LIVRE SIXIEME
ISô-l ET ANNÉES SUIVANTES
Paris, 13 janvier 1834.
Je suis touché, comme je dois l'être, des sentiments de bienveillance et d'intérêt pour ma position qui ont déterminé la démarche de la P. L. ^, mais je n'en persiste pas moins dans la résolution que je vous ai communiquée. Veuillez donc prévenir la P. que la somme remise est déposée entre les mains du comte César Plater, afin qu'elle lui fasse connaître l'usage qu'il en devra faire.
Mac-Garthy a été on ne peut plus sensible à l'accueil qu'il a reçu de vous ; il en conservera toujours, me mande-t-il, un souvenir plein de reconnaissance. Par toutes ses belles et rares qualités, ce jeune homme méritait d'être connu de vous, Je crains beaucoup pour lui l'air de Rome, auquel, pendant un séjour de trois ans, il n'a pu s'accoutumer. Lesfils du Nord languissent sous l'ardent soleil d'Italie. Pour moi, ce soleil m'était bon, et cependant je ne le reverrai point, ni ne désire le revoir. Ma vie, plus que jamais, se concentre en' ce pays ; et y at-il de la vie ailleurs? Je conçois les regrets delà reine Marie : Adieu, France! Adieu, mes amours! et le reste qui est si tou-
* La princesse Lubomirska ; sa généreuse amitié, comme on voit, n'avai pas assez tenu compte des fières susceptibilités exprimées par Lamennais dans sa lettre du 27 décembre 1835. (V. page 344.)
chant. 0 ma patrie, terre douce et sacrée! que mes os reposent dans ton sein ! De tous mes vœux, c'est là le plus cher,* et le seul à peu près que je forme désormais dans ce monde de fantômes et de misères.
Nous avons, depuis un mois, des pluies continuelles; aussi n'entend-on parler que de catarrhes, de grippes et de pleurésies. Plus de la moitié des habitants de la maison où je demeure ont été atteints de l'une ou de l'autre de ces maladies. M. Gerbet est sur son lit, affaibli par la fièvre et toussant comme un malheureux. On vous a induite en erreur en vous disant qu'il avait publié un nouvel ouvrage. A moins d'être laïque, que voulez-vous qu'on écrive aujourd'hui? Dieu le garde seulement d'y songer! Il faut laisser parler la Voce délia Verità : c'est celle-là qui sauvera le monde, avec la Voce délia Ragione ^ Ces deux grandes voix ne sont pas encore parvenues jusqu'à moi ; je ne les connais que par ouï-dire; mais depuis que je sais qu'elles existent, je suis parfaitement en repos sur l'avenir.
Du reste, la littérature est, en ce moment, on ne peut plus languissante. Au rang de ce qui a paru de mieux, je mettrai les deux volumes de Michelet sur l'histoire de France. La politique absorbe tout, politique misérable et étroite, toute d'intérêt; expression parfaite de cet égoïsme froid, mesquin, matériel, que représente partout le Pouvoir. Au milieu de cela, la science chemine ; il s'opère même, sans bruit, une grande révolution dans son sein, une de ces révolutions qui font époque dans l'histoire de ses développements ; mais presque personne n'y prend garde, Ce qu'il y a de plus curieux à observer, dans les événements de notre âge, c'est cette vaste unité de mouvement qui agite, et dans le même sens, l'humanité entière : tout se remue à la fois, tout marche ensemble. Il y a des gens qui disent : « Otez-vous, que j'arrête tout cela !... » Et les voilà qui tirent leur gant, allongent la main, et, tout étonnés, demandent : (( Où est donc ce monde qui passait ?» — Où il est, pauvres gens?. . . loin, bien loin de vous; il cingle dans l'immensité '
* Journaux italiens, sans doute fondés pour soutenir la polémique religieuse •du Saint-Siège.
LTiomme a une tendance misérable à se renfermer dans sa petite existence, qui n'est qu'un moment dans la durée, un point dans l'espace, à y rapporter tout, à juger tout d'après ce qui se passe dans ce cercle étroit. De là ses mécomptes, ses colères risibles et ses ineffables imbécillités. Sa tête d'idiot, il la prend gravement pour le sanctuaire de la Providence; et ses préjugés, ses intérêts, souvent ses convoitises ignobles et criminelles, ce sont les lois divines des choses. — Profonde pitié !
On m'interrompt, et je veux que cette lettre parte aujourd'hui ; je finis donc; une autre fois, je vous en dirai plus, et je moraHserai moins.
39o. — A LA MÊME.
Paris, 25 janvier 1834.
Je souffre beaucoup, depuis quelque temps, de cette maladie spasmodique qui a déjà failli me tuer deux fois. Je ne vous écrirai donc que peu de mots, et seulement pour vous dire une chose dont il est absolument nécessaire que vous soyez instruite, afin de prévenir de votre part des démarches dictées par l'amitié la plus sincère, mais qui n'aboutiraient à rien. Je sais que plusieurs personnes cherchent à m'attirer à R ^ et travaillent dans ce sens. Or ma résolution irrévocable est de ne jamais aller à R.; de ne jamais accepter d'elle quoi que ce soit, sans exception; de ne jamais dorénavant m'occuper, ni de près, ni de loin, des choses de la Religion et de l'Éghse. Ce qui me reste de vie, je le consacrerai à la pure philosophie, à la science humaine, à mon pays, à l'humanité. C'est un parti pris sans retour, et que rien au monde n'ébranlera : bien arrêté au fond de mon âme, il a été le motif de ma dernière démarche ^, et la justifie seul dans ma conscience, qui me la reprocherait vivement sans cela. J'ai voulu montrer que je n'étais conduit ni par l'orgueil ni par la passion. J'ai voulu montrer que je n'étais pas un homme de schisme, mais un
* A Home.
^ L'acte de soumission en matière spirituelle.
homme de paix. J'ai voulu commencer noblement une vie toute nouvelle, en dehors des orages formés par les plus infectes vapeurs qni puissent s'exhaler du cœur humain. Il me faut une autre atmosphère; je sens trop que Dieu ne m'a pas fait pour respirer celle-là. Pour vous, pour moi, j'ai dû m'expliquer clairement, afin d'éviter les conséquences fâcheuses que pourrait produire toute méprise sur mes résolutions bien réfléchies et mes inébranlables sentiments.
Je vous réitère l'expression de mes vœux et de mon attachement inaltérable ^