‹ Correspondance et Voyage à l'étranger;Chapitre 45 sur 48 · LA REVUE < VRÉMIA » ; ANNÉE · texte numérisé non relu

LA REVUE < VRÉMIA » ; ANNÉE

Avertissement.

La première année de l'édition de notre revue se termine, et nous lançons notre appel aux lecteurs pour la deuxième année.

Le public nous a soutenus. Il a répondu à notre appel de l'an passé et a fortifié en nous l'assurance que l'idée au nom de laquelle nous avons entrepris cette publication est juste.

Nous ne voudrions pas nous vanter, mais nous devons dire que l'appui du public a atteint des proportions inconnues depuis longtemps dans notre littérature.

Comment avons-nous servi notre idée ? N'avons-nous pas trompé le public dans les espoirs que nous lui avions donnés ? Avons-nous réussi à exprimer quelque chose ? A ces questions voicice que nous répondrons. Nous n'avons pas encore pu faire beaucoup, malgré tout notre désir et nos espérances. Nous sommes les premiers à le reconnaître.

580 CORBESPONDANCE DE DOSTOÏEVSKI

Si le public nous a accordé jusqu'au bout sa bienveillance, noue l'altribuoDs à sa foi en noire honnêlelé et en la sincérité de noire idée matlrease.

C'est ce qui surtout nous est précieux. Nous ne tromperoDB pas ^«on attente. Presque une année de l'édition de la revue, et les circonstances qui l'acrompagn/'rent, loin d'ébranler nos convictions les ont encore forlifiées. Nous ne perdons pas l'espoir d'exprimer notre idée complètement. Il y a encore beaucoup de chos<*s à dire, il faut à tout prix arriver à un résultat; il ne faut pas que les événements, les faite, prennent nos littérateurs à Timproviste.

Tous déclarent qu'ils sont pour le progrès. C'est nécessaire ; c'est la condition sine qva non.

Mais qu'est-ce que ce progrès quand, en fait, nous f*n sommes encore aux manuels européens 1 Le mouvement en avant est un phénomène normal, légitime ; que Dieu nous garde de l'entraver I Mais en renonçant à ce qui dans les phénomènes de notre vie antérieure était stérile et pernicieux, nous nous sommes soulevés en l'air et nous avons failli renoncer au sol même. Sans le sol, rien ne poussera ; il n'y aura aucun fruit. Or à chaque fruit il faut son sol, son propre climat, sa culture. Sans un sol solide sous les pieds, la marche en avant est impossible. On peut encore retourner ou tomber des nues. Comment ne pas convenir que nous avons mesuré plusieurs phénomènes de notre vie passée par une mesure trop étroite ? Nous avons mesuré tout avec une nouvelle archine, à la hâte, avec une opinion toute faite. Nous avons voulu nous tranquilliser le plus vite possible, croire que nous avons raison en tout, el cela veut dire que dans notre for intérieur nous pensons avec crainte : Ne nous mentons-nous pas !

Dans plusieurs phénomènes classés par nous dans le Royaume des Ténèbres, nous n'avons pas même remarqué la force du sol, les lois du développement, l'amour. Il faut élaborer de tout cela une opinion nouvelle, sans p£u*ti pris, plus perspicace. Nous avons tout détruit uniquement parce que c'était vieux. Que Dieu nous garde des vieilles formes de la vie ; il ne s'agit pas du tout d'elles et nous ne parlons pas de tout cela.

Lesémigrants qui vont s'installer à des milliers deverstes

de leurs anciennes demeures, parfois, au moment de partir, en pleurant embrassent la terre où naquirent leurs pères et leurs grands-pères. Il leur semble que c'est ingratitude de quitter le vieux sol, leur vieille mère, parce que les mamelles qui les ont nourris se sont taries et desséchées. Sur la grande route ils ramassent une motte de terre qu'ils emportent comme une chose sacrée pour la laisser à leurs petits-enfants, souvenir éternel, vénéré.. Mais le temps passe, les petits-enfants s'étonnent du respect qu'accordait le grand-père à cette poignée de terre. Et les petits-enfants ont raison. Ils ont depuis longtemps un nouveau sol à eux, un sol qui déjà les a nourris.

Mais nous, nous !! Quel nouveau sol avons-nous? Nous ne sommes môme pas des émigrants. Tout simplement nous nous sommes soulevés en l'air. En efTet. La sensation intérieure que nous éprouvons maintenant ressemble souvent à celle qu'éprouve l'aéronaute emporté à 7.000 mètres de la terre. Sans doute d'une pareille hauteur il peut faire beaucoup d'observations très curieuses, mais trop abstraites, pas entièrement proches de lui, et surtout terriblement dédaigneuses. Cependant, quelque amour qu'il ressente pour la science, il désire toujours redescendre sur la terre. Môme il a un peu peur, seul... Il lui est difficile de respirer... On peut tomber... Le ballon peut éclater comme une bulle de savon.

Enfin, avouons la vérité: nous aimons notre sol russe, d'une façon conventionnelle, livresque. Nous nous sommes enfin habitués à trouver que tout ne vaut rien pour nous. Nous sommes devenus si paresseux que nous avons pris l'habitude de laisser les autres travailler pour nous ; ils nous servent tant bien que mal, mais c'est tout prêt. En revanche nous avons accumulé une quantité d'amour-propre, de bile. Ce n'est pas étonnant, c'est la vie sédentaire ! Consultez le médecin. Nous avons soif de pratique et, sans rien faire, nous nous fâchons parce qu'il n'y en a pas.Peutôtre si nous savions aimer en trouverions-nous. On peut aimer môme ayant de la bile.

Mais en attendant, nous n'avons que querelles et discussions, il est vrai, toujours sur des sujets élevés : la pensée russe, la vie russe, la science russe, etc.

Nous sommes arrivés môme à ce point que plusieurs de

58'i CORRE8PON0ANCE OB DOHTOIeVHKI

nos pene^^urs demandenl sincèrement : « Quelle eut celle pensée russe? Quel est ce mot : le soi 7 »

La franchise de сен questions est un fait 1res important et qui justifie beaucoup. Nous parlons sôrieusemont. Cela signifie qu'on désire vraiment s'expliquer si on commence à demander la raison. D'ailleurs les défunts occidenUax étaient encore plus conséquents. Kux aussi, dan» le cas extrême, ne rusaient jamais et disaient tout nettement qu'il nous fallait devenir, par exemple, au moins des Français. S'ils ne le disaient pas tout à fait, en tout cas ils ouvraienl la bouche pour le dire et s'arrêtaient uniquement parce qu'ils engouaient... Le mot s'arrêtait dans la gorge.

Si Bélinski avait vécu encore une année il serait devenu slavophile, c'estrà-dire il serait tombé d'un feu dans l'autre. El même il ne lui restait rien déplus ; en outre il ne craignait dans le développement de sa pensée aucun feu. Cet homme aimait déjà trop 1 Plusieurs de ceux d'aujourd'hui sont au point où s'arrêta Bélinski, bien qu'ils affirment être allés plus loin.

Nos autres penseurs ne veulent pas se reconnaître « peuple » parce qu'ils sont en habit. Les troisièmes veulent faire venir l'esprit nouveau de l'Angleterre, puisqu'il est admis que la marchandise anglaise est la meilleure. Les quatrièmes rôdent àla veille de la déco ivertedes lois générales, de la formule générale, pour toute l'humanité ; ils modMent la forme générale universelle dans laquelle ils veulent fondre la vie universelle sans distinction de races et de nationalités, c'est-à-dire la transformation de l'homme en monnaie dont l'effigie est eCFacée.

Nous suivrons exactement la ligne de conduite que nous avons décrite dans notre appel au public de l'an passé ; et bien que jusqu'ici nous n'ayons pu exprimer beaucoup, néanmoins nous avons en conscience travaillé à notre œuvre.

Nous aimons et chérissons ce que nous regardons comme la vérité. Nous avons défendu les belles-lettres, nous avons envisagé la littérature comme une force indépendante et non comme un moyen, bien que nous reconnaissions la légitimité de plusieurs écrits récents de notre monde littéraire.

Nous ne nous sommes pas inclinés devant les autorités

Nous n'avons pas épargné chez les autres l'amour de la phrage, l'égoïsme, le contentement de soi et l'amour-propre qui va jusqu'à sacrifier la vérité ; peut-être môme nous laissâmes-nous entraîner jusqu'à la haine.

Nous fûmes entraînés, en plusieurs occasions, noue l'avouons, nous ne le regrettons guère. Reconnaissons encore une erreur. Parfois il nous fut pénible de combattre certaines opinions, en désaccord avec les nôtres ; le public a peut-ôtre été frappé de notre dureté, de notre assurance trop grande contre des opinions honnêtes, exprimées hardiment et non sans nobles intentions. Nous le regrettons, car nous avons promis une polémique sans parti pris. D'ailleurs nous ne pensons pas avoir montré beaucoup de parti pris ; nous nous portons garant de n'en jamais moQ> trer dans l'avenir. Mais nous considérons qu'à notre époque la polémique des idées est nécessaire. Le scepticisme, l'opinion sceptique, tue tout, môme l'opinion ; c'est presque l'apathie totale et le rêve mortel, tan<lis que maintenant la littérature est une des manHestations principales de la vie consciente russe.

Jusqu'à présent tout est arrivé du deliors ; nous avons presque tout reçu gratuitement, à commencer parla scit'nce jusqu'aux formes sociales de la vie quotidienne. La littérature, au contraire, est le fruit de notre propre travail, elle provient de notre propre vie. C'est pourquoi nous l'apprécions et l'aimons. C'est pourquoi nous avons foi en elle.

Nous ne donnerons pas la liste de nos futurs collaborateurs ; nous ne nous vanterons pas de nos espérances ; nous ne mettrons pas en évidence les noms des écrivains qui ont participé à notre revue ni les articles qu'ils ont écrits.Si le public en est resté content, il se les rappellera sans cela.

Kn l'année 1862 notre revue sera éditée suivant le môme programme et avec les mômes collaborateurs.

Saint-Pétersbourg, 23 septembre 1861.

Th. Dostoïevski,

581 COnRESPONOAMCE [>E 1)Г)ЧТ(>1ЕУЧК I

LA REVUE € VRéMIA » ', ANNÉE 1863

Avertitsemenl.

Avec 1863 commencera la troisième année do l'existence de notre revue. Notre ligne de conduite reste la mdme.

Nous savons quecertainsde nos adversaires tâchent d'obs* curcir notre idée maîtresse aux yeux du public, ou de la défigurer. Nous avons des adversaires; il n'en pouvait être autrement. Ils se sont montrés tout d'un coup.

Nous sommes partis en campagne avec trop de succès, pour ne pas provoquer de clabauderies hostiles. C'est bien compréhensible. Nous ne nous en plaignons pas. Il y a des revues, des livres, qui durant plusieurs années non seulement ne provoquent aucune méchanceté, mais même n'attirent sur eux ni l'attention des littérateurs, ni celle du public. Avec nous il en est allé autrement et nous en sommes môme contents. Au moins nous avons provoqué la discussion, les racontars. C'est plus flatteur que l'inattention générale.

Bien entendu, nous négligeons les bavardages vils et nuls des routiniers qui ne comprennent pas notre œuvre etsont incapables de la comprendre. Excités par la voix étrangère ils se lancent sur la proie. Ce sont ceux qui les ont à gages, qui les excitent et pensent pour eux. C'est la coutume. La routine n'eut jamais une seule pensée originale. Avec eux il n'est point môme besoin de discuter. Mais dans notre littérature il y a les théoriciens et les doctrinaires, et toujours ils nous ont attaqués. Ceux-ci agissent consciemment. Ils nous comprennent et nous les comprenons. Avec eux nous avons discuté et discuterons. Nous expliquerons pourquoi ils nous ont attaqués.

Dès l'apparition de notre revue, les théoriciens ont senti que nous différions sur plusieurs points. Bien que nous soyons d'accord avec eux sur la question qui doit rallier l'unanimité (nous parlons du progrès), cependant dans les moyens,dansridéal,dans les points de départ et d'appui de l'idée générale, nous ne pouvons nous entendre. Eux sont les administrateurs et les savants théoriciens des opinions

occidentales. Ils ont tout de suite compris qu'il s'agissait d'eux quand nous parlions du € sol »,et avec rage ils nous ont attaqués, nous accusant de pharisaïsme, disant que le € sol » c'est un mot vide que nous-mêmes ne comprenons pas et avons inventé pour produire de l'effet. Et cependant ils nous ont parfaitement compris, à preuve la rage même de leurs attaques. On n'attaque pas avec une telle irritation le mot creux, la métaphore vide. Répétons : il y eut beaucoup de publications ayant la prétention de dire quelque chose de neuf, de poursuivre un but, elles vécurent plusieurs années, mais les théoriciens ne daignèrent раз les honorer de leur attention. Nous, ils nous ont attaqués avec furie.

Ils savent très bien que les appels au sol, à l'union avec le peuple, ne sont pas des sons creux, des mots vides inventés par la spéculation pour produire des effets. Ces paroles ont été pour eux une réminiscence, un reproche pour eux qui bâtissent non sur le sol mais dans l'espace. Nous nous sommes révoltés très sérieusement contre les théoriciens qui n'admettent pas non seulement qu'en l'esprit du peuple est contenu presque tout, mais qui nient môme cet esprit. Ils désirent uniquement les principes universels et ils croient que l'esprit du peuple dans son développement ultérieur s'efface comme les vieilles monnaies, que tout se confond dans une seule forme, en un seul type général, que d'ailleurs eux-mêmes ne sont pas capables de définir. C'est l'esprit occidental dans son développement extrême et sans la moindre concession. Dans leur rage, ils poursuivaient non seulement les côtés hideux et monstrueux de l'esprit national, les côtés qui nécessairement doivent céder devant le développement général, mais môme ils présentaient sous un aspect monstrueux certaines particularités de notre peuple qui sont précisément les gages de son développement indépendant futur, qui font son espoir et sa force indépendante, éternelle. Dans leur dégoût de la boue et du hideux, derrière cette boue et ce hideux ils ont laissé passer beaucoup de choses et n'en ont pas remarqué un grand nombre. Sans doute, désirant sincèrement le bien, furent-ils trop sévères. Avec la passion de découvrir le mal, ils ne cherchèrent que les points noirs et n'ont pas vu les côtés clairs et frais. Parfois,sans le vou-

586 nORItBflPONDANCB DB DOSTOÏEVSKI

loir, ilH se Iroiivèrent d'accord avec los caloiimialourH de notre peuple, avec les grands seigneurs qui le regardent dt'îdaigneusemenl et, sans le connaître, le condamnent à rinaclion et ne croient pas à son indépendanc<\

Il va sans dire que nous les distinguons de ces seigneurs.

Nous comprenons et savons appr<^cier l'amour et les sentiments magnanimes de ces amis sincftrfs du peuple. Noue estimons et respectons leur aclivilô sincère et honnôlr^bien que nous ne soyons point d'accord avec eux sur tous les points. Mais ces sentiments ne nous feront point cacher nos convictions. Le silence serait parti pris. De plus, nous ne nous taisions pas auparavant.

Les théoriciens s'enfonçant dans leur sagesse doctrinaire non seulement ne comprennent pas le peuple, mais ils le méprisent môme ; bien entendu sans intention mauvaise, presque par hasard. Nous sommes convaincus que même le plus intelligent d'entre eux pense qu'à l'occasion i' lu suffirait de causer dix minutes avec le peuple pour le comprendre entièrement, tandis que le peuple pourra fort bien ne pas les écouter, de quoi qu'ils parlent.

Jusqu'à ce jour le peuple ne croit ni à la vérité ni à la sincérité de notre sympathie ; il s'étonne même de ce que nous défendions ses intérêts et non les nôtres ; il se demande quel besoin nous avons de lui. Jusqu'à ce jour nous lui avons causé le langage des oiseaux. Mais les théoriciens obstinés ne veulent pas le voir, et qui sait, non seulement les raisonnements mais les faits eux-mêmes ne pourraient peut-être pas les convaincre qu'ils sont seuls en l'air, complètement isolés et sans aucun point d'appui sur le sol; que seul cela n'est en rien ce qu'il faut.

Quant à nos doctrinaires, sans doute ils ne nient pas l'esprit populaire ; en revanche ils le regardent de très haut. Toute la discussion est en ceci : comment faut-il comprendre le peuple et l'esprit populaire ? Ils le comprennent trop à la vieille mode. Ils croient en diverses couches et divers résidus sociaux.

Les doctrinaires veulent éduquer le peuple ; ils consentent à écrire des livres à son usage (cependant jusqu'à ce jour ils n'en ont pas écrit un seul), et ils ne comprennent pas le principal : que le peuple commencera à lire leurs livres quand eux-mêmes deviendront « peuple » de

tout leur cœur, de toute leur raison, et non en mascarade ; c'est-à-dire quand les intérêts du peuple deviendront les nôtres, et les nôtres les leurs. Mais pour eux pareil retour au sol est impossible. Ce n'est pas en vain qu'ils parlent tant de leur science, de leur professoral, de leurs qualités et presque de leurs grades. Les plus indulgents d'entre eux consentent à peine à hausser le peuple jusqu'à eux en leur enseignant toutes les sciences et l'instruisant. Ils ne comprennent pas notre expression : « Lunion avec l'élément populaire. )»Ils nous attaquent pour cette expression, comme si c'était une formule mystique quelconque, renfermant un sens mystérieux. — « Et qu'y a-tril de nouveau dans l'esprit du peuple ? nous disent-ils. On a dit cela déjà des milliers de fois; on en a parlé récemment et jadis; en quoi ici la nouvelle pensée, en quoi les particularités? »

Répétons. Toute la question est dans la compréhension du mot « populisme ». Nos paroles sur l'union ne renfermaient aucun sens mystérieux. II fallait les prendre à la lettre, et nous restons convaincus que nous nous sommes exprimés clairement. Nous avons dit et répétons que moralement il faut s'unir complètement avec le peuple, le plus étroitement poirsible. Qu'il faut de toute nécessité se confondre avec lui et devenir moralement une seule unité. Voilà ce que nous avons dit et répétons. Évidemment, théoriciens et doctrinaires ne peuvent concevoir une union aussi complète. De môme ceux qui pendant cent cinquante ans, malgré eux, ont été habitués à se regarder comme des êtres à part ne peuvent le comprendre. Nous convenons que le comprendre très bien est difficile. Parfois il est très difficile de comprendre par les livres ce que par les faits de la vie réelle on comprend. D'ailleurs inutile d'entrer dans des explications trop détaillées. Nous ne craignons pas pour notre idée. La pensée juste ne reste jamais incomprise. La vie et la réalité sont pour nous.

Eh ! mon Dieu 1 quelles objections nous a-t-on faites parfois 1 On craignait pour la science, pour la civilisation 1 « Que deviendra la science ? Faut-il que nous tous reprenions le zipoune et nous fassions inscrire dans une commune quelconque ? >

A cela nous répondrons que la science n'a rien à craindre. C'est la force éternelle et suprême propre à tous et néoes-

588 CORnBSPONDANCS DE DOeTOlRVftKt

sairo h lous. Klle г'ч1 l'air que nous rospirons. Elle ne diBparaîtra jamais el trouvera sa place partout, et quant au zipoune, peut-ftlre n'y en aura-l-il plus quand noue comprendrons d'une façon véritable le peuple et le < populisme ». Quand nous irons sincèrement vers le peuple, le zipoune s'en ira peut-^tre de chez lui. Bien entendu nous faisons celte observation pour consoler les timides et lee seigneurs. Nous autres, nous respectons le zipoune, c'est un vêlement honnête ; il ne faut pas le dédaigner.

Nous avouons qu'il est plus difficile à nous qu'à personncî d'autre d'éditer une revue. Nous apportons l'idée nouvelle de l'indi^pendance morale, populaire, la plue entière. Nous défendons la Russie ancienne, noire eouche, nos principes. Nous devons parler pathétiquement, exhorter et lâcher de prouver. Noue devons exprimer notre idéal avec une clarté absolue. La tâche des accusateurs est plus facile. Ils n'ont qu'i't ailaquer et siffler pour être compris de tous, souvent môme sans se rendre compte au nom de quoi ils attaquent et sifflent. Dieu me garde de parler de haut des accusateurs. Nous respectons l'accusa* tion honnête, générale, indépendante, fondée sur une idée profonde, vivante, réfléchie. Nous-mêmes sommes des accusateurs ; témoin notre revue. Nous voulons dire simplement que pour l'accusateur la sympathie est plus facile à trouver.

Même ceux qui pensent autrement et qui ne sont pas entièrement d'accord avec l'accusateur sont prêts à se rallier à lui.

Est-il besoin de dire que nous, avec nos accusateurs et sérieux et petits, nous repoussons la pourriture des immondices vieillies et des détritus.

Nous n'aspirons pas moins qu'eux à la rénovation, mais nous ne voulons pas avec la boue rejeter l'or; el la vie et l'expérience nous ont convaincus que I or existe dans notre sol, l'or natif, qu'il est à la base naturelle, organique, du caractère et de la vie mômes ; que le salut est dans le sol et dans le peuple.

Ce n'est pas en vain que ce peuple a défendu son originalité. Certains critiques de pacotille se moquent de lui, disent qu'il n'a rien fait, qu'jJ''îi'est arrivé à rien. Libre à eux de ne pas le voir. Nous voulons précisément indiquer

ce qu'il a fait; les conséquences le montreront; la science le développera. Nous le croyons, du lait seul que le peuple s'est conservé pendant plusieurs siècles, alors qu'à sa place un autre peuple serait devenu depuis longtemps des Tchouktchi quelconques. Qu'il y ait beaucoup de boue sur lui, mais dans ses idées sur la vie, dans certaines de ses coutumes, dans certaines bases de la société et de la commune, il y a tant de sens, tant de gages d'avenir, que les idéals occidentaux ne peuvent s'appliquer à lui qu'en l'amoindrissant. Ils ne s'appliqueront pas, car ils ne sont pas issus de notre peuple, de notre histoire. A leur création présidèrent d'autres circonstances, et le droit de conserver sa physionomie propre est plus fort que tous ceux qui peuvent exister chez un peuple et une société. Cet axiome est trop connu. Faut-il le répéter? Faut-il répéter que ceux qui trouvent le peuple inapte à l'indépendance par cela môme le méprisent?

En réalité, il n'y a que notre revue qui reconnaisse entièrement notre originalité populaire, môme sous sou aspect actuel. Nous partons directement de lui, du peuple, comme d'un point d'appui indépendant, du peuple tel qu'il existe maintenant, sauvage, après deux siècles d'une sombre servitude, mais nous croyons qu'il porte en soi tous les moyens de son développement. Nous ne sommes pas allés à l'antique Moscou chorclier des idéals. Nous n'avons pas dit qu'il faut commencer par tout changer à la façon allemande avant de considérer notre peuple comme un élément propre à l'édifice éternel futur. Nous sommes partis de ce qui est, et nous souhaitons seulement à ce qui est la plus grande liberté de développement. Avec cette liberté nous croyons en l'avenir russe ; nous croyons en la possibilité de son indépendance.

Qui sait I peut-être nous traitera-t-on d'obscurantistes sans comprendre que nous allons peut-être beaucoup plus loin et beaucoup plus au fond que nos accusateurs, en tâchant de prouver que dans certains principes naturels des caractères et des coutumes russes, il y a incomparablement plus de gages sains et vitaux pour le progrès et la rénovation que dans les rêves des rénovateurs occidentaux les plus ardents qui ont déjà condamné leur civilisation et en cherchent l'issue.

590 COHnESl'ONDANCH DE DOiSTOlBVSKl

l^mioiir. un exemple entre beaucoup: Làba.4,en Occi- (leut, on regarde comme l'idéal extrême et le plut» ioacco*sible «lu bien-être ce qui chez поим existe en réalité depuis longlemp», non Heulumenl h l'élut naturel non développé, main organiïié régulièrement. Chez nous il ехЫе со tail, que sauf un pelit nombre <lr bourgeois et de foDclionnaires, personne no doit naître pauvre.

Chaque être, à peine eorli du sein de sa mère, eel attaché à la terre ; il a déjù droit à un morceau de la terre commune el ne doit pas mourir de taim. Si malgré cela il y a chez nous lanl de pauvres, c'est uniquement parce que ces principes populistes sont restés jus^iu'à ce jour non développés, n'ayant pas été honorés de l'atlenlion de nos gens avancés. Mais depuis le 19 février, une nouvelle vie a commencé. Nous la saluons avec joie. Longtemps nous sommes restés inaclifs, comme envoûtés par une force terrible, et cependant une soif de vie se manifestait fortement dans notre société. C'est par ce désir de vivre que la société arrivera à sa vraie voie, jusqu'à la conscience que sans l'union avec le peuple elle ne fera rien.

Mais il faut que cette sortie sur le vrai chemin s'accomplisse sans bonds dangereux — salto morlale. Nous sommes les premiers à le désirer. C'est pourquoi nous voudrions l'union bienfaisante avec le peuple. En tout cas mieux vaut le progrès et la vie que l'arrêt et le sommeil stupide sous lequel tout se contracte et se paralyse. Dans notre société il y a déjà l'enthousiasme, force précieuse, sacrée, qui attend où s'appliquer et l'issue. Aussi, Dieu fasse que cette force ait une issue légitime, normale. Sans doute la liberté de cette issue, môme dans la liberté de paroles, se régulariserait d'elle-même, se jugerait, se dirigerait légitimement, normalement. Nous l'attendons et le désirons sincèrement.

Il nous semble que depuis cette année notre vie progressive doive prendre d'autres formes, et même, en certains cas, d'autres bases. La nécessité de l'élément populaire dans la vie devient évidente et sensible. Autrement il n'y aura ni fond ni soutien pour rien, pour aucune initiative bienfaisante. C'est trop évident ; progressistes et conservateurs le reconnaissent.

Nous respectons toute initiative noble. En ces temps

d'obscurcissement, quand partout paraît la discussion sur le fond et sur les principes, nous tâchons d'avoir les vues les plus larges, sans tomber dans l'impersonnalité. car nous avons nos convictions à défendre chaleureusement.

Mais en môme temps, de tout notre cœur nous sympathisons à tout ce qui est sincère et honnête. Par contre, nous haïssons les êtres vides, sans cervelle, qui rabaissent tout ce qu'ils touchent et souillent une idée pure et honnête du fait seul qu'ils s'en occupent. Nous haïssons les siffleurs qui font du bruit uniquement pour leur pain ou pour siffler. Nous haïssons ceux qui sautent sur une phrase volée comme à cheval sur un bâton et font claquer le petit fouet du libéralisme routinier. Les convictions de ces messieurs ne leur coûtent rien. Ce n'est pas par la souffrance qu'ils les acquièrent. Ils les vendent aussitôt pour le prix qu'ils les ont achetées. Ils sont toujours du côté des plus forts. Ils n'ont que des mots, des mots et des mots. Nous avons assez des mots, il nous faut des actes.

Nous ne craignons pas les autorités et méprisons la sensibilité littéraire, chez nous assez répandue, surtout ces derniers temps, quand tout dans la littérature se soulève et se trouble.

Encore un mot. Nous espérons que durant ces deux années, le public s'est convaincu de l'impartialité de notre revue. Nous en sommes particulièrement fiers. Nous louons ce qui est bon dans les publications de nos adversaires, et jamais^ par amitié, nous n'avons loué ce qu'il y avait de mauv6Ùs chez nos amis. Hélas ! est-ce une chose si naturelle en notre temps qu'il faille s'en faire un mérite !

Nous défendons les belles-lettres ; nous sommes pour l'art; nous croyons en sa force indépendante et nécessaire. Il n'y a que la théorie la plus extrême ou la nullité la plus vulgaire qui peuvent nier cette force. Mais nous ne sommes pas les défenseurs de « l'art pour l'art ». Sur ce sujet nous nous sommes suffisamment expliqués, et les œuvres de belles-lettres que nous avons publiées le prouvent assez.

Nous ne parlerons point des améliorations que nous avons l'intention d'apporter l'année prochaine à notre revue ; les lecteurs les remarqueront d'eux mômes.

592 COnRESPONDANCB DB DOSTOlEViiKI

LA REVUE « L'éPOQUB »; ANNÉE 1865

Aiyerlissemenl.

La publication de la revue littéraire et politique L'Époque sera continuée, en 1865, par la famille du feu Mikhaïl Mi* khaïlovitch Dostoïevski.

L'/s/^oyueparallracomrae toujours, mensuellement, suivra le programme ancien; son format sera celui de nos revues mensuelles; chaque livraison comprendra de30à35 feuilles. Les propriétaires de la revue prendront une part personnelle à sa publication.

Tous les collaborateurs anciens du feu directeur et presque tous les écrivains qui ont donné leurs œuvres à la revue de Michel Dostoïevski (MM. Porietzski. Averkeiev, Slrakhov, M. Vladislavlev, Akhsharoumov, A.-A. Golovatchov, Dolgomostiev, Ostrovski, Plestchéiev, Polonsld, Th. Dostoïevski, Babikov. Falaiev,Maïkov, Tourguenev, etc.), continueront de collaborer à Z.'ii/)oyue. Parmi eux A.-N. Ostrovski nous a promis formellement, pour l'année prochaine, sa comédie. L-S. Tourguenev nous a fait savoir que sa prochaine nouvelle serait pour notre revue. Th. Dostoïevski, outre sa participation régulière dans L'Époque, y publiera l'année prochaine un roman.

La revue élargira sans cesse le cercle de ses collaborateurs.

L'esprit de la revue reste ce qu'il était. L'étude de nos phénomènes sociaux, dans le sens du nationalisme russe, fera, comme auparavant, le but principal de notre publication.

Nous restons convaincus que dans notre société il n'y aura aucun progrès, avant que nous ne devenions de vrais Russes, et, maintenant le signe d'un vrai Russe c'est de savoir précisément ce qu'en Russie nous ne devons pas bafouer, ni critiquer, ni condamner, et ce qu'il faut aimer. Voilà ce que les vrais Russes ont besoin desavoir. En efiTet, celui qui est capable d'aimer et qui sait exactement ce qu'il lui faut aimer, en Russie, connaît aussi ce qu'il faut blâmer. Il sait exactement ce qu'il doit désirer, condamner, plaindre. Il sait mieux que tout autre dire le mot utile.

d'une façon plus compréhensible, et plus utilement qu'un accusateur attitré.

Nous avons appris à railler beaucoup de choses de notre patrie et parfois, il faut être juste, nous l'avons fait avec assez d'esprit et môme d'à-propos. Mais, le plus souvent, nous avons dit des sottises affreuses, desquelles rougiront les générations futures, et jusqu'à ce jour nous ignorons ce qu'il nous faut respecter en Russie. Personne ne nous en félicitera. En eiTet, sur quoi nous trompons-nous le plus, sur quoi sommes-nous tous en désaccord absolu; jusqu'à la furie? Sur ce que nous avons de bon chez nous.

Si nous tombions d'accord seulement sur ce point, aussitôt nous conviendrions aussi de ce qu'il y a de mauvais chez nous. Voilà pourquoi le peuple, jusqu'à présent, ne nous comprend pas, ne comprend pas la classe intellectuelle. Le peuple et nous aimons des choses différentes. C'est le point principal de notre désaccord.

Notre expression « le sol » est devenue pour les autres incompréhensible et ridicule. Le sol, en général, c'est sur quoi tous se tiennent et se fortifient. Et bien 1 on se tient toujours à ce qu'on aime. Or qu'aimons-nous, qui savonsnous aimer maintenant en Russie, franchement, directement, de tout notre être ? Qu'y a-t-il maintenant en Russie qui nous soit cher? Est-ce que jusqu'à ce jouron ne considère pas chez nous comme une honte, comme un signe d'esprit rétrograde, l'idée que nous sommes un peuple original, que nous avons un caractère historique? Ne considère-t-on pas chez nous comme axiome scientifique que la nationalité dans le sens du développement maximum, c'est une sorte de maladie dont nous guérira la civilisation qui nivelle tout?

Selon nous, quelque fertile que soit une idée importée de l'étranger, elle ne pourra prendre racine chez nous, s'acclimater et nous être réellement utile que si notre vie nationale, sans aucune inspiration et poussée du dehors, faisait surgir d'elle-même cette idée naturellement, pratiquement, par suite de sa nécessité, de son besoin reconnu pratiquement par tous. Aucune nation au monde, aucune société plus ou moins stable, ne s'est formée sur un programme de commande importé du dehors. Tout ce qui est vivant s'est formé spontanément, a vécu en réalité. Les idées les meilleures et les meilleures institutions de l'Occi-

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(lenl »<• sont formée» là d'une façon indé|K;ndaulft. par les siècles, par suit*; d'une néccs.silé organique imm/'diale et graduelle. Ceux qui créèrent en Angl«'lerr«- le Parlemenlne prévoyaient pas comment il se transformerait parla suite, pourquoi donc nos accusateurs nou-t refusent-ils une vie propre, originale, et se moquenl-il» de nos «^xpreseione : « la vie organique », с la vie du sol indéjiendante »?

Mais en raillant dédaigneusement h chaque pas, ils »e trompent eux-mêmes et s'embrouillent dans les phénomènes contemporains de notre vie nationale, ne sachant pas comment la définir: phénomène organique ou extérieur; bon ou mauvais, sain ou gâté ? Ils perdent jusqu'à le! point l'exactitude des définitions qu'ils commencent môme à en avoir |>eur, et de plus en plus fréquemment tombent dans les idées abstraites. Dans notre société malade s'- '

de plus en plus la conception du bien et du mal, 'i et du nuisible. En conscience, qui de nous sait maintenant ce qui est bien et ce qui est mal? Tout s'est transformé <'П point litigieux etchacun l'interprète à sa façon. Kn disant cela nous ne posons pas pour l'infaillibilité et l'omniscience, au contraire, nous comme les autres pouvons dire des sottises, sincèrement et de bonne foi. Ce que nous venons dédire n'est point un reproche ; nous n'avons voulu ofTenser personne. Cependant il nous semble que notre point de vue donne la possibilité de reconnaître sans erreur, de définir plus exactement ce qui se passe autour de nous. (Ce n'est pas notre revue que nous louons maintenant, c'est notre façon d'envisager les choses.) De ce point de vue, par exemple, nous ne pouvons être étonnés des faits récents de notre vie nationale, sans savoir comment les envisager; c'est-à-dire que nous ne pouvons avoir peur pour nos convie lions humaines ni craindre de laisser échapper un fait indiscutable.

Aucun pays ne renoncera à sa propre vie; il consentira plutôt à vivre pauvrement, mais cependant à vivre, que de vivre d'après les autres, ce qui n'est pas vivre.

Les sages et les réformateurs paraissent chez le peuple organiquement.

Ils n'ont de succès que quand ils ont un lien organique avec leur peuple. On raconte qu'au moment où on discutait chez nous la question de l'émancipation, un préfet

APPENDICE '>i*'i

français envoya aussi un projet. Selon lui, rien n'était plus facile à résoudre que le problème de l'émancipation : il suffisait de promulguer un décret stipulant que quiconque né sur la terre russe à partir de cette date, naîtrait libre. C'était tout. C'était très commode et très humanitaire ! Chez nous on s'est beaucoup moqué de ce Français, et, nous semble-t-il, tout à fait en vain. D'abord il a résolu la question selon lui, selon l'esprit »ît l'idéal de sa nation, et dans sa solution il ne pouvait point n'être pas Français. Or, pour les Français, l'homme sans la terre, le prolétaire, peutnéanmoins être regardé comme un homme libre. Selon la conception russe fondamentale, originelle, il ne peut être de Russe sans le droit à la terre. La science et la vie occidentales ne sont arrivées que jusqu'au droit de propriété personnelle. Alors en quoi ce Français était-il coupable ? En quoi? quand nous-mêmes, d'après la science occidentale, regardons notre conception fraternelle, largt', sur le droit à la terre comme un degré inférieur du développement économique ? Et, deuxièmement, en quoi nos propres penseurs et théoriciens des journaux sont-ils supérieurs à ce Français? Toute force saine, terrienne, croit en elle et en sa vérité; c'est le premier indice de la santé du peuple. Cette foi populaire en soi et en ses propres tins ne marque point un arrêt, elle est au contraire le gage de la vitalité, et cela n'exclut nullement le progrès et le développement. Sans cette toi en soi, le peuple de la Russie blanche n'aurait pu résister pendant des siècles et ne se serait pas sauvé. Le peuple, quelque grossier qu'il soit, n'insistera pas sur ce qui ne vaut rien, s'il le reconnaît lui-même et s'il a la possibilité de le modifier selon sa propre conviction. Aussi le peuple ne renonce-t-il jamais librement à la science. Au contraire, si quelqu'un respecte sincèrement la science, c'est le peuple. Mais dans ce cas c'est encore la même chose. Il tant absolument que le peuple lui-même, par une voie indépendante, arrive à ce respect. Alors il viendra chez nous de lui-même et nous demandera de l'instruire.

Autrement il n'acceptera pas de vous la science et ne renoncera jamais à ses « monstruosités ».

Le peuple tire des exemples ses conclusions de la vie pratique. Pour un exemple à soi, il faut une vie indépen-

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danU% il faut rencontrer cet exemple dans la vraie vie pratique. Que résulte-l-il «ionc ? Il résulte qu'il ш; faut рая attenter h l'indépendance de la vie nntionalc, qu'il faut au contraireemployer toute» ses forces à l'élargir, à développer son originalité et son indépendance. 1^ progrès de la Ruasie ne peut se définir autrement et se manifester qu'à mesure du développement de notre vie naturelle et proportionnellement à l'agrandissement du cercle de eon activité indépendante au point de vue économique et moral, proportionnellement à sa délivrance de l'oppreesion séculaire.

Voilà à quoi il faut aspirer, ce qu'il faut aider. Jusqu'alors nous n'avons en vue que la confusion des langues dans notre société instruite et sa veulerie morale extraordinaire. Nous voyons disparaître notre génération actuelle, d'olle-môme, veulemcnt, sans laisser de traces, en se déclarant, par un aveu étrange, incroyable pour la postérité, de ces « gens inutiles ».

Sans doute nous ne parlons que de quelques élus de ces « gens inutiles » (car même parmi les gens inutiles il y a des élus), et la nullité jusqu'aujourd'hui croit en soi et ne remarque pas qu'elle cède la route à des forces russes nouvelles, inconnues, saines, provoquées enfin à la vie. Dieu

soit loué !

Bien entendu, dans notre littérature, tous, à quelques rares exceptions, aiment la Russie, lui souhaitent le bonheur et cherchent pour elle ce qu'il y a de mieux. Il n'y a qu'une seule chose de regrettable : tous souhaitent mais chacun cherche à sa façon et nous nous dispersons dans les diverses « directions >, comme les écrevisses échappées d'un sac. Chez nous, presque tous se querellent ou se sont querellés. C'est vrai, il ne nous est resté rien de plus à faire en qualité de gens isolés qui, en attendant, ne sont nécessaires à personne, que personne ne demande. Cependant si quelque part dans notre société se manifestent les indices de la vie indépendante (c'est-à-dire, à proprement parler, dans la société instruite), c'est surtout dans la Шtérature.

C'est pourquoi, malgré la confusion des langues et des conceptions et les querelles générales, regardons-nous notre littérature avec respect, comme le phénomène vital en son genre tout à fait organique. En accusant les autres

APPENDICE j97

de querelles et de discordes, nous ne pensons pas nous excepter. Nous aussi n'avons pas évité notre sort. Nous ne nous excuserons pas ; nous ne nous justifierons pas. Disons seulement une chose : dans la discussion nous ne cherchâmes jamais à avoir raison ; nous n'avions en vue que la vérité.

Dans notre littérature, il est vrai que se sont introduites déjà les spéculations habiles sur les convictions ; mais, en réalité, môme ici, il y a plus de faits ridicules que sérieux; plus d'histoires comiques, d'amour-propre irrité, de prétentions frisant le grotesque, que des faits vraiment tristes et honteux.

Nous promettons de suivre attentivement la marche et le développement de notre littérature, de faire attention à tout ce qu'il y aura d'important, selon notre opinion. Nous n'éviterons pas aussi les discussions et les polémiques sérieuses ; nous sommes également prêts à combattre ce que nous trouverons nuisible pour notre conscience nationale, mais nous tenons à éviter la polémique personnelle, bien que nous n'osions affirmer n'en avoir jamais fait jusqu'à ce jour. Cela nous répugne et nous ne comprenons pas comment on peut injurier et calomnier consciemment des gens par cela seul qu'ils ne partagent pas nos idées. Louer les vilaines choses et les justifier par principe, nous ne le pouvons pas et ne le voulons pas. Rédiger la revue en remplissant les diverses rubriques par les seuls faits nous agréant ; ne voir dans certains phénomènes uniquement ce que nous y désirons voir ; ignorer tout le reste et l'écarter intentionnellement ; appeler cela une direction et penser que c'est juste et honnête; cela nous ne le pouvons pas. Nous n'avons peur ni de la lumière ni des autorités. Nous sommes toujours prêts à louer le beau, môme chez nos adversaires les plus acharnés ; nous sommes également prêts à reconnaître franchement nos erreurs dès qu'on nous les prouvera.

L'Époque, dès ses débuts, a éprouvé un insuccès notable et inattendu. Premièrement, elle a paru tard. Le directeur défunt n'avait annoncé sa revue qu'en février 1864. Les deux premiers numéros, dans la même livraison, ne purent paraître avant le 20 mars. La revue fut donc en retard dès ses débuts. Le feu directeur avait promis de regagner ce

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retard et il eût tenu parole ; il avait neuf moi* devant lui, et peu à peu, sans se hâter, sans nuire à la rédaction de la revue par trop de hAte, il aurait rattrapé le courant. Maie sa maladie inattendue et sa mort ont arrêté complètement la publication pendant presque un mois et demi. Enfin la rédaction nouvelle a vu surgir devant elle tout à coup mille diflicultés qu'elle a dû vaincre. D'abord on était en retard de deux mois. Knsuile, les quelques centaines de manuscrits déposés à la rédaction étaient inconnus, il fallut les trier, les classer, el parfois n'avait-on pour ce travail aucun fil conducteur. La correspondance avec des inconnus augmentait la complication. Los affaires décidées exigeaient des explications, un contrôle, de nouvelles décisions. Il fallait revoir tous les manuscrits. Nous ne parlerons pas des difficultés matérielles, qui toutes, cependant, exigeaient une prompte et habile solution et prenaient beaucoup de temps.

Néanmoins la rédaction s'est imposé le devoir de faire paraître la revue à temps. Les numéros de septembre et d'octobre seront imprimés en même temps dans deux typographies et paraîtront tous deux au mois de novembre. Les numéros de novembre et de décembre paraîtront en décembre, et le numéro de janvier 1845 paraîtra sans faute en janvier.

La rédaction n'a pu accélérer ainsi son travail depuis le commencement ; elle devait d'abord ne pas nuire à la composition de la revue par trop de hâte.

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