A BÉRANGER
La Chênaie, 26 juillet 1834.
Je ne puis vous exprimer, mon cher ami, combien je suis touché de l'intérêt si vrai et si tendre dont vous ne cessez de me donner des preuves K 11 est vrai que les intrigues diplomatiques et jésuitiques viennent encore une fois de l'emporter. Peu importe la ReUgion à ces gens-là, pourvu qu'ils parviennent à leurs fins. A force d'odieuses et sourdes menées, ils ont, obtenu contre moi, non pas une condamnation, mais une diffamation. On m'a mandé là-dessus des détails curieux de Rome, où les théologiens disent hautement que l'Encyclique « n'est que l'opinion personnelle de Mauro Capellari, et rien de plus, n On ne peut, en aucun sens, y reconnaître le caractère d'un jugement doctrinal. Elle sera pourtant représentée et acceptée pour telle, en France, par l'opinion religieuse que forment et dirigent les hommes qui l'ont sollicitée : à cela nul remède pour le présent. On abuserait de tout ce que je dirais, de toutes les expUcations que je donnerais, et je ne ferais, en parlant, que comphquer ma position et l'embrouiller aux yeux du public. Je m'en tiens donc, provisoirement du moins, au conseil que l'on m'a donné de Rome même, qui est « de garder « sur l'Acte pontifical un silence absolu, et de laisser agir le « temps. )) Cela ne m'empêchera pas de continuer à défendre la cajise des peuples et de l'Humanité, comme vous le verrez dans la prochaine livraison de la Revue des Deux-Mondes. 11 est vrai qu'on fera tout au monde pour m'obliger à rompre ce silence dans lequel je veux me renfermer. J'examinerai alors
* On devine que Béranger avait écrit à Lamennais pour le consoler des censures pontificales sous lesquelles on essayait de l'accabler.
le parti que j'aurai à prendre. En aucun cas il ne conviendrait de rentrer, à mon avis, dans les arguties scolastiques du xvn* siècle sur les libertés de l'Église gallicane ; ce sont des questions mortes et sans aucune portée, de nos jours : il y en a de bien plus profondes, dont l'avenir offrira la solution, mais que je ne voudrais pas, s'il était possible, qu'on remuât maintenant : on ne les comprendrait pas encore, placés que sont les esprits dans la pénombre obscure du passé. Il faut attendre la nouvelle lumière qui jaillira des événements. Ce qu'il importerait de dire aujourd'hui, c'est que le temps n'est plus où Rome pouvait exercer une influence politique, surtout dans un sens opposé au mouvement du siècle : qu'en combattant la liberté, elle ruine, autant qu'il est en elle, le Christianisme même, ment à sa propre vocation, ébranle son propre pouvoir qui a sa racine dans l'élément démocratique de la société, et aliène d'elle les peuples pour complaire aux rois, lesquels sont partout ses ennemis les plus irréconcihables et les plus acharnés; il faudrait la montrer tolérant, avec une lâche complaisance qui a sa source dans des intérêts purement tempo rels, toutes les insultes du despotisme, toutes les oppressions religieuses, toutes les iniquités politiques, tous les crimes contre l'humanité et les sanctionnant même publiquement, tandis qu'elle s'efforce d'étouffer, au nom du Christianisme, les plaintes des victimes, et qu'elle flétrit, comme antichrétienne, toute légitime défense, toute parole de justice et de charité; il faudrait, enfin, lui rappeler que cène sont pas des fers qu'ont été chargés d'apporter aux hommes les Apôtres du Sauveur du monde, et que, si elle persiste à réchauffer toutes les tyrannies sous la tiare, la tiare pourrait bien éprouver le sort réservé désormais à la tyrannie.
Les motifs de santé, de travail et d'économie qui m'ont conduit ici devront m'y retenir encore, si la persécution ne m'en chasse pas : c'est ce que je saurai, je pense, bientôt. Si l'on me traquait jusqu'au fond de ma pauvre retraite, je retournerais à Paris, où je trouverais du moins, avec un peu de paix, ces douces relations d'amitié qui consolent de tant de choses. Vous me permettez bien de dire, mon cher ami, que vous êtes
un des hommes que j'aurais le plus de joie à y revoir, et, quoi qu'il arive, je compte bien un jour cultiver assidûment une liaison où j'ai déjà trouvé tant de bonheur. Je compte entièrement sur vous, comme vous comptez, je l'espère, sur moi qui vous suis, n'en doutez point, à jamais dévoué de toute mon âme.