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A LA MÊME

Le 5 juillet 1829.

Je suis plus affligé que surpris des dispositions où l'on est là. Il faut qu'il en soit ainsi, pour que ce qui doit arriver arrive, et que l'épreuve comme la vengeance s'accomplisse pleinement. Levez les yeux sur Sinaï. Le sacré mont n'est plus recouvert du nuage enflammé que sillonnait l'éclair et où grondait la foudre ; un brouillard humide et sombre enveloppe sa tête, et, dans ce brouillard, un silence de mort. Aussi, entendez ce qu'ils disent : « Elle s'est éteinte, la voix qui effrayait les peuples. La dominatrice des nations n'est plus; son temps est passé, elle le sent; elle a perdu la foi dans sa force. » Et eux, parce qu'ils ont foi dans la leur, prévaudront ; car tout est possible à celui qui croit. Jamais, à beaucoup près, le monde chrétien ne fut frappé au même degré des deux fléaux de la faiblesse et de l'idiotisme. Chaque jour apporte un surcroit d'angoisse. Gela donne bien envie de s'en aller. Pour moi, je ne sais plus prendre intérêt à rien de la terre, et, dans ce corps qui s'use rapidement, mon âme est comme en un premier tombeau.

Je savais que le marquis P....0 était un des agents les plus actifs de la folle intrigue qui tourne tant de pauvres têtes. Les prophètes et les prophéties se multiphent ; et ce ne sont pas, cette fois, les fripons qui font des dupes, mais les dupes qui font des fripons. 11 est difficile qu'avant longtemps il ne sorte pas de là quelque solennelle extravagance. Ainsi tout se réunit pour ébranler le christianisme dans les esprits : la suspension de fait de l'autorité destinée à maintenir l'ordre parmi les intelligences; les dissentiments et les erreurs qui naissent de cette suspension, laquelle produit, dans le sein de l'Éghse, une sorte de protestantisme, aussi de fait ; les incroyables inepties d'une certaine classe de chrétiens stupides ; leurs haines politiques, manifestées dans des vœux épouvantablement atroces ; les doctrines de servitude d'une partie du clergé ; la fausse pro-

tection des souverains qui mine sourdement toutes les bases de l'indépendance de l'Église ; le culte aveugle rendu à l'idole du pouvoir humain par la sottise des uns et l'ambition des autres; etc., etc. Quand tout cela produira son fruit, — et le temps, certes, n'en est pas loin, — que verra-t-on? Il faut s'asseoir, comme le Prophète, mettre sa bouche dans la poussière, et se voiler la tête.

Vous ne m'avez pas dit si vous avez lu l'admirable livre de Rubichon sur V Influence du clergé dans les sociétés modernes. Il a, comme vous savez, permission de tout dire; et cette permission, il l'a bien payée. Dernièrement donc, étant au Château, Madame lui faisait l'honneur de lui parler de moi, et ce n'était pas la bienveillance qui dominait dans ses paroles ; il est vrai que je ne l'ai pas cherchée non plus. Quoi qu'il en soit, Rubichon lui dit : « Madame, voici ce que c'est que l'ouvrage de M. de Lamennais ; il a prouvé que vous perdiez la Monarchie et la Religion. Pour la Monarchie, cela lui est égal; mais il veut sauver la Religion. » Ce mot est bien de lui, et le peint tout entier.

J'exécuterai vos ordres pour Miss Troil. J'attends sous peu de temps M. Robertson, ffui sera charmé que vous ayez pensé à lui en cette circonstance.

Mille vœux et mille respects.

Le 6 juillet 1829.

Je ne puis vous exprimer, cher ami, combien je suis touché de votre dernière lettre, si pleine de tendresse et de bonté; elle ne touchera pas moins mon frère, que j'attends dans une quinzaine de jours, et qui voyage maintenant dans le diocèse de Nantes, pour visiter ses établissements; ses forces se soutiennent assez, mais les miennes s'en vont. Le pauvre abbé Gerbet a aussi une santé en désarroi : vous avez dû recevoir son Uvre, et je ne doute pas que vous n'en ayez été très-con-

tenl; c'est, à mon avis, un des ouvrages les plus remarquables qui aient paru depuis beaucoup d'années. Que de choses on ferait sans le découragement qui s'empare peu à peu des âmes ! Les ennemis de la Religion lisent, comprennent, et approuvent, comme ils peuvent approuver, en reconnaissant la force des choses dites, et leur vérité dans l'hypothèse générale du christianisme. L'opposition vient tout entière de la part de ceux dont on devrait être soutenu. Voici qui est plus effrayant encore : le monde est agité par les discussions les plus vives, discussions qui ne tendent à rien moins qu'à établir ou à renverser les fondements de la foi et les fondements de l'Eghse; ces questions, dont tous les esprits sentent la souveraine importance, remuent les peuples et bouleversent la Société de fond en comble; et pour la première fois, depuis dix-huit sié. clés, l'autorité instituée spécialement pour guider les intelhgences se lait et abandonne les hommes, — dans le sein même de l'ÉgHse, sur les points les plus essentiels, — à un véritable protestantisme de fait. 11 y a plus : entre toutes les doctrines fausses, il y en avait une qu'elle redoutait particulièrement; on la combat avec des armes nouvelles, on la ruine, en quelques années, au point que personne n'ose plus la défendre, au moins dans sa plus grande partie; et cette victoire inespérée devient un sujet d'inquiétude, de mécontentement et peut-être de plainte pour ceux qu'on a défendus. Certes, quelque chose doit sortir de là. Dieu ne permet pas pour rien un aveuglement si surnaturel. On m'a écrit de R... de longs détails sur les intrigues qui s'y ourdissent contre moi; je sais quels en sont les agents les plus actifs, et chaque jour me fait faire de prodigieux progrès dans une connaissance bien triste, celle de la bassesse et de la fourberie humaines. Le Maître du S. P. ^ tient ferme contre toutes les sollicitations; mais on espérait le vaincre par le P. Sab., qui a fait circuler je ne sais quel écrit (peut-être celui dont vous m'aviez parlé et que je n'ai point reçu). Les amb. ^ aussi s'en mêlent; et, quant au P. ^, il s'est

* Le Maître du Sacré Palais.

* Les ambassadeurs.

5 Le Pape.

jusqu'ici renfermé dans un silence absolu. Je sais bien qu'il n'est pas à craindre qu'aucun acte du Saint-Siège compromette jamais la Foi ; mais, hors de cette limite, tout me paraît possible dans le temps où nous \ivons. 11 était facile de finir une longue et dangereuse querelle par une décision que tout le monde désirait, que tout le monde appelait, qui n'aurait trouvé dans le sein du clergé aucune opposition; l'erreur eût été proscrite à jamais : on ne l'a pas voulu, et je prévois que les causes actuelles continuant d'agir, et toujours avec plus de force, les dispositions des esprits seront bien différentes, avant qu'il s'écoule beaucoup d'années. Le principe de foi, déjà si affaibli, s'affaiblira chaque jour davantage, par l'influence naturelle de cette sorte de protestantisme pratique dont je parlais tout à l'heure; et alors il ne restera que l'ambition, l'intérêt et toutes les passions viles qui se jetteront nécessairement du côté du schisme. Que Dieu nous soit en aide! je n'espère qu'en Lui.

Tout à vous, cher ami, du fond de mon cœur.

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