A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
A la Chênaie, le 10 août 1834.
Il ne m'est jamais venu dans l'esprit, mon cher ami, que vous eussiez la moindre peur de vous compromettre à mon occasion^; si j'avais eu cette idée, vous auriez grande raison de vous plaindre de moi. Je vous ai dit, très-exactement, comment les choses se sont passées ; lorsque vos belles stances me parvinrent, j'avais, à Paris, une personne sûre à qui je les adressai sur-le-champ, en la priant de les faire insérer dans un journal; puis, vos corrections m'étant arrivées, en même temps que l'EncycUque, je crus qu'il était mieux, voulant moimême garder le silence, de me priver de ce témoignage pubHc et si honorable de votre sympathie et de votre amitié : telle est la vérité pure et simple; et il me semble qu'à ma place vous auriez agi comme moi.
Vous me demandez ce que je ferai définitivement. Autant qu'il me sera possible, je me tairai sur ce qui touche la Rehgion, et je continuerai, comme auparavant, de dire ce que je pense en politique ; c'est même ce que j'ai déjà fait. L'on reçoit à Toulouse la Revue des Deux-Mondes ; vous pourrez y lire, dans la livraison du 1^'^ août, un article de moi, qui me justifie, ce me semble, d'une partie des reproches qu'on m'avait adressés à propos des Paroles d'un Croyant. J'expose les doctrines de Hberté telles que je les comprends, et les doctrines d'absolutisme telles que leurs défenseurs les professent et les avouent
* J'ai regret, je ne vous le dissimule pas, à ce témoignage public de mon invariable affection, donné sans démenti à mes opinions propres... Vous ne m'avez pas rendu, souffrez que je vous le dise, la justice que j'étais en droit d'attendre de vous. Je crains d'autant moins de me compromettre que je n'en suis pas à savoir qu'il n'y a que lés gens qui ne se compromettent pas qui ne promettent rien. C'est à ce point que, si j'eusse cédé à mon premier mouvement, j'eusse r-dressé mes Stances à un journal, — VÉcho français, par exemple, — qui, malgré son opinion propre, est impartial, qui s'est constamment exprimé sur vous dans une digne mesure, et qui pent-être, avec ma signature et la date, les admettrait encore aujourd'hui. — M. de Coriolis à Lametmais. Toulouse, 2 août 1834.
hautement là où, par de certaines considérations de parti, ils ne se croient pas obligés de les dissimuler ou de les modifier. Chacun peut s'assurer, maintenant, si j'ai rien exagéré dans le chapitre des Sept Rois; — et combien de choses aurais -je encore à dire !
Avez-Yous jamais vu de session commencer d'une manière aussi brillante que celle-ci? La Chambre n'en est encore qu'à la vérification des pouvoirs, et, dans cette seule œuvre, elle a déjà dépassé tout ce que les espérances the most sanguine^ , comme disent les Anglais, pouvaient se promettre d'elle '^ Que sera-ce, au mois de novembre, lorsqu'elle entrera réellement en campagne? Le ministère doit être content; M. Thiers, surtout, qui a présidé à la fabrication de ce magnifique instrument constitutionnel. Je me plais à penser qu'une telle gloire la console assez des démentis du républicain M. Dcsjobert. . .
Quelles turpitudes, mon cher ami, que celles du temps où nous vivons! que cela donnerait envie de chercher loin, bien loin, sur quelque petit coin inconnu du globe, un asile où finir ses jours, à l'abri de tout contact avec cette pourriture sociale? Mais où aller ? Tutto il mondo è fatto corne la nostra famiglia. Restons donc, et aimons-nous toujours : une amitié telle que la vôtre est une consolation dont n'approchera jamais aucune de celles de M. Thiers.
' Les plus ardentes. — Le mot anglais n'a pas son équivalent exac dans noire langue. Fiévreux en serait la traduction la plus approximative, n'était qu'il implique une idée de maladie, et que l'expression anglaise indique, au contraire, une effervescence de sang très-compatible avec la santé la plus llorissante.
- La Chambre des députés fut dissoute le lendemain même de la session de 1854, c'est-à-dire le 25 mai. Les collèges électoraux furent convoqués pour le 21 juin. L'ouverture de la session de 1855 eut lieu le 51 juillet. La vcrificalion des pouvoirs donna effectivement lieu à d'assez vifs débats, où les partis eurent occasion de se dessiner. Tels furent ceux que souleva l'élection de M. Chai les Comte, et celle de M. Dintrans (des Hautes-Pyrénées), contestée au nom de son concurrent, M. Bureaux de Pusy. On regarda l'admission du premier, candidat ministériel, comme entachée d'une flagrante njustice, et donnant la mesure de l'appui quand même que la majorité ministérielle entendait prêter au cabinet. 11 en fut de même pour les conflits élevés entre MM. Drault et Martineau, le général Merlin et Taillandier, l'élection de M. Duchàtel à Marennes, etc.
Le 20 août 1834.
Vos pensées sont grandes, nobles, élevées, vos paroles bonnes et douces, et je vous en remercie, car celles-là me font toujours du bien; je voudrais que les miennes pussent au moins adoucir un peu la tristesse de votre position, et ce pesant ennui qui aggrave encore les souffrances physiques et morales, Celles-ci diminueraient beaucoup, s'il vous était possible de voir les choses sous un autre point de vue que celui où vous les considérez. Pour moi, sans hens aucuns, indépendant de tous les partis, séparé de tous les intérêts, ma situation a cela d'heureux que, placé comme en dehors du temps, je puis mieux, peut-être, en contempler le cours et rechercher, dans le mouvement qu'il imprime à l'Humanité, les lois invariables de la Providence qui veille sur elle incessamment. Loin de la croire prés de sa fm, jamais je n'eus plus d'espérance et de confiance en ses destinées. Ce qui se déchire, ce qui se dissout, ce n'est pas elle, mais la vieille enveloppe où elle était emprisonnée, comme le fœtus dans les premières membranes qui le recouvrent. Gardons-nous de confondre les phénomènes les plus opposés, et de prendre la naissance pour la mort. Tant s'en faut que l'Europe soit menacée de l'extinction de toute lumière morale, que jamais, au contraire, l'instinct du juste et de l'injuste, le sentiment du droit n'y fut plus vif et plus développé. Ce qui fait illusion à cet égard, c'est, d'une part, la profonde corruption des gouvernements, qui n'ont conservé du passé que ce qu'il avait de mauvais, et qui le rendent pire en^ Core chaque jour ; et, d'une autre part, l'éloignement des peu^ pies pour la t\ehgion telle qu'on la leur montre. Un de mes amis, homme d\m race esprit, et d'une conscience chrétienne lirnorée au delà de ce qiie la raison autorise, à mon avis, m'écrivait dernièrement, au sujet de l'Encychque : « Je comprends h très-clairement que, pour être cathohque comme le Pape f l'ordonne, il faut renoncer à être citoyen, et même à être
(( homme; mais, obéir étant le plus sûr, je me résigne, quoi- (( qu'il m'en coûte, à ce sacrifice. » Et le genre humain, s'y résignera-t-il également? Très-certainement non. Si c'est là le dernier mot de la Papauté, il marquera la dernière heure du catholicisme, tel qu'il est aujourd'hui constitué. Proscrire tout ensemble, et l'action sociale, et la philosophie, la pensée, la discussion, c'est proscrire l'amour, l'intelligence, la volonté, c'est faire le vide dans le monde, et aucun être ne vit dans le vide. Vous ne voulez pas qu'on soit homme ; mais est-il au pouvoir de l'homme de s'anéantir comme tel ; mais quand le Fils de Dieu est venu sauver sa pauvre créature déchue, il s'est fait homme, et non pas brute ; et comment la brute serait-elle un membre du Christ? Étrange régénération que celle qu'eût opérée le Rédempteur, dans cette hypothèse ! Aveuglée comme elle l'est, la Hiérarchie ne se doute pas de la profondeur de la plaie qu'elle s'est faite à elle-même ; elle a creusé un abîme entre elle et les peuples : et qui le comblera désormais? Il faut le dire, ce n'est plus de la haine, en France du moins, ce n'est plus même du mépris, — car le mépris ne s'attache qu'à quelque chose : — c'est une indifférence telle, qu'on ne saurait trouver de paroles pour la peindre. Les lignes tracées par Grégoire XYI, et qu'on ne prend pas même la peine de hre, sont comme les bandelettes qui enveloppent la momie ; il parle à un monde qui n'existe plus ; sa voix ressemble à l'un de ces bruits vagues qui retentissent, sohtaires, dans les tombeaux sacrés des prêtres de Memphis. S'il n'y a pas là un dessein de Dieu, bien coupables sont ceux qui ont déUé la langue de ce vieillard pour lui faire maudire son siècle, qui l'ont poussé dans les routes sépulcrales où il erre comme une ombre tour^ mentée, tandis qu'au-dessus, à la lumière du jour, le genre humain poursuit la carrière que le doigt divin lui a tracée. Depuis quelques années, je hs attentivement l'histoire j et plus je la lis, plus je m'étonne des merveilleux progrès qu'a faits la société, sans discontinuation, malgré les obstacles qu'elle rencontre. Quelle différence dans l'état du peuple ! quelle somme de bien-être il a acquise ! quel itnmense perfectionnement dans les idées générales, dans les principes soit raisonnéSj soit in-
stinclifs, qui règlent les relations des hommes entre eux ! quel mouvement de haute civihsation ! Il ne manque que de mettre tout cela dans un rapport plus intime avec Dieu; et encore ce besoin est-i) senti universellement. Jamais, je crois, il n'y eut plus de religion en germe au fond des âmes; jamais on n'appela plus sincèrement et avec plus d'ardeur un christianisme fécond, généreux, qui, cessant d'être un instrument passif d'une politique oppressive et barbare, soit l'expression des lois' qui président à ce développement providentiel de l'Humanité régénérée par Jésus-Christ : et cela viendra, et malheur à ceux qui prétendraient arrêter l'œuvre divine, et retenir le don céleste captif dans l'iniquité ! Je ne saurais adopter la maxime d'inaction. L'homme est né pour agir ; il y a toujours une action quelconque dans le monde; et si les bons se rephent sur eux-mêmes et se laissent aller, comme un poids inerte, au fond du repos, la société, hvrée aux méchants, deviendra ce qu'elle n'est déjà que trop, là où dominent ces fausses idées ^
(La suite manque.)