‹ CorrespondanceChapitre 110 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

La Chênaie, le 27 avril 1834.

Me voilà, mon cher ami, dans nos bois presque encore sans feuilles, grâce à la sécheresse et au froid extraordinaire que nous ressentons : il paraît qu'à cet égard nous ne sommes pas privilégiés. On m'écrit de Florence ^ : « Les montagnes sont <( blanches; l'eau du bassin du jardin est prise; la première (( pousse a gelé; on se chauffe comme au Nord; jamais je n'ai « vu printemps pareil. » Hélas ! si ce n'était que cela; mais nous avons eu à voir des choses bien plus tristes : les événements de Paris et de Lyon répandent sur notre pauvre pays une teinte plus sombre que les frimas du pôle. Sans parler du sang répandu et des ruines matérielles, que d'espérances flétries, détruites, au moins jusqu'à une autre saison! Le Pouvoir voulait une coUision, il l'a eue -. Dans le sol, labouré par le

* M""^ de Senfft, sans nul doute.

2 Les insurrections parisienne et lyonnaise de 1834. Au mois de février 1834, une diminution des prix de la main-d'œuvre fut décidée par les manufacturiers de Lyon. Les ouvriers en référèrent à une association que les chefs d'atelier avaient formée pour défendre les intérêts généraux de la classe ouvrière (l'association dite des Mutuel listes). A la majorité de 1297 voix contre 1044, il fut décidé que les travaux seraient suspendus. Ils le furent, en effet, pendant dix jours, au bout desquels, les ressources des ouvriers étant épuisées, ils durent céder. L'interdiction fut levée, et les travaux reprirent. Mais on avait eu peur, et toute peur est rancuneuse. Six des mutuellistes {sur plus de deux mille) furent traînés devant les tribunaux comme chefs de la coalition de février. Le 5 avril, les débats s'ouvrirent au sein d'une agitation telle, qu'il fallut en remettre la continuation au 9 avril. Cependant la situation s'aggravait. Il y eut une proclamation prononçant la déchéance du roi et la nomination de Lucien Bonaparte comme premier consul. On vit aussi arborer ce fameux étendard dont la devise est si connue : Vivre en Iravaillant, ou mourir en combattant! La lutte s'engagea, et fut soutenue par les ouvriers lyonnais avec une incontestable bravoure. Le général Aymard, chargé de la répression, agit avec une rigueur extrême. Lyon fut mitraillé pendant cinq jours consécutifs. Le quatrième, seulement, l'insurrection parut faiblir. Jusque-là, les troupes royales n'avaient pas obtenu d'avantage marqué. L'histoire mettra toujours au nombre des calamités nationales les \qvnhles journées de Lyon, en 1854. A Marseille, Perpignan, Vienne, Auxerre, Poitiers, Chrdons, mais surtout à Saint-Étienne, Arbois Grenoble, Lunéville,

canon, il va maintenant planter toutes les lois qu'il nous préparait; le despotisme y étendra ses sèches et dures racines, et bien que, grâce à Dieu, je ne craigne pas qu'il parvienne à s'y affermir, il y puisera cependant assez de sève pour nous couvrir plus longtemps de son ombre. Patience et courage, Dieu est pour nous. Peut-être, avant peu, entendrez-vous parler de quelque chose qui fera crier K N'importe, j'ai fait ou cru faire

des mouvements analogues éclatèrent à la fois. Les 12 et 13 avril, il y eut auj^si des barricades à Paris, et le cloître Saint-Merri devint une seconde fois le centre de la révolté. C'est dans le combat ainsi engagé qu'eut lieu le massacre de la rue Transnonain, de si funeste mémoire. Le général Bugeaud, sur la Icle duquel pèse la responsabilité de ce triste épisode, la retrouva devant lui, en février 1848, quand il aurait eu besoin de sympatbie et de popularité pour organiser la résistance dont on l'avait chargé. Un témoin oculaire des événements raconte qu'au moment le plus critique, et lorsque « le duc d'Isly » s'apprêtait à monter à cheval, des observations respectueuses lui furent faites : — « Ah !... dit-il, on ne m'aime donc pas? c'est cela que vous voulez dire?... » Et il n'obtint pour toute réponse qu'un silence significatif, qui le déconcerta complètement.

^ Bien évidemment la publication des Paroles d'un Croyant. Le jour même où Lamennais en parlait en ces termes à M. de Coriolis, il écrivait, sur ce môme sujet, une lettre encore plus significative à son beau-frère, M. Blaize, qui lui avait demandé de relarder ce brûlant manifeste. Voici la réponse de Lamennais, empruntée à V Essai biographique dont nous avons déjà parlé.

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