‹ CorrespondanceChapitre 114 sur 224 · A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUGINIÈHE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUGINIÈHE

Le 51 mai 1834.

Vous faites bien, et très-bien, mon excellente amie, de me dire franchement tout ce que vous pensez, et je vous en remercie avec toute la sincérité de mon cœur ^ Si, sur plusieurs

* Lettre supprimée . — A M"" la baronne Champy. La Chênaie, 24 ma i 1834. — Explications sur les allusions des Paroles d'un Croyant : Vhomme blême est le duc de Modène. L'ombre qui lui montre une marque livide qu'elle a autour du cou est Menocchi, son ancien ami, qu'il fit pendre avec des circonstances atroces. La mère et la fille sont des personnages fictifs, etc.

2 On nous saura gré, très-certainement, de donner ici, par extraits, la lettre de remontrances de «l'excellente Ninette. » Elle permettra, comparée à la réponse de Lamennais, d'apprécier la tolérance dont il usait envers ses plus humbles amis, alors que l'enivrement du plus grand succès littéraire eût dû surexciter cet « immense orgueil » dont on l'a si souvent accusé.

MADEMOISELLE 1) E LUCIXIÈRE A LAMENNAIS.

K Paris, ce 23 mai 1834.

« Mon bien cher ami,

« Vos Paroles d'un Croyant sont venues tondre sur nous comme un orage imprévu!... Vos ennemis tressaillent d'allégresse, et vos amis s'affligent. Les premiers, par l'oi-gane du Conslitulionnel, vous appellent « un mauvais prêtre » (ce sont ses expressions), un « ambitieux » dévoré de la soif de vous faire chef de parti, et qui, au nom de la charité, prêchez la révolte contre les puissances que saint Pau^ nous commande d'honorer, « lors môme qu'elles seraient fâcheuses. » On compare votre enseignement à celui de Jésus-Christ, qui nous dit : « Rendez '( à César ce qui est à César, » et qui, loin de nous ordonner la résistance comme un devoir, veut que « nous cherchions notre salut dans la fuite » lorsque nous sommes persécutés.

« Nous avons lu votre ouvrage en petit comité d'amis : c'est le bon M. Blaizerjui me l'avait prêté. Oh! quelle pureté, quelle élévation de style!... Que de beautés surtout, que de suaves pensées renferment quelques chapitres où vous avez laissé parler votre cœur!... Ils reposent l'âme des chapitres précédents qui l'avaient trop douloureusement émue. Mon excellent ami, me pardonnez-vous maintenant? Mais avec vous il y a vingt ans que j'ai l'habitude de penser tout haut. Je vous dirai donc que je ne conçois pas comment vous avez pu rêver l'existence possible d'une République telle que vous la peignez. Où trouverez-vous ce peuple capable d'être uni par les seuls liens de la charité, de se guider uniquement par le code évan-

points, nous ne sommes pas d'accord, si nous ne pouvons ni l'un ni l'autre parvenir à nous convaincre mutuellement, que

géliquc, de n'avoir besoin ni de chefs ni de lois? 11 faudrait, ce me semble, avant de chercher à établir cette sorte de paradis terrestre, qu'un beau déluge vînt balayer complètement notre globe, et que Dieu, par une création nouvelle, le peuplât d'habitants qui, n'ayant pas hérité d'Adam, se trouvassent dans un état d'innocence et sans inclination au mal. Je suis persuadée qu'au dedans de vous vous riez des pauvres gens qui se préparent à réfuter votre rcve, bien convaincu vous-même, longtemps d'avance, de son illusion. Ce qui me chagrine, c'est que vous ayez jeté, sans fruit, cette pomme de discorde au milieu de nous. A quoi bon? Le Constitutionnel dit que tf le serpent vous a soufflé à l'oreille. » A-t-il grand tort? Ahl qu'il est malheureux que tant de génie se perde ainsi en vaines pensées et en vains systèmes! Croyez-moi, mon si tendre ami, la liberté, telle que vous la désirez à cette postérité maudite, ne sera jamais atteinte ni par elle, ni par celles qui lui succéderont. En attendant, nous verrons couler des flots de sang. De nouveaux maîtres prendront la place de ceux que vous proscrivez avec tant d'ardeur, et vous n'aurez point à vous en applaudir. Les Merat, les Danton, les Robespierre ne furent point les pères du peuple, mais ses bourreaux. J'ai toujours cette république en présence : j'en vois toutes les horreurs, je frémis, et je serais tentée de vous battre si je vous aimais moins.

« Nous ne valons pas mieux en 1834 qu'en 1789. Encore y a-t-il moins de religion maintenant dans les classes populaires, et ce sont ces classes que l'on mettra d'abord en avant. Alors, sauve qui pourrai Cher et bien cher ami, je suis seule aujourd'hui : je me suis renfermée tout exprès dans ma solitude pour causer de cœur avec vous, et pour vous dire librement toute ma pensée. Votre hvre est dangereux •. il étonne même Daspail, le plus fougueux de nos républicains. Il le disait hautement il y a quelques jours, et il semblait le regarder comme ayant été conçu et écrit dans un accès de délire. Moi, pauvre lille, je ne puis m'expliquer, dans ma simplicité, comment un cœur tel que le vôtre a voué tant de liaine à l'autorité, puisque « toute autorité vient de Dieu. » Vous avez pris à tâche de ne nous peindre que les abus de la royauté, sans nous dire un mot des avantages qu'un gouvernement pareil peut nous procurer, et que nous ont, en effet, procurés les règnes de plusieurs de nos rois. Lisez donc votre belle réflexion sur le chapitre treizième du troisième livre de Vlmitation. 11 me frappa singulièrement hier, et je ne pus m'empècher de faire pour vous, avec ferveur, la prière qui le termine.

« Mon meilleur ami sur la terre, que je suis désolée de vous voir suivre une telle route, vous qui serabliez destiné à fournir une si belle et si utile carrière! Il est certain que vous vous trompez sur la mission que le Seigneur vous avait donnée à remplir. Vous êtes abusé par votre ardente imagination. Vous deviez rappeler l'incrédule à la foi, instruire et fortifier les fidèles, et vous vous êtes embarqué sur une mer tout orageuse, qui vous éloigne de votre route, et dont le bruit vous empèclie d'entendre les voix amies qui vous convient d'y rentrer. Je suis persuadée qu'après avoir écrit pour la propagation de vos systèmes, vous n'éprouvez en vous-même aucune consolation ; vous êtes sans doute plus agité, mais moins heureux que quand vous nous donniez vos belles pages sur Yindifférence, et qu'on vous annonçait qu'un esprit fort ou un impie i-e venait sincèrement à Dieu après la lecture de cet ouvrage. Hélas! c'est qu'il avait été conçu, médité au pied du crucilix, ou, mieux encore, à l'autel du Seigneur, et aujourd'hui !...

« Un jour vous regretterez amèrement d'avoir usé votre génie à soulever les passions, et à provoquer une guerre à mort entre les Nations et les Puissances établies par le Seigneur pour les régir et les gouverner. iNous prions pour vous, et nous prions sans cesse, et vous êtes l'objet de bien des sacrifices et de bien des communions.

« N'est-ce pas que vous n'êtes pas fâché contre moi, cher ami, parce que je vous

voulez-vous? c'est l'histoire du monde, depuis lo commencement. Chacun a ses pensées, ses opinions, qui dépendent de mille et mille choses, la plupart fortuites, et qu'on ignore soimême bien souvent. Divisés sur tout le reste, les hommes au moins devraient se réunir dans un sentiment commun d'humanité et de charité ; mais leurs passions ne le permettent pas. Ce sentiment qui, comme nous l'apprend Jésus-Christ luimême, est (( le sommaire de la Loi, » paraît, dans les tristes temps où nous vivons, étranger surtout au clergé qui, chargé de rinculquer à tous, en devrait offrir le modèle : voilà ce qui lui fait tant d'ennemis, qui le deviennent ensuite d'une religion, laquelle semble se désavouer et ne plus se comprendre elle-même. Permettez, au reste, que je vous le dise : vous n'êtes pas heureuse dans le choix des autorités que vous m'opposez; la première est celle du Constitutionnel, dans un article que la Quotidienne assure être de Louis-Philippe ; la seconde est celle d'un homme ^ qui est l'un des chefs d'un parti que je combats dans mon livre, d'un parti dont le projet, publiquement avoué, était d'étabhr en France un gouvernement de despotisme et de tyrannie. Vous m'exhortez à résipiscence, attendu que j'ai contre moi le roi du juste-milieu, les partisans de son système, et les défenseurs de 95. Tous les jours on m'adresse des reproches aussi forts que cela : ne faut-il pas que je sois bien endurci pour y résister? Vous aurez vu ce que je n'ai pas vu, je veux dire les lettres pubHées par l'évêque de Rennes ^. Mon frère. — queje ne saurais cependant, en tout cela, justifier d'mie grande faiblesse, — m'écrit que c'est, delà part de l'évêque, un odieux abus de confiance ; « qu'il n'avait consenti à remettre i' cette lettre entre ses mains que sous la condition expresse (( qu'il ne la communiquerait qu'en confidence et aux seules « personnes auxquelles il serait à propos de le faire, dans le

soumets tout franchement mes réflexions sur volie dernière brochure? Mon cœur était plein de douleur et d'inquiétude : il fallait qu'il sépanchât, etc., etc., e(c. «

* M. Raspail.

- Une lettre adressée par l'abbé Jean de Lamennais à l'évêque de Rennes, et la réponse de ce prélat. Ces documents n'ont jamais passé sous nos yeux, et, les eussions-nous recueillis, un sentiment que chacun comprendra nous eût empêché de les publier.

« cas où ses établissements seraient attaqués. » L'évêque, contre sa parole, a fait imprimer et cette lettre et sa réponse, que mon frère n'a même connue que par les journaux. Malheur à ceux qui se rendent dépendants de ces vils personnages qui n'ont que du vide là où les autres hommes ont une cervelle, et que de la boue où ils ont un cœur ! Pour moi, au milieu de ces orages, jamais je n'eus l'âme plus tranquille et plus contente, parce que j'ai la conscience d'avoir fait mon devoir.

J'embrasse ma petite Hélène, et laremercie de l'idée qu'elle a eue d'écrire à son pauvre oncle. Mille choses affectueuses à M. Lacroix, et souvenir aux deux Jeannes K Je voudrais bien pouvoir m'associer aux bonnes œuvres de la sœur Rosahe ^ ; mais elle se trompe terriblement sur l'article essentiel. Ce que j'ai retiré de mon travail est fort peu de chose, et, ce peu, ce n'est pas même moi qui l'ai touché ; il a été consacré à acquitter une partie des dettes qui me restent; car des dettes, voilà, depuis longtemps, tout ce qu'on m'a laissé en ce monde. Écrivez-moi, chère bonne amie, aussi souvent que vous le pourrez, et croyez à mon affection aussi tendre qu'inaltérable ^.

^ Jeanne et Jeannette, si souvent nommées duns les lettres de Lamennais aux dames du n" 5i.

— Cette bonne sœur Rosalie, une des célébrités de la charité religieuse, demandant à Lamennais une portion des gains immenses qu'elle pensait lui venir de la publication des Paroles d'un Croyant, n'est-elle pas d'une admirable naïveté? N'est-elle pas bien le type de ces beaux dévouements aveugles qui puisent dans toutes mains, sans s'inquiéter du reste, le denier qui les aide à nourrir les déshérités de la lamille humaine? Et quelle profonde philosophie dans cette indiiïérence parfaite qu'elle témoigne ainsi à tout ce qui n'est pas son œuvre ici-bas? Quelle leçon ne donne pas sœur Rosalie à beaucoup de docteurs, pour ne pas dire à beaucoup d'évêques, fort catholiques, d'ailleurs?

^ Lettres supprimées : — A M. de la Gervaisais. La Chênaie, l^"" juin

— A M. de Potter. La Chênaie, l'"' juin 1854. — L'^ttrc fort longue et fort importante.

— A M™^ la baronne de Vaux. La Cliennie, même date.

Le 8 juin 1854.

J'oubliai de répondre, dans ma dernière lettre, à ce que vous me demandiez, au sujet du roman de la princesse de Craon^ Je n'ai point lu ce livre, ni n'en ai vu aucun compte rendu dans les journaux ; il paraît qu'il n'a pas fait grand bruit; s'il ressemble à presque tout ce qu'on imprime aujourd'hui, je ne suis pas surpris de l'impression qu'il a produite sur vous. L'auteur a pourtant de l'esprit et des talents variés; on m'a parlé d'un travail d'elle, du genre de ceux qui ornent les anciens manuscrits, et qu'on dit très-remarquable : la princesse voulait le faire mettre à l'Exposition, mais on a trouvé que ce n'était pas précisément une œuvre d'art. Je crois, en tout cas, que lorsqu'on occupe une certaine position dans le monde, il vaut mieux ne pas s exposer; car, pour les femmes surtout, il n'y a pas loin de l'exposition à la marque.

Je vis si seul, et si en dehors de tout, qu'il me serait bien difficile de vous apprendre quelque chose de nouveau. Cette vie, du reste, me convient et me plaît, quoiqu'il y ait des moments où le poids de la solitude se fait sentir. Ily a toujours quelque plaie ouverte au fond du cœur de l'homme, des souffrances dont le souvenir aigu le suit jusqu'au désert^; et quand on me dit : — « Pourquoi donc y rester? » je réponds comme Philomèle :

En voyant les hommes, hélas !

Il m'en souvient bien davantage.

J'aurai achevé, dans quelques jours, ma cinquante-deuxième année. En remontant vers mon jeune âge, aussi loin que ma mémoire peut me porter, combien de tristesse, d'angoisse et

* Thomas Morus.

^ Cet amer retour sur le passé nous fait songer à l'ardente amitié, hrisée par la mort, qui avait uni jadis Lamennais et Henri Moorman. (V. les Notes et Souvenirs en tête de cette Correspondance.)

de douleurs je trouve, et combien peu de joies! La vie humaine, regardée de près, est effrayante. Et encore, à mesure qu'on avance, elle devient plus amère et plus sombre : les sens s'affaiblissent, les forces diminuent, la santé s'en va, l'esprit aussi s'affaisse et s'attriste; les jours nous dépouillent en passant, et il n'est pas de lendemain qui ne nous laisse plus pauvre que la veille. Puis la mort vient se jeter en travers de nos affections; d'autres s'en vont toutes vivantes, et celles-ci ne sont pas à regretter. Toujours est-il que ce sont pour l'âme de rudes secousses, et que, lorsqu'on commence à voir à nu les hommes et les choses, on se sent un désir extraordinaire de fermer les yeux pour ne les plus rouvrir; ajoutez à cela le spectacle hideux de ce qui se fait dans le monde, les misères du pauvre peuple, la faim qui le moissonne et le dévore, tant de maux là où la Providence a mis le germe de tant de bien ! Comment ne pas souffrir profondément, lorsqu'on a dans sa poitrine un cœur d'homme? Je fuis le présent par deux routes, celle du passé et celle de l'avenir. Je converse avec les morts de tous les temps et de tous les pays ; j'assiste à ce grand conseil du tombeau, où, depuis Job jusqu'à Byron, chacun tour à tour élève la voix pour raconter les douleurs humaines. Mais à côté de la douleur est aussi l'espérance, et l'espérance c'est l'Évangile, la parole du Christ, venu pour sauver ses frères et qui les sauva; car, quoi qu'en disent quelques-uns qui voudraient rejeter tous ses bienfaits au delà de la tombe, il a les promesses de la terre comme celles du ciel, promissionem hahens vitx qux nunc est, et futur x. Je me console donc dans cette pensée qu'un avenir nouveau s'ouvrira pour les frères du Christ; qu'il leur prépare, dans les trésors de son inépuisable amour, non des joies parfaites qui ne sont pas de ce monde, mais des jours meilleurs, plus innocents, plus doux, plus paisibles, à mesure que les hommes, éclairés par lui, comprendront et sentiront mieux ce que c'est que la Justice et la Charité ; car tous les biens sont renfermés dans la Charité et dans la Justice. IN'est-il pas vrai que les Docteurs, les Prédicateurs, les auteurs ascétiques établissent une perpétuelle opposition entre les idées chrétiennes, les sentiments chrétiens, et les

idées, les sentiments atlacliés à une certaine nature d'état social qu'ils appellent le monde? Cet état social opposé, non pas en tout, mais par quelque chose qui a sa racine dans l'orgueil et la convoitise, à l'esprit intime du Christianisme, n'était donc pas hon, et ne pouvait durer toujours : il fallait qu'il changeât, ou que le Christianisme pérît, car il n'est point de lutte éternelle entre deux principes qui s'excluent rigoureusement. Or le Christianisme ne saurait périr, et aussi sa victoire sur « le monde et le prince de ce monde » fut-elle annoncée dés le commencement. Le combat a duré longtemps, et il n'est pas encore fini, et il ne finira même tout à fait que lorsque la régénération de l'homme aura été pleinement accomplie. Mais, pour parler ainsi, à chaque « campagne )) du Christ, il accroît sa puissance et recule ses frontières : son règne advient progressivement ; il abat et réédifie, et change et perfectionne sans cesse. Ceux qui se plaignent des révolutions (je ne dis pas de quelques-uns de leurs effets) se plaignent de lui, se plaignent de ce qu'il fait son œuvre, de ce que, par des voies souvent rudes, — parce qu'elles sont embarrassées de ruines, — de station en station, de rocher en rocher, il conduit le genre humain sur le Thabor pour l'y transfigurer à son image. Dégageons-nous des préjugés du monde; pensons en chrétiens, sentons en chrétiens, et au sein même des maux inséparables de la vie présente, notre âme reposera en paix ^

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