UN EPISODE DE LA VIE DE DOSTOÏEVSKI
En octobre 1876, raltention de la société pétersbourgeoise était attirée par deux aiTaires criminelles qui se déroulèrent presque en même temps devant la cour d'assises de Saint Pétersbourg. Dans l'une il s'agissait d'une marâtre, Catherine Kornilov, qui avait jeté de la fenêtre du quatrième étage la fille de son mari, âgée de six ans ; dans l'autre une certaine M"' Kirilov était accusée du meurtre prémédité de son amant, un architecte nommé Malevsky.
La première fut condamnée, malgré les indices d'un état psychique anormal dû à une première grossesse, et bien que, par miracle, la victime n'eût eu aucun mal. L'autre était acquittée bien que le crime ait été aggravé de préméditation et de diverses autres circonstances fort peu à l'avantage de l'accusée.
Ces verdicts étonnèrent tout le monde, et l'inoubliable Théodore Dostoïevski exprima ses sentiments à ce sujet dans son Journal (octobre 1876), dans un article remarquable intitulé : Une araire simple mais compliquée.
Dans ces pages, Dostoïevski, par une analyse psychologique remarquable, établit avec une clarté extraordinaire les causes qui déterminèrent le crime de la malheureuse marâtre Kornilov, et les relations qui existèrent après le
1. Nous doanons ici cet épisode très p -u coanu de la vie du grand écrivain, d'après le récit de son ami K. Maslénikov. L'affaire à laquelle il se rapporte Ht en sou temps un grand bruit, mais le rôle qu'y joua Dostoïevski fut exposé pour la première fois dans со récit. Maslénikov prit aussi une part active à cette affaire.
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crime eulre elle, son mari et sa fiUâlre, pendant qu'elle était en prison préventive, où elle mil au monde son premier enTant.
Cet article se terminait par les paroles suivantes, qui me donnèrent alors la possibilité de faire connaissance du défunt et do susciter on lui un sentiment extraordinaire de pitié pour la victime d'Une affaire timpU- maix compliquée :
« Ne peut-on vraiment pas adoucir d'une fa^jon quelconque l'arrôt qui condamne M"* Kornilov ? Est-ce impossible? Vraiment ! Il pouvait y avoir erreur... El il me semble précisément que c'est une erreur 1 »
Fortement impres^^ionné par les pensées de Dostoïevski et par ce doute, je lui écrivis immédiatement une lettre dans laquelle je l'assurais qu'il pensait tout à fait juste, et je lui proposais mes services pour aider à la malheureuse, si seulement lui-même désirait vraiment son salut.
J'étais alors fonctionnaire à la Commission des grâces, de moi dépendait de laisser une supplique « sans suite >, ou de la présenter sous son véritable aspect, avec tous les motifs pour et contre.
Partageant entièrement les idées de feu Théodore Mikaïlovilch sur les caractères du crime de la femme Kornilov. je désirais lui venir en aide; je complais pour cela sur notre chef d'alors, très libéral, entre les mains de qui était le sort de mon rapport.
Ayant exposé tout cela, je conseillais à Dostoïevski d'adresser au procureur près de la Cour d'appel la demande d'autorisation de voir l'accusée, en disant franchement au procureur le but de cette visite.
Ignorant quel accueil Dostoïevski ferait à ma lettre je la signai seulement de mes initiales K.I. M... et je luidemandai de laisser la réponse chez le caissier de la librairie Issakov.
Je tombai malade et gardai le lit deux semaines ; après je passai à la librairie et j'appris du caissier qu'il y avait eu une réponse de Dostoïevski, à mes initiales, mais que cette lettre avait été retirée par son auteur quelques jours auparavant.
Le même jour, en arrivant à mon bureau, je fus immédiatement appelé chez mon chef, libéral, qui me fit une
réprimande pour mon adresse inopporlune à Dostoïevski. Cependant il ne se montra pas trop sévère; il m'avoua qu'il partageait mon opinion sur l'affaire Kornilov, et qu'il la trouvait digne d'attention.
J'étais ravi de ces paroles de mon chef ; elles me donnaient l'espoir de venir en aide à la malheureuse et d'être agréable à Dostoïevski.
Le premier moment de joie passé, je m'intéressai de savoir comment mon chef avait eu connaissance de ma lettre ?
Voici ce qui s'était passé : Dostoïevski avait porté une lettre chez le procureur près de la Cour d'appel, qui me connaissait assez bien, il avait reconnu mon écriture, et incidemment, dans une conversation, en avait parlé à mon chef.
Après cela j'écrivis une deuxième lettre à Dostoïevski, également signée des lettres K. I. M... En réponse je reçus deux lettres à la fois, datées des 5 et 21 novembre 1876. Voici ces lettres.
21 novembre.
«En réponse, je vous envoie ma lettre du э novembre que j'avais remise au caissier d'Issakov. J'ai eu tort d'écouter le caissier et de la retirer, de sorte que toute la faute m'en revient.
« A ma lettre du 5 j'ajouterai seulement que j'ai revu encore une fois M™» Kornilov et que j'ai éprouvé la même impression que la première fois, mais plus forte encore. Elle m'a demandé d'aller voir son mari. J'irai, mais j'irai aussi chez son avocat.
« Depuis je suis tombé malade et ne me suis occupé de rien, et maintenant je suis tellement retenu par mes occupations que je crains de laisser passer le délai de la requête à la Cour de cassation. Il faut s'entendre avec son avocat et je n'en ai jamais le temps. Mais je réussirai d'une façon quelconque. Surtout je suis heureux que vous vous intéressiez à cette affaire. Sur vous est maintenant tout l'espoir, car la Cour de cassation ne décidera pas sans doute en sa faveur, et alors il lui faudra présenter immédiatement une supplique à l'empereur, et, probablement, nous aiderez-vous, comme vous l'avez promis.
€ Au revoir. Veuillez agréer Гаввигапсе de ma ргоГооде estime.
« Votre serviteur,
Th. DostoIstskj.
< P.-S. — S'il faut quelque chose, je m'adresserai à tous, si TOUS êtes toujours aussi boa. >
5 novembre 1876.
< Bien estimé monsieur K. I. M...
« Je crains d'ôtre en retard pour vous répondre, el qu'après vous être renseigné une ou deux lois à la librairie Issakov, vous n'y reveniez plus chercher ma lettre.
€ Premièrement, je vous remercie de votre avis llatteur sur mon article, el, deuxièmement, de votre bonne opinion sur moi-môme.
€ J'avais eu le désir d'aller voir M"^ Korniiov, du reste sans espoir de lui porter secours; mais votre lettre m'a mis directement sur le chemin.
« Aussitôt je me suis rendu chez le procureur Fuchs. Après avoir ouï mon désir de voir la femme Korniiov et d'adresser sa demande de grâce à l'empereur, il m'a répondu que tout cela était possible et m'a prié de venir le trouver le lendemain, dans la chancellerie, me disant qu'il se procurerait d'ici là tous les renseignements nécessaires.
€ Le lendemain, il envoya au directeur de la prison l'ordre de me laisser passer plusieurs fois chez la femme Korniiov ; et lui-même, très obligeamment, me promit de m'aider dans mes démarches futures.
« Mais, pour le moment on ne peut envoyer la demande de grâce, car il y a deux jours le défenseur de la femme Korniiov a adressé une requête à la Cour de cassation. Par conséquent l'arrêt de la Cour d'assises n'est pas encore définitif, et ce n'est qu'après rejet par la Cour de cassation qu'il sera temps d'adresser la grâce à l'empereur.
« Gomme ce jour-là il était déjà trop tard pour aller à la prison, j'y suis allé seulement le lendemain. Mon idée (que le procureur approuva) c'était d'abord de me convaincre
si M™' Kornilov désirait sa grâce, c'est-à-dire si elle voulait retourner près de son mari, etc.
« Je l'ai vue à l'hôpital de la prison. 11 n'y a que cinq jours qu'elle a accouché. Je vous avoue que j'ai été extraordinairement frappé du résultat de l'entrevue. Dans mon article j'ai presque tout deviné, littéralement. Son mari vient la voir ; ils pleurent ensemble, et môme il a voulu amener la lillette, « mais on ne la laisse pas venir de l'asile », comme m'a dit M"* Kornilov avec tristesse.
€ Il y a toutefois une différence avec le tableau que j'ai dessiné dans mon article, mais pas grande : lui, est un vrai paysan, mais il porte le veston et il est employé de la Monnaie où il gagne 30 roubles par mois. Je crois que c'est la seule différence.
€ J'ai causé une demi-heure avec la femme Kornilov ; elle est très sympathique. D'abord je lui ai expliqué qu'en général, je désirais lui venir en aide; bientôt elle a eu confiance en moi, aussi par cette considération que si le procureur ma autorisé à la voir, alors c'est sérieux. Son esprit est assez ferme et lucide, mais c'est un esprit russe, simple et même naïf. Elle était couturière, et môme mariée continuait de travailler chez elle: elle gagnait un peu d'argent. D'apparence elle est jeune et môme pas mal; elle a une physionomie très ouverte; elle appartient indiï^cutablement au type de femmes naïf et gai. Maintenant elle est assez calme mais elle < s'ennuie beaucoup », « qu'on en finisse le plus vile possible ».
« Sans lui rien dire de son état de grossesse je lui demandai comment elle avait commis son acte. D'une voix douce, pénétrante, elle me répondit : « Je ne le sais pas moi-même, comme si une volonté étrangère me poussait. »
« Encore un lait caractéristique : « Quand je me suis habillée, je ne voulais pas aller au poste ; je suis sortie, comme ça, dans la rue, et je ne sais pas moi-môme comment je me suis trouvée au poste. »
« A ma question si elle voudrait reprendre la vie commune avec son mari, elle a répondu : « Ah ! oui », et s'est mise à pleurer. Elle a ajouté d'une voix touchée : € Mon mari vient et pleure avec moi. »
« Elle pleure amèrement au souvenir de la déposition du commissaire de police, qui déclara que dès le premier
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jour (Je son mariage elle halssail son mari et яа fitlAtre. « C'est pas vrai, je n'ai jamais pu dini ça. Avec mon mari à la fin c'était «lovenu pénibU' ; je pleurais tout le temps ; il m'injuriait, et le matin du crime il m'avait battue. »
€ Je ne lui cachai pas la possibilité d'une: demande de grâce à l'empereur, dans le cas où la Cour de cassation rejetterait sa requête. Klle m'écouta très attentivement et devint très gaie. « Voilà, vous m'avez bien encouragée ; autrement c'est un tel ennui ! »
< Je lui demandai discrètement si elle n'avait pas besoin de quelque chose; elle me comprit, et, sans s'offenser, me répondit tout Л fait simplement qu'elle avait tout ce dont elle avait besoin, même de l'argent.
< Л côté, son enfant, une petite fille, était sur le lit. En prenant congé, je m'approchai pour la roir et lui fis compliment de l'enfant. Elle y fut sensible, et quand je lui dis adieu, elle ajouta d'elle-môme : « On l'a bapti-^tM- hier, on lui a donné le nom de Catherine. »
« Quand je l'eus quittée, je causai d'elle avec la »iircctrice de la prison, Anna Pétrovna Borécha, qui m'en fit les plus grands éloges: «Elle est devenue si simple, si intelligente, si douce. » Il y a quelques mois, quand on l'amena en prison, elle était, paraît il, tout autre : « Grossière, insolente, avec tout le monde. Elle était presque folle. » .Mais peu à peu elle changea complètement. Depuis quelque temps déjà elle s'inquiète et devient jalouse : « Pourvu que mon mari ne se remarie pas ! » (Elle s'imagine qu'il a déjà le droit de le faire.)
< Avant l'arrêt de la Cour d'assises, il venait rarement. C'est aussi un trait de caractère. Anna Pétrovna аШппе queKornilov ne vaut pas sa femme, qu'il est stupide et sans coeur; que M™' Kornilov l'a fait demander deux fois et qu'enfin il est venu.
« Cependant, en me parlant, M"» Kornilov insistait sur le fait que son mari venait la voir et pleurait avec elle, elle voulait me montrer par là quel brave homme c'était !
« En un mot, on ne peut tout décrire et analyser. Je suis convaincu plus que jamais que la maladie a été cause de tout cela; je n'ai pas de iaXls positifs, mais l'entretien que j'ai eu avec elle me confirme dans cette idée.
< Ainsi, avant l'arrêt de la Cour de cassation, il n'y a pas
à penser à la demande de grâce. Quand sera-ce? je ne sais. Mais aussitôt après, si la décision est défavorable pour elle, ce qui est plus que probable, je lui écrirai cette demande de grâce. Le procureur m'a promis son aide, vous aussi» alors j'ai bon espoir. A Jérusalem il y avait une piscine dont l'eau devenait miraculeuse quand un ange descendait du ciel et la troublait. Un malade se plaignait à Dieud'at* tendre près de la piscine depuis longtemps et de n'avoir personne pour le plonger dans l'eau quand elle était troublée. D'après le sens de votre lettre, je pense que c'est vous qui voulez être pour le malade cette personne. Ne laissez donc pas échapper le moment quand l'eau sera troublée. Dieu vous en récompensera. Moi aussi. J'agirai jusqu'au bout.
€ Permettez-moi de vous exprimer les sentiments de mon profond respect. Votre
Th. Dostoïevski. »
Les doutes de Dostoïevski ne furent pas confirmés par les faits ; bientôt je lui fis savoir que la Chambre criminelle de la Cour de cassation avait cassé l'arrêt de la Cour d'assises et renvoyé l'affaire à une autre session.
En écrivant ce renseignement à Dostoïevski, dont le Journal d'an écrivain, ainsi que toutes ses œuvres, attirait l'attention générale, je lui demandai d'écrire de nouveau quelque chose sur l'affaire Kornilov, dans un des numéros précédant le nouveau jugement. Je comptais que la profonde analyse psychologique du caractère de l'accusée et les conditions qui accompagnèrent son crime produiraient une vive impression sur n'importe quel jury, et que, par cela môme, cet article sauverait la victime d'un état maladif.
Dès que je sus que l'affaire Kornilov était fixée pour la lin de décembre I876,je le fis savoir à Dostoïevski, qui sous le titre: Encore sur V affaire simple mais compliquée, reproduisit dans le numéro de décembre de son Journal presque toute sa lettre du 5 novembre, en y ajoutant une analyse fine et profonde de l'état d'âme de M"»» Kornilov au moment des assises ainsi qu'après la condamnation.
Je ne m'étais pas trompé ! L'œuvre artistique de Dostoïevski produisit sur la société pétersbourgeoise et sur les jurés une impression si forte, que môme le président de
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la Cour, dans яоп résumé aux juréfl,1es rnilnn ^rdeconlre l'influence de « quelques littéraUtur» de talent », et leur demanda « de juger d'après leur propre coDëcience ».
Mais que pouvaient signifier pour les jurés ces parolet sèches, quand dôjft' ils étaient pénétrés de la conscience € qu'il est douloureux h ГАгае humaine de supporter une secousse telle qu'une seconde condamnation »! Sous l'influence du puissant talent, ils ont compris clairement que ce serait € romme si quelqu'un, condamné h être fusillé, était soudain détaché du poteau d'exécution, et que, ranimant son espoir, od lui débandait les yeux, lui laissant revoir le soleil cinq minutes, pour après le ramener devant le poteau, et l'y attacher de nouveau. »
Ce tableau saisissant atteignit le résultat cherché, et à la question : « Ne peut-on pas acquitter ? Risquer d'acquitter ? » posée dans son Journal, Dostoïevski entendit luimême dans la salle du tribunal la réponse laconique des jurés : « Non «юираЫе ! »
Quel jour heureux ce fut dans la vie de souffrances de l'inoubliable maître, je le laisse à juger à tous ceux qui connurent Dostoïevski personnellement ou à ceux qui l'ont connu par ses œuvres. Pour le décrire il faudrait peutêtre un autre DostoïevskL
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