A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
Paris, 3 février 1854.
Je suis, mon cher ami, bien en retard envers vous. Voici mon excuse : une grippe très-fatigante, puis une assez vive attaque de la maladie spasmodique qui a failli me tuer deux fois, attaque suivie d'une grande faiblesse et d'une disposition nerveuse incompatible avec la plus légère application. Maintenant que je souffre un peu moins, je profite de ce moment de relâche pour remercier et vous, mon ami, et M°^^ de Goriolis, de tout ce que l'un et l'autre vous voulez bien me dire d'obligeant, d'aimable et d'affectueux. J'espère qu'on me laissera désormais en repos, quoiqu'on m'avertisse que mesirréconciliables ennemis continuent de déclamer et d'intriguer à Rome contre moi; mais je ne devine pas par quel point ils pourraient réussir à m' atteindre dans la position que j'ai prise. Ils seront^ je crois, obligés de ravaler leur venin. En ce cas, je les plains beaucoup ; — l'épreuve sera rude.
Avant-hier eurent lieu les obsèques du malheureux Dulong ^ :
* Lettre supprimée : A M"^" la baronne de Vaux. La Chênaie, 30 janvier
2 Membre de la Chambre des députés, 'tué en duel à la suite d'une discussion politique, par lé général Bugeaud. M. Larabit soutenait, contre le maréchal Soult, l'opinion que l'obéissance du soldat, et surtout des officiers, n'était pas tellement passive qu'ils dussent toujours obéir à n'importe quel ordre, juste ou injuste. — « On obéit d'abord, s'écria le général Bugeaud. —
il s'y trouvait une foule immense, et des troupes à pied et ù cheval, et des gardes municipaux, et des sergents de ville en aussi grand nombre à peu près : preuve de l'amour qu'on porte au Pouvoir. C'est un étrange spectacle que de le voir descendre tout vivant, marche à marche, l'escalier des Gémonies, tandis qu'à droite, à gauche, on asperge de boue son front crispé, si ce n'est par la honte, du moins par la crainte.
Vous me demandez ce que je vais devenir; je n'en sais, en vérité, guère rien moi-même. Seulement, je suis résolu à ne me plus mêler des choses de l'Église et de la Religion. Le temps ne me paraît pas venu où celle-ci reprendra son empire sur les esprits : de grands événements devront s'accomplir auparavant. Je quitte la place à ceux qui m'ont fait un crime de mon zèle et mes efforts. Ils pourront mieux réussir sans beaucoup de peine : à eux donc le combat, maintenant. J'avais eu la pensée, et presque le projet, d'un long voyage qui me souriait depuis mon enfance: — le voyage d'Orient; — mais ni mes ressources, ni ma santé ne me permettent de l'entreprendre. Cependant Paris me tue, quoique j'y vive assez retiré, et, de plus, tout travail m'y est impossible. Ce que voyant, je me suis mis à chercher, dans le voisinage, une petite retraite à la campagne, où je pusse respirer à l'aise ; car le rat des champs, c'est moi : 0rM5, quando ego te aspiciam ? Mais nul moyen encore de me caser de cette façon-là. Il est donc très-probable qu'après Pâques je m'acheminerai de nouveau vers mes pénates hretoimes, bien qu'il y ait à cela des inconvénients (jui me détourneraient de prendre ce parti si j'avais le choix d'un autre. Que voulez-vous? Il faut savoir être là où vous fixe la Nécessité, avec ses longs clous d'airain. Je serais bien heureux qu'un
Faut-il obéir, repartit aussitôt M. Dulong, jusqu'à se faire geôlier, jusqti à l'ignominie? » Celte allusion sanglante à la triste mission que venait de remplir, à Biaye, le général Bugeaud, — et dans laquelle il avait gardé peu de ménagements, donna lieu à une rencontre oii M. Dulong succomba. La mott ■du jeune député de la gaucbe produisit une vive sensation. M. Dupont do l'Eure, — parent et ami de M. Dulong, en fit l'occasion de la démission motivco par laquelle il renonçait à son mandat parlementaire. Un autre souven'f, plus pénible encore, s'y rattache. Ce fut aux obsèques de M. Dulong que k* général Lafayette prit le germe du mal qui l'enleva le 20 mai suivant, n. 25
veut prospère vous poussai sur les lives de la Seine avant que je leur fasse mes adieux ; vous y retrouveriez votre ami V^, que j'ai revu avec grand plaisir, et avec lequel je suis plus que jamais, malgré quelques nuages passagers, dans les termes d'une vieille et bonne amitié, que rien n'altérera, je l'espère. Sa santé, en ce moment, est fort bonne : je désire vivement qu'il en soit ainsi de la vôtre et de celle de M'"*' de Coriolis, à qui j'offre hommages et respects, et de celle enfin de tous ceux qui vous appartiennent, cher ami. On dit que vous pourriez, si vous vouliez, nous envoyer des cerises mûres; cela signifie peutêtre que nous nous en passerons cette année : il faut se passer de bien d'autres choses. Ce dont je ne consentirai jamais à me passer, c'est, mon ami, de votre affection qui m'est si douce, et que je vous rends du fond du cœur avec une effusion si naturelle et si vraie.
Paris, 19 février 1854.
C'est un des malheurs de ce temps-ci qu'avec la même droiture d'intention, la même pureté de vues, les hommes, néanmoins, soient entraînés, par leurs convictions, dans des routes si diverses. Ce fait, au reste, n'est pas nouveau; il se repréi sente à toutes les époques où la Société vieiUie se renouvelle ; et il y aurait au moins cet avantage à en retirer que chacun, comprenant qu'on peut être également sincère dans les opinions les plus différentes, fît tourner ces différences mêmes au profit de la charité, par la défiance de soi et la tolérance des autres. Au bout du compte, le monde a des lois qui règlent ses destinées : nul ne peut les changer, en arrêter les conséquences; il n'arrivera donc que ce qui devait arriver providentiellement, que ce que Dieu a prévu, voulu; et quelque importance que nous soyons portés naturellement à attribuer à notre action, elle n'est, elle-même, qu'un moyen préparé d'avance par
* M. de Vitrolles.
DE LAMENNAIS. 7,yo
la Sagesse suprême pour accomplir ce qu'elle a résolu. Ce serait donc une sorte de révolte contre cette Sagesse que de se trop affliger lorsque les choses prennent une direction contraire à nos désirs ou à nos pensées. Alors nous devons croire que nous nous trompions, et bénir Celui qui seul, dans son infinie raison et son amour sans bornes, ne saurait se tromper jamais. Aussi ne suis-je intérieurement heurté par aucune opinion, quelque opposée qu'elle puisse être aux miennes. Ce qui me répugne et me blesse, c'est la fausseté, l'hypocrisie, le mensonge, l'imposture, la bassesse et la lâcheté d'âme; et de cela, il n'en manque pas, de notre temps. Hélas! dans votre position, vous le savez mieux que moi; vous voyez de plus près ces misères humaines, et je ne doute point que ce ne soit une de vos phis grandes souffrances. Je vous remercie d'avoir arrêté les démarches qui me concernaient^; un instinct invincible, auquel je dois céder, me détourne de cette voie, et cet instinct est d'accord avec tout ce que j'ai de réflexion. Je suis à peu près décidé à retourner en Bretagne pour y poursuivre, dans la solitude, mes travaux philosophiques. Le séjour de Paris achève de détruire ma santé, en même temps qu'il m'ôle la possibihté d'écrire. Je retrouverai à la Chênaie tout le loisir et une partie de la force qui me sont nécessaires pour terminer ce que j'ai commencé. Ce ne sera pas, à la vérité, sans compensation; car la vie de l'homme seul, absolument seul, a aussi son poids ; mais il n'est point d'état sur la terre qui n'ait sa tristesse et ses inconvénients. Au reste, je ne partirai pas avant six semaines ou deux mois peut-être, et vous serez avertie de mon départ. Vous allez entrer dans le printemps, plus hâtif qu'en France dans le pays que vous habitez ; j'espère qu'il aura sur votre santé une influence heureuse : abandonnez-vous à ce qu'a de si doux cette saison de renaissance ; faites-vous fleur avec les fleurs. Nous perdons, par notre faute, une partie, et la plus grande, des bienfaits du Créateur; il nous environne de ses dons, et nous refusons d'en jouir, paije ne sais quelle triste obstination à nous tourmenter nous-
* Les démarches qui avaient pour objet d'attirer Lamennais à Rome. — V. la lettre 595 du 25 janvier 1834, page 551.
'5G CORllESPONDANCE
ineme. Au milieu de l'atmosphère de parfums qui émane de lui, nous nous en faisons une composée de toutes les vapeurs mortelles qui s'exhalent de nos soucis, de nos inquiétudes et de nos chagrins, — fatale cloche de plongeur qui nous isole dans le sein de l'Océan immense. Adieu ; tout à vous, et à jamais'.