ESSAI SUR LA BOURGEOISIE
Pourquoi tout se serre-t-il par ici, comme s'il voulait se réduire en menue monnaie, se gôner, s'effacer?* Je n'existe pas, je n'existe plus du tout dans le monde ; je me suis caché, passez votre chemin, je tous en prie, et ne me remarquez pas ; faites comme si vous ne me voyez pas ; passez, passez 1 »
— Mais de qui parlez-vous donc ? Qui se serre ?
— C'est le bourgeois.
— Permettez, il est roi, il est tout, le tiers état c'est tout, et vous dites qu'il se serre 1
— Oui, monsieur 1 Pourquoi s'est-il tellement caché derrière l'empereur Napoléon ? Pourquoi a-t-il oublié à la Chambre le style élevé qu'il aimait tant autrefois ? Pourquoi ne veut-il se souvenir de rien et pourquoi fait-il un geste de répulsion quand on le fait penser à quelque chose de l'ancien temps ? Pourquoi son esprit, ses yeux et sa langue expriment-ils l'inquiétude aussitôt que quelqu'un ose désirer quelque chose en sa présence ? Pourquoi dès qu'il se laisse aller par sottise à former un souhait quelconque, tressaille-t-il et se signe-t-il: « Seigneur! Qu'est-ce que je fais donc 1 » et longtemps après, il cherche consciencieusement à effacer sa conduite par l'effort et l'obéissance ? Pourquoi regarde-t-il ayant l'air de dire : € Voilà, je ferai un peu de commerce dans ma boutique, aujourd'hui, et si le Seigneur le permet, demain aussi, peut-être aussi après-demain, si le Seigneur veut bien m'accorder cette grâce... Eh bien, alors, alors, que je puisse mettre de côté quelque petite chose, et après moi le déluge. » Pourquoi a-t-il fourré tous les pauvres dans un endroit quelconque et pourquoi assure-t-il qu'il
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n'y en a pas du tout ? Pourquoi la littérature gouvernementale lui suflit-olle ? Pourquoi a-t-il une envie furieuse de se рег8иа<1<'Г ^]u^^ ses journaux sont incorruptibles ? [Pourquoi consent-il à dépenser tant d'argent pour payer des espions? Pourquoi n'ose-l^il souffler mot sur rexp<''dition du Mexique ? Pourquoi au théâtre les maris sont-ils représentés sous une apparence de richesse et de noblesse, et pourquoi les amants sont-ils toujours si déguenillés, sans situation et sans protection, commis ou artistes, *'П général très peu de chose ? Pourquoi rôve-l-il que les épouses sont toutes très nd6ics, que le toyer prospère, que le potau-teu cuit à la flnmme de la vertu, et que leurs coiffures se trouvent dans le meilleur état que l'on puisse imaginer? Quant à la coiffure c'est une chose résolue, il en est ainsi décidé, on n'en parle plus, c'est entendu, et malgré qu'on voie à chaque instant sur les boulevards des fiacres qui passent avec les stores baissés, malgré que des nécessités très inté ressentes trouvent parfois des abris, malgré que les toilettes des épouses soient fréquemment beaucoup plus coûteuses qu'on aurait pu le supposer d'après les revenus de l'époux, cela est ainsi,que voulez-vous encore? Certainement : s'il n'en était pas ainsi, on pourrait croire que l'idéal n'est pas trouvé, que Paris n'est pas tout à lait le paradis terrestre, qu'il serait peut-être possible de désirer quelque chose, que, par conséquent, le bourgeois n'est pas content lui-même de l'état de choses, étal de choses qu'il défend lui-même et qu'il voudrait imposer à tout le monde ; que dans la société il y a des accrocs qu'il t audrait raccommoder. Voilà pourquoi le bourgeois noircit avec delencre les trous de ses bottes, afin que l'on ne re marque rien ! Les épouses croquent des bonbons, se gantent à donner des attaques de nerfs aux dames russes habitant le lointain Saint- Pélerfcbourg, montrent leurs petits pieds et relèvent gracieusement leurs robes sur les boulevards. Que laut il de plus pour le bonheur parfait ? Voilà pourquoi les titres de romans tels que La Femme^ le Mari et V Amant, ne sont plus possibles, dans les conditions ac tuelles, car d'amants il n'y en a pas et il ne peut y en avoir. Et quand il y en aurait à Paris autant que de grains de sable dans la mer, il n'y en a pas quand môme et il ne peut y en avoir, car tout est ainsi accepté et décidé,
саг tout brille par la vertu. Il le faut, que tout brille par la vertu. Si un soir on venait voir la grande cour du Palais- Royal, jusqu'à onze heures, on serait absolument forcé de verser une larme d'attendrissement. D'innombrables maris se promènent bras dessus bras dessous avec d'innombrables épouses, autour d'eux s'amusent leurs enfants chéris et sages, la fontaine coule avec bruit, et son clapotement monotone nous fait penser à quelque chose de calme, de tranquille, d'éternel, de continuel, de heidelbergeois. Et ce n'est pas l'unique fontaine à Paris qui coule de cette façon : il s'y trouve beaucoup de fontaines, partout c'est la môme chose; le cœur s'en réjouit.
Le besoin de vertu à Paris est inextinguible. Maintenant le Français est sérieux, solide, et s'attendrit môme souvent, de sorte que je ne comprends môme pas pourquoi il a tellement peur de quelque chose, tellement peur, malgré toute sa « gloire militaire », qui fleurit en France et que Jacques Bonhomme paie si cher. Le Parisien aime beaucoup le commerce, mais il semble que quand il s'occupe du commerce el vous écorche dans sa boutique, il ne vous écorche pas seulement pour avoir des bénéfices, comme autrefois, mais par vertu, par devoir sacré. Amasser une fortune et posséder le plus possible, voilà le code moral, le catéchisme du Parisien. Cela a été toujours, mais à présent cela a une apparence sacro-sainte. Autrefois on reconnaissait quelque chose en dehors de l'argent, et l'homme qui n'en possédait pas, mais qui avait d'autres qualités, pouvait compter sur quelque estime; à présent, plus du tout. Maintenant il faut gagner de l'argent et posséder le plus possible, pour avoir droit à quelque estime. Et non seulement à l'estime des autres, mais il ne faut pas compter sur son estime à soi-même. Le Parisien ne s'attribue aucune valeur, s'il a conscience que sa poche est vide, et il le fait avec une conviction parfaite. Vous pouvez vous permettre des choses extraordinaires, si vous avez de l'argent. Socrate pauvre n'est qu'un phraseur sot et nuisible, et on ne l'estime qu'au théâtre, car le boursreois tient encore à estimer la vertu au théâtre.
Le bourgeois est un homme étrange : il proclame directement que l'argent est une vertu supérieure et le devoir de l'homme, et cependant il aime à jouer aux sen-
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limenls élevés. Tous les Français ont l'air extraordioairement nobles. Le Français le plus vil, qui vous vendrait son propre père pour une pièce de vingt sous, et vous donnerait volontiers, sans que vous le demandiez, quelque chose par-dessus le marché, conserve une tenue si imposante, que TOUS en devenez tout hésitunt. Kntrez dansquelque magasin acheter quelque chose, le dernier des employés vous écrase, vraiment il vous écrase, par sa noble altitude. Ce sont ces employés-là quiservent de modèles aux héros de notre théâtre Michel. Vous êtes anéanti, vous vous sentez coupable devant cet employé. Vous étiez venu, par exemple, avec l'intention de dépenser dix francs, et cependant on vous a accueilli comme si vous étiez Lord Devonshire lui-même. Aussitôt vous ôtes aiïreusement honteux, vous avez envie d'assurer au plus tôt que vous n'êtes pas du tout Lord^Devonshire, mais seulement un modeste voyageur, et que vous êtes entré pour n'acheter que pour dix francs. Mais le jeune homme qui possède une physionomie heureuse et un cœur des plus nobles, qui vous donne le désir de vous considérer vous-même comme un être vil (car à quel point est-il noble!), commence à vous dépaqueter une dizaine de mille francs de marchandises. Il en a couvert le comptoir dans un clin d'oeil; on se Ggure aussitôt qu'il aura de nouveau tout cela à empaqueter, lui, Grandison, Alcibiade, Montmorency et qui encore ? Et quand on songe que vous avez eu l'impertinence de déranger un pareil marquis avec votre mine peu enyiable, avec vos vices et vos défauts, avec vos misérables dix francs, quand on pense à tout cela, aussitôt, malgré soi, au comptoir môme, on se méprise souverainement. Vous vous repentez et vous maudissez votre destinée, parce qu'en ce moment vous n'avez que cent francs dans votre poche; vous les jetez, suppliant du regard votre pardon. Mais on enveloppe généreusement la marchandise pour vos misérables cent francs, on vous pardonne l'embarras, le dérangement que vous avez occasionnés dans le magasin et vous vous hâtez de vous efifacer. Rentré chez vous, vous vous étonnez beaucoup d'avoir dépensé cent francs, ayant eu l'intention d'en dépenser seulement dix.
Que de fois, en longeant les boulevards ou la rue Vivienne, où se trouvent tant d'énormes magasins de mer-
cerie, je pensais en moi-même : si on laissait venir ici une quantité de clames russes, et... mais ce qui s'ensuivrait est connu, surtout des commis et des intendants dans les gouvernements d'Orel, Tambov et d'autres. Les Russes grillent de faire voir dans les magasins qu'ils ont infiniment d'argent. Mais aussi trouve-t-on de par le monde une impudence telle que celle des Anglaises, par exemple, qui non seulement ne se troublent pas de ce que quelque Adonis, quelque Guillaume Tell ait recouvert pour elles tout le comptoir de marchandises, et retourné tout le magasin de fond en comble, mais commencent môme, ô horreur 1 à marchander à propos de quelques francs ? Mais Guillaume Tell ne perd pas la tête : il saura se rattraper, et fera payer milady douze mille francs pour un châle de quinze cenls francs, et elle en sera tout à fait contente, pardessus le marché.
Mais malgrécelale bourgeois est fou d'indicible noblesse- Au théâtre il lui faut absolument des désintéressés. Gustave ne doit briller que par la noblesse, et le bourgeois pleure d'attendrissement. Il ne pourrait dormir tranquille sans indicible noblesse. Mais avoir pris douze mille francs au lieu de quinze cents francs, c'est môme un devoir : il Га fait par vertu. Il est vil et bas de voler, — cela mène aux galères ; le bourgeois est prêt à pardonner beaucoup, mais il ne pardonne pas le vol,dussiez-vous, vouset vos enfants, mourir de faim. Mais si vous volez par vertu, oh I alors tout vous sera pardonné. V^ous voulez donc faire fortune et amasser du bien, c'est-à-dire accomplir le devoir de la nature et de l'humanité. Voilà pourquoi on a très clairement désigné dans le code les cas de vol dans une intention basse, c'est-à-dire par pure nécessité, et le vol par haute vertu. Ce dernier est fortement appuyé, encouragé et très solidement organisé.
Pourquoi donc enfin, — j'y reviens encore, — pourquoi donc enfin le bourgeois a-t-il encore peurde quelque chose , comme s'il n'était pas dans son assiette^ De quoi s'inquiéterait-il ? Des hâbleurs, des phraseurs ? Mais d'un seul coup de pied il les enverrait au diable ! Des arguments i de pure raison? Ma|s la raison est en faillite devant la | réalité, et en outré les plus sages, les plus intelligents, com- ^ mencent à enseigner à présent qu'il n'existe pas d'argu-
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ments de pure raison, que la pure raison n'existe pas, que I la Nigique abstraite n'<" .qu'il
] y a la raison des Ivan, ,i» pas
' de pure raison ; que c'est une invention, sans fondement, ^ du xvin* siècle. Qui craindrait on? Les ouvriers? Maie les ouvriers sont aussi des propriétaires dans l'ftrae : tout leur idéal consiste à devenir des propriétaires et à amasser le plus de biens possible; c'est dans Imir nature. La nature ne se fait pas toute seule. Kilo est l'œuvre des siècles. La nationalité ne se refait pas facilement ; il n'est pas facile de perdre les habitudes séculaires, qui sont entrées dans la chair ol dans le sang. Des cultivateurs? Mais les cultivateurs français sont arrhi-propriétaires, propriétaires les plus obtus, c'est-à-dire l'idéal le meilleur et le plus complet de propriétaire que l'on puisse imaginer. iJes communarde? Dos socialistes enfin? Mais ceux-lù n'ont pas tenu ce qu'ils avaient promis et le bourgeois les méprise profondément ; les méprise, et les craint aussi. Oui, il a peur de ceux-là jusqu'à présent. Et cependant, pourquoi les craindraitr-il ? L'abbé Sièges n'avait-il pas prédit dans son fameux pamphlet, que le bourgeois, c'est tout? с Qu'est-ce que le tiers état ? Rien. Que doit-il être ? Tout. » Eh bien, ce qu'il a dit, est arrivé. Ce sont les seules paroles prononcées à cette époque-là qui se soient réalisées ; ce sont les seules qui ijoient restées. Le bourgeois cependant ne croit pas encore, malgré que tout ce qui a été dit après les paroles de Sieyès, que tout cela ait éclaté comme une bulle de savon. En efîet : bientôt après on proclama : liberté, égalité, fraternité. Très bien, monsieur. Quelle liberté ? — La môme liberté à tous de faire tout ce qui leur plaît dans les limites de la loi? Quand peut-on faire tout ce qui plaît? — Quand on possède un million. La liberté donne-t-elle à chacun un million? — Non. Qu'est-ce que c'est que l'homme qui n'a pas de million? — L'homme qui n'a pas de million n'est pas celui qui peut faire tout ce qui lui plaît,mais celui avec lequel on fait tout ce qu'on veut. Qu'est-ce qui en résulte? Il en résulte qu'en dehors de la liberté, il y a encore l'égalité, précisément l'égalité devant la loi.
A propos de cette égalité devant la loi on pourrait dire seulement qu'à la façon dont on l'applique, chaque Français pourrait et devrait la considérer comme une offense
personnelle. Que reste-t-il de la formule? — La fraternité. Mais ceci est un article fort bizarre, et qui, nous sommes forcés de l'avouer, est la principale pierre d'achoppement en Occident. Les Occidentaux parlent de la fraternité, comme d'une grande force motrice de l'iiumanilé et ne comprennent pas qu'il est impossible d'obtenir la fraternité si elle n'existe pas en réalite. Que faire ?iLiautA tout prix créer la Iralernité. Mais il se trouve qu'il est impossible de créer la fraternité, car elle se crée d'elle-môme, elle se trouve, elle existe dans la nature. Mais dans la nature française et, en général, dans la nature occidentale, elle ne se trouve pas, il s'y trouve un principe d»- -,
un principe personnel de préservation exa^. ,
personnel, de défînition personnelle dans son propre Moi, l'opposition de ce Moi à toute la nature et à tous les autres hommes, comme d'un principe arbitraire à part, complètement égal et équivalent à tout ce qui existe en dehors.
Eh bien, d'une pareille opposition, il serait impossible de faire naître la fraternité. Pourquoi ? Parce que dans la fraternité, dans la fraternité vraie, ce n'est pas un individu seul, ce n'est pas le Moi qui devrait rétablir son droit d'équivalence et d'équilibre avec tout le reste, mais ce devrait être tout ce reste qui, de sa propre impulsion, devrait aller vers cet individu qui réclame ses droits, vers ce Moi particulier, et de soi-même, sans qu'il le demande, devrait le reconnaître équivalent et lui attribuer les mômes droits qu'il possède lui-même, que tout l'univers possède. Et plus encore: cet individu qui réclame et qui se révolte devrait avant tout sacrifier son Moi, se sacrifier complètement à la société, et non seulement ne pas réclamer ses droits, mais, au contraire, les sacrifier à la société sans condition aucune. Mais l'homme de l'Occident n'est pas habitué à agir ainsi : il exige de force, il exige ses droits, il demande le partage, — eh bien I la fraternité n'en résulte pas. Certes, il serait possible d'être régénéré 1 Mais la régénération demande des milliers d'années pour s'accomplir, car de pareilles idées doivent auparavant entrer dans la chair et dans le sang avant de devenir la réalité. Eh bien, me direz-vous, faudrait-il être impersonnel, afin d'être he ureux ? Le salut est-il dans l'effacement ? Bien au contraire, dis-je, non seulement il ne faudrait pas s'efîacer
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mais il faudrait encore devenir une personnalité, même à un degré supérieur qu'on no le devient dans l'Occident. Comprenez-moi : lo sacrifice volontaire, en pleine conscience et libre de toute contrainte, le sacrilicc de^ soimême au profit de tous^ est selon moi l'indice du plus grand développement de la personnalité, de sa supériorité, d'une possession parfaite de soi-même, du plus grand libre arbitre. Sacrifier volontairement sa vie pour les autres.se crucifier pour tous, monter sur le bûcher, to'it cela n'est possible qu'avec un puissant développement de la personnal^ité. Une personnalité fortement développée, tout à fait convaincue de son droit d'être une personnalité, ne craignant plus pour elle-même, ne peut rien faire d'elle-même, c'està-dire ne peut servir à aucun autre usage que de se sacrifier aux autres, afin que tous les autres deviennent exactement (le pareilles personnalités arbitraires et heureuses. C'est la loi de la nature: l'homme normal tend à l'atteindre. Mais il s'y trouve un cheveu, un cheveu d-îs plus fins, mai, s'il rencontre le rouage, tout éclatera à la fois et sera détruit. Voilà : il ne faut pas qu'il se trouve le moindre calcul en faveur de son propre intérêt. Par exemple: je me donne et me sacrifie entièrement pour tous ; mais, voilà, il faut que je me sacrifie complètement, définitivement, sans la moindre pensée d'intérêt, sans penser que si je me sacrifie à la société, la société va aussi se sacrifier pour moi. Il faut précisément se sacrifier comme cela, donner tout et même désirer qu'on ne te donne rien en retour, que personne ne se mette en frais pour toi. Comment faire cela ? C'est exactement la même chose que de ne pas penser à l'ours blanc. Tâchez de vous imposer le problème : ne pas se souvenir de l'ours et vous verrez que le maudit ours s'ofTrira tout le temps à votre mémoire. Comment faire alors ? Il est impossible de le faire, mais il faut que cela SE FASSE SOI-MÊME, quc Cela SOIT DANS LA NATURE, quc Cela soit renfermé inconscient dans la nature de toute une race, en un mot : qu'il y ait un principe fraternel, aimant, — il faut aimer. Il faut que vous soyez attiré instinctivement vous-même vers la fraternité, vers la communauté, vers la concorde ; et que vous soyez attiré malgré les souiTrances séculaires du peuple, malgré la grossièreté barbare et l'ignorance, enracinées dans le peuple, malgré l'esclavage
séculaire, malgré l'invasion de l'étranger, en un mot il faut que le besoia da la commune fraternelle soit dans la nature de l'homme, qu'il soit venu au monde avec lui ou bien qu'il ait adopté cette habitude depuis des siècles. En quoi consisterait donc la fraternité, en exprimant cela en langage conscient et raisonné ? Chaque individu viendrait dire à la société de son propre chet, sans aucune contrainte, sans aucun profit pour lui-môme : « Nous ne sommes forts que dans l'union ; prenez- moi tout entier, si vous avez besoin de moi, ne songez pas à moi en édictant vos lois, que cela ne vous inquiète pas ; je vous cède tous mes droits et je vous prie de disposer de moi. C'est pour moi le bonheur suprême de tout vous sacrifier et de vous éviter tout dommage. Je veux m'anéantir, je veux me fondre dans l'uniformité complète, pourvu que votre fraternité reste et soit florissante. » Mais la fraternité devra dire alors : « Tu nous donnes trop. Ce que tu nous donnes, nous n'avons pas le droit de ne pas l'accepter, car tu dis que ce serait un bonheur pour loi ; mais que faire, quand nous nous intéressons constamment à ton propre bonheur. Prends-nous donc tous à Ion tour. Nous nous efforcerons à chaque instant de te procurer le plus possible de liberté personnelle, le plus d'occasions possible de te manifester. Tu n'as plus d'ennemis à craindre maintenant, ni les hommes, ni la nature. Nous sommes tous pour toi, nous te garantissons la sécurité, nous veillons sur toi sans cesse, car nous sommes frères, nous sommes tous tes frères, et nous sommes nombreux et forts ; sois donc calme et vaillant, ne crains rien et compte sur nous. »
Il n'y a certainement pas de partage à faire après cela, le partage se fera naturellement. Aimez-vous les uns les autres et tout vous sera donné par surcroît. ~"Еп voilà une utopie, messieurs ! Tout est fondé sur les sentiments, sur la nature, et non sur la raison. C'est môme une certaine humiliation pour la raison. Qu'en pensez-vous ? Est-ce une utopie, oui ou non?
Mais encore une fois que doit faire le socialiste, si dans l'homme de l'Occident il n'existe pas de'prîncipe fraternel, mais au contraire, un principe singulier, personnel, s'isolant constamment, exigeant ses droits l'épée à la
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main? Le socialisle, voyant l'absence de fraternité, engage à la fraternité. A défaut de fraternité, il veut faire former une fraternité. Four faire un civet de lièvre, il faut commencer par avoir un lièvre. Mai» le lièvre n* se trouve pas, c'est-à-dire qu'il ne не trouve pin de nnliire capable de fraternité, de nature, ayant foi dans la tralernité, attirée d'elle-mAme par la fraterniU'î. En désespoir de cause, le socialisl<; définit la fraternité future, s'occupe d'elle, en discute la mesure et le poids ; il séduit par ses avantages, discute, enseigne, raconte quel intérêt chacun en recevra, combien chacun y gagnera ; il détermine 4 quoi chaque personnalité est bonne, quelle charge elle représente, et fait d'avance le partage des biens terrestres : quelle part chacun en mérite et combien chacun paye volontairement de sa personne au bien commun. Mais quelle fraternité y aura-t-il si l'on partage et si l'on détermine à l'avance combien chacun mérite et ce que chacun doit faire? Cependant, on a proclamé la formule :« Un pour tous et tous pour un. » Certainement, il est impossible de trouver mieux, d'autant plus que la formule a été prise sans y rien changer dans un livre très connu. Mais on s'est mis à appliquer la formule et au bout de six mois les frères mirent en jugement Cabet, le fondateur de la confrérie. Les fouricristes, dit-on, ont retiré leurs derniers neuf сепГтШёТгапсз de capital et cherchent toujours à ,^„.^*^-r organiser un phalanstère. Gela ne réussit pas. Il est certes ~~Z7 fort attrayant de vivre suivant le principe de la raison,
sinon de la fraternité, c'est-à-dire convenablement, quand tous te servent de garantie et ne te demandent que le travail et l'accord. Mais ici se pose encore l'énigme : l'homme est assuré, on lui promet de le nourrir, de lui procurer de l'ouvrage et on ne lui demande qu'un peu de sa liberté individuelle pour le bien commun, un très petit peu . Non, l'homme ne veut pas vivre selon ces principes, et le peu qu'il doit donner lui est à charge. Il croit bêlement que c'est une prison et qu'il serait mieux tout seul, c'est-à-dire en liberté. Et cependant, en liberté il est battu, il manque d'ouvrage, il meurt de faim, et il n'a aucune liberté ; mais cet original se figure qu'il est plus heureux étant libre. Bien entendu, le socialiste n'a plus qu'à n'y pas songer, à lui dire qu'il est un imbécile, qu'il n'est pas à la hauteur,
qu'il n'est pas mûr et qu'il ne comprend pas son propre intérêt ; qu'une fourmi quelconque, une fourmi qui n'est pas douée de la parole, une fourmi infime est bien plus intelligente que lui, car il fait si bon dans une fourmilière, tout est rôi^lé, tous sont rassasiés, heureux, chacun a sa besogne ; en un mot : l'homme est encore loin de la fourmilière.
Autrement dit : le socialisme serait possible, mais pas en France.
Et poussé au désespoir suprême, le socialisme proclame enfin : liberté, égalité, fraternité ou la mort. Mais alors, il ne reste plus rien à dire, et le bourgeois triomphe.
Mais SI le bourgeois triomphe, c'est donc que la formule de Sieyès s'est accomplie exactement et à la lettre. Et si le bourj^eois est tout, pourquoi s'intimide-t-il, pourquoi se gône-t-il, que craint-il? Tous ont lâché, tous se sont montrés insolvables. Avant, du temps de Louis-Philippe, par exemple, le bourgeois ne s'intimidait pas du tout et n'avait pas peur, et cependant alors, il régnait déjà. Oui, alors il luttait encore, il sentait qu'il avait encore des ennemis et il eut raison d'eux pour la dernière fois, aux barricades de juin, parle fusil et la baïonnette. Mais le combat fut terminé et le bourgeois vit soudain qu'il était seul sur la terre, que rien n'était mieux que lui, qu'il était l'idéal et n'avait plus comme autrefois à persuader tout l'univers, qu'il était l'idéal ; mais qu'il n'avait qu'à poser avec calme et majesté devant l'univers au point de vue de la beauté suprême et de toutes les perfections humaines possibles. La situation est gênante comme vous le voyez. Napoléon 111 les tira d'embarras. Il leur tomba du ciel, comme l'unique issue d'une difficulté, comme l'unique moyen. Depuis, le bourgeois possède le bien-être, il paie très cher pour ce bien-être et il craint tout, parce qu'il est parvenu à tout. Quand on est parvenu à tout, il est bien pénible de tout perdre. D'où il résulte directement, mes amis, que celui qui crainl le plus, possède le plus de bienêtre. Ne riez pas, je vous en prie. Car qu'est-ce donc que le bourgeois maintenant?