A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
A la Chênaie, le 13 juillet 1854.
J'ai tardé quelques jours à VOUS remercier, mon bon ami, des belles stances que vous m'avez envoyées S et surtout des sentiments si nobles et si tendres qui les ont dictées, parce que je n'ai pas un moment à moi. Je suis accablé de lettres de gens que je ne connais point, ni n'ai envie de connaître : c'est à ne savoir, en vérité, que devenir. Figurez-vous que, depuis un mois, je n'ai pu lire dix lignes qui se rapportent à mes travaux, et que les deux tiers de la petite somme que je puis dépenser par an sont absorbées par les frais de cette correspondance, dont je ne sais aucun moyen de me débar^ rasser. Je n'aimais déjà pas beaucoup Louis XI, mais je commence à le maudire encore plus, avec son invention de postes régulières. Sauf la différence des époques, je trouve une trèsgrande ressemblance entre ce roi-bourgeois et le roi- citoyen : même ruse, même astuce, même fausseté, même hypocrisie, même atrocité froide. L'un et Fautre également prêts à tout sacrifier à leur intérêt, sans être retenus par rien de ce que les hommes appellent justice, honneur, conscience; l'un et l'autre également habiles à tromper, également avides, égale-
1 Vingt -deux stances, de quatre vers chacune. Elles ont pour épigraphe ce vers de Dante '
L'amico mio, e non délia venlura.
Leur date est du 29 juin 1854.
ment défiants, ègalennent lâches : changez les temps, Louis XI s'appellera Louis-Philippe, et Louis-Philippe s'appellera LouisXI; s'ils se rencontrent jamais dans l'autre monde, je serais curieux de savoir lequel des deux parviendra à fourber l'autre. Quoi qu'il en soit, le combat sera long et la victoire brillante.
J'ai maintenant la certitude que Rome se taira, malgré des instances pressantes et réitérées; j'en suis d'autant plus charmé, qu'une parole imprudente aurait gravement compromis la Rehgion, qui l'est assez déjà. Les traductions du livre qu'on l'engageait à censurer se multiplient dans toutes les langues, et jusqu'en grec vulgaire, en irlandais, en bas-breton. Singulières destinées de ces pages, qui n'ont de prix que par le sentimeiit profond d'humanité qu'elles respirent! A mes yeux, la plus terrible condamnation de l'absolutisme est qu'à raison de cela même, il les juge, au plus haut degré, dangereuses pour lui. Les journaux allemands sont à lire là-dessus, et notamment le Journal politique de Berlin. Si ce n'est la discorde, la terreur, du moins, est au camp d'Agramant.
Vos élections de Toulouse auront été probablement ce qu'elles ont été presque partout. On dit que le Pouvoir ne laisse pas d'être embarrassé de son triomphe : il craint le zélé de ses gens qui, dans leur fanatique dévouement à l'ordre de choses, pourraient l'étouffer à force d'embrassements; M. de Villèle eut le même destin, après le même succès. Nlhil novi sub sole. Les légitimistes paraissent se dissiper de plus en plus, du moins dans ces contrées. Un seul parti grandit au milieu de ce tohu-bohit, le parti de la Uépubhque, et il grandit d'autant plus vite, désormais, que, grâce aux heureuses combinaisons de la monarchie citoyenne, la France n'est plus effrayée par le fantôme de l'anarchie. La réforme électorale va devenir de plus en plus la grande question nationale, question à laquelle, sans parler des droits, l'énormité croissante du budget donnera chaque jour une plus haute importance. On parle d'augmenter d'un quart les impôts les plus productifs : c'est marcher en droite ligne à une confiscation générale; mais on trouvera la banqueroute en chemin. Les affaires extérieures se compliquent aussi, et s'embrouillent de tous côtés. ' II. 25
Les bras de M. de Talleyrand se fatiguent à soutenir en l'air un édifice de paix qu'on dirait construit sur des plans fournis par M. Fontaine S assisté du génie de son patron. Adieu, mon cher ami ; vous savez ce que Je vous suis et ce que je vous serai toujours, quelque chose qui arrive dans ce monde qui va si singuHèrement.
Le 20 juillet 1834.
Vous voulez que je vous parle de ma santé; grâce à Dieu, elle n'est pas mauvaise. Je suis, comme le vieux matelot, endurci aux tempêtes et aux rudes climats. Si mes membres, affaibhs par l'âge et le travail, commencent à se roidir sous la casaque trempée d'eau salée qui les presse de son poids, la défaillance n'a pas pénétré jusqu'au cœur, et je sens encore dans ma poitrine ses chaudes et énergiques pulsations. Ne craignez donc pas que je sois abattu par le nouveau coup qui me frappe^; j'en suis affligé, sans doute, mais bien moins
* Architecte du roi Louis-Philippe.
^ L'Encyclique du 15 juillet 1854. Les Paroles d'un Croyant y sont qualifiées de « livre peu considérable par son volume, mais immense par sa per-^ versité, détestable production d'impiété et d'audace, sortie des ténèbres pour la ruine des sociétés, où se trouve entassé tout ce qui peut produire le bouleversement des choses divines et humaines...» Le système philosophique de Lamennais y est aussi foudroyé, — il était temps, — dans des termes d'une amertume non moins exagérée. Qu'on en juge : « Il est bien déplorable de voir dans quel excès de délire se précipite la raison humaine, lorsqu'un homme se laisse prendre à l'amour de la nouveauté, et que, malgré l'avertissement de l'Apôtre, s'elîorçant d'être plus sage qu'il ne faut; trop confiant aussi en lui-même, il pense qu'on doit chercher la vérité hors de l'Église catholique, oiî elle se trouve sans le mélange impur de l'erreur, même la plus légère, et qui est par là appelée, et est en effet, la colonne et l'inébranlable soutien de la vérité.
« Vous comprenez très-bien, Vénérables Frères, qu'ici nous parlons ausâi de ce fallacieux système de philosophie récemment inventé, et que nous devons tout à fait improuver, système où, entraîné par un amour téméraire et sans frein des nouveautés, on ne clierche plus la Vérité là où elle est certainement, mais où, laissant de côté les traditions saintes et apostoliques, ■on introduit d'autres doctrines, vaines, futiles, incertaines, qui ne sont point
pour moi que pour ceux qui se sont faits si gratuitement mes persécuteurs. Je gémis qu'un pouvoir que j'ai tant aimé, tant vénéré, que je respecte toujours, soit descendu à un pareil excès d'ignominie ; car je sais qu'il ne croit pas lui-même, et qu'il est impossible qu'il croie à ses propres diffamations; je connais les sourdes intrigues et toutes les turpitudes qui l'ont conduit à un inconcevable éclat, dont les suites pour la Religion sont incalculables. Et quel fruit, hélas 1 en retirera-t-il? de nouvelles et profondes haines, voilà tout. Pense-t-il que ses paroles auront plus d'effet sur les peuples qu'elles n'en auraient sur les souverains, s'il exigeait de ceux-ci, je ne dirai pas le sacrifice de leurs droits réels, mais de la moindre de leurs prétentions ? Pense-t-il qu'il arrêtera le mouvement providentiel qui pousse la Société vers un état que mille causes diverses ont rendu nécessaire, et qu'elle regarde comme l'unique remède à ses intolérables souffrances? Pense-t-il que le monde, qui cingle, avec une ardente espérance, vers l'avenir que Dieu lui prépare, repliera les voiles à sa parole, et rentrera pour jamais dans le passé? Pense-t-il qu'il lui soit donné d'arrêter le temps et les effets du temps? Pense-t-il enfin que moi, chétif, pleinement soumis dans l'ordre religieux, je me croie déhé, dans Tordre temporel, des devoirs les plus sacrés, parce qu'il se figure que tel est l'intérêt de sa politique? Il se trompe s'il a cette pensée. Jusqu'au dernier soupir, je resterai chrétien ; mais je resterai homme aussi : et quel moyen d'être l'un
approuvées par l'Église, et sur lesquelles les hommes les plus vains pensent faussement qu'on puisse établir et appuyer la vérité. »
Du fond de cette phraséologie confuse, ténébreuse, insupportable, si nous voulons dégager quelque chose de net et de précis, voici ce que nous trouvons :
Un système philosophique a été conçu, qui place la règle de la certitude dans la raison générale. Ce système a été publiquement et ardemment soutenu, quinze ans de suite, par un homme qu'on a comblé d'éloges, de caresses, de flatteries. Un jour vient où cet homme se fait, dans l'ordre politique, l'adversaire du système approuvé et suivi par le Souverain temporel des États romains. A l'instant même, le Pape déclare que «chercher la certitude dans la raison générale est un excès de délire où la raison humaine se précipite. » Le Pape infaillible proclamant ceci urbi et orbi, les catholiques sont-ils vraiment tenus de le croire?
Réduite à ces termes, la question n'est pas bien ardue.
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sans l'autre? Je coii\rirai de mon silence, aussi longtemps qu'on me le permettra, les faiblesses et les injustices dont je serai seul victime ; j'étendrai mon manteau, en détournant les yeux, sur la nudité de mon père ; mais je ne trahirai point l'Humanité ; je ne me ferai point un muet tombeau de mon indifférence pour les maux de mes frères ; je ne trafiquerai point, pour quelques misérables jours de repos, de leurs larmes ou de leur sang.
Et, au nom de Dieu, voyez où aboutissent les efforts tentés pour asservir les peuples à un joug qu'ils ne veulent plus, qu'ils ne peuvent plus supporter ! Pour les contenir, on est forcé de tenir sur leur poitrine douze cent mille baïonnettes, de couvrir l'Europe de prisons, de multiplier, au delà de ce qu'on vit jamais, les espions elles bourreaux; et le mécontentement va croissant, et la haine va croissant, et, d'un instant à Tautre, on s'attend à la voir rompre ses digues et déborder de toutes parts. Est-ce là un état qui puisse durer? Ce n'est pas tout encore : l'édifice antique, qu'on veut conserver debout, est habité déjà par l'esprit des ruines; il s'ébranle et croule de lui-même. Considérez l'Espagne, le Portugal, la Turquie, l'Angleterre, pour ne parler que de ces royaumes. Montrez-moi quelque part un pan de muraille solide : et on ne reconnaîtrait pas là le doigt de Dieu, la grande loi de l'univers, qui, fixant à toutes choses leur durée, marque à chacune son heure fatale ? L'aiguille qui indique le mouvement du temps sur la grande horloge des siècles a accomph une de ses révolutions; elle en recommence une autre, et nulle puissance humaine ne l'arrêtera, ou ne la fera rétrograder.
J'ajouterai un mot encore. Ce qui a fait le succès sans exemple de mon hvre, dans toutes les opinions, dans tous les partis, ce ne sont point des idées plus ou moins favorables à un système pohiique quelconque ; car, sur cela, nul accord; c'est le profond sentiment d'humanité qu'il respire d'un bouta l'autre, et qui a ébranlé la même fibre dans tous les cœurs, llemarquez le contraste, et jugez des effets. Quant aux principes fondamentaux et aux prévisions, — abstraction faite de toute époque déterminée, — il n'est pas, dans la nôtre, un esprit remar-
quable avec lequel je ne sois, sur tous les points, parfaitement d'accord : Chateaubriand, Lamartine et beaucoup d'autres se sont expliqués aussi nettement que moi. Ponrquoi donc m'accuse-t-on, me persécute-t-on seul? On a peur contre tous, excepté contre moi ; mais on verra pourtant que je ne suis pas plus faible que les autres. Je ne plierai point sous le faix de la distinction dont on m'honore, et je saurai, Dieu aidant, faire en sorte que mon nom, pur de toute honte, n'ait point à rougir de ses cicatrices devant la justice de l'avenir ^