M. DE VITROLLES A LAMENNAIS
«Paris, 11 mars 185 i.
« — Mais comment avez-vous laissé écrire et publier un pareil ouvrage? « — El dites-moi comment j'aurais pu l'empêcher.
« — Mais c'c:-t une œuvre abominable, tous les principes sociaux y sont attaqués. Quelle violence! quel talent!
comme vous le savez et comme vous l'auriez deviné, ont été Irès-divers; il n'y a ni reproches ni louanges qu'on ne m'adresse : c'est toujours quelque chose que d'avoir à choisir. Le fait est qu'en plaidant avec toute mon âme pour l'Humanité, j'ai choqué beaucoup d'opinions et beaucoup de passions ; mais qu'on me dise comment j'aurais pu l'éviter : « Vous auriez pu du moins vous taire, » me répondra quelque censeur. Eh! non, je ne le pouvais pas; cela m'était impossible. Ces gens-là ne savent pas ce que c'est que d'avoir, au fond de la poitrine, une parole qui l'oppresse et demande à sortir. Pouvais-je me taire, entouré, ' comme nous le sommes, de tant d'iniquités, de tant de tyrannies, de tant de souffrances et de tant de misères? J'ai senti tout cela, et j'ai parlé. Pouvais-je consentir, d'ailleurs, à ce queJes générations futures demandassent compte à ma mémoire d'un de ces lâches silences qui ne souillent pas moins, et quelquefois souillent plus, qu'une connivence directe au mal? Qu'importe, après tout, qu'on m'ac-
« — Il n'y a plus de gouvernement possible si les lois sont insuffisantes pouf faire condamner l'auteur par les cours d'assises.
« — C'est sublime : et puis c'est vrai. La légitimité est un dogme impie. Il n'y a que Dieu de légitime.
« — Vous ne me direz plus que l'abbé de L. M. soit religieux et croyant : tous les dogmes de la Religion sont renversés dans son ouvrage, et j'ai souligné trois p.3ssages qui prouvent qu'il est déiste... tout au plus.
« — Le conseil des ministres a été réuni, et on a discuté pendant deux heures la poursuite de l'auteur et de l'ouvrage. Guizot était pour la mise en jugement, M. de Rigny était contre, non qu'il ne trouve l'œuvre exécrable, mais parce qu'il a craint le scandale et l'inutilité.
^« — Chateaubriand disait en confidence : Concevez-vous que, dans mon article, j'ai cru avoir été au delà de tout ce qu'on pouvait dire, de tout ce que la raison pouvait admettre, et en voilà un qui me laiisse bien loin en arrière.
« — Mais enfin, reprend Castelb..., si l'abbé de la M. avait lu l'Evangile...
« — Quelle beauté dépensées, quelle perfection de style!.... la langue n'avait pas encore offert de pages semblables à l'ode, à l'élégie de la Mère et la Fille. '
« — Quelle noire fureur que le chapitre des Rois!... ce sang écumeux, ces crânes!.,. Et celui des Sept cercueils!... L'auteur a out-heroded Herod, comme dit Hamlet.
« — Ce qu'il y a d'heureux dans tout cela, c'est qu'il est aujourd'hui prouve jusqu'à l'évidence que l'auteur est fou, et qu'il sera incessamment aux Petites-Maisons. J'espère bien que Chateaubriand ne tardera pas à l'y suivre.
« — Quel malheur qu'un si admirable talent ait cessé d'être le défenseur des saines doctrines, de celles qui peuvent seules maintenir la Société!
« — C'est un bonnet rouge planté sur une croix.
« — C'est l'Apocalypse de Satan.
« — C'est Rabeuf débité par le prophète Ezéchiel... »
En voilà-t-il assez 1 Je pourrais cependant en remplir encore quatre pages... r> II. «24
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cuse? qu'importe que peu de personnes me comprennent maintenant? Ce n est pas pour elles que j'ai écrit; j'ai écrit pour des temps qui ne sont pas encore, mais qui viendront, quoi que disent et fassent ceux qui, aveuglés sur le présent, se croient assez forts pour arrêter, dans le sein de Dieu, l'avenir qu'il prépare au monde. Je dois reconnaître, toutefois, qu'un grand effet a été produit, surtout parmi la jeunesse; or, c'est à la jeunesse qu'appartient cet avenir dont je parlais. 11 faut pardonner aux autres de s'en peu soucier, puisqu'en tout cas ils ne le verront point. Vous me faites un plaisir sensible en m'apprenant que vous avez en portefeuille quelque chose de prêt. J'aime votre parole franche et noble; mais attendezvous aussi, je vous l'annonce, à des jugements de toute sorte: vous ne serez guère plus épargné que moi, quoique à l'abri de certaines animosités qui ne sont certes pas les moins implacables. Les ministres ont délibéré pour savoir si l'on me poursuivrait; c'était l'avis de M. Guizot : l'avis contraire, fondé sur le scandale et principalement l'inutilité d'une pareille poursuite, a prévalu. Au reste, nous devons compter qu'à la première session le gouvernement s'occupera de la presse ; son bon vouloir est, à cet égard, dès à présent, assez manifeste; et puis, il faut qu'il aille jusqu'au bout; on ne s'arrête point dans la route où il est engagé. Tout à vous^ mon ami, et de tout cœur ^
* Lettre supprimée : — A M"^" la baronne de Vaux. La Chênaie, le 25 ma 1834. — Cette lettre très-importante roule sur un article de M. d'Eckstein consacré au récent ouvrage de Lamennais. Ce dernier proteste contre les conclusions de cet article, qui n'irait à rien moins qu'à le représenter comme privé de raison. « Et il mériterait cette imputation, s'il avait professé les doctrines qu'on lui prête. Mais il n'a jamais rêvé sur la terre le pur règne du droit, un état exempt de crimes ou de désordres, ni le partait accomplissement des promesses du christianisme, ni la réalisation de cette perfection intinievers laquelle il pousse rHumanitc. 11 a simplement montré aux hommes le but vers lequel ils doivent tendre, » etc., etc.
A \a Chênaie, le 24 mai 4834.
Combien je souffre de vos souffrances ! Combien je voudrais qu'il me fût donné de les adoucir un peu ! Je dis un peu, car je sens, hélas ! toute ma triste impuissance. Cependant il me semble que, si j'étais près de vous, mon cœur trouverait des paroles qui pénétreraient jusqu'au vôtre et à celui de mon digne et à jamais si cher ami. Je cherche quelquefois en moimême, comme pour tromper quelques instants mes désirs et mes regrets, un séjour qui vous conviendrait; je ne trouve que la France; hors de là, point de commerce, point de douces et intimes causeries, point de cette vie de l'esprit, ni même de l'âme, que tout ranime à chaque moment. Aussi, quand une nécessité, qui de jour en jour devient plus invincible, ne me fixerait pas en ce pays, rien au monde ne pourrait jamais me décider à m'en détacher ; je veux y vivre et je veux y mourir; l'air y a quelque chose qui soulage ma poitrine si souvent oppressée, et qui n'est dans aucun autre air. J'ai vu des contrées, à quelques égards, plus favorisées de la nature; je n'en ai point vu d'aussi fécondes, d'aussi riches en tout ce qui fait l'homme : les défauts mêmes y ont je ne sais quel charme indéfinissable que les qualités n'ont point ailleurs; et puis ce peuple ne pense pas seulement, il sent, il aime, il est sympathique ; à lui aboutissent toutes les joies et toutes les douleurs de l'humanité ; et c'est pourquoi je crois que, selon les vues de la Providence, ses destinées seront grandes dans le monde ; mais auparavant le monde et lui passeront à travers de terribles épreuves : que Dieu leur soit en aide, et à nous aussi ' Je sais quels sont vos liens et les nombreuses difficultés de votre position. Toutefois, j'aime à espérer que, des circonstances heureuses vous rendant au repos, vous pourrez un jour jouir de ce repos au milieu des vrais amis que vous avez conservés en France. 11 y a un terme à la vie d'affaires, et les longs et loyaux
services doivent enfin être récompensés. C'est bien la moindre chose que de faire une vieillesse honorable et douce à ceux qui nous ont donné leurs plus belles années, et je ne comprends pas, comme exigence, un dévouement qui serait le martyre. Non, je ne saurais pas plus renoncer à l'espérance qu'au désir de vous revoir, et quoique j'ignore comment, j'ai la confiance que Dieu m'accordera ce bonheur avant de mourir ^
On ne peut pas être plus séparé des hommes que je ne le suis depuis près de deux mois. Je ne vois qui que ce soit. La promenade, la lecture, le travail rempHssent mes heures solitaires, et si quelquefois, souvent même, la tristesse les obscurcit, l'ennui du moins ne les appesantit jamais. Cette sorte d'existence monotone n'est pas sans douceur et sans attrait ! on y sent comme quelque chose du tombeau : et puis, les grandes inicjuités, les grandes turpitudes et les grandes lâchetés tourmentent moins, à distance ; on respire plus à l'aise : le chant des oiseaux, le murmure des insectes, le bruit du vent dans le feuillage, la lune aperçue le soir à travers les branches des vieux chênes, le nuage même qui passe, tout cela apaise merveilleusement les troubles de l'âme. Aussi n'ai-je jamais compris comment si peu de gens se plaisent à vivre au sein de la nature : pour vous, c'est un bonheur que vous savez goûter. Je me rappelle votre amour pour les montagnes, vos promenades dans les vallées, autour de Fenestrelles, et ces souvenirs, mêlés à mille autres, m'attendrissent jusqu'aux larmes. J'aime mieux vous parler de ces choses que des événements publics, dont je ne sais rien, d'ailleurs, que vous ne sachiez aussi bien que moi. Vous lisez nos journaux; ils vous disent ce qui se passe dans ce malheureux pays, condamné encore à beaucoup souffrir. Nous tombons rapidement sous le gouvernement militaire, ou plutôt nous y sommes déjà. On nous refoule vers la barbarie. On essaye de fonder, avec des Mamelucks, une dynastie de Fathimites. Heureusement que la France du dix-neuvième siècle n'est pas l'Egypte du treizième,
* N'y a-l-il pas quelque chose de triste à penser que ce pressentiment d'une àme aimante n'était qu'une vaine chimère?
et je suis tranquille sur l'avenir. Adieu ; gardez-moi toujours un peu d'affection en échange du dévouenfient le plus inaltérable et le plus tendre *.