A MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE DE RENNES
Le 11 décembre 1833.
Monseigneur,
Je crois de mon devoir de vous faire connaître que le Souverain Pontife, ayant considéré la clause qui termine ma lettre du 5 novembre dernier comme restrictive de ma soumission à son Encychque du 15 août 1832, je me suis empressé d'adresser au cardinal Pacca la lettre et la Déclaration dont je joins ici copie.
Je profite avec joie de cette occasion pour vous assurer que si, dans la lettre que j'ai publiée dernièrement, quelques expressions avaient pu vous blesser, il n'a jamais été dans mon intention de manquer au respect que je vous dois, et avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc. ^
Paris, le 27 décembre 1833.
Mon excellent ami,
M. Talbot, membre de la Chambre des communes, actuellement à Paris et venant d'Allemagne, vient de me faire remettre un paquet contenant 750 francs, sans autre expUcation qu'un seul mot au-dessus du bordereau : Contribution venue de Pologne. Je ne sais qui a pu se croire le droit de m'offrir de l'argent, et surtout se persuader que j'étais homme à en accepter, à quelque titre que ce fût. J'avoue que rien au monde ne pou vait m' humilier davantage, et qu'au milieu de tous les chagrins que j'ai depuis longtemps à supporter, nul ne m'avait encore été aussi pénible. Je me suis empressé de faire prendre, chez M. Rothschild, une lettre de change sur Vienne, égale à la somme ci-dessus; et comme j'ai des raisons de croire que quelques-unes des personnes à qui est venue cette étrange idée ne vous sont point inconnues, je prends la liberté de vous adresser cette lettre de change, en vous priant de la faire passer à qui de droit. Ceci est une affaire d'honneur, et je
* A cette lettre l'évêque de Rennes répondit la suivante :
A MONSIEUR l'abbé DE LAMENNAIS.
« Rennes, le 15 décembre 1833.
« Monsieur l'abbé,
« Je m'empresse de vous répondre et de vous assurer que votre lettre me comble de la joie la plus vive et la plus sincère. Je savais d'avance que votre cœur n'était pour rien dans les expressions qui avaient pu me blesser.
« Si vous revenez à la Chênaie, n'oubliez pas que les pouvoirs que vous aviez sont les mêmes, et que si vous en désirez de plus étendus, je suis disposé à vous les accorder.
« Recevez, monsieur l'abbé, l'assurance de mon estime et de mon inviolable attachement.
« f G. G. évêqiie de Rennes. »
compte sur vous pour que le mien soit parfaitement à l'abri, .le ne serai à l'aise que lorsque j'aurai eu par vous la certitude que la somme en question a été rendue à ceux qui l'ont envoyée.
Je vous réitère, mon bien cher ami, l'assurance de mon tendre attachement.
P. S. On m'annonce à l'instant que ni M. Rothschild, ni MM. Fould et Oppenheim n'ont pu donner de papier sur Vienne. Alors je me décide à déposer l'argent qui m'a été remis entre les mains du comte César Plater, que j'engagerai à faire toutes les démarches possibles pour découvrir quelles sont les personnes auxquelles il doit être renvoyé ; et de votre côté, mon cher ami, veuilljjz me rendre l'immense service, si vous les connaissez, de leur faire savoir qui est le dépositaire de cette somme, et les engager à la réclamer de lui. Vous sentirez combien j'attache d'importance à cela.
Paris, 30 décembre 1833.
J'ai été très-malade, mon cher ami ; des spasmes violents, la fièvre toutes les nuits, point de sommeil, enfin des misères de toute sorte. Me trouvant un peu mieux depuis quelques jours, je profite de cet intervalle, qui ne durera guère peut-être, pour vous remercier de l'intérêt que vous prenez à ce qui me concerne. Afin de ne laisser aucun prétexte à la persécution, j'ai envoyé à Rome une adhésion telle qu'on me l'a demandée. Je dois donc espérer qu'on me laissera désormais tranquille. Le contraire, cependant, ne m' étonnerait pas ; et déjà l'on m'a prévenu que mes ennemis renouaient contre moi de nouvelles intrigues ; nous verrons ce qui en résultera. On s'enfonce dans des voies, en vérité, bien périlleuses, et l'on ne tardera pas à s'en apercevoir. Dieu veuille que ce ne soit pas trop tard! Si ce qu'annoncent les journaux est vrai, déjà le Congrès mexicain aurait déclaré que le Pape est sans autorité au Mexique. En Pologne, le schisme grec fait des progrès dans le peuple, et Tir-
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religion dans les classes élevées. Je le dis avec une profonde douleur, ce mouvement qui éloigne les peuples de Rome ira croissant, et bien plus vite qu'on ne se le figure : le germe en est partout. Pour moi, je suis bien résolu à ne plus rentrer dans la lice : blessé par ceux pour qui je combattais, j'en sors pour toujours.
Je ne vous dirai rien de la politique; les journaux vous en entretiennent assez. On parle de lois contre la presse, contre le jury, contre les avocats et les associations, que le gouvernement présenterait aux Chambres. Celles-ci ne refuseront rien, pas même les forts détachés ^ Cette dernière tentative serait la plus sérieuse. Le Pouvoir est placé sur une pente rapide ; il ne saurait désormais s'arrêter, et comme ceux qui descendent, il trouve la route facile : facilis descensiis Averni. Toutefois, il n'y aurait pas à s'étonner que ceci durât trois ou quatre ans encore.
Puisse 1834 vous apporter, mon ami, contentement et joie! Je forme des vœux pour vous, pour M'"^ de Coriohs, pour tous les vôtres : vous revoir est celui que je forme pour moi. Adieu ; tout à vous de cœur.
Paris, 31 décembre 1833.
Je suis charmé de la distraction agréable que vous avez trouvée dans le séjour à Florence de quelques personnes avec lesquelles vous avez du moins pu causer; cela aura fait une espèce de trêve à l'ennui habituel de votre isolement. Pour moi, je vois fort peu de monde, et j'en vois encore beaucoup plus
* La polémique à laquelle donnait lieu le projet d'embastiller Paris avait repns avec une ardeur nouvelle. Le National venait de découvrir et de publier un rapport de M. de Clermont-Tonnerre, ancien ministre de la guerre, par lequel, en 1826, il conseillait à Charles X de se ménager des positions fortifiées contre Paris en cas d'émeutes. Que tel fût, au fond, le but du gouvernement de Louis-Philippe, — et non, comme on le soutenait en 1834, de mettre Paris à l'abri d'une attaque de l'étranger, — qui donc en doute aujourd'hui?
qiin je ne voudrais. Je n'aspire qu'à la solitude; c'esf. toujours \ers elle que m'ont reporté mes instincts et mes goûts; mais il n'est pas aussi facile qu'on le croirait de vivre seul. Les asiles sonl rares sur la terre. Vous avez grande raison de dire que j'ai commis une faute, une faute très-grave, en écrivant ma première lettre. Je le savais bien; aussi, pour me décider à l'écrire, n'a-t-il fallu rien moins qu'un motif aussi puissant que celui de sauver d'une destruction immédiate des écoles où trente mille enfants reçoivent une éducation chrétienne ^ J'ai cru devoir m 'oublier moi-même pour ne songer qu'à cet immense intérêt. Quant à ma seconde lettre, où vous voyez une contradiction avec ce que j'avais écrit précédemment, c'est de votre part une erreur de mémoire. Dans les ouvrages mêmes où j'ai défendu avec le plus de force et de zèle la puissance, pontificale, — notamment dans mes Lettres à M^H' archevêque de PariSy — j'ai dû poser le principe, invariable, dans l'Église catholique, qut7 existe deux puissances distinctes, indépendantes chacune dans son ordre. En combattant le gallicanisme, le cardinal Litta établit aussi, dans les mêmes termes que moi, la distinction et V indépendance des deux puissances dans les objets qui sont purement de leur ressort. C'est ainsi qu'il formule la doctrine romaine. Je suis donc bien à l'abri de ce côté. Gela ne m'a pas empêché de me rendre aux instances qu'on m'a faites, et j'ai lieu de croire désormais celte affaire finie, sauf les nouvelles intrigues, qui ne manqueront pas, probablement. Je suis de plus en plus persuadé qu'il faut abandonner à Dieu toutes les affaires, qui concernent l'Église; lui seul la sauvera quand et comme il lui semblera bon.
Nous avons ici un vrai déluge ; il y a dix-huit pieds d'eau sous les ponts : on ne parle que de désastres occasionnés par
* On se rappelle ce que Lamennais écrit, dans quelques lettres précédentes, sur l'hostilité de l'évêque de Rennes contre les établissements des Petits- Frères, fondés par l'abbé Jean de Lamennais. Le mobile de cette hostilité, plus ou moins déguisée, n'aurait-il été, au fond, que le désir de réduire l'indépendance obstinée de Lamennais, et de lui arracher une concession de principes dont on pût, ensuite, lui faire un joug? Nous ne devons, à cet égard, que formuler la question. Elle serait difficile à résoudre dans ce qu'elle a de plu? intime.
les débordements. A Gharleroi et aux environs, les bestiaux logent au premier étage. S'il survient des gelées un peu fortes, les dommages seront incalculables; joignez à cela les nombreux naufrages, sur les côtes de la Manche et ailleurs, cela fait un ensemble fort triste. Le monde politique n'offre rien de plus gai ni de plus rassurant. Chacun lève les yeux, et l'on se demande : Que voyez-vous? — De sombres nuages à l'horizon. — Je ne vois que cela non plus. — Et, cela dit, pour se distraire, on parle d'autre chose. Lamartine est de retour ici; sa pauvre femme fait grand' pitié ; l'un et l'autre ont, au fond du cœur, une blessure qui ne guérira point ^ : chacun a la sienne. Nous sommes tous malades, tous souffrants; nous gémissons tous. Dans trois heures, le temps va engloutir dans ses vastes gouffres les larmes et les douleurs d'une année ; celle qui la suivra sera-t-elle remphe de moins de pleurs et de moins de deuils? Non, sans doute : elles se ressemblent toutes ; toutes elles s'en vont, vêtues de noir, former, au sein de l'abîme ténébreux, la danse lugubre du passé. Mon cœur, cependant, vous envoie ses vœux; il demande pour vous, sinon le bonheur qui n'est point d'ici-bas, du moins ces secrètes consolations que la Providence fait couler d'en haut dans les âmes malades, ces joies intimes qui n'ont point de nom, parce qu'elles passent sur la terre comme quelque chose d'un autre monde, comme le souffle lointain de la patrie; c'est là qu'il faut se joindre : je désire, mais j'espère peu désormais vous revoir ailleurs. Nos routes se dirigent en des sens divers ; heureusement qu'il existe un centre où elles aboutissent toutes. Mille tendresses à mon cher comte ; mes sentiments pour lui et pour vous ne s'affaibliront jamais.
* Nous pensons qu'il s'agit ici de la mort qui venait de frapper la fille unique du célèbre poêle.