‹ CorrespondanceChapitre 17 sur 224 · A M. LE BARON DE VITROLLES · texte numérisé non relu

A M. LE BARON DE VITROLLES

Le 11 juin 1829.

Je suis peiné, mon bon ami, que vous ne m'ayez pas fait écrire deux mots pour me donner de vos nouvelles. Je ne vous demande pas de votre écriture ; je serais au contraire trés-fâché que vous fatigassiez voire vue pour moi, mais je désire extrêmement savoir comment est votre santé et celle de madame de Vitrolles et de la comtesse Amélie. Vous avez bien sous la main, je pense, quelqu'un qui pourrait me mander cela; j'en ai véritablement besoin. Mon cher ami, dites-moi pourquoi, depuis quelques jours, j'ai le souvenir tout préoccupé de nos anciens dîners du mercredi : c'étaient là des moments bien doux, des moments que je ne reverrai plus ! je vois, j'entends toutes les personnes qui étaient là et se convenaient si fort! et puis il faut se dire que déjà les unes ne sont plus, que les autres sont séparées, et qu'il y a presque une révolution entre elles. Ces pensées m'attristent, et alors j'entre de toute mon àrne dans l'immense avenir, où tout est immuable, éternel, et là je trouve comme un avant-goût de cette joie et de ce repos qui ne sont pas de la terre.

On dit, et cela n'est que trop aisé à voir, que notre pauvre société se décompose de plus en plus. J'aurais des détails

curieux dans un certain'genre à vous conter là-dessus. Il y a vraiment comme une épidémie de démence. Je bénis Dieu d'être retiré dans un petit coin, où le bruit de ce vaste Gliareuton n'arrive qu'affaibli et comme un lointain écho. On est plus que jamais retombé dans la manie de se faire sauver par des hommes; chacun propose le sien, et bien des yeux se tournent sur les anciens ministres, qui ne reparaîtront pourtant pas, ou je me trompe beaucoup; mais leur parti, très-remuant, très-parlant, très-intrigant, se cramponne à l'espérance . D'autres poussent Ch , qui se pousse encore plus

lui-même ; il se trouve mal à l'aise sur ses lauriers de Rome, et il est venu recommencer le siège du portefeuille que défend M. Portails ^ Tous les jours on nous parle d'un changement prochain dans le ministère; on jette des hommes dans ce gouffre, et cela s'appelle « reconstituer le gouvernement. » Au reste, ceux qui sont jetés ne s'en affligent pas du tout. Ce qui m'afflige, moi, c'est que nous ayons, depuis six semaines, à peu près la température du mois de mars, et avec cela une sécheresse opiniâtre qui nous prive de légumes et nous privera de fruits. Voilà bien le propos d'un homme des champs ; je ne le hasarderais pas, s'il devait vous rencontrer à la ville ; mais je vous crois dans votre magnifique villa^^ recueillant, dans ces longues allées et sur ces terrasses sans ombre, les rayons d'un soleil que nous ne connaissons pas, nous tristes habitants des régions froides et brumeuses ; jouissez au moins de cela, car c'est quelque chose. Un beau ciel, une belle lumière, ont pour moi un charme inexprimable, et je conçois l'enthousiasme des Italiens pour leur déUcieux climat. Dites-moi si vous parlez

* Le portefeuille des Affaires étrangères, ainsi que nous le disions dans une des notes précédentes.

^ La villa Corsi, de Sesto, près de Florence. M. de Lamartine, secrétaire de l'ambassade, l'avait choisie pour M. de Vitrolles, qui la décrivait en ces termes : « Des eaux comme à Saint-Cloud, des parterres comme à Versailles, une population de statues jusqu'au-dessus des toits, des orangers par profusion, une maison telle que l'imagination la dessinerait en rêvant, ou telle que Ciceri serait heureux d'en rencontrer pour les décorations de l'Opéra; tant de choses perdues dans les airs, qui ne servent qu'à plaire à l'œil, et qu'on dirait placées là pour offrir un lieu de repos aux anges quand ils descendent sur la terre. » — M. de Vitrolles à Lamennais, 4 août 1828.

leur langue : il ne tient qu'à vous, car elle est pleine d'harmonie et de grâce. Adieu, très-cher. Faites agréer à madanne de Vitrolles et à madame Améhe les sentiments que vous me connaissez pour elles. Mille amitiés à Oswald, s'il est encore près de vous.

Le 15 juin 1829.

Encore une nouvelle douleur : je viens de perdre mon pauvre oncle, qui avait été pour nous un second père. Les deux frères avaient, le même jour, épousé les deux sœurs; ils sont réunis maintenant, et nous restons seuls. Tout s'en va, tout passe, tout meurt : beati qui in Domino moriuntur! Je n'ai jamais compris, mais aujourd'hui je comprends moins que jamais, comment les hommes peuvent s'attacher à cette vie misérable, oîl nous n'avons rien autre chose à faire, dit TertuUien, que d'en sortir au plus vite. Cependant il faut la porter, la porter aussi longtemps que le voudra Celui de qui nous la tenons. Qu'il nous donne donc patience et courage. Amen, ainsi soit-il!

Vous avez lu le discours de Feutrier, qui s'est bien gardé de consulter le Pape, attendu que l'éducation ecclésiastique, la fixation du nombre des prêtres nécessaires aux besoins spirituels des peuples, etc., etc., sont des choses temporelles ; et, pour le bien faire concevoir au clergé de France, il va organiser enfin l'École des hautes études', c'est-à-dire, appeler l'ambition, la cupidité et toutes les passions basses au secours du gaUicanisme. D'un autre côté, les évêques de cour et le parti Villèle, appuyés de la Gazette eX de l'Ami de la Religion et du Roi, s'agitent dans le même sens, et travaillent de toutes leurs forces à corrompre l'esprit catholique. Voilà où nous en sommes, et l'on se tait, là! et on regarde tranquillement pour voir ce que cela deviendra! Fermons les yeux, appelons l'Es-

* Cette pensée d'une École normale ecclésiastique a été reprise, de nos jours, par Mgr Alîre. C'est ce qu'on appelle l'École des Carmes, du nom de l'établissement où elle est installée, rue de Vaugirard.

prit-Saint, rassemblons toutes les forces de notre âme, pour que notre foi ne soit point ébranlée.

Une autre coterie, dont Frayssinous est un des principaux centres, se perd dans des rêveries idiotes, d'où sortent déjà des doctrines mauvaises et dangereuses. Ce sont des prophéties qu'on provoque de tous côtés. « Paris sera brûlé par le « feu du ciel; » on indique le jour; « les élus seront avertis à (( temps, mais tous les libéraux seront grillés sans miséri- « corde. » La persécution durera huit ans, ni plus ni moins, après lesquels la noblesse reprendra le dessus, rentrera dans ses privilèges, et la France sera gouvernée par le faubourg Saint-Germain. Les adeptes se préparent à partir pour le Canada, où ils laisseront passer ces huit années. Eugène^ et plusieurs autres ont envoyé à l'étranger tous les fonds qu'ils avaient dans ce pays-ci, afin d'être prêts quand le moment sera venu. Je supprime les détails qui sont prodigieux. Les prophètes avaient annoncé l'élection du cardinal Pacca, désirée à cause d'une sotte et ridicule intrigue que je ne puis vous exphquer ici. On a donc été fort déconcerté de la nomination de Pie YIII ; mais la confiance dans les autres prédictions n'en a pas diminué du tout. En attendant qu'elles s'accomplissent, on compte extrêmement, pour ranimer la foi, sur un livre inédit du P. Surin, qu'on vient d'imprimer et de répandre partout : c'est une histoire extravagante des Possédées de Loudun, qui est bien tout ce qu'on pourrait imaginer de mieux pour rendre la Rehgion ridicule, et en détacher tous les ignorants qui ont une étincelle de raison; on y voit comment le bon père donnait des soufflets au diable sur la joue de la mère-prieure, et comment, ayant ordonné à Levialhan de se donner le fouet, celui-ci fut... piqué au vif. Que Dieu vienne à notre aide, car tout ce qui se fait, se dit et s'écrit, est sur ou swWiumain.

Permettez-vous que je mette sous ce ph une lettre pour la comtesse Riccini, dont j'ignore présentement l'adresse?

* Nous n'avons pu deviner quel personnage notable du parti religieux est désigné par ce prénom.

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