‹ CorrespondanceChapitre 115 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

La Chênaie, le 30 juin 1854,

Je sors à peine du lit où j'ai été retenu plusieurs jours par la fièvre, ce qui n'a pas le moins du monde augmenté mes forces. Ainsi, mon cher ami, vous m'excuserez si je vous écris aujourd'hui assez brièvement. Je veux d'abord vous dire, au

* LeUres supprimées : — A M. de Musigny. La Chênaie, le 8 juin 18').4.

— A M. Marandon de MonUjel. La Chênaie, 45 juin 185 i.

— AM.de Potter. La Chênaie, 15 juin 1854. — Lon';ue et belle lettre.

— A M™" la baronne de Vaux. La Chênaie, 23 juin 1854.

sujet de mon frère*, que, — sauf un peu de faiblesse peut-être, —il est plus à plaindre qu'à blâmer; vous connaissez assez sa position, avec ses cent cinquante établissements qu'il faut défendre perpétuellement contre des attaques de droite et de gauche : l'évêque de Rennes, qu'aussi vous connaissez, a exigé de lui cette malheureuse lettre, qui ne lui fut cependant accordée qu'à la condition de ne la communiquer que confidentiellement à un petit nombre de personnes, selon les exigences; il a trouvé bon de la rendre publique : vous jugerez l'homme et le procédé. J'avais hâte de vous donner cet éclaircissement.

A présent, mon ami, ai-je besoin de vous dire combien l'affection si vraie, si tendre, que vous me témoignez en cette circonstance va droit à mon cœur et s'y grave profondément? Vous n'êtes pas de ceux qui in tempore tribulationis recedunt; non, certes, vous n'êtes pas de ceux-là, et c'est ce qui fait que je suis non-seulement heureux, mais encore fier de votre amitié. J'ai appris, tristement appris, tout ce qu'il y a de faible et d'incertain dans les baisons les plus solides en apparence, et, comme dit le Poëte :

Che non conversiam sempre con gli amici In questa, assai più oscura che serena Vita mortal, tutta d'invidia piena *.

Mais ce qui détache les uns attache les autres plus fortement, et ainsi la Providence place partout des compensations.

Il est maintenant assez probable que Rome se taira, malgré les instances de la diplomatie ; elle a mis mon livre à Vindex politique; l'introduction en est sévèrement prohibée : c'est, je

* J'ai lu votre livre... Que vous en dirai-je?... C'est Job, c'est Isaïe, c'est Jean : c'est plus haut, peut-être, que tout cela ensemble. C'est vous, vous que je vois qu'on laisse seul à vous dans votre Pathmos... Hélas! dans cet abandon, il est plus d'un Pierre, et pas un n'a fait l'effort de tirer le glaive!... Lac... et votre frère, surtout, m'ont fait mal! l^e : Tu quoquemi... est venu à la pensée de tout le monde. César ! ne voile pas ta tête du pan de ta robe !.,. Tu n'en mourras pas!. . — M, de CorioUs à Lamennais. Toulouse, 5 juin

- ... Que nous ne rencontrons pas toujours des amis — dans celte bieu plus sombre que sereine — vie mortelle, toute remplie de haine envieuse.

crois, loiil ce qu'elle pouvait faire; dans tous les cas, si elle parlait, ses paroles seraient en harmonie avec cette mesure, et de même genre, c'est-à-dire qu'elles n'auraient rien de dogmatique. Que désirer de plus? J'ai appris que les hommes qui parlaient le plus haut contre moi, dans ce pays-là, où j'ai aussi de chauds défenseurs, étaient les Jésuites et l'ambassadeur de S. M. Louis-Phihppe. On m'écrit que Rubichon, qui est à Rome, — comme vous le savez, ou ne le savez pas, — a été enchanté de mon livre : cela ne me surprend point, vu le tour de son esprit.

Je remercie les vôtres, mon cher ami, de vouloir bien se souvenir de moi et de s'en souvenir avec affection : parlez-leur, je vous prie, de ma gratitude; pour vous, je ne vous dis rien : que vous dirais-je que vous ne sachiez ?

Le 5 juillet 1834.

J'aurais souhaité que vous n'eussiez point lu, parce que je savais que vous seriez affligée de plusieurs choses, et que je souffre, plus que vous ne pensez peut-être, de tout ce qui vous afflige, vous et notre cher comte. Ce n'est pas dans une lettre que l'on peut s'expliquer. Je vous dirai, seulement, qu'à ma connaissance il n'existe dans mon cœur aucun sentiment de haine pour quelque créature que ce soit; mais, témoin des misères des peuples, j'éprouve une profonde horreur pour les systèmes politiques d'où est née cette misère , et qui l'aggravent chaque jour. J'appelle de toute la véhémence de mes vœux la Liberté, qui ne peut s'établir que sur la double base de la Justice et de la Charité, la Liberté qui n'est qu'un vain mot, et pis que cela, si elle n'est point le règne de Dieu sur la terre, au degré où il est possible qu'il y soit réahsé. Je crois fermement que, de droit naturel et divin, les nations n'appartiennent qu'à elles-mêmes, et que d'en faire la propriété soit d'un homme, soit d'une classe d'hommes quelconque, estune iniquité mons-

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trueuse. Je crois, enfin, que ces maximes, désormais établies dans les esprits, ne sauraient plus se perdre dans le monde et qu'elles triompheront tôt au tard, car dans leur triomphe seul se trouve, selon moi, la solution que vainement on chercherait ailleurs, à l'époque présente, de cette immense question du paupérisme, d'où dépend le sort futur de l'Humanité. Convaincu, donc, que rien n'arrêtera le développement des idées modernes, quelque jugement qu'on en porte d'ailleurs, il m'a semblé que, pour le salut du peuple, il ne fallait pas le laisser penser que ces idées, auxquelles il ne renoncera jamais, fussent en opposition avec le Christianisme, de manière qu'il se figurât être obhgé d'opter entre elles et lui , ce qui serait, de fait, l'abolition du Christianisme sur la terre ; et j'ai d'autant moins hésité à combattre un préjugé si funeste, qu'à mes yeux le mouvement qui entraîne le genre humain vers un état social nouveau, loin d'être contraire à la religion de Jésus-Christ, n'en est qu'un effet nécessaire, et comme le supplément pohtique, préparé pendant dix-huit siècles. En peu de mots, telles sont les vues qui m'ont déterminé à publier mon livre, et jusqu'ici, malgré les oppositions qu'il a rencontrées, j'ai lieu de m'applaudir des résultats que j'ai obtenus. Bien des hommes, ennemis du Christianisme au plus haut degré, ne sont pas encore devenus chrétiens sans doute, mais ils ont cessé de le haïr : il y a plus, ils appellent le régne d'un Christianisme semblable à celui que je leur ai montré, et si, en voyant combien cette aUiance entre la cause de l'Humanité et celle de la ReUgion est repoussée violemment d'un certain côté, ils en jugent la réaHsation impossible, ce n'est pas moi du moins qu'on en accusera. Un médecin du midi de la France m'écrivait dernièrement : « Il <( y a deux ans, je faillis être jeté par la fenêtre pour avoir osé « parler de vous et de vos doctrines; et, aujourd'hui, voire nom « est devenu un rempart, une sauvegarde parmi les mômes « hommes à qui vous prêchez la Foi, cette fille du Verbe, et la « prière qu'ils ont abandonnée. » Ne nous passionnons point pour des formes que l'histoire nous présente variant sans cesse depuis six mille ans; passionnons-nous bien moins encore peut" des individus qui passent, pour des intérêts particuUers qui

n'ont qu'un temps et un temps très-court. Le genre humain seul est de tous les temps; il ne passe point ; il ne varie point, si ce n'est qu'un œil attentif remarque en lui un progrès continuel, une croissance pareille à celle qui fait parcourir à l'homme, depuis l'enfance jusqu'à l'âge viril, toutes les phases de son développement; et ici je parle le langage de saint Paul. Que faire donc, lorsque, dégagé de préjugés et d'intérêts misérables, on ne voit, comme Jésus-Clirist, que la Famille universelle, sinon se réjouir de ce progrès et le seconder de tous ses efforts? Il n'est pas vrai que, dans cette famille de frères, quelques-uns doivent éternellement tenir les autres courbés sous leur domination : tous ont, par nature, les mêmes droits ; tous en jouiront un jour. L'esclavage a été aboli, puis le servage, puis encore d'autres inégalités, et l'affranchissement continue en vertu d'une force interne, irrésistible, inhérente à l'Humanité, et, dans les masses, plutôt instinctive que raisonnée. Voyez s'il est possible de rétrograder dans le passé ; voyez si c'est désirable. Qui oserait, si ce n'est Rubichon, — et encore en paroles couvertes, — regretter l'esclavage antique? Faudrat-il souhaiter de rester tel qu'on est? Mais personne ne le veut, et, en tous cas, cela est impossible. Laissons donc agir la Providence; elle sait bien ce qu'elle fait. Marchons, pleins d'espé* rance, dans les voies qu'elle a ouvertes devant nous ! L'entrée en est difficile, c'est vrai ; mais n'est-ce point à cause des ob^ stades dont on l'embarrasse volontairement? N'est-ce point parce qu'on lutte avec violence contre l'invincible nécessité? Le Christianisme aussi ne s'établit point sans un grand travail; Laccusera-t-on du combat de trois siècles qu'il eut à soutenir contre les Puissances hguées ensemble pour sa destruction? Principes convenerunt in unum adversùs Dominum^ et âdversùs Christiim ejus... Meditaveriint inania. — 11 y a de grands maux et de grands désordres. — Oui, parce qu'il y a, des deux côtés, d'ardentes passions; mais en quel temps n'y eut-il point, et par la même raison , de grands désordres et de grands maux? Croyez-moi, acceptons l'avenir, car nous ne le changerons point, grâce à Dieu, qui n'a envoyé son Fils sur la terre qUe pour conduire le genre humain, i3ar une série de perfec-

tionnements progressifs dans son état moral et social, au terme qu'il doit atteindre; que pour le ramener à la Liberté que le péché lui fit perdre, à sa primitive unité qui se forme de nouveau ici-bas peu à peu, et qui se consommera dans le ciel : Ut sint imtim^ sicut ego et tu, Pater, unum. siimns.

Je me suis laissé aller, je ne sais comment, à ces réflexions; je les livre, pour ce qu'elles valent, à votre excellent esprit. Mille tendresses et mille vœux.

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