dans ce sens, secrètement slavophile. Je me souviens d'il y a une quinzaine d'années, quand je connaissais Bélinski, je me souviens avec quelle vénération, poussée jusqu'à la bizarrerie, tout le cercle d'alors s'inclinait devant l'Occident, c'est-à-dire surtout devant la France. La France était alors à la mode, — c'était vers 1846. On n'adorait pas uniquement des noms tels que George Sand, Proudhon et d'autres, mais on en estimait aussi de tels que Louis Blanc, Ledru-RoUin, etc.. Non, mais tout simplement, quelques nullités, les noms les plus obscurs, qui ne valaient rien du tout, examinés de près, on prisait haut ceux-là également. Et de ceux-là aussi on

attendait quelque chose de grand au profit de l'humanité. On parlait de certains d'entre eux en baissant la voix par respect... Eh bien ! Dans ma vie je n'ai pas rencontré de Russe plus passionné pour son pays que Bélinski, malgré qu'avant lui Tchaadaev fût le seul qui se soit indigné souvent aussi hardiment, et des fois aussi aveuglément, contre tout ce qui nous est proche, et qui ait paru mépriser tout ce qui est russe. D'après certaines données je conçois tout cela et je me le rappelle. Alors voilà, il se pourrait que le mot de Von-Vizine n'eût pas fort scandalisé Bélinski. A certains moments, la tutelle la plus légale et la plus convenable peut déplaire. Ah ! au nom du ciel ! ne croyez pas que l'amour de la patrie consiste à dire du mal des étrangers, et que je sois de cet avis. Je ne pense pas du tout ainsi et je n'ai pas l'intention de penser ainsi, et même au contraire... C'est dommage que je n'aie pas le loisir de m'expliquer plus clairement en ce moment.

Et à propos : peut-être seriez-vous porté à croire que je vais faire de la littérature russe au lieu de décrire Paris? que je vais écrire un article de critique ? non, je me suis perdu dans cette digression faute de mieux.

Suivant mon carnet de voyage, me voilà en wagan, prêt à me trouver demain à Eidkuhnen, c'est-à-dire à éprouver ma première impression au delà de la frontière, et mon cœur tressaille par moments. Quand donc verrai-je enfin l'Europe, moi qui y songeai infructueusement presque quarante ans, moi qui, très sérieusement, depuis l'âge de seize ans, comme Nékrassov le fait dire à Belopiatkine : € Je voulais me sauver en Suisse, mais je ne l'ai pas fait et me voilà enfin entrant dans le « pays des saintes merveilles », dans le pays que j'attendais tellement et que j'avais un tel désir de connaître, auquel je croyais avec tant d'obstination. Seigneur 1 quels Russes sommes-nous donc ? valictnai-je parfois, dans ce môme wagon. Sommes- nous vraiment Russes, en effet? Pourquoi l'Europe produit-elle sur nous, qui que nous soyons, une impression aussi puissante, aussi magique, aussi attirante? Je ne parle pas des Russes qui sont demeurés en Russie, tout simplement des Russes ordinaires, dont le nom est cinquante millions, que nous autres, une centaine de mille, prenons très sérieusement pour rien et que nos profonds journaux satiriques

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tournent en ridicule parce qu'ils portent la barbe. Non, je parle h présent de notre |)elile troupe privilégiée et patentée. Car tout, presque tout ce que nous avons de culture, de science, d'art, de vertu civique, d'humanité, tout, tout vient de là, du même pa}s des saintes merveilles ! Toute noire vie a pris le pli européen depuis notre enfance. Quelqu'un de nous a-t-il pu résister ô cette influence, à cet attrait, h cet appel? Comment ne nous sommes noue pas complètement transformés en Kuropéens? Que nous ne le sommes pas devenus, - tout le monde en conviendra, je pense ; les uns en conviendront атес joie, les autres certainement avec colère, parce que nous ne sommes pas mûrs pour la génération. Ça, c'est une autre question. Je De parle que du fait lui-même, que nous ne soyons pas régénérés même sous des influences aussi inéluctables, et je ne puis comprendre ce fait. Car ce ne sont ni nos nourrices, ni nos berceuses qui ont empêché notre régénération. Il est triste et drôle, en effet, de songer que si la vieille bonne de Pouchkine, Arina Rodionorna, n'avait pas existé, nous n'aurions peut-être pas eu de Pouchkine, C'est de la blague! Est-ce vraiment de la blague? Et si ce n'était pas de la blague? On conduit beaucoup d'enfante russes en France pour y faire leur éducation : eh bien, si on y avait conduit quelque autre Pouchkine et -qu'il n'y eût trouvé ni Arina Rodionovna, ni le langage russe auprès de son berceau ? Et Pouchkine n'a-t-il pas été russe jusqu'au bout des doigts? Lui, seigneur, n'a-t-il pas deviné le cœur de Pougatchev et pénétré son âme, et encore au moment où personne ne savait pénétrer nulle part ? Lui, aristocrate, il contenait Belkine dans son cœur. Par son talent d'artiste il s'était éloigné de son milieu, et dans Onèguine il le jugeait sévèrement avec l'esprit populaire. C'est un prophète et un précurseur. II y aurait peut-être, en vérité, quelque combinaison chimique de l'esprit de l'honime avec la terre natale, dont il est impossible de s'arracher, ou bien à laquelle on revient toujours si on vient à s'en détacher. La slavophilie ne nous est pas tombée du ciel, quoiqu'elle soit devenue ensuite une fantaisie moscovite; mais le fondement de celte fantaisie est peut-être plus étendu que la formule moscovite et est caché plus profondément dans certains cœurs qu'il ne paraît au premier

abord. Chez les Moscovites mômes, il doit y en avoir plus que la formule. Car il est très difficile d'être franc dès le début, même envers soi-même. Certaine pensée vivifiante et forte ne saurait être exprimée à travers trois générations, de sorte que la fin ne ressemble pas tout à fait au commencement.. .

Ce sont toutes ces pensées vagabondes qui m'assaillaient malgré moi dans le wagon, avant d'arriver en Europe, d'ailleurs aussi par ennui et par désœuvrement. Car il faut être franc I Jusqu'à présent, il n'y a chez nous que ceux qui n'ont rien à faire qui réfléchissent à de pareils sujets. Ah ! comme c'est ennuyeux d'être en wagon à ne rien faire; tout autant que de vivre en Russie sans occupation. On te porte, on te soigne, on te berce même parfois, il semble qu'il n'y ait rien de plus à désirer et l'on est envahi par l'ennui; on est envahi par l'ennui parce qu'on n'a rien à faire, on est trop bien soigné, on n'a qu'à rester assis jusqu'à ce qu'on vous ait amené. Vraiment, on sauterait des fois du wagon, et on courrait sur ses jambes à côté de la machine. Que cela soit pire, que l'on soit fatigué par manque d'habitude, que l'on s'égare, tant pisl Mais on marche soi-même, avec ses propres jambes, on s'est trouvé une occupation et on l'exécute soi-même, et s'il arrive que les wagons se culbutent et se renversent, on ne sera pas obligé de rester enfermé sans rien faire et de répondre par ses côtes pour la faute d'autrui...

Que n'imagine-t-on pas par désœuvrement!

Et cependant la nuit approchait. On commençait à allumer les lampes dans les wagons. En face de moi se trouvaient le mari et la femme, des propriétaires d'un certain âge et qui paraissaient être de braves gens. Ils se hâtaient d'aller à l'exposition de Londres pour quelques jours seulement, et ils avaient laissé leur famille à la maison. A ma droite se trouvait un Russe qui demeurait depuis dix ans à Londres, où il avait une agence commerciale; il n'était venu que pour quinze jours à Saint-Pétersbourg, pour affaires,et il semblait avoir entièrement perdu toute nostalgie. A ma gauche se trouvait un Anglais pur sang, roux, la raie au milieu de la tête et gardant un grand sérieux. Pendant tout le voyage il ne dit pas un mot à personne, dans aucune langue ; le jour il lisait obstiné-

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ment un livre, de cette fine impreseion anglaise que les Anglais seuls peuvent supporter et dont ils vantent la commodité, et aussilAt dix heures, il enlerait se» bottes et chaussait ses pantoufles. (Tétait probablement l'habitude de toute sa vie et il ne voulait pas changer ses habitudes en wagon. Bientôt tous s'endormirent ; le sifflet et le bruit de la machine nous plongeaient dans une somnolence invincible. J'étais là à penser, et je ne sais comment j'arrivai à la pensée que * le Français n'a pas de raison », par laquelle j'ai commencé ce chapitre.

Mais savez-vous, quelque chose me tourmente: avant que d'arriver à Paris, si je vous communiquais les réflexions que j'ai faites on wagon, par esprit de charité : je me suis ennuyé en wagon, il faut que vous éprouviez de l'ennui également. D'ailleurs, il faut épargner cela au reste des lecteurs, et c'est pourquoi je formerai avec ces réflexions le sujet d'un chapitre à part et je l'appellerai : chapitre superflu. Vous éprouverez de l'ennui à le lire, et les autres pourront le passer tout à fait, comme étant superflu. On doit être prudent et consciencieux avec les lecteurs, mais avec les amis on peut agir plus rondement. Ainsi :

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