‹ CorrespondanceChapitre 111 sur 224 · LAMENNAIS A M. BI.AIZE PÈRE · texte numérisé non relu

LAMENNAIS A M. BI.AIZE PÈRE

« La Chênaie, 27 avril 183*.

« Je reçus hier votre lettre à cinq heures. Vous aurez vu, par les deux mots que je vous écrivis sur-le-champ, que mon premier mouvement fut. de consentir à ce que vous paraissiez désirer vivement. J'aurais mieux, fait de prendre un peu de temps pour réfléchir, car, deux heures après, je reconnus que j'avais eu tort de me laisser aller à un s.nlinient aussi naturel, cependant, que celui qui m'avait d'abord préoccupé. Ce n'est pas que je sente moins, en ce moment, le prix de vos conseils ; au contraire, je ne saurais en être trop reconnaissant, et je vous en remercie mille fois. Ils sont pour moi une nouvelle preuve de votre bonne et tendre affection, et c'est cette affection même qui a fait naître en vous les craintes peu fondées, je crois, qui ont déterminé les instances auxquelles je nie suis trop hâté de céder. Vous en conviendrez vous-même, je l'espère, après les éclaircissements que je vais vous donner,

« L'écrit en question n'est pas du tout une boutade d'humeur soudaine et pas- -^agère, mais le fruit de mûres réflexions. Il y a près d'un an qu'il est achevé. Ni )I. Gerbet, ni aucun de ceux à qui je l'ai lu n'y ont rien trouvé qui blesse en aucune manière la Religion : sur ce point nulle difficulté. Il n'est pas davantage en contradiction avec rien de ce que j'ai écrit au Pape et dit à l'Archevêque. J'ai, au contraire, toujours déclaré, et dernièrement encore dans une lettre à celui-ci *, que je réservais ma pleine liberté pour tout ce que je croirais intéresser mon pays et l'humanité, et que ma conscience ne me permettait pas de concourir, même par

1 La même que nous venons de citer en note, page 559.

mon devoir; le reste ne vaut pas qu'on s'en occupe. J'avoue qu'en voyant les peuples si souffrants, la tyrannie partout si pesante, j'éprouve en moi-même une grande douleur; s'il est passé dans mes paroles quelque chose de ce sentiment douloureux, si mes plaintes sont parfois poignantes, ceux qui ont une âme me le pardonneront. J'ai l'intime conviction que le monde ne jouira de la paix que lorsque la Liberté, unie à l'ordre, à la justice, au respect des droits, y régnera pleinement : c'est sous l'influence de cette pensée invincible pour moi que j'ai écrit. Je sais qu'on m'en supposera d'autres, qu'on calomniera mes intentions, qu'on refusera de me comprendre pour m'accuser plus aisément; mais Dieu me jugera. Je me regarde, à quelques égards, comme une victime de sacrifice : il faut que quelques-uns se dévouent pour tous ; il faut que les

mon silence, au système poliiitjue de Rome. C'est donc là mie chose bien entendue des deux côtés, quoique, certainement, je ne croie pas plus que vous que certaines gens soient satisfaits de cette liberté que je me suis formellement réservée en dehors de l'ordre religieux. Je suis, en en usant, persuadé que je remplis un devoir, et à ce sujet je vous confierai qu'il y a peu de temps le cardinal Micara me faisait dire que « je devais parler, parce que autrement on en conclurait que mes opinions avaient été condamnées, ce qui n'était pas. » Reste donc uniquement la crainte d'une poursuite judiciaire. J'avoue qu'elle est possible, quoique, en y regardant de près, elle olfre de grandes difficultés. 11 y a plus, ce me semble, à parier contre que pour. Dans tous les cas, je ne saurais, sans une extrême faiblesse, me laisser arrêter par cette crainte.

« Les motifs que j'ai de publier cet écrit sont : !• « la conscience qu'en le faisant je remplis un devoir, parce que je ne vois de salut pour le monde que dans l'union de l'ordre, du droit, de la justice et de la liberté; 2° la nécessité de fixer ma position qui, aux yeux du public, est maintenant équivoque et fausse; de laver mon nom, dans l'avenir, du reproche d'avoir connivé à l'horrible système de tyrannie qui pèse aujourd'hui partout sur les peuples.

« S'il faut souffrir pour ceia, peu importe; je ne le regretterai pas. Il y a, pour chaque position, un genre de courage dont il est honteux de manquer. D'ailleurs mon ouvrage est déjà en quelque sorte publié. Tout le monde l'attend. S'il ne paraissait pas, on m'accuserait très-justement d'avoir reculé par peur, et toutes les conséquences que vous appréhendez, relativement à une certaine classe d'opi-, nions, n'en existerait pas moins, peut-être même seraient pires. Je suis donc ré solu à laisser les choses suivre leur cours. J'écris à Elie (M. de Kertangui) dans ce sens. Veuillez lui remettre le billet que je renferme dans cette lettre. Si on avait déjà, sur ma lettre d'hier, parlé à Renduel *, je désire qu'il soit pi'évenu sur-lechamp que ce qu'on lui avait dit est comme non avenu. J'espère, encore une fois» que vous approuverez le parti que je prends. Tout autre ouvrirait pour moi des abîmes, et ne me laisserait dans l'âme aucun repos. S'il en résulte pour moi des inconvénients, il est dans ma destinée de souffrir, et Dieu me donnera pour cela la force dont j'ai besoin. Je vous réitère, en finissant, l'expression de ma reconnaissance, et vous embrasse tendrement ainsi que mes neveux.

« Votre frère. »

* Premier éditeur des Paroles d'un Croyant-

vérités les plus irritantes soient dites, afin que peu à peu l'on s'accoutume à les écouter. Au reste, si la haine, la colère, l'injure poursuivent, pendant sa vie, l'homme qui ne connaît que le Juste et le Vrai, la justice s'assied sur sa tombe.

J'ai laissé, à Paris, notre ami V. en assez bonne santé ; vous savez qu'il a perdu sa malheureuse belle-fille de la manière la plus soudaine et la plus inattendue ^ Le pauvre mari était dans une désolation profonde. Peu de jours avant de partir, je renconlrai M. de Chateaubriand que je n'avais pas vu depuis son ambassade à Berlin; je le trouvai extrêmement changé, ce (jui me fit beaucoup de peine ; il ne faut pas juger de ses Mémoires par la Préface ^ ; on dit que c'est ce qu'il a fait de mieux : c'est tout à fait un ouvrage d'art, plein d'imagination ai de poésie. Nous causâmes assez longtemps; il est, comme

^ M"« Oswald de Yitrolles, née d'Arbaud de .Touques. Dans la lettre où M. de Vitrolles remercie- Lamennais des paroles consolantes qu'il lui avait adressées au sujet de ce deuil de famille, il lui parle en ces termes des Paroles d' un Croyant :

« Je n'ai encore rencontré personne qui ait assez lu cet ouvrage. Tout le monde se demande ce que c'est. Il sera très-recherché, et du moins votre éditeur devrait vous en rendre bon compte. Le mérite de la forme sera loué par tout le monde : il n'en sera pas de même du contenu. Vous serez cependant ménagé par le grand nombre de ceux qui ne comprendront pas tout ce qu'il y a A' applications dans cette Apocalypse. Je n'en connais encore que ce qui n'y est pas, et que vous m'avez lu, et les lambeaux cités aujourd'hui dans la Quotidienne. Il me semble que vous n'aurez pas à vous plaindre de ce journal : au moins a-t-il jusqu'à présent ménagé la personne.

« Vous trouverez, dans les hasards de la circonstance, une faveur particulière ; c'est la fatigue qu'on a du Chateaubriand. On est las de ses lettres, de ses lambeaux, de ses lectures dérobées, de ses conversations écrites; enfin on « rebute sur » le Chateaubriand, et vous, vous reparaissez tout nouveau, après un long silence. Savez-vous que cela s'appelle de la « coquetterie? »

« Je partage de grand cœur, mon bon ami, ce calmant, ce bien-être qu« vous retrouvez dans vos champs, celte santé qui vous laisse du repos, ce loisir qui ne vous sera bon que si vous l'employez, comme vos livres, comme vos bois. Prenez ce bien-là, puisqu'il vous est donné et que vous savez encore le sentir. N'allez pas compromettre tout cela en vous abandonnant, sans voiles et sans boussole, aux orages des mers inconnues. Mon Dieu, savez-vous oii vous aborderez? Savez-vous quels regrets, quels remords peut-être vous atlendciil au bout de cette carrière audacieuse dont le terme vous est inconnu? En vérité, je m'en préoccupe pour vous. » — M. de Vitrolles à Lamennais. Paris, 2 mai 1854.

2 La Préface des Mémoires d'outre-tombe fut publiée dans les journaux en 1854.

3CC ' COIIRESPONDANCE

tout le monde, en face de l'avenir, et n'y distinguant pas grand'ehose; il voit seulement que l'Europe s'en va en République; toute pensée sérieuse de Restauration me paraît bien loin de lui. Je ne sais si vos légitimistes de Toulouse en sont là : ici nous en avons qui conservent des espérances; sur quoi fondées? l\e le leur demandez pas : ils espèrent parce qu'ils espèrent et veulent espérer. Mais qui triomphe, c'est le juste-milieu; il se croit éternel; nous en avons déjà tant vu, de ces éternités ! J'ai reçu, à Paris, le charmant billet de M"" de GorioHs, et je vous ai mandé combien j'en avais été touché : veuillez l'en remercier de nouveau pour moi, et lui faire agréer mes respectueux et tendres hommages. Que deviennent MM. vos fils? Rappelez-moi, je vous prie, à leur souvenir; ils sont toujours présents au mien. Adieu, mon cher ami : aimez-moi toujours comme je vous aime : c'est dire beaucoup, mais vous êtes généreux. Mon adresse est simplement à Dinan, Côtes-du- Nord. Encore une fois, adieu!

La Chênaie, le 27 avril 1854.

Nous sommes, comme vous, en plein hiver : vent dur et âpre, gelée, rien n'y manque que la pluie, et cela pour notre malheur, car rien ne pousse : les blés jaunissent, l'herbe est sèche, et les bestiaux meurent de faim. Pour surcroît de consolation, on craint que les sources, déjà presque taries, n'aient pas le temps de se renourrir, et que l'eau manque pendant l'été. Nous sommes, en outre, entourés d'incendies : cela compose un agréable état; d'autres maux, à la vérité, nous distraient de ceux-là. Les événements de Lyon et de Paris ont répandu dans les âmes une tristesse profonde ; ceux de Lyon surtout, qui, quoi qu'en dise le gouvernement, n'ont pas une origine poHtique, révèlent une grande plaie dans la société, plaie terrible de la faim, qui dévore une partie de ses membres. Rubichon, dans son dernier livre, regrette l'esclavage antique; je n'en suis pas là. Il dit que le Christianisme, parmi

tant de bienfaits, a cependant posé dans le monde nii problème nouveau et qui n'est pas encore résolu, le problème de la pauvreté. Il y a quelque chose de vrai là dedans ; mais c'est que le Christianisme ne fait encore que de naître, que son action vraiment politique, vraiment sociale, ne fait que commencer : comme le soleil à l'équinoxe, il entre maintenant dans un nouvel hémisphère qu'il visite pour la première fois. De là les tempêtes qui agitent le monde, etcontinueront de l'agiter jusqu'à ce que l'équilibre se soit établi : ce ne sera pas de notre vivant; mais qu'importe? Ce n'est pas de nous qu'il s'agit, mais du genre humain. Nous oublions trop qu'ici-bas notre existence n'est qu'un combat, un effort douloureux ponr remonter à l'état d'où nous sommes déchus; et ce qui est vrai pour chacun de nous est vrai pour les peuples, pour rilumanité entière. Jésus-Christ n'en est-il pas le vrai type aussi bien que le chef? Qui a plus combattu, plus souffert que lui? Et tout cela sur la terre n'a dû aboutir qu'à un tombeau. Notre mal vient de ce que nous demandons, de ce que nous voulons plus. Il va paraître un petit livre qui vous déplaira fortement^; vous en entendrez parler : je vous supplie de ne le pas lire; quelques-uns ne doivent pas l'entendre; d'autres ne le pourront pas; ce n'est point un livre du présent; c'est un livre d'instinct, de pressentiment et de conscience. L'auteur a vu les larmes qui coulent des yeux des peuples; il a entendu leurs cris de soulfrances, et il a senti en lui-même un grand désir de les consoler. Il est, soit qu'il se trompe ou non, convaincu que le droit est perdu dans le monde, qu'on n'y sait pas ce que c'est que l'homme, à quoi il est destiné, et qu'on le traite comme Dieu ne veut pas qu'on traite sa créature; il croit qu'un ordre nouveau se prépare, que rien de ce qui fut ne subsistera, et que le salut, l'unique salut, est désormais dans l'union intime de la Justice et de la Liberté ; ses paroles sont âpres ; il ne les croit pas injustes. Cependant elles blesseront, elles doivent blesser; il le sent à regret. Encore un coup, je vous supphe de ne le point lire. Il y a peut-être, au fond de tout cela, comme un devoir mystérieux, comme un entier sacrifice de soi, que l'on ne cherche point, que l'on fuit plutôt, et qui tire de

* les Paroles d'un Croyant.

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l'âme affaissée d'angoisse celte parole: Transeat calix istel Cet amer calice, il le faut boire pourtant, et le boire jusqu'à la lie. Lorsque j'ai quitté Paris, on y parlait beaucoup des Mémoires de M. de Chateaubriand ; beaucoup de personnes en ontentendu de longs fragments lus chez M"'*^ Récamier. On dit que c'est le plus bel ouvrage de l'auteur, plein d'imagination et de poésie; il y aura douze volumes; peu de temps avant mon départ, je l'ai rencontré (je dis M. de Chateaubriand); il y avait bien des années que je ne l'avais vu : je l'ai trouvé extrêmement vieilH, et, en effet, il n'est plus jeune; mais ce changement m'a peiné ; sa pauvre femme est fort malade, et presque mourante d'une fluxion de poitrine, dit-on. J'admire la rapidité avec laquelle tout s'en va» tout passe. Ménagez-vous; obligez M. de Senfft à se ménager. Pour moi, je suis seul ici, étudiant, rêvant, et demandant à Dieu, pQur mes vieux jours, un peu de paix que je n'obtiendrai pas : que sa sainte Volonté soit faite ! Adieu, adieu!

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