‹ CorrespondanceChapitre 120 sur 224 · A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUGINIÈRE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUGINIÈRE

Le 2 août 1834.

Grâce à Dieu, mon excellente amie, ma santé n'est pas plus mauvaise qu'à l'ordinaire. 11 ne me manque que des forces; de celles-ci j'en ai toujours moins, ce qui peut venir de la débilité démon estomac, laquelle me réduit à ne manger que fort peu. Mon frère est comme à Tordinaire; il se vieillit, mais n'est pas mal d'ailleurs. Ce que vous croyez avoir dû m' affecter beaucoup ^ n'a pas troublé un seul instant ma paix ; j'en gémis pour la Rehgion, et puis voilà tout. Quant à ce qui me concerne personnellement, mon parti a été pris sur le-champ, et il s'est trouvé conforme aux conseils qui m'ont été donnés de Rome, d'où l'on m'écrit : « Vos amis vous engagent à garder (( un silence absolu, et à laisser agir le temps. )) Les théologiens sont unanimes dans le jugement qu'ils portent de l'Encyclique, laquelle, disent-ils, n'a rien de dogmatique : ils n'y attachent, ajoute-t-on, aucune importance : les passions et les préjugés lui en donneront une grande ailleurs, bien malheureusement pour la Religion qui en souffrira beaucoup. Du reste, rien n'ébranlera jamais mon dévouement à la cause du faible, du pauvre, de l'opprimé, à la cause des peuples et de l'humanité, et je continuerai de la défendre tant qu'il me restera un souffle de vie. Je n'ai, en ce moment, aucun projet de quitter la France, ni même la Chênaie. Si j'avais quelque argent à ma

* L'Encyclique du 15 juillet.

disposition, peut-être serais-je tenté de voyager un peu, d'aller chercher quelque repos dans une terre lointaine; mais, dans ma position, je n'y saurais songer, et je n'y songe effectivement pas.

Je n'ai appris la mort de la sœur de M"^ de Yilliers que par une lettre imprimée de faire part, ce qui fait que la pensée d'écrire à celle-ci ne m'est pas même venue ; puisque mon silence l'a peinée, je vais lui écrire quelques mots; car mon affection pour elle est toujours la même, et ne s'affaiblira certainement jamais.

Éhe^ est allé passer trois semaines dans sa famille, après quoi il viendra me rejoindre : nous passerons ensemble l'hiver ici, sauf le chapitre des événements. J'ai de grandes obhgations à mon beau-frère ^, qui prolonge son séjour à Paris pour terminer mes malheureuses affaires; il en viendra à bout, j'espère, à force de persévérance et de travail, tandis que, sans lui, je n'en aurais jamais vu la fm.

J'oubliais de vous dire que vous vous trompez, en me supposant des troubles de conscience au sujet de l'Encyclique du Pape : je n'en éprouve pas l'ombre, et mon projet est bien de recommencer à dire la sainte messe, dés que j'aurai quelque assurance de n'être pas chassé du seul asile que j'aie en ce monde, par une interdiction publique. Je ne peux me fier à l'évêque de Rennes, ni livrer ma tranquillité à la merci de ses capricieuses violences. Du reste, croyez bien que personne n'exerce d'influence sur ma volonté, et que je me décide par moi-môme. Nous vivons dans un temps extraordinaire et qui ne ressemble à aucun autre temps : ne vous pressez donc point de juger. Dieu ne laissera pas le monde dans la grande et terrible incertitude où il est maintenant sur toutes choses.

J'embrasse ma petite Hélène, et vous réitère, mon excellente amie, l'assurance de mon attachement à toute épreuve. Soyez très-discrète sur ce que je vous écris.

* M. de Kertanf!;ui, neveu par alliance de Lamennais. - M. Blaize père.

Page 1