‹ CorrespondanceChapitre 125 sur 224 · A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUCINIÈRE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUCINIÈRE

La Chênaie, le 6 octobre 1834.

Je prends une vive part, mon excellente amie, à la perte que vous éprouvez ; les mêmes circonstances m'ont atteint moimême : j'avais économisé une très-petite somme pour le cas où je serais obligé à quelque voyage; c'était tout ce que je possédais au monde; on me donna le conseil de l'employer en fonds espagnols ; cela m'a réussi comme à vous. Si vous me permettez de vous dire franchement ce que je pense, à votre place, au lieu de me désoler très-inutilement, je chercherais un placement sûr pour ce qui me resterait; et je vivrais, comme auparavant, en partie avec le revenu, en partie, s'il le fallait, avec le capital : votre famille n'a aucun besoin de votre fortune; queserait-ce, pour elle, que quelques milliers de francs de plus que vous lui laisseriez en vous gênant beaucoup, et quel gré vous en saurait-on? Pensez à vous d'abord, et ne vous inquiétez point du reste : à chaque jour suffit sa malice. Quand vous vous serez rendue malade, les autres s'en porteront-ils mieux?

Ce que vous me dites de Villiers m'afflige ^; je crains qu'elle

* Lettre supprimée : — A M"'^ la baronne de Vaux. La Chênaie, 2 octobre 1834.

- J'apprends de bien tristes nouvelles de ma pauvre Villiers. Adèle me mande qu'elle s'affaisse d'une manière très-sensible. Je sais que le séjour d'Avranches ne lui était pas agréable ; et, depuis la mort de sa sœur, on lui a persuadé qu'elle devait habiter celle ville, et renoncera Paris et à Rennes,

ne soit retenue dans un lieu qui lui déplaît par une fausse idée de devoir ou de délicatesse : que Dieu nous la conserve 1 Je voudrais vous voir réunies : on se console ensemble, et tout le monde a besoin d'appui. J'ai toujours été frappé de ce que nous perdons de bonheur, non par la nécessité des choses, mais uniquement par notre volonté. Que voulez -vous? Les hommes sont ainsi faits, et les femmes aussi. Je puis, quant à ce qui me concerne, vous assurer, en toute vérité, que jamais je n'ai joui d'une paix si profonde ^ Si je pouvais, de fois à autre, causer avec mes amis, je ne saurais réellement que désirer; car peu me suffit, et la tranquillité de ce lieu, la liberté entière que j'y trouve, sont pour moi des biens au-dessus de tous les biens. Aussi ne suis-je pas prés de retourner à Paris, à moins que des circonstances imprévues ne m'y forcent.

Mille choses aimables et affectueuses à ma petite Hélène ; souvenirs à vos bons domestiques. Mon frère vous verra probablement au mois de novembre; je lui envie ce plaisir : ne vous chagrinez point, et faites ce que je vous conseille; il faut savoir, dans cette triste vie, louvoyer contre le vent. Adieu» ma bien chère amie; lout à vous de cœur, et pour jamais.

Le 8 octobre 1834.

Je n'ai lu qu'avec un vif tressaillement de crainte ce que vous me dites de l'accident arrivé à M. de Senfft. J'aurais été plus inquiet encore, si je n'avais su qu'il a plusieurs fois éprouvé de

pour continuer les bonnes œuvres que celte pauvre sœur avait commencées. — 3i"« de Lucinière à Lamennais. Paris, 29 septembre 1854.

' Quelque fortes qu'aient été mes peines, cIilt ami, elles ne m'ont pas un instant distrait des vôtres, car, quoi que vous en disiez, vous ne pouvez être insensible à de si cruelles épreuves. Ce qui me chagrine le plus, c'est de savoir que l'apostat Cbàtel ne cesse de proclamer votre nom dans sa chaire empestée, et qu'il ose vous citer comme ayant déserté l'Église Romaine parce que vous en avez, dit-il, reconnu les abus... Je ne saurais vous exprimer à quel point je suis indignée. Un mot de vous suffirait sans doute pour confondre cet homme méprisable. Mais, ce mot, jugerez-vous à propos de le dire ?... — La même au même. Même lettre.

semblables évanouissements, sans qu'ils aient eu de suites graves. Cela ne laisse pas de troubler beaucoup, et je comprends à merveille que votre santé s'en soit péniblement ressentie. Je vous plains aussi d'avoir perdu Tisa : ces pauvres êtres si bons, si attachés, si fidèles, sont, en un sens, quelquefois plus à regretter que les hommes si égoïstes et si inconstants ; il n'est pas douteux que la Providence n'étende sur ces pauvres créatures, selon des lois que nous ignorons, son inépuisable amour. Someare tobe found in tfie Scriptîire about that mysterious dispensation. Par exemple, dans les Psaumes : (( Vous sauverez. Seigneur, les hommes et les animaux, — hommes et jumenta. » Le mot hébreu que la Vulgate traduit par jumenta, signifie proprement « tout ce qui est animé, tout ce qui vit. » 11 n'y a, ce me semble, de difficulté que sur la permanence individuelle. Du reste, on peut croire, et je crois, qu'en fait de bien, tout ce qui peut être donné sera donné; je crois également à ce développement progressif dont vous parlez; j'y crois surtout pour l'homme, et c'est pourquoi je ne saurais, le moins du monde, entrer dans la désolante opinion suivant laquelle ce qui se passe serait le symptôme terrible de la défaillance dernière et la dissolution de la race humaine. Il n'est pas dans mon âme une seule puissance, un seul instinct qui ne répugne à admettre cela; j'y trouve, au contraire, une foi immense dans l'avenir de la Société, une espérance inébranlable de quelque chose de grand qui se prépare pour elle dans le secret des décrets divins. Nous assistons, n'en doutez pas, au commencement d'une ère nouvelle, et c'est parce qu'elle est nouvelle que le passé nous paraît mourir, 'et qu'il meurt en effet, non tout entier, — car en tout ce qui fut, il y a une partie, un germe premier impérissable, — mais dans ce qui, en lui, était assujetti aux conditions du temps. On s'étonne que, disposant d'une si grande masse de forces matérielles, on ne puisse arrêter les événements qui déplaisent et inquiètent : c'est s'étonner d'être impuissant contre les lois naturelles et universelles des êtres ; c'est s'étonner de ne pouvoir vaincre Dieu. M. de Maistre le disait, il y a quarante ans, mais il le disait en un sens faux et que l'Humanité ne pouvait avouer. Préoccupé d'une idée hor-

rible de châtiment fatal, il ne voyait que deux choses dans l'histoire : le crime d'un côté, le supplice de l'autre. Avec une âme généreuse et noble, tous ses livres semblent avoir été écrits sur un échafaud. Sa philosophie impitoyable a Timpassibihlé du juge qui dit toujours : La mort! Je ne suis pas surpris que le bourreau ait été, à ses yeux, si grand. Dieu, au contraire, dit toujours : La vie! car « il n'est pas le Dieu des Morts, mais le Dieu des Vivants. » Cependant cet homme, si sec et si dur comme penseur, ne pouvait se défendre d'un pressentiment magnifique ; un reflet de je ne sais quel resplendissant avenir, impénétrable à sa raison prévenue, avait plus d'une fois brillé sur le glaive qu'il tenait constamment levé sur le genre humain; son œil apercevait ce que son cœur ne reconnaissait point, tandis qu'à d'autres le cœur révèle ce qui est encore profondément caché à leurs regards. N'écoutez que votre âme ; elle vous rassurera sur les destinées futures des peuples : l'âge terrestre n'est point fmi. L'homme n'a pas, il s'en faut de beaucoup, accompli le cercle de ses progrés ici-bas : il n'est pas prêt encore pour la grande transfiguration : on a dit de lui une chose très-vraie, c'est qu'il n'a pas été mis sur la terre pour y jouir du bonheur, mais pour s'y perfectionner; l'histoire seule le prouverait, et, plus que toute autre, celle de notre temps. Je vous remercie de m'épargner la lettre de Yal.^ : qu'avons-nous à nous dire l'un à l'autre? Mille et mille choses tendres à M. de Senfft. Je vous souhaite courage et santé. S'il est au fond de mon cœur une place où l'affection soit plus inaltérable et plus vive, c'est là que vous êtes ^

* Valeriani. Voir la lettre 400, page 360.

-Lettre supprimée: — A M"^^ la baronne de Vaux. La Chênaie, 14 octobre 1834.

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