‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 39 sur 48 · BAAL · texte numérisé non relu

BAAL

Me voilà donc à Paris... Ne croyez pas cependant que je vous dirai beaucoup de choses sur Paris lui-môme. Je pense que vous en avez lu tant de descriptions russes, que cela a fini par vous ennuyer. De plus, vous j avez été vousmêmes, et vous avez certainement observé mieux que moi. D'ailleurs, quand j'étais à l'étranger, je détestais examiner les choses en suivant le guide, comme d'après une loi, comme si cela était une lâche pour le voyageur, et à cause de cela, j'ai honte de l'avouer, j'ai omis de visiter bien des choses. J'en ai omis aussi à Paris. Ainsi, je ne dirai pas précisément que j'ai examiné Paris, mais voilà ce que je pourrais dire : j'ai défini Paris, je lui ai trouvé une épithète, et je maintiens celle épithète. Voici : c'est la ville la plus morale et la plus vertueuse du monde. Quel ordre, quelle prudence, quels rapports bien définis et bien établis ; comme tout est gardé et réglé ; comme tout le monde est content et parfaitement heureux, et enfin comme tous sont arrivés à être, et se sont persuadés qu'ils sont complètement contents et heureux, et... et... se sont arrêtés à cela. Il n'y a pas d'autre chemin. Vous ne croirez pas qu'ils se sont arrêtés là ; vous allez crier que j'exagère, que ce n'est qu'une calomnie patriotique, amère, qu'en efTet tout ne pouvait s'arrêter tout à fait. Mais, mes chers amis, je vous avais bien prévenus, dans le premier chapitre de ces notes, que probablement, je mentirais affreusement. Eh bien, laissez-moi faire. Vous êtes certains aussi que si je mens, je ne le ferai qu'étant convaincu du contraire. A mon idée, c'est déjà bien assez. Eh bien, laissez moi donc libre.

Oui, Paris est une ville merveilleuse. Quel confort,

quelle masse de commodités pour ceux qui ont droit à ces commodités, et encore, quel ordre, on peut dire, quelle accalmie d'ordre. Je reviens toujours à l'ordre. Vraiment, un peu plus et Paris avec ses quinze cent mille habitants se transformera en quelque ville universitaire allemande pétrifiée dans le calme et dans l'ordre, dans le genre de quelque Heidelberg, par exemple. Il tend à le devenir. Est-ce qu'il ne pourrait pas y avoir de Heidelberg de dimensions colossales ? Et quelle ordonnance ! Comprenez-moi : pas tant l'ordonnance extérieure, qui est infime (bien entendu, relativement), que l'ordonnance intérieure, spirituelle, venant du cœur. Paris se resserre, se diminue volontiers, se rétrécit jusqu'à l'attendrissement. Comment le comparer sous ce rapport à Londres, par exemple? Je n'ai passé que huit jours à Londres, et, — extérieurement au moins, — par quelles vastes images, par quelles vives dispositions, dispositions originales non adoptées à une seule mesure, s'est-il dessiné dans mes souvenirs I Chaque rudesse, chaque contradiction vivent à côté de leur antithèse ets'obsiinent à ne pas se quitter, s'opposent l'une à l'autre, et, évidemment ne s'excluent pas l'une l'autre. Tout cela paraît se défendre avec acharnement et vit de sa propre existence ne semblant pas se gêner nullement. Et cependant, l'on trouve encore ici la lutte sourde, opiniâtre, invétérée, la lutte à mort des principes personnels de tout l'occident avec la nécessité de s'entendre tant bien que mal, de former d'une façon quelconque une communauté et de s'organiser dans la môme fourmilière ; que ce ne soit qu'une fourmilière, mais il faut s'organiser sans se manger les uns les autres ou gare la métamorphose en anthropophages! Sous ce rapport, on remarque d'un autre côté la même chose qu'à Paris : la môme tendance désespérée de s'arrêter au statu quo par désespoir, de s'arracher tous les désirs et tout l'espoir, de maudire son avenir, dans lequel la foi manque aux chefs mômes du parti du progrès, et d'adorer Baal. Je vous prie, cependant, ne vous emportez pas par des expressions élevées ; il n'y a que les âmes des meneurs qui ont conscience de la chose, et cela se remarque inconsciemment, instinctivement, dans les fonctions vitales de la masse. Mais, par exemple, à Paris, le bourgeois est sciemment presque très content, et il est assuré que tout est

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comme cela doit être, el il serait prêt à vous rosser si voua aviez l'air d'en douter, il vous battrait, car jusqu'à présent, il craint toujours quelque chose, malgré son assurance. A Londres la тЛто chose arrive, mais quelles larg«'s images vous oppressent ! Extérieurement même, quelle différence avec Paris! Cette ville immense comme la mer, qui s'agite jour et nuit, le bruit et le hurlement des machines, сев chemins de fer qui passent par-dessus les maisons (bientAl aussi en-dessous), celte hardiesse d'entreprise, qu* n'est en réalité que le degré le plus élevé de l'ordre bourgeois, cette Tamise empoisonnée, cet air salure de charbon de terre, ces splendides squares et ces parcs, ces terribles coins de la ville, tels que Whitechapel, avec sa population sauvage, à demi-nue et affamée ; la cité avec ses millions et son commerce universel, le palais de cristal, l'exposition universelle... Oui, l'exposition est étonnante. Vous sentez une force terrible, qui a réuni cette foule innombrable, venue de tous les points du monde en un seul troupeau ; vous reconnaissez une pensée gigantesque ; vous sentez qu'ici quelque chose a été déjà obtenu, qu'ici il y a la victoire, le triomphe. Vous paraissez même commencer à craindre quelque chose. Oui, si indépendant que nous soyez, vous commencez à craindre. Ceci ne serait-il pas l'idéal atteint? pensez-vous; n'est-ce pas la fin? Ne serait-ce pas « l'unique troupeau »? Ne faudrail-il pas l'accepter en effet comme vérité parfaite et se taire définitivement? Tout cela est si triomphant, si victorieux et si fier, que vous commencez à respirer avec peine. Vous regardez ces centaines de mille, ces millions d'hommes, qui y viennent humblement de toute la surface terrestre, — des hommes venus avec une seule pensée, qui se tiennent silencieux et avec un calme entêtement, dans ce palais colossal, et vous sentez, que quelque chose de définitif s'est accompli, accompli et terminé. C'est comme une image biblique, quelque chose de Babylone, une prophétie de l'Apocalypse, qui s'accomplit devant vos yeux. Vous sentez qu'il faudrait énormément de résistance et de négation séculaires, pour ne pas se soumettre, ne pas céder à l'impression, ne pas s'incliner devant le fait et ne pas adorer Baal, c'est-à-dire ne pas prendre ce qui existe pour son idéal.

Mais c'est une absurdité, direz-vous, une divagation de malade, une excitation nerveuse, une exagéralion. Personne n'en tient compte, et personne ne le prendra pour son idéal. D'ailleurs, la faim et la servitude viennent à bout dechacun, et sont les premières à inspirer la négation et à engendrer le scepticisme. Les dileltauti repus, qui se promènent pour leur plaisir, peuvent certainement évoquer des images de l'Apocalypse ou céder à leurs nerfs, en exagérant et exploitant chaque phénomène, afin de s'exciter en provoquant de violentes impressions...

Bien, puis-je répondre : supposons que j'aie été entraîné par le décor, je veux bien. Mais si vous aviez vu conabien est orgueilleux l'esprit puissant qui a créé ce décor colossal, et combien cet esprit est fièrement convaincu de sa victoire et de son triomphe, vous auriez frémi pour son orgueil, soB entêtement et son aveuglement; vous auriez aussi frémi pour ceux sur lesquels règne cet esprit orgueilleux et pour ceux qu'il domine. Auprès de cette grandeur colossale, auprès de cette immense iierté d'un esprit dominateur, avec la perfection triomphante des créations de cet esprit, une créature affamée s'effraie souvent, se soumet, s'humilie, cherche le salut dans le « gin » et la débauche, et commence à croire que tout cela doit être ainsi. Le tait vous oppresse, la masse devient insensible et imite la Chine, ou bien si le scepticisme est engendré, sombres et maudissants, ils cherchent le salut dans quelque chose de pareil au marmonisme. Car à Londres, vous pouvez voir la multitude eu tel nombre et dans un tel décor, comme il ne vous arrivera nulle part au monde de la voir. On me disait, par exemple, que dans la nuit du samedi un demi-million d'ouvriers et d'ouvrières, avec leurs entants, se répandaient comme une mer par toute la ville, se groupant surtout dans certains quartiers, et fêtant toutela nuit le sabbat jusqu'à cinq heures du matin, c'est-à-dire mangeant et buvant comme des brutes, pour toute la semaine. Tout cela apporte l'épargne de la semaine, tout ce qui a été gagné avec une grande peine et tant de malédictions. Le gaz à haute pression brûle dans les boutiques de comestibles et dans les boucheries, éclairant vivement les rues. On dirait qu'un bal s'organise pour les nègres blancs. La foule s'amasse dans les rues et dans les tavernes ouvertes.

On y mange et on y boil. Les brasseries sont décorées comme des palais. Tout est ivre, mais sans joie ; tout est sombro, toutest lourd et étrangement silencieux. Quelquefois seulement des invectives et des rixes sanglantes viennent troubler ce silence suspect, et qui vous impressionne péniblement... Tout cela se hôte de boire jusr^u'à la perte de raison... Les femmes ne le cèdent en rien aux hommes et s'enivrent avec leurs maris ; les enfants courent et ram. pent entre eux.

Dans une pareille nuit, vers deux heures du matin, je me perdis un jour et je courus les rues au milieu de la foule innombrable de ce sombre peuple, demandant mon chemin presque par signes, car je ne sais pas un mot d'anglais. Je retrouvai mon chemin, mais l'impression de ce que j'avais vu me tourmenta durant environ trois jours. Le peuple reste toujours le peuple, mais ici tout cela était si énorme, si apparent, qu'il semblait que l'on touchât réellement à ce que l'on ne pouvait qu'imaginer avant. Ce n'est pas le peuple que vous voyez ici, mais seulement le désir de s'oublier, désir systématique, désir soumis, désir encourage. Et vous sentez, en voyant tous ces parias de la société, que la prophétie ne se réalisera pas encore pour eux de longtemps, que de longtemps encore on ne leur donnera ni palmes, ni vêtements blancs, et que longtemps encore ils en appelleront au Très Haut : « Jusques à quand, ô Seigneur ! » Et ils le savent eux-mêmes et, en attendant, ils se vengent de la société par les mormons, les fiévreux, les chemineaux...

Nous sommes étonnés de cette lubie de devenir fiévreux ou chemineau et nous ne comprenons pas qu'il n'y a ici que le désir de s'écarter de notre formule sociale, désir obstiné, inconscient ; désir instinctif de s'écarter de nous à tout prix pour se sauver, de s'écarter de nous avec dégoût et horreur. Ces millions d'êtres, mis au ban et chassés du festin humain, qui se poussent et s'écrasent dans les ténèbres souterraines dans lesquelles les ont précipités leurs frères aînés, frappent à tâtons dans la première porte venue et cherchent une issue, afin de ne pas étouffer dans l'obscur sous-sol. C'est la dernière tentative désespérée de former son groupe, sa propre masse, et de s'écarter de tout, fût-ce de la figure humaine, afin d'agir à son idée, de ne pas être avec nous...

J'ai vu à Londres encore une masse pareille, que vous ne pourrez voir nulle part aussi nombreuse qu'à Londres. Le décor aussi était particulier. Qui est allé à Londres, a bien été au moins une fois la nuit à Haymarkel. Dans ce quartier, pendant la nuit, les femmes publiques s'allroupent dans certaines rues par milliers. Les rues sont éclairées par des faisceaux de lumière, dont nous n'avons aucune idée. A chaque pas on rencontre de superbes cafés, ornés de glace et de dorures. On trouve ici les réunions et les asiles. C'esl pénible d'entrer dans cette foule. Comme elle est étrangement composée. On trouve ici de vieilles femmes, et des femmes d'une beauté surprenante, devant lesquelles on s'arrête étonné. Dans tout l'univers on ne saurait trouver de femmes aussi belles que les Anglaises. Tout cela se presse avec peine dans les mes, se serre et s'épaissit. La foule déborde du trottoir et encombre toute la rue. Tout cela désire une proie et se jette avec un cynisme éhonté sur le premier venu. On trouve ici de riches et brillants vêtements, et des guenilles, et d'extrêmes différences d'âges, tout à la fois. Dans cette foule affreuse on peut coudoyer le vagabond ivre, on y trouve aussi le richard titré. On y entend des injures, des querelles, des appels et le doux chuchotement engageant d'une beauté encore timide. Et quelquefois une beauté surprenante I Des visages de keepsake. Je me souviens d'être entré un jour dans un « Casino ». La musique retentissait, on dansait, il y avait une foule de monde. Le décor était splendide. Mais l'humeur sombre des Anglais ne change pas au milieu de la joie : ils dansent avec sérieux, môme d'un air morne, taisant à peine le pas, comme s'ils le faisaient par devoir. En haut, dans la galerie, j'aperçus une jeune fille et je m'arrêtai émerveillé : je n'avais encore jamais aperçu une beauté aussi idéale. Elle était assise à une table avec un jeune homme, qui paraissait être un riche gentleman, et ne devait pas être un habitué du Casino. 11 l'avait peut-être cherchée et ils s'étaient enfin rencontrés, ou bien ils s'y étaient donné rendez-vous. Us parlaient peu et d'une façon brève, comme s'ils ne disaient pas ce qu'ils auraient voulu. La conversation était interrompue par de longs silences. Elle aussi était bien triste. Ses traits étaient fins, délicats, mais il y avait

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quelque chose fie triste cl de concentré dans чоц beau regard un peu orgueilleux, «juelque chose d<* pensif et de languissant. KUe devait être poitrinaire. Elle était, elle ne pouvait pas ne pas être, au dessus de ces malheureuHes femmes par son instruction : car autrement qu'exprimerait le visage humain ? Et cependant elle buvait du « gin > que le jeune homme avait payé. Il se leva enfin, lui serra la main et ils se séparèrent. Il sortit du Casino, et elle, toute rose, avec sur ses joues pôles des taches brillantes provoquées par l'alcool, sortit et se perdit dans la foule des prostituées. A Haymarket j'ai remarqué des mères qui amenaient leurs jeunes fillettes pour h-s vendre. Des petites tilles d'une douzaine d'années vous prennent par la main et vous engagent à les suivre. Je me souviens que j'aperçus un jour dans la rue. au milieu «le la foule, une petite fille ûgée de six ans au plus, tout en loques, sale, pieds nus, décharnée et meurtrie : à travers ses guenilles on voyait son petit corps tout couvert de bleus. Elle avait l'air d'aller sans savoir où, sans se hâter, Dieu sait pourquoi elle se trouvait au milieu de la foule ; peut-être avait-elle faim. Personne ne faisait attention à elle. Mais ce qui me frappa le plus, c'est qu'elle portait sur son visage l'expression d'un tel chagrin, d'un tel désespoir sans issue, que de voir ce petit être, accablé partant de malédiction et de désolation, paraissait contre nature et faisait afifreusement mal. Elle branlait sa tête échevelée d'uu côté à l'autre, comme si elle discutait quelqfue chose, écartait ses petits bras, en gesticulant, ensuite les réunissait soudain et les serrait contre sa chétive poitrine nue. Je revins sur mes pas et lui donnai un demi shilling. Elle prit la pièce, puis me regarda d'un air sauvage, avec un étonnement craintif et se mit soudain à revenir sur ses pas en courant, comme si elle avait peur que je ne lui enlève l'argent. En général, des sujets gais...

Et voilà, une nuit, au milieu de la foule des femmes perdues et des débauchés, je fus arrêté par une femme, qui se frayait un chemin en pressant le pas. Elle était vêtue de noir, coiffée d'un chapeau qui lui couvrait presque tout le visage ; je n'eus pas le temps de l'examiner : je me rappelle seulement son regard pénétrant. Elle me dit quelque chose que je ne pus comprendre, en mauvais français, т&

fourra dans la maia un petit papier et alla plus loin. J'examinai le papier à la fenêtre éclairée d'un café : c'était un petit carré ; d'un côté était imprimé: « Crois-tu cela ? »; de l'autre côté, en français également : « Je suis la résurrection et la vie... » et ainsi de suite, plusieurs lignes. Convenez-en que c'est assez original. On m'expliqua ensuite que c'était une propagande catiiolique, qui rôde partout, opiniâtre et infatigable. Tantôt ce sont ces papiers qui sont distribués dans les rues, tantôt ce sont des livres qui contiennent des extraits de l'Évangile et de la Bible. On les distribue gratuitement, on vous oblige à les prendre, on vous les met en mains. Il y a une masse de propagandistes hommes et femmes. C'est une propagande intéressée et rouée. Le prôtre catholique cherche lui-môme et tâche de s'insinuer dans la pauvre famille de quelque ouvrier. Trouve-t-il, par exemple, quelque malade couché sur un grabat, par terre, dans l'humidité, entouré d'enfants fous de froid et de faim, et d'une femme affamée et souvent ivre : il nourrit, habille, chauffe tout ce monde, soigne le malade, lui donne des remèdes, devient la Providence de la famille et enfin il convertit tout le monde au catholicisme. Quelquefois, après la guérison on le chasse en l'insultant et en le rouant de coups. Il ne se décourage pas et en cherche d'autres. On le chasse encore : il supporte tout et finit par s'emparer de quelqu'un. Mais le prôtre anglican ne va pas chez les pauvres. Les pauvres n'ont pas la permission d'entrer à l'église, car ils n'ont pas de quoi payer leur place sur le banc. Les unions entre ouvriers, et chez les pauvres, en général, sont souvent illégales, parce que ça coûte trop cher de se marier. D'ailleurs, beaucoup de maris frappent leurs femmes cruellement, les défigurent complètement, surtout avec le tisonnier, dont on se sert pour secouer le charbon dans la cheminée. Chez eux c'est un instrument qui est destiné à frapper. Du moins, quand on décrit dans les journaux les discordes de famille, les coups et les meurtres, on parle toujours du tisonnier. Leurs enfants, à peine élevés, vont souvent dans la rue, se confondent avec la foule et enfin ne reviennent plus chez les parents. Les prêtres et les évoques anglicans sont orgueilleux et riches, vivent dans de riches paroisses et s'engraissent avec une parfaite tranquillité de conscience. Ce sont de

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grands pédants : ils sont très instruits et croient très gravement et très sérieusement à leur dignité stupidement morale, à leur droit de faire de la morale tranquille et assurée, d'engraisser et de vivre pour les riches. C'est U religion des riches et qui ne s'en cache pas. Au moine c'est rationnel et sans mensonge. Chez ces professeurs de religion, convaincus jusqu'à la stupidité, il existe un certain divertissement : les missions. Ils font le tour du monde, ils vont dans le fond de l'Afrique, pour convertir un sauvage, et ils oublient des millions de sauvages à Londres, parce qu'ils n'ont pas les moyens de les payer. Mais les riches anglais et,en général,tous les veaux d'or de l^-bae sont très pieux, sombres, mornes et originaux. Les poètes anglais ont toujours aimé à célébrer la beauté des presbytères en province, à l'ombre des chênes et des ormes séculaires, leurs femmes vertueuses et leurs blondes filles aux yeux bleus d'une beauté idéale...

Mais quand la nuit est passée et que le jour commence, le môme esprit sombre et fier plane royalement au-dessus de la ville gigantesque. Ce qui a été pendant la nuit ne le trouble pas, ce qu'il voit autour pendant le jour ne le trouble pas non plus. Baal règne et ne demande pas de soumission, parce qu'il en est sûr. Sa foi en lui-môme n'a pas de bornes ; avec dédain et avec calme il donne la charité organisée et il est impossible ensuite de troubler sa confiance en soi. Baal ne se cache pas à lui-môme, comme le fait Paris, par exemple, certains phénomènes sauvages, suspects et troublants de la vie. La misère, la soufTrance, le murmure et la stupidité de la masse ne le troublent nullement. C'est avec dédain qu'il permet à tous ces phénomènes suspects et de mauvais augure de vivre à côté de sa vie. tout près en pleinjour.il ne cherche pas à se persuader à luimôme lâchement, fortement, comme fait le Parisien, et à s'encourager et à se rapporter à lui-même que tout est tranquille et bien II ne cache pas les pauvres, comme on le fait à Pans, pour que ceux-là ne le dérangent pas et ne gênent pas inutilement son sommeil. Le Parisien fait comme l'autruche : il aime à enfouir sa tête dans le sable, pour ne pas voir les chas, seurs qui vont l'atteindre. A Paris...Mais cependant, qu'est ce que je fais? Je ne suis plus àParis de nouveau... Quand donc Seigneur, pourrai-je m'habituer à avoir de l'ordre!...

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