‹ CorrespondanceChapitre 119 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

La Chênaie, le 27 juillet 1834.

Si vous saviez, mon cher ami, sur quel fondement je me croyais certain que Rome se tairait, vous ne vous étonneriez plus de ma sécurité ^ Je me suis trompé, cependant. De nouvelles intrigues sont venues changer la première résolution : j'en gémis profondément, bien moins pour moi que pour ceux

* « J'ai peine à m'expliqtier, mon cher ami, comment il arrive que vos correspondances de delà les monts vous servent assez mal pour que, dans votre Bretagne, à la date du 13 courant, vous ignoriez encore, je ne dis pas seulement la Lettre encyclique dont j'ai connaissance ici depuis lundi 44, mais même les dispositions de Rome à l'égard de votre livre. Votre sécurité est, à l'heure qu'il est, tombée de son haut. » — M. de Coriolis à Lamennais. Toulouse, 20 juillet 1834. — M. de Coriolis entre ensuite dans des appréciations et des détails éminemment instructifs, mais que, par malheur, nous n'avons pas la liberté de reproduire. Il examine enfin les deux partis à prendre, et termine en rappelant le mot de Cromwell : « Je suis poussé à un dénoûment qui me fait dresser les cheveux sur la tête. »

M. de Vitrolles, en revanche, écrit à Lamennais :

« Paris, 2 août 1834.

« Il me plairait certainement bien de vous voir arriver, et cependant je vous aime mieux, en ce moment, dans votre solitude et votre silence; c'est la seule manière de répondre à la grande voix qui a parlé contre vous. Ici vous seriez agité du mouvement et des opinions qui se remueraient autour de vous, et que pourriez-vons dire qui ne fût pas une sorte de contradiction avec vos principes anciens et vos derniers actes ? Vous aggraveriez certainement votre situation des côtés que vous avez le plus à ménager, sans trouver, de l'autre, ce concours et coite influence que vous lui demandez.

« Je viens de lire votre article dans la Hevue de.i Deux-Mondes. J'en suis content, ?i mesure que je l'ai trouvé moins signifiant. On l'annonçait comme une nouvelle et plus forte déclaration de guerre ; et votre discussion des Dialoghelli ne blessera personne, car personne n'acceptera la responsabilité d'un écrit sans grande publicilé, sans authenticité, et qui peut bien n'être que l'expression d'une opinion particulière — ou, ce qui serait la même chose, celle de noire bon dur de Modèue. »

mêmes qui me poursuivent avec un si implacable acharnement; j'en gémis surtout pour la Religion, que l'on rend odieuse à une multitude d'hommes qui tous les jours étaient plus disposés à s'en rapprocher. Quant à moi, je garderai provisoirement le silence; je ne mentirai point à ma conscience ni à mes convictions, et je laisserai pour ce qu'il est, sans en dire un mot, un Acte qui n'a, d'ailleurs, selon les principes catholiques, aucune autorité de jugement doctrinal, et que les théologiens, à Rome même, regardent uniquement comme « l'expression de l'opinion personnelle de Mauro Gapellari » : ce sont leurs propres paroles. Chose étrange, de déclarer qu'un livre est « détestable, impie, scandaleux, » sans dire en quoi il l'est, sans citer une ligne, sans indiquer même une seule proposition '. de sorte que l'auteur ne peut ni se justifier, ni s'expliquer, ni savoir même ce que l'on blâme dans son ouvrage. Si un tribunal purement humain rendait ce jugement : a Attendu qu'un tel est un scélérat, nous le condamnons à perce dre la tête sur un échafaud, )) que dirait-on de cette justice? Et c'est ainsi que l'autorité spirituelle juge et condamne; c'est par de tels moyens qu'elle espère recouvrer l'influence qu'elle a malheureusement perdue sur la plus nombreuse et la plus puissante portion delà Société. En vérité, pour un catholique, c'est à en verser des larmes de sang ! Ne perdons pas courage, pourtant. Ces étonnantes anomalies que Dieu a prévues entrent dans ses desseins, et il en tirera, sans aucun doute, un bien que nous ne connaissons pas.

J'avais parfaitement bien compris vos intentions à l'égard des belles stances que vous m'avez envoyées ^, et aussi, le jour où elles me parvinrent, je les adressai, à Paris, à un de mes amis, afin qu'il les fît insérer dans quelque journal; puis, ayant

* « Mon dessein, en vous adressant mes Stances, que je n'eusse pas, sans votre aveu, livrées à la publicité, n'a pas été uniquement de vous donner tout haut un témoignage d'amitié fidèle, mais encore, et surtout, de vous rallier des dissidents vous opposant sans cesse à vous-même; de faire voir dans des vers fort indépendants, dont j'assumais tout seul la responsabilité, que la logique de l'esprit, non plus que celle du cœur, ne répugnait pas à nouer les deux bouts de cette longue chaîne d'éloquents ouvrages. » — M. de Coriolis à Lamennais, lettre du 20 juillet, déjà citée.

reçu vos corrections, j'écrivis sur-le-champ qu'on en suspendît la publication. Vint après l'Encyclique, qui ne me permettait plus de compromettre, peut-être, votre nom, et m'obligeait dès lors à me priver des avantages que j'eusse retirés de cette touchante marque de votre affection. Je dois me résoudre à souffrir, mais je ne veux pas, autant que possible, que mes amis souffrent de moi et pour moi. L'heure me presse. Tout à vous, mon ami, et de tout mon cœur.

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