A LA MÊME
Paris, le 25 mars 1834.
J'ai été tort souffrant ; il y a huit jours que je garde la chambre ; je commence, cependant, à me trouver mieux. J'ai tixé mon départ pour la Bretagne à la seconde semaine après Pâques. Il me tarde de retrouver la paix de ma solitude et de respirer l'air de nos bois. Mon adresse sera, comme à l'ordinaire, à Dinan, Côtes-dii-Nord. Nous allons passer par de mauvais jours. Je vois comme une voûte de fer s'abaisser sur les peuples. Bie.ntôt l'on n'entendra plus que les plaintes étouffées de l'humanité palpitante, torturée par les bourreaux dans son cachot ; mais cela ne durera pas. La Pologne marche la première dans ce cortège funèbre des nations-martyrs. Pour ne rien dire du reste (que vous devez savoir mieux que moi) on jne racontait, hier, qu'en ce lamentable pays tout prêtre est obligé de commencer ses prédications par la lecture du Bref aux évoques polonais ^, suivi d'une exhortation, fondée sur ce même Bref, d'obéir à l'empereur en embrassant le schisme. Ordre, en conséquence, de bâtir une église grecque partout où existe une église catholique. C'est bien. 11 se prépare, n'en doutez pas, de plus profonds changements dans le monde que toiit ce que l'on s'était figuré jusqu'ici.
Je compte sur le printemps pour rétablir un peu votre santé. Avez-vous le projet d'aller à la campagne ? Il y a de
* Lettre supprimée : •— A M""" la baronne de Vaux. La Chênaie, 7 mars 18j4.
- Ce Bref est du mois de juillet 1852. Le Pape y enjoint aux catholiques polonais de courber la tête sous le joug d'un prince schismatique, signalé par ^es |>cr$éculions religieuses.
charmants lieux autour de Florence; seulement pas assez de bois, ni assez d'eau en été; c'est aussi ce qui manque à Rome, et généralement en Italie. Le printemps passé, adieu la verdure ! il faut aller chercher dans les montagnes un pauvre brin d'herbe : nous sommes mieux partagés sous ce rapport. Mais cette belle lumière moelleuse, épaisse, dorée, ces horizons si vaporeux, ces nuits qui n'ont rien à envier au jour, voilà ce que nous n'avons point, ou que nous n'avons que bien rarement.
Vous m'avez fait un vrai plaisir en me donnant des nouvelles de la princesse Thérèse ^; qu'elle croie donc bien, et vous aussi, que je n'ai jamais cessé d'être plein de gratitude pour ses sentiments; qu'ils n'ont jamais été un seul instant douteux pour moi; et que, partout où la conduira la Providence, mes vœux les plus vifs la suivront, elle et les siens. Je suis heureux d'apprendre que la santé d'Hedwige est meilleuie -. Que Dieu bénisse ce pauvre petit ange si candide, si pur, pendant son voyage terrestre !
Je n'ai pas lu Bulwer^; mais si je puis me le procurer, je le lirai, d'après ce que vous me dites. S'il y a, en Angleterre, une grande misère physique, les misères morales y sont encore plus grandes; cependant, là aussi, il se remue quelque chose. Le genre humain cherche partout je ne sais quoi qui lui manque ; rien de ce qui est ne répond à ses désirs, à ses besoins, et le passé est passé pour lui : il n'y reviendra jamais; son œil inquiet plonge dans l'avenir, s'efforçant de démêler, au sein de ces vastes ténèbres, ce qui sera dans ce qui n'est pas. La jeunesse, aujourd'hui, grave, studieuse, appliquée, amie du Vrai, et ne voulant que lui, cherche à reconstruire ses croyances elle regarde, elle examine, elle écoute, elle interroge tout' sans passions, sans préjugés ; mais, dans tout ce qui s'est montré à elle jusqu'ici, dans tout ce qu'on lui a fait entendre, elle n'a point reconnu la Vérité, invisible encore, qu'elle adore
* La princesse Lubomirska. — Pour comprendre toute la valeur de ce passage, il faut relire le début de la lettre 594 (13 janvier 4854), page 550.
^ Fille de la princesse L.
^ Probablement le livre de sir Éd. Bulvver Lytton sur V Angleterre et les Anglais.
Ô58 CORHESI'ONDANGE
au fond de son cœur. Chose étrange ! le catholicisme est repoussé, et il n'existe point de sectes. On rejette avec dégoût toutes les doctrines anti-chrétiennes, et le christianisme, tel qu'il se présente, ne rempht point le vide des esprits, ne satisfait point leurs instincts, laisse les âmes languissantes et froides : profond mystère que le temps déroulera ! Adieu, adieu.