‹ CorrespondanceChapitre 109 sur 224 · LAMENNAIS A MONSEIGNEUR DE QUÉLEN · texte numérisé non relu

LAMENNAIS A MONSEIGNEUR DE QUÉLEN

« Monseigneur, « Rien au monde ne saurait m'êire plus pénible que de ne pouvoir taire une

Paris, le 2 avril 1834.

Je ne veux pas quitter Paris sans prendre congé de vous, romme si vous étiez encore rue du Bac. Combien ce mot réveille en moi de souvenirs doux et tristes I Je ne veux point léveiller le passé : cette vue est mortelle pour l'homme. Étendons plutôt nos bras et nos vœux vers cet avenir si grand qui s'ouvre devant nous ! L'avenir, c'est la vie, la vie sans boi'ues, parce qu'il n a que celles de l'éternité.

J'ai reçu les lettres de Valeriani et du P. Rambaldi ; je ne leur réponds point, voulant réduire le plus possible mes corres-

chose que vous désirez. Mais, quelque simple qu'elle paraisse en soi, au premier abord, il serait possible qu'elle eût pour moi des conséquences si graves, que je manquerais à toute prudence si je me laissais aller au sentiment qui, en cette occasion comme dans toutes les autres, me porterait à vous complaire aussi bien qu'à témoigner au Souverain Pontife mon humble et profond respect. Je suis averti qu'en ce moment on ourdit contre moi de nouvelles intrigues, et j'en ai la preuve entre les mains. 11 m'importe donc extrêmement de ne rien faire, de ne rien écrire dont mes ennemis puissent abuser plus tard pour me placer dans une position fausse ou équivoque. Or, la lettre dont vous m'envoyez le modèle, comme toutes autres lettres semblables, serait certainement de nature à leur procurer cet avantage. On la présentei'ait comme un engagement de concourir, au moins par mon silence, au système politique de Rome, et cet engagement, je ne puis le prendre; ma conscience me le défend. Je ne promettrai jamais ce que je ne suis pas résolu à tenir. En souscrivant aveuglément à tout ce qu'on m'a demandé, j'ai voulu prouver que j'étais, quoi qu'on en eût dit, un homme de paix; et tout ce que j'ai supporté, sans répondre un seul mot, de provocations, d'injures, d'outrages et de calomnies le prouve encore assez. Cette paix, à laquelle j'ai fait des sacrifices qui peut-être, un jour, honoreront ma mémoire, cette paix que, de toute mon âme, j'ai voulue pour les autres, qu'on m'en laisse jouir à mon tour; j'y ai droit. Ce n'est pas moi qui la troublerai. J'ai déclaré que dorénavant je ne m'occuperais en aucune façon de rien de ce qui touche la Religion catholique et l'Eglise. Que demanderait-on de plus? Voudrait-on qu'étranger à ma patrie, à l'humanité, je déjneurasse indifférent à ce qui les intéresse? Mais quelle puissance pourrait me dispenser de mes devoirs envers elle? Quoi qu'il arrive, je les remplirai dans mon étroite sphère : et si de nouvelles persécutions devaient être le prix de ma fidélité à ces devoirs sacrés. Dieu me donnera, je n'en doute nullement, la force de les supporter avec la constance qui sied à un homme plein de foi dans l'éternelle justice, et peu soucieux de ce qui n'est que du temps.

« La position où je me trouve placé est si particulière, si en dehors des communes circonstances de la vie, qu'elle justifiera, je l'espère, à vos yeux, ma persistance dans une résolution qui n'a, comme mes actes précédents, pour objet que la conservation de la paix.

« Daignez agréer l'hommage du respect et de l'attachement avec lesquels je suis, etc.

Paris, 29 mars 1S3'».»

pondances. Le premier me presse d'entreprendre un voyage que je suis résolu à ne faire jamais : vous connaissez déjà ma détermination et ses motifs; j'espère donc que vous voudrez bien me rendre le service de lui dire combien il serait inutile d'insister sur ce point. Mais où a-t-il pris que je me considère comme mort à la Société? C'est, au contraire, pour la Société que je veux commencer à vivre; j'ai envers elle des devoirs que je m'efforcerai de remplir : il peut donc se tranquilliser tout à fait à cet égard.

Dans peu de jours je me retrouverai au sein de ma chère solitude; solitude, en effet, car j'y serai absolument seul. Quelle joie que de respirer un air que n'ont souillé ni la lâcheté, ni la bassesse, ni l'hypocrisie, ni l'avarice ! Il y a dans la nature un calme, une pureté qui vont droit à l'âme : là viennent expirer, au milieu des échos champêtres, les derniers bruits du monde ; et si l'œil aperçoit dans le lointain le fouet de la Justice divine qui chasse les pervers, on bénit la main qui prépare aux faibles, aux opprimés, un abri sur cette terre qui fut, à l'origine, donnée à tous en héritage ; elle entendit, il y a deux jnille ans, une voix qu'aucune voix n'étouffera jamais : — Venue ad me, omnes qui laboratiset oneratiestis, et ego reftciam vos!

Après l'hiver le plus doux, — un véritable hiver d'Ilahe, — nous avons un temps âpre et dur dont bien des santés se ressentent. Il en est de l'année comme de la vie • elle présente pour chacun à peu prés la même somme de biens et de maux, de plaisirs et de douleurs; la distribution seule varie. Les récoltes sont belles ; mais les petits fruits ont beaucoup souffert ; cela vaut mieux que l'inverse. Si ce que l'on m'a dit est exact, vous ne tarderez pas beaucoup à revoir M. de Beaufort ; il paraît charmé de son voyage. Adieu, soignez votre sanlé, celle de M. de Senfft, et croyez à mon inaltérable et tendre dévouement ^

' Lettres supprimées : — A M. de Potier. La Chênaie, 22 avril 1834. - « Je crois tout à fait comme vous, écrit Lamennais, que la Religion et la Philosophie s'uniront dans une sphère plus élevée que celle où elle5; ont combattu jusqu'ici. Ni l'une ni l'autre ne sera vaincue. Elles sont toutes deux d'origine divine, et par conséquent immortelles.

— A M"»« la baronne de Vaux. 25 avril 1834.

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